Jean de Kerdren

Part 14

Chapter 143,902 wordsPublic domain

Elle parlait si tranquillement, que le jeune homme comprit à quelle distance elle était de la vérité; et au bout d’un instant, voyant qu’il se taisait toujours, elle reprit paisiblement un autre sujet.

Depuis leur départ les voyageurs s’étaient arrêtés à Syracuse, à Athènes, à Constantinople, sur les côtes d’Asie Mineure et en Égypte. Au début, Alice descendait et se promenait un peu, mais elle se contentait maintenant d’une vue d’ensemble depuis le bateau, et à Tunis, Jean fut seul à aller passer quelques heures à terre.

Deux nouvelles semaines s’étaient écoulées. La jeune femme ne quittait plus maintenant sa chaise longue, et elle avait abandonné ses dernières occupations.

Malgré tout son désir de ne rien changer à ses habitudes, il fallait maintenant que son mari la portât dans ses bras comme une enfant, et pendant qu’on la coiffait le matin, elle commençait à regarder douloureusement dans la glace le terrible amaigrissement de sa figure.

Il semblait que ses yeux s’agrandissaient aux dépens de tout ce qui les entourait, mettant sous les sourcils une intensité d’éclat et d’ardeur presque effrayante.

Dès qu’elle s’étendait un peu, des étouffements la prenaient, et il fallait l’asseoir comme dans un fauteuil à l’aide de plusieurs oreillers. Quand cela se produisait, une expression étrange et nouvelle passait sur son visage et elle regardait au loin la mer comme pour demander à ces flots clairs la solution de l’énigme qui l’occupait. Un jour elle avait aperçu deux larmes dans les yeux d’un matelot qui la regardait de loin, et cette douleur naïve que rien n’expliquait avait remué dans sa tête mille pensées confuses.

L’altération de la figure de son mari la frappait aussi. Le désespoir qui minait le jeune homme agissait violemment sur sa santé, et cette horrible douleur, toujours supportée solitairement, qui remplissait toutes les heures de sa nuit, et tous les instants où il se voyait sans témoins, agissait sur son tempérament comme un dissolvant rapide.

Après s’être efforcé de se rattacher avec une foi touchante à tous les brins d’herbe qui lui semblaient de force à soutenir son espérance, il avait regardé la vérité en face, et compris que la durée de cette vie si chère n’était plus qu’une question de jours, et qu’une solitude désolée lui apparaissait à brève échéance.

Les projets les plus inouïs s’étaient alors succédé dans sa tête à la pensée du moment où il se séparerait pour toujours de sa femme, et dans la douleur sombre qui l’envahissait, touchant presque à la folie, l’idée du suicide était maintenant à l’état fixe. Il se voyait prenant dans ses bras Alice endormie de son dernier sommeil, la portant à la faveur de la nuit dans le petit canot dont il se servait toujours, et une fois qu’il serait descendu près d’elle et parti au large, hors de la portée du bateau, entr’ouvrant le fond de la petite embarcation par quelque moyen violent, et se laissant couler tout doucement avec sa pauvre morte jusqu’à ce que la grande tombe des marins leur fût commune à tous deux.

Cette perspective seule l’empêchait de se désespérer, et il y pensait souvent avec une ardeur sauvage et presque joyeuse.

Pourtant la faiblesse d’Alice et son état de souffrance devenaient si grands qu’ils nécessitaient la présence constante d’un médecin, pouvant tenter chaque jour, non plus de la guérir, mais au moins de la soulager; et à cet effet Jean faisait gouverner sur Alexandrie.

Au lieu de continuer sa route vers le Maroc, le yacht avait été ramené sur la côte égyptienne, où la température était plus favorable à la jeune femme; et cela facilitait à Jean la recherche qu’il souhaitait. Depuis longtemps, il s’était fait envoyer par son docteur de Paris les adresses de plusieurs médecins, résidant dans les ports qu’il pouvait rencontrer, et il s’agissait maintenant pour lui de décider un de ceux-là à s’embarquer à son bord pour un temps illimité.

La négociation réussit plus vite et mieux qu’il n’eut osé l’espérer. Un jeune interne des hôpitaux de Paris, poussé par le désir de se faire une clientèle, était venu se fixer à Alexandrie où il végétait tristement depuis un an, rongé qu’il était par les fièvres du pays, et incapable maintenant de poursuivre son but. L’idée d’être rapatrié après un voyage qui lui promettait du repos et des appointements forts beaux lui agréa comme on pense, et le lendemain il s’installait sur le _Kerdren_.

Alice avait appris son arrivée sans témoigner aucune émotion. Soit que la lumière se fût faite dans son esprit et que son courage la défendît de toute plainte; soit qu’elle ne vît rien d’alarmant dans cette nouvelle, elle n’en témoigna qu’une reconnaissance affectueuse.

En même temps que le docteur, un nouvel hôte était arrivé à bord; c’était un jeune enseigne, Yves Kernevel, cousin de Jean à un degré fort éloigné et qui se trouvait amené là par un concours de circonstance que voici:

La première personne que le comte de Kerdren avait aperçue en débarquant à Alexandrie était son jeune parent.

Celui-ci l’avait accueilli les mains tendues avec une cordialité sympathique et grave, et il s’était aussitôt chargé de le guider dans la ville. Puis dès que Jean et le docteur avaient eu conclu leur engagement réciproque, l’enseigne avait emmené son cousin chez lui, et lui avait dit avec une extrême simplicité à peu près ceci:

«Depuis tes lettres qui étaient venues m’apporter aux Canaries, d’abord la nouvelle de ton mariage, ensuite l’histoire de ton bonheur parfait, il hésita un peu avant de prononcer ces derniers mots, j’étais sans nouvelles de toi, et ma première action en rentrant en France a été de m’informer.»

Il s’arrêta un instant, comme s’il cherchait ses paroles; puis avec une brusquerie affectueuse sous laquelle on devinait l’attendrissement, il reprit en serrant la main de Jean:

--J’ai obtenu un congé d’un semestre, je suis reparti aussitôt pour gagner l’un des ports d’où je savais pouvoir te rejoindre, et me voici tout à toi pour tout le temps que tu voudras!

Et comme le comte de Kerdren faisait un mouvement d’interrogation hautaine:

Je sais tout, lui dit tristement le jeune enseigne! laisse-moi ne plus te quitter, je t’en prie. Je me ferai petit, et ne gênerai point votre intimité; mais peut-être aimeras-tu pouvoir dire parfois à quelqu’un ce qui t’étouffe.

--Quoi tout? demanda Jean impérieusement sans lui répondre. Qu’elle se meurt...?

Yves baissa la tête sans prononcer un mot, et un silence d’une minute passa sur les deux hommes.

--Merci, dit enfin Jean, je te ferai chercher ce soir, il faut que je la prépare.

L’enseigne le laissa partir seul. Il avait trop bien vu deux larmes monter dans les yeux fiers de son cousin pour l’accompagner, fût-ce d’un pas.

L’aspect du bord changea un peu avec la présence de ses deux nouveaux habitants, et une détente morale se produisit.

Mus par le même sentiment de délicatesse, le docteur et Yves avaient insisté pour prendre leurs repas seuls, et ils s’écartaient, sur le pont, du coin occupé par la jeune femme, sans exagération mais avec une réserve extrême. Seulement de temps en temps ils venaient s’asseoir et causer, appelés par Jean ou par Alice, et ils apportaient un peu de vie auprès de la malade.

La douleur concentrée du jeune comte et la faiblesse croissante de madame de Kerdren les rendait muets parfois, et une intervention étrangère moins directement intéressée à la souffrance de ces deux êtres leur faisait du bien.

Le docteur parlait de son année de malheur à Alexandrie, et des originalités de ce pays; et le jeune enseigne décrivait avec son parler humoristique les deux années qu’il venait de passer sur mer.

La jeune femme s’était sentie attachée tout de suite par cet aimable garçon sous la jeunesse duquel on devinait des qualités si solides de cœur et d’esprit: et lui, ressentait de son côté une affection de frère aîné, attendrie et protectrice pour cette délicieuse créature, dont le charme profond, toute changée qu’elle fût, séduisait encore à première vue.

Comme l’avait prévu l’enseigne, Jean trouvait une consolation plus grande qu’il ne l’aurait cru lui-même à pouvoir épancher un peu l’horrible douleur qui lui étreignait le cœur et à parler de son bonheur passé, si court mais si vif, à d’autres qu’à ses souvenirs.

Dès les premiers jours, il s’était remis entièrement du soin du commandement sur son parent, et cela le soulageait d’avoir maintenant toutes ses minutes à donner en pâture à son désespoir pendant la nuit, et pendant le jour, au soin de la malade si aimée, près de laquelle il s’ingéniait avec des raffinements de tendresse et d’adoration qui augmentaient toujours.

Les prescriptions du docteur avaient apporté à Alice une grande facilité de respiration, ce qui lui permettait de causer davantage; et il y avait des heures où Jean assis à côté d’elle croyait en fermant les yeux qu’ils étaient encore tous les deux sous les ombrages de Kerdren, édifiant de doux projets d’avenir; illusion qui durait jusqu’à ce qu’un accès de cette toux qui laissait Alice si épuisée vînt le réveiller brusquement de son rêve.

XXVI

Dans ces conversations avec son cousin, l’enseigne avait vite démêlé au travers de son désespoir la résolution à laquelle il s’était arrêté, et sans que Jean lui en eût dit un mot, il était certain qu’il ne se laisserait point survivre à sa jeune femme.

Faire appel aux sentiments religieux de son cousin pour empêcher cette folie, Yves comprenait bien que c’était chose inutile au milieu de la crise morale qu’il subissait, et dont il ne lui avait pas fait mystère. Il était certain que son accès de doute serait court, mais s’il allait jusqu’à lui permettre d’accomplir un acte de désespoir, peu importait qu’il n’eût duré que quelques jours. Le surveiller incessamment depuis l’heure où il serait seul, il y comptait bien; mais il n’y a point de surveillance qui n’ait ses moments de relâche forcée, et d’ailleurs il connaissait trop l’inflexibilité et l’étrangeté du caractère de Jean pour ne pas s’effrayer d’une lutte à soutenir avec lui. Ouvrir les yeux à la jeune femme et profiter de son influence pendant qu’elle durait encore était cruel et impossible, et le pauvre garçon s’attristait en songeant à l’avenir qui se montrait si menaçant pour ceux qu’il aimait.

Un jour, épuisé par ses veilles incessantes, Jean avait fini par céder aux prières d’Alice, et il était descendu se jeter sur un divan, laissant auprès de sa femme Yves, qui lui avait proposé une lecture à haute voix.

Celle-ci l’écouta d’abord avec attention, puis au bout d’un instant elle lui fit signe de laisser son livre, et parlant très bas comme elle en avait pris l’habitude depuis qu’elle était si faible:

--Yves, lui dit-elle, en l’invitant à se rapprocher, et en indiquant du doigt la direction que son mari venait de prendre: Écoutez-moi bien, je vous le confie. Ne le laissez pas trop seul quand je n’y serai plus, et puisque vous êtes arrivé à temps pour me connaître un peu, parlez quelquefois de moi avec lui; ce sera moins triste.

Elle s’arrêta haletante et si émue que ses mains tremblaient.

Interdit et bouleversé, le jeune enseigne se penchait vers elle prêt à recueillir le plus léger signe; mais tellement saisi de ce que cette prière avait d’inattendu et de la façon lucide dont Alice jugeait son état, qu’il ne trouvait pas un mot à répondre.

--Vous le ferez? dit-elle d’un ton inquiet en rouvrant les yeux.

Et comme le jeune homme promettait chaleureusement son dévouement et son affection et essayait en même temps de dire un mot d’espoir...

--Non, je sais bien que c’est la fin, reprit-elle tristement; mais je n’ose pas lui en parler à lui, j’ai peur de le désoler; vous lui répéterez tout ce que je ne peux pas dire. Ma tendresse... ma reconnaissance...

Elle s’arrêta encore, et pendant qu’elle reprenait des forces, Yves, la tête entre ses mains se mit à réfléchir. Il pensait à l’horrible contrainte que subissait Jean, en cherchant à rester calme et à paraître confiant, à la réserve que s’imposait la jeune femme dans la crainte de provoquer le désespoir de son mari, et il se demandait si une communauté de douleur ne serait pas préférable à ces chagrins subis en secret des deux côtés. Cette confiance et cette résignation mélancoliques d’Alice le remuaient profondément, et il lui semblait que du moment où la clairvoyance était maintenant aussi grande chez l’un que chez l’autre, pouvoir se parler jusqu’au bout à cœur ouvert serait une douceur plutôt qu’une tristesse de plus, sans compter l’apaisement que l’influence de la malade pourrait apporter dans le cœur révolté de son mari.

Il formula sa pensée avec une discrétion et une réserve extrêmes, et au moment où il finissait, la tête pâle de Jean paraissait au-dessus de l’escalier.

Yves s’éloigna au bout d’un instant sous un prétexte banal, et eux restèrent seuls.

Alice était nerveuse et ses mains tourmentaient les franges de son châle avec un geste inquiet. Ses yeux erraient par un mouvement incessant autour d’elle, et sur ses lèvres entr’ouvertes, il semblait qu’on voyait flotter une question qu’elle n’osait pas formuler. Son attitude frappa bientôt son mari et il l’interrogea avec tendresse.

--Qu’avez-vous, lui demanda-t-il, désirez-vous quelque chose?

Elle hésita un peu; puis elle dit seulement:

--Sommes-nous bien loin des côtes en ce moment, Jean?

--Non, répondit-il très étonné, mais pourquoi? Est-ce que vous désirez vous arrêter?

--Ce n’est pas cela; seulement, je pensais... je voudrais que vous puissiez m’amener bientôt un prêtre, fit-elle avec douceur.

Et comme le jeune officier tressaillait violemment à cette parole.

--Voulez-vous, mon ami, continua-t-elle avec un calme soudain, que nous parlions un peu tous deux à cœur ouvert?

Et tout simplement, avec une élévation et un courage touchant elle se mit à lui dire les pensées qui l’occupaient, parlant de sa mort prochaine si doucement qu’il l’écoutait avec stupeur se demandant s’il la comprenait bien, et si la séparation à laquelle elle faisait allusion était bien le brisement définitif.

Cependant, à mesure qu’elle avançait, l’agitation reparaissait, et il lui fallait faire effort pour continuer.

--J’ai tant à dire, tant à dire! murmurait-elle de temps en temps.

Et elle passait la main sur son front avec angoisse, comme pour rassembler ses idées éparses.

--Il y a longtemps que je voulais vous remercier, reprit-elle ensuite. Vous m’avez faite profondément heureuse, tandis que moi, je n’ai su apporter dans votre vie qu’un trouble affreux, et c’est si triste de vous laisser maintenant... J’ai tant de peine à m’en aller!

Des larmes perlèrent au bord de ses cils et elle s’arrêta vaincue par l’émotion, pendant que son mari, oubliant tout à coup la réserve qu’il s’imposait depuis quelques mois, et emporté malgré lui par la souffrance, se laissait aller à lui dire tout ce que la passion et le désespoir peuvent inspirer à un homme.

Au début il l’avait écoutée saisi par l’imprévue de ses paroles, et n’osant point interrompre cette pauvre voix si faible: mais éprouvant au dedans de lui un déchirement comme il n’en avait pas encore ressenti.

Certes, il savait bien que la jeune femme était perdue, et il n’y avait pas d’instant où cette idée ne se présentât cruellement à sa pensée; mais l’entendre ainsi se condamner elle-même, il lui semblait que c’était le dernier coup. Aussi, oubliant toutes ses résolutions de prudence, il se laissa aller à son désespoir avec une impétuosité sans mesure, montrant l’intensité de sa souffrance tout entière et protestant qu’il ne la subirait pas, avec des éclats de passion désespérée.

Il accusait le ciel, il défiait la mort, il jurait que si on enlevait de sa vie ce qui en était l’essence même, il ne continuerait point de vivre.

--Mon pauvre ami, disait la jeune femme avec désolation, vous blasphémez!

Et il lui répondait d’une voix sombre:

--Je ne sais pas si je blasphème, mais je sais que je souffre une douleur si insupportable que je ne veux pas l’endurer toujours!

--Vous retournerez à Kerdren, reprenait-elle.

--Kerdren sans vous! Kerdren, où vous avez ressenti les premières atteintes de votre mal! mais je le hais Kerdren!!...

--Vous reprendrez la mer, alors, vous naviguerez toujours!...

--La mer! la mer maintenant!

Et il recommençait à exhaler sa douleur, épanchant son désespoir qui passait devant les yeux d’Alice épouvantée, comme un fleuve puissant et terrible.

Elle ne connaissait point encore la trempe de ce caractère passionné et ardent, forgé tout d’un bloc, sur un type qui n’était plus de ce siècle; et elle n’avait point prévu qu’il prendrait la souffrance avec cette révolte.

Il s’aperçut enfin du mal qu’il faisait à sa femme, s’arrêta brusquement en voyant sa pâleur et lui offrit de redescendre dans sa chambre.

Au moment où il la posait sur son lit, elle lui fit incliner la tête avec ses deux bras qu’elle avait laissés autour de son cou, et tout bas, avec une émotion dans laquelle on entendait passer les battements de son cœur, elle lui dit:

--Au moins, Jean, jurez-moi que jamais vous ne vous...

Le docteur entra au même instant, croyant à une syncope de sa malade, et le jeune officier en profita pour s’écarter imperceptiblement. Il avait compris ce qu’Alice allait lui demander, et ne voulait point faire une promesse semblable même à elle.

Toute la nuit, la jeune femme resta plongée dans une somnolence agitée et inquiète d’où elle sortait par brusques sursauts, et Jean qui demeura à son chevet jusqu’au matin eut le temps de se désespérer cent fois, en pensant à l’imprudent oubli de lui-même qui avait causé tout ce trouble.

Dès la veille, on avait gouverné vers la terre selon le désir de madame Kerdren, et au soleil levant Yves fit mouiller en face d’un petit village de la côte africaine où il pensait devoir trouver un missionnaire, ou tout au moins des indications qui lui en signaleraient un à quelques lieues de là.

De bonne heure, Alice s’était fait monter sur le pont; la vue de la terre et les toits pointus des paillottes qu’on apercevait sur la rive l’amusaient, et le mouvement des petits bateaux attiré par leur arrivée et qui naviguaient auteur d’eux lui semblait gai.

Ni elle ni Jean n’avaient fait la moindre allusion à ce qui avait été dit la veille entre eux, mais elle le suivait du regard dans chacun de ses mouvements et mettait dans ses yeux une expression de prière si triste et si tendre que par instant le jeune homme se sentait vaincu. Pourtant il descendit à terre dans le milieu de la matinée, sans avoir prononcé un mot qui eût trait aux choses du soir précédent et plus farouche que jamais dans sa souffrance, en pensant à la mission qu’il allait accomplir.

Il ne rentra à bord que bien après l’heure du déjeuner, et il annonça en termes assez brefs que sa recherche avait été couronné de succès, et qu’un missionnaire français établi dans ce village, qu’il catéchisait à lui seul, viendrait voir madame de Kerdren dans l’après-midi.

Soit que la marche lui eût détendu les nerfs, soit que la satisfaction d’avoir pu rencontrer tout de suite ce que sa femme désirait l’eût rendu heureux, il paraissait plus calme que le matin.

Le silence n’était interrompu que par le bruit des vagues déferlant contre le yacht, et cette attente troublait si fort la jeune femme, que les battements de son cœur commençaient à lui couper la respiration.

Elle sentit que son mari se penchait sur elle, et tout d’un coup, avec cette confiance et cette simplicité d’enfant qui la rendaient si attachante:

--Jean, aidez-moi! dit-elle en lui tendant ses deux mains avec le geste de quelqu’un qui cherche un appui.

--Ma pauvre aimée, répondit le jeune homme en se laissant glisser à genoux à côté du canapé; pardonnez-moi le mal que je vous ai fait, et ne craignez plus rien. Vous m’avez deviné hier. Pendant quelques jours, j’ai oublié tout ce que j’avais su depuis l’enfance: l’honneur, le courage, la religion, la dignité de mon nom enfin, et j’ai peut-être été le premier Kerdren qui ait reculé devant la souffrance! Mais ce vertige est passé, je vous le jure! et tout ce que votre douce voix elle-même aurait été impuissante à me faire entendre, il y a quelques heures, je viens de le rapprendre d’un pauvre missionnaire modeste, timide sans grande éloquence et d’un esprit naïf.

Il s’arrêta un instant, puis d’une voix si grave qu’une étrange émotion remua le cœur de la jeune femme:

--Si ma vie devient jamais solitaire, chère bien-aimée, reprit-il, n’ayez plus peur et ne cherchez plus comment la remplir. Je ne m’en irai ni à Kerdren ni sur mer; j’entrerai au séminaire, et quand je serai prêtre, je m’approcherai des souffrants et des cœurs broyés, et si je peux rendre une fois à l’un d’eux le bien qu’on m’a fait aujourd’hui, le fardeau de l’existence me semblera moins lourd!...

--Prêtre! répéta machinalement Alice. Vous prêtre! Et elle se tut, regardant avec un indicible étonnement la belle tête penchée vers elle et les yeux pleins de tendresse qui l’observaient. Sa surprise était presque de la frayeur et elle éprouvait l’impression que son mari ne lui parlait plus dans son bon sens.

Cette résolution subite, si complètement étrangère au caractère de Jean, cette vie dont il parlait et qui était l’opposé de tout ce que pouvait lui inspirer ses instincts, ses habitudes et ses goûts, lui paraissait sonner faux comme une invraisemblance.

--Mais que vous a-t-il dit enfin, ce missionnaire! demanda-t-elle au bout d’un instant, cherchant à se donner des preuves matérielles de ce qu’elle entendait, comme on le fait quand on croit rêver.

Il le lui répéta aussitôt, décrivant avec la puissance d’éloquence qu’il trouvait toujours dans ses émotions, l’impression que lui avait produite ce modeste vieillard.

Le prêtre qui s’était trouvé si heureusement placé sur le chemin de Jean était comme l’avait dit celui-ci un homme simple, sans grande facilité de parole, et rendu timide par son grand isolement; mais il y avait une conviction et une foi si profonde dans son cœur, et sans dureté, sans menaces emphatiques, il possédait à un tel degré, l’art de ramener à la juste notions des devoirs et des obligations de la vie, qu’il était impossible de ne pas en être frappé.

Comme le curé d’Ars, qui émotionnait tous ces auditeurs, rien qu’en leur disant: «Mes enfants, aimez-vous!... Aimez-vous!... je vous en prie!...» tant il mettait d’onction et de tendresse paternelle dans ces simples paroles le missionnaire rappelait en quelques mots avec tant de profondeur la loi de la souffrance humaine, son inévitable rencontre et sa grandeur quand on en considère la fin, qu’il entraînait à l’acceptation de la douleur quoi qu’on eût.

XXVII

Depuis le moment où Jean avait laissé le missionnaire auprès de sa femme, la révélation si inattendue qu’Alice venait de recevoir avait fait son chemin dans son esprit. L’impression particulière que lui avait fait éprouver à elle aussi ce digne prêtre dont la simplicité touchait parfois à la grandeur, lui expliquait mieux le revirement subit de la pensée de son mari, et en outre de la tranquillité que cette résolution lui causait, si peu égoïste qu’elle fût, la pensée de cette vie qui devait être murée à tout jamais après elle lui semblait un adoucissement à la peine horrible avec laquelle elle se séparait de cet être si ardemment aimé.

La première elle se mit à lui en parler quand il redescendit, et comme malgré elle, deux larmes coulaient sur ses joues en s’occupant de cet avenir où elle n’avait plus de place:

--Ma chérie, lui dit Jean avec douceur, est-ce que ce projet vous peine?...

--Moi? s’écria-t-elle, oh mon Dieu, vous ne savez pas lire tout l’égoïsme de ma pensée!

Elle baissa la voix et ajouta:

--Rien ne me serait plus doux, puisqu’il faut vraiment que je vous quitte. Qu’y a-t-il en effet sur terre qui soit plus près des morts que les prêtres?... Quand vous prierez, il me semblera qu’un peu de vos paroles sont pour moi; et si je vous vois consolé...