Jean de Kerdren

Part 13

Chapter 133,887 wordsPublic domain

--Vous saviez bien, continua-t-il, que je ne m’en souciais pas, puisque tout mon bonheur est de rester près de vous; mais quand on m’a conseillé pour votre santé de chercher à la fois l’air de la mer et la chaleur, j’ai pensé que rien ne serait plus charmant que de nous en aller sur notre propre bord, à la recherche du soleil qui nous fuit, et de suivre l’ordonnance prononcée sans quitter l’intimité de notre chez nous. Vous faire moi-même les honneurs de mon élément favori, et vous conduire dans cette Méditerranée où j’ai tant songé et tant rêvé vaudrait pour moi, vous le pensez bien, tous les voyages de la terre, j’aimerais à voir ma grande amie d’autrefois, ramener elle-même les roses sur les joues de ma petite amie d’aujourd’hui sans le secours de personne autre.

«On dira que nous sommes fous, je le sais bien, mais vaut-il la peine de s’en occuper sérieusement? Ma réputation d’originalité n’est plus à faire, elle date de mon entrée au lycée, et on ne vous accusera jamais, ma pauvre douce petite femme, que de suivre avec trop de bonté les extravagances de votre mari!

A mesure que Jean parlait, il s’excitait davantage, arrivant presque à se convaincre de ce qu’il disait, et plaidant avec son entrain le plus chaleureux cette singulière proposition. Peu à peu, sa voix était redevenue naturelle et il commençait à sourire devant l’inexprimable étonnement dont témoignait la figure d’Alice, quand celle-ci, revenue enfin de sa première surprise, entama la série de ses questions et de ses objections. Toutes portaient juste, et il y avait trop de réticences forcées dans les paroles du jeune homme pour que l’inquiétude de Madame de Kerdren ne fût pas violemment éveillée; aussi, ramené tout à coup à la réalité, le jeune homme se trouvait-il en face de toutes les difficultés de sa tâche.

--Vous avez donc revu le docteur? lui demanda-t-elle d’abord.

--Pensez-vous, répondit-il en tâchant de plaisanter, que les visites se payent comme nous avions soldé la nôtre avec un sourire et une révérence?...

--Et que vous a-t-il dit? fit-elle avec anxiété.

--Ce que je viens de vous répéter, qu’il fallait fuir nos brouillards et notre pluie presque constante pour gagner un meilleur abri.

--Et quoi encore? Jean, dites-moi la vérité, s’écria-t-elle en le voyant secouer la tête comme pour exprimer qu’il avait tout dit. Dites-le-moi, je vous en supplie! Je suis de force à l’entendre, je vous jure!

Elle parlait avec une extrême vivacité et sa figure témoignait d’une anxiété si réelle et si poignante qu’il sembla au jeune officier que devant cette angoisse, le cœur allait lui faillir et que dans le bouleversement de ses traits, la pauvre enfant lirait toute la vérité, d’un mot.

Mais il était trop bien préparé à ce trouble qu’il avait prévu pour ne pas dompter cette rapide faiblesse, et avec toutes les ressources que donnent la volonté, le cœur et l’esprit unis ensemble, il s’efforça de rassurer la jeune femme et de détourner sa pensée du point douloureux qui l’occupait. Mais à tout ce qu’il disait, Alice opposait la même réponse:

--Alors pourquoi ne m’en avoir pas parlé tout de suite si ce n’était pas grave?...

Et devant cette logique obstinée et clairvoyante, il ne savait plus que dire. Il avait beau objecter le choix du yacht, qui pouvait être long, difficile, le plaisir de la surprise qu’il espérait lui faire, elle restait triste et défiante.

--Pauvre ami, lui dit-elle enfin, après un instant de silence, en posant mélancoliquement sa tête sur son épaule, pourquoi m’avez-vous épousée?...

--Pourquoi, répliqua Jean en tressaillant, mais pour être le plus heureux des hommes vous le savez bien!

--A présent, peut-être, fit-elle toujours avec tristesse; mais plus tard?

Son mari l’interrogea des yeux, ne voulant pas paraître deviner sa pensée; mais il n’osa pas formuler sa question, et le cœur serré il attendit qu’elle parlât.

Elle réfléchit un instant encore, puis avec une douceur affectueuse;

--C’est un si grand fardeau qu’une femme malade? dit-elle seulement.

--Comment, répondit-il en riant, quand elle me donne le prétexte et l’excuse d’une fugue nautique?

Il fit si bien qu’à la fin de la soirée Alice était presque remise et convertie à l’idée de ce changement de vie comme à un événement plutôt agréable.

C’était bien sur quoi le jeune homme avait compté, et dès le lendemain matin, réconfortée par un admirable soleil qui égayait l’esprit quoi qu’on en eût, Alice parut avoir retrouvé, sinon toute sa sécurité, au moins une confiance suffisante dans l’avenir, que l’extrême élasticité de son caractère lui permettait de voir encore assez beau.

A partir de ce moment, le château changea de physionomie et le prochain départ devint le thème unique de toutes les conversations. Une fois le premier moment de trouble passé, la jeune femme s’était mise à questionner sans se lasser.

L’installation, la taille du bateau, ce qu’il fallait emporter, tous les pays qu’elle allait voir lui fournissaient une suite d’interrogations toujours nouvelles, et de jour en jour, le jeune officier réussissait mieux à endormir ses défiances, elle se laissait davantage séduire par l’originalité du projet et en montrait plus de joie. Quant à Jean, heureux au delà de ce qui peut s’exprimer d’avoir réussi dans sa délicate explication sans troubler Alice, il éprouvait lui-même une grande détente morale comme si le poids de souci qu’il avait épargné à sa femme lui fût enlevé du même coup.

La nouvelle de cette étrange décision s’était répandue comme une traînée de poudre, non seulement dans Lorient, mais encore parmi les officiers en résidence à Paris ou ailleurs; et comme Jean l’avait prévu, on le traitait sans vergogne de fou. Ce congé illimité qui équivalait au brisement de tout son avenir, sollicité sans raisons plausibles, cette campagne qu’il s’apprêtait à faire avec une jeune femme mariée depuis quelques mois à peine, et par-dessus tout la brusquerie de cette fantaisie, paraissaient invraisemblables. Comme toujours d’ailleurs, le bruit public avait exagéré les choses et on attribuait au jeune officier des projets encore plus lointains que ceux qui étaient les siens en réalité. Son originalité, disait-on, avait dégénéré en toquade véritable, et la sympathie générale s’apitoyait sur la pauvre créature forcée de subir les sursauts d’une aussi étrange humeur.

Dans le village, la nouvelle avait paru infiniment plus simple. Le commandement avait envie de naviguer sans quitter sa femme, pour cela il achetait un bateau et demandait des hommes à Kerdren en qualité de matelots, quoi de plus naturel en vérité!

La logique des paysans n’était pas plus serrée que ça: «Il en a envie; ça plaît à madame, et il le peut, pourquoi se gêner alors?»

Dix hommes pour un avaient répondu à l’appel du comte, et quoique Jean augmentât son équipage autant que cela lui était possible, il avait dû refuser bien des demandes.

La femme de chambre de madame de Kerdren avait accepté avec enthousiasme de suivre sa maîtresse, et comme la cuisinière avait sollicité humblement la même faveur.

Les jours passaient comme des heures; il ne restait presque plus qu’à partir. Un matin, en entrant dans la bibliothèque, la jeune femme s’était aperçue que le piano avait été enlevé, et comme elle questionnait son mari:

--Vous le retrouverez à bord, lui avait-il dit. J’avais songé primitivement à en en faire envoyer un autre; mais il y a un souvenir dans chacune des notes de celui-là, et c’était irremplaçable!

La lettre d’explication et d’adieu adressée par les jeunes gens à madame de Sémiane avait été la chercher jusque dans la Hongrie et la réponse était arrivé sous forme d’un télégramme où les points d’exclamation abondaient et où la fantaisie du texte était telle que l’employé du télégraphe, encore qu’il fût habitué à lire de bien étranges communications, en était demeuré tout surpris. «Que vous alliez converser avec le grand Ramsès en Égypte, disait-elle en finissant, rien d’étonnant, vous avez toujours parlé sa langue; mais avoir si tôt changé votre femme en sphinx et en adoratrice des pyramides, c’est fou! Au reste, je descendrai peut-être jusqu’à Trieste pour vous sermonner et vous embrasser.»

Jean avait pourvu au bien-être de tous les protégés d’Alice, et une rapide tournée de visites, la plupart faites en cartes, les avait mis lui et sa femme en règle avec le voisinage; les bagages étaient partis, et au bras l’un de l’autre les jeunes gens faisaient leurs adieux à Kerdren.

L’heure du départ avait ravivé leur émotion et l’avenir paraissait moins sûr au jeune officier et moins riant à la jeune femme à travers la mélancolie de la dernière heure. Les doutes renaissaient dans l’esprit d’Alice. C’était si grave et si radical cette résolution! il avait vraiment dû falloir un motif bien puissant pour y pousser son mari! Et malgré elle, elle se reprenait à trouver les raisons et les explications qu’il lui avait données insuffisantes devant l’importance de ce changement si tôt décidé. Lui se disait que ce docteur l’avait leurré peut-être, même en lui laissant cet espoir si faible et si douteux et qu’il était possible qu’il emmenât sa femme au loin pour ne jamais la ramener et n’avoir pas même ainsi la douceur de la voir finir sa vie sous le toit où ils avaient joui pendant quelques mois d’un bonheur si parfait!

C’étaient là les amertumes inséparable de cet instant qui les lançait dans l’inconnue, creusant entre leur passé et leur avenir un sillon de doute si pénible.

--Quand nous retrouverons-nous ici tous les deux? disait tristement Alice en revenant de son dernier tour de parc.

--Eh bien, mais au mois de juin, répondit Jean d’un ton ferme, puisque c’est la date que le docteur m’a fixée pour vous reconduire chez lui!...

XXIV

Depuis la veille, M. et madame de Kerdren étaient à Marseille où leur yacht paré, gréé, avec sa machine sous pression, les attendait dans le port.

Il avait été question d’abord de s’embarquer au Havre, mais la mer est mauvaise sur les côtes, et Jean n’avait pas voulu, pour les premiers jours, imposer à sa femme les fatigues de ce parcours très dur. Le yacht était venu seul, et pendant ce temps-là les jeunes gens avaient fait le voyage par chemin de fer à petites journées.

A Marseille ils avaient retrouvé plus de visages de connaissance qu’ils ne l’auraient cru d’abord, et comme bon gré mal gré leur voyage était la nouveauté et l’intérêt public, ils devaient s’attendre à une assez nombreuse assistance au moment de leur départ.

Vingt-quatre heures à peine les séparaient encore de ce moment. Aussitôt qu’il était arrivé, Jean s’était rendu à bord où il avait tout visité en donnant ses derniers ordres. Alice, un peu fatiguée, était restée à l’hôtel.

Comme elle l’avait dit à son mari quand il lui proposait de la conduire au Havre pour donner son avis sur les arrangements intérieurs, elle se fiait entièrement à lui, sûre qu’il la gâterait bien plus qu’elle ne songerait jamais à le faire elle-même.

L’équipage était à son poste, les bagages étaient déballés et rangés, et la journée du départ s’annonçait comme devant être superbe. Un vent un peu frais blanchissait les vagues, mais le soleil était chaud comme en été, et la mer, de ce bleu à la fois épais et transparent qui n’appartient qu’à la Méditerranée.

A trois heures, la voiture qui amenait M. et madame de Kerdren s’arrêta, et Alice prit le bras de son mari pour descendre sur le quai. Elle tremblait un peu, et en dépit de son courage elle était pâle.

L’émotion du jeune officier, s’il en éprouvait une, ne se trahissait que par un redoublement de froideur, et la foule s’écartait instinctivement devant un coup d’œil hautain. C’était une foule de bonne compagnie d’ailleurs, qui donnait à sa curiosité les allures d’une flânerie de hasard, et se dispersait par instant dans un mouvement de va-et-vient qu’elle espérait faire ressembler à une promenade.

Un canot, avec les bancs drapés, attendait la jeune femme. Étourdie, un peu gênée de tant de regards, et pressée de brusquer ce dernier pas qui lui coûtait, elle y mettait déjà le pied quand son mari lui prenant la main la força à se retourner. Un petit groupe formé par cinq ou six officiers en uniforme se tenait debout auprès d’elle. C’étaient des camarades de Jean, avertis par la rumeur publique et qui venaient lui serrer la main et saluer madame de Kerdren à la dernière heure. Leur cordialité souriante et le naturel avec lequel ils parlaient à Alice de son voyage lui produisirent une impression de soulagement, et au milieu de la banalité de cette foule curieuse, ces souhaits et ces sourires sympathiques lui semblèrent d’autant plus aimables.

De son côté, Jean, si tendu que fût son esprit vers une pensée unique, subit le même charme, et en attendant ces voix et ces exclamations familières qui l’interpellaient gaiement, enlevant à ce départ ce que son isolement avait d’un peu choquant, sa figure s’éclaira.

Aussi quand l’un des jeunes officiers, désignant du doigt un canot qui stationnait à quelques mètres lui demanda en lui montrant le yacht dont la cheminée commençait à fumer:

--Permets-tu qu’on aille jusqu’au bout, commandant?

Il répondit oui, en s’exclamant avec chaleur.

Ce fut alors dans le canot des jeunes gens que M. et madame de Kerdren prirent place, le leur suivit, et en quelques minutes on accosta.

Dans son ardeur d’hospitalité, Jean aurait voulu retenir longtemps ses amis dans le grand salon où il les avait fait descendre, et leur faire servir tout ce que contenaient les caves du bord; mais les officiers savaient qu’avant la nuit leur camarade voulait être loin dans le golfe, et après quelques instants de causerie courtoise et facile, ils prirent congé. Sur le pont tout l’équipage rangé en demi-cercle attendait les ordres.

Quand madame de Kerdren avait mis le pied sur la dernière marche de l’escalier volant, on avait hissé le drapeau tricolore et toutes les têtes s’étaient découvertes en même temps. Maintenant encore, debout, et avec la même gravité, les hommes se tenaient le béret à la main, assistant aux adieux qu’on échangeait.

Sur le plancher, une véritable jonchée de fleurs s’entassait. C’étaient des bouquets apportés par les officiers à la jeune femme et que les matelots avaient posés là pendant que la société descendait au salon.

Profondément touchée, Alice les remercia, puis, l’un après l’autre, ils descendirent; leur canot se remit en marche, filant si vite qu’en peu d’instants les mains qui s’agitaient disparurent au milieu de la masse des bateaux qui encombraient le port, et au même instant les premiers coups de l’hélice ébranlèrent le yacht.

Une émotion inexprimable serra le cœur de la jeune femme; elle tourna vers son mari un regard mouillé et l’attirant du geste jusqu’au bord du bastingage où elle s’appuyait:

--Mon Dieu, dit-elle en lui prenant les mains et en répétant les paroles des pêcheurs bretons: protégez-nous, car notre barque est petite et la mer est grande!...

Une demi-heure plus tard elle descendit, et guidée par Jean, elle visita le nouveau Kerdren où elle allait vivre. D’un commun accord les jeunes époux avaient décidé qu’aucune appellation ne conviendrait mieux au yacht que celle de la propriété qu’ils aimaient également tous les deux, et c’était le nom qu’on lisait sur l’avant en lettres d’or.

Très habituée aux soins et aux gâteries luxueuses dont son mari l’entourait, Alice s’était bien préparée en lui laissant carte blanche à trouver un nid charmant, mais elle ne s’attendait pas à tant de magnificences. On avait fait tomber nombre de cloisons dans le bas, et les pièces qui composaient l’appartement du commandant, situés à l’avant, avaient des dimensions inconnues habituellement à bord. Le cabinet de Jean était tendu de grandes tapisseries sombres, comme la bibliothèque où ils avaient passé de si douces heures à Kerdren; mais au lieu des sièges hauts et raides dont l’équilibre eût été trop facilement compromis, il n’y avait que des divans bas et larges, garnis de coussins qui promettaient un repos charmant, et quelques chaises à base solide, entourant une table fixe. La chambre de la jeune femme, éclairée par de grands sabords était tapissée entièrement de vieilles soies japonaises couvertes de broderies admirables qui couraient sur le fond rose tendre, montrant çà et là des volées de cigognes argentées ou de fantastiques fleurs d’or et d’azur, d’où sortait toute une procession de figures bizarres. Les tableaux qu’Alice aimait le mieux à Kerdren étaient là, et il était impossible d’imaginer un coup d’œil plus gai et plus riant que l’ensemble de cette pièce.

Le salon tout à fait carré et assez grand offrait un aspect original. Le fond des tentures et des sièges était en brocart vert d’eau d’une nuance douce et lumineuse, sur lequel se détachaient des plantes aquatiques appliquées ou brodées, et si merveilleusement nuancées qu’elles semblaient naturelles.

Avec la salle à manger, située sur le pont, c’était tout l’appartement du jeune ménage, et Alice s’y habitua si rapidement, qu’il lui sembla bientôt n’avoir jamais vécu ailleurs. Toutes ces terreurs s’évanouissaient une à une, et elle se demandait comment elle avait pu s’effrayer si fort d’un projet aussi simple. Le mouvement des vagues lui paraissait un bercement; le ciel était constamment pur et beau, et jamais sa vie d’intimité et de bonheur ne lui avait paru aussi charmante que dans ce nid perdu et étrange où nul œil ne pouvait les suivre.

Quant à Jean, avec l’angoisse d’un joueur qui a mis tout son avenir sur une seule carte, il épiait le visage de sa femme heure par heure, et il croyait y voir remonter la fraîcheur comme une poussée de sève rigoureuse. Le teint reprenait un coloris plus vif sous les rudes caresses de la brise; Alice se disait chaque jour affamée et plus impossible à rassasier, et elle prétendait qu’endormie par le mouvement du bateau, son sommeil ressemblait à ce qu’il devait être jadis dans son berceau, tant il était profond et doux.

Sur le pont où elle passait ses journées, suivant l’avis du docteur, elle avait pris ce mouvement de va-et-vient particulier aux marins, et les matelots se sentaient plus gais à l’ouvrage quand ils voyaient passer et repasser ainsi la gracieuse silhouette de la jeune femme pendant que le _Kerdren_, dont on n’avait point exagéré les qualités, filait au large comme un oiseau.

XXV

Deux mois avaient passé et à moins d’un aveuglement qui n’était pas le fait de Jean, il était impossible de ne pas s’apercevoir du changement effrayant survenu chez madame de Kerdren. Durant la première quinzaine du voyage, le succès avait semblé devoir couronner l’effort si bravement tenté, et le jeune officier avait touché deux fois à terre pour télégraphier au docteur des bulletins où un cri de triomphe éclatait allègrement.

La jeune femme toussait à peine, dormait bien, mangeait beaucoup, et sans qu’elle reprît encore positivement de l’embonpoint, les vives couleurs qui couvraient ses joues la rendait semblable à ce qu’elle était dans son meilleur temps de santé. Puis brusquement, du jour au lendemain, un changement s’était fait, et maintenant au lieu de gagner, il était visible qu’elle perdait chaque jour un peu de forces.

Ce dépaysement violent, et ce milieu spécial dans lequel elle se trouvait transportée avait agi sur elle fortement. Cet air vif avait fouetté énergiquement son sang devenu faible et il lui avait redonné la verdeur et la circulation active d’autrefois.

Puis une fois l’acclimatation faite, l’effet avait disparu avec la nouveauté de la cause, et Alice était retombée comme précédemment, plus lassée peut-être par la secousse que lui avait causée cette animation factice.

Les premiers jours, la différence était peu sensible, et Jean ne s’en inquiétait pas, ne voyant là qu’une fatigue passagère; mais au bout d’une semaine, il comprit que le dépérissement des forces était constant, que, régulièrement chaque jour, quelque chose disparaissait qui ne revenait plus, et que la maladie avait repris son cours. Alors, heure par heure, avec l’épouvantable angoisse d’un être impuissant en face d’un malheur qu’il voit venir et qu’il sait fatal, il s’était mis à suivre les progrès du mal, remarquant chaque geste et chaque respiration qui différait un peu de celles de la veille, et pensant à ce qu’elle serait le lendemain.

C’était une torture à nulle autre pareille, et dans les heures où il se savait bien seul et bien à l’abri, il se laissait aller à des accès de désespoir d’une intensité atroce. Qu’on se figure en effet ce que peut ressentir un homme regardant l’être qu’il aime le mieux, placé en face d’un danger mortel, sachant qu’il ne peut rien pour le secourir, et condamné à suivre en spectateur quelque chose comme la crue d’une inondation qui monte peu à peu jusqu’aux genoux, jusqu’à la taille, jusqu’aux yeux enfin, finissant par couvrir entièrement la tête d’une dernière vague.

Devant cette idée, il avait des révoltes affreuses et tout le sang des Kerdren, avec leur devise de Bretons têtus: «Jamays ne lasche,» bouillonnait dans ses veines à la pensée de son impuissance.

Depuis ces deux mois il avait essayé de tout, suivant à la lettre les divers traitements que lui avait indiqués le docteur: la créosote, l’iode, une alimentation spéciale, des pointes de feu qu’il posait lui-même à la jeune femme. Elle s’était laissé faire avec une adorable docilité, mais rien ne s’était manifesté ni en mieux ni en mal, et l’affaiblissement s’était continué tout doucement avec son implacable régularité.

Un jour c’était l’escalier qu’elle n’avait pu monter seule: ses pieds lui semblaient de plomb et ses jambes si molles! D’un geste elle avait appelé son mari, et il avait passé son bras vigoureux autour de sa taille pour l’aider, ne voulant pas la porter afin de ne pas l’effrayer et de se faire illusion à lui-même, mais la soutenant en réalité comme si elle eût été dans ses bras.

Son souffle était devenu trop court aussi et sa voix trop faible pour qu’elle pût continuer à chanter; elle s’était arrêté un soir et n’avait plus repris.

Son chant du cygne avait été l’_Adieu_ de Schubert, ces couplets mélancoliques qui parlent de la mort. Elle n’y avait point fait attention, mais Jean l’avait remarqué, et à côté de bien d’autres souffrances, ces paroles s’étaient gravées dans son cœur.

Par un de ces aveuglements inouïs qui sont une dispensation de la Providence et qui mettent sur les yeux des malades un bandeau si épais, Alice était la seule à bord qui ne s’aperçût pas de son état. La chute était si insensible qu’elle n’eût pu en mesurer la profondeur qu’en se cherchant des points de repère dans le passé et elle n’y songeait pas.

La langueur qui l’envahissait semblait atteindre aussi son esprit, lui enlevait le souvenir des jours précédents, et ne lui permettant point de voir à quel point elle différait de la femme qui était montée, il y a deux mois, sur le pont du yacht.

Le mot d’ordre était donné par Jean à l’équipage, et tous ces hommes, qui adoraient madame de Kerdren et qui guettaient chaque matin anxieusement son visage, ne paraissaient point se douter qu’elle fût malade, et ne lui demandaient jamais de ses nouvelles quand elle leur adressait affectueusement la parole en passant près d’eux.

Aussi l’aveuglement de la jeune femme était-il complet. Elle se sentait fatiguée évidemment, mais elle mettait tout sur le compte d’une petite crise d’anémie, et attendait patiemment que le fer et le vieux vin eussent fait leur œuvre.

Une fois seulement elle fit allusion à ce qu’elle éprouvait. Son mari, assis à côté d’elle, lui détaillait la côte de Tunisie dont ils approchaient et la croyait toute occupée à suivre ses paroles.

--Savez-vous, lui dit-elle tout à coup, quel âge avait ma mère quand elle est morte?...

Jean frissonna et sans avoir la force de répondre, il fit un signe machinal avec ses épaules.

--Vingt-quatre ans à peine, reprit-elle gravement, n’est-ce pas singulier que j’aie presque au même âge qu’elle une crise de maladie?