Part 8
--Il faut maintenir vos forces.
Elle disait «il faut» d’un ton qui n’admettait pas de réplique. Très vite, ce fut une chose acceptée et reconnue que l’existence de cette chambre de malade, et pour tout le reste, sauf le bruit du marteau, la vie recommença précisément comme auparavant. Mme Hurstmonceaux faisait avec beaucoup de sentiment les honneurs de la maladie de son mari, et en même temps les éloges de sa nièce, et, une fois ces devoirs accomplis, ne songeait qu’à s’amuser; plus éperdue que jamais du désir de paraître jeune, elle se soumettait au massage jusqu’à l’anéantissement, avec un courage héroïque.
Pour se maintenir le moral, tous les soirs qu’elle ne sortait pas, elle recevait cinq ou six personnes à dîner, et après le dîner, qui ne commençait guère avant huit heures et demie, on jouait aux cartes; plus d’une fois à ces réunions, Sylvaine se serait sentie étrangement mal à l’aise sans la présence d’Archie Elliot qui, lorsque l’entretien s’animait trop, et que Mme Hurstmonceaux elle-même, mise en joie par les rasades de champagne, se laissait aller à d’inquiétantes plaisanteries, avait une manière pleine de tact de forcer la conversation à dévier, et de rappeler habilement à Mme Hurstmonceaux la présence de sa nièce. Johnnie Burney était maintenant un des assidus de Mme Hurstmonceaux et il parlait longuement à Sylvaine du golf, du polo, et de tous les sports qui étaient l’unique intérêt de sa vie; elle l’écoutait avec une indifférence parfaite. Mme Hurstmonceaux avait été mise par lady Longarey au courant de ses espérances, et, tout à fait charmée à la perspective de devenir la tante du neveu d’un duc, encourageait le jeune Burney de tout son pouvoir. Elle le plaçait à table à côté de Sylvaine, et jugeait que, cela fait, elle avait le droit de songer à son propre plaisir. Sylvaine s’ennuyait prodigieusement en compagnie de Johnnie Burney; mais à cause de lady Longarey elle était aimable pour lui, et le laissait sans protestation rester à son côté.
Comme tout le monde jouait chez Mme Hurstmonceaux, Sylvaine avait adopté une petite table dans le fond du second salon; là, elle travaillait, et parfois lisait.
Un soir, que la vue d’une belle lune argentée montant dans le ciel pâle et le silence extérieur la rendaient plus rêveuse que de coutume; que la nostalgie du passé l’étreignait avec intensité, elle entendit tout à coup dans le grand salon, où toute la compagnie de Mme Hurstmonceaux était réunie autour d’une table de baccara, des applaudissements et des expressions bruyantes de bienvenue auxquelles une voix d’homme rieuse répondait. Le brouhaha dura une douzaine de minutes; puis, la mine agitée et enchantée, Mme Hurstmonceaux parut dans la grande baie qui divisait les salons, et, s’avançant vers Sylvaine, elle lui dit en lui présentant l’homme qui la suivait:
--Ma beauté, je vous amène M. Percy Rakewood, qui vous a si bien connue quand vous étiez une toute petite fille.
Sylvaine se leva brusquement, le rouge à ses joues pâles. Ce nom, qu’elle n’avait pas entendu prononcer depuis nombre d’années, lui rappelait tant de souvenirs! Elle avait gardé très vive la mémoire de l’ami indulgent qui tant de fois l’avait tenue sur ses genoux, et lui avait offert de si belles poupées.
D’un mouvement spontané elle lui tendit sa main. Avec une galanterie tendre, Rakewood la porta à ses lèvres; il regarda Sylvaine attentivement, et, s’adressant à Mme Hurstmonceaux, dit:
--Elle ne ressemble pas à sa mère, mais elle est bien charmante.
--C’est mon avis. Je vous laisse pour que vous refassiez connaissance.
--C’est ça, dit Rakewood, laissez-nous; nous avons beaucoup de choses à nous dire.
Aussitôt Mme Hurstmonceaux disparue:
--Venez vous mettre près de moi, dit-il câlinement à Sylvaine.
Et il la fit asseoir sur le canapé où il avait pris place, et la contempla avec attendrissement.
Dix ans auparavant, il avait été follement épris de la mère de Sylvaine qui s’était montrée, suivant sa coutume, délicieuse et coquette; mais lorsqu’il avait exprimé son désir de l’épouser, Mme Charmoy s’était dérobée, bien qu’elle eût ce cher Percy en grande sympathie; son cœur frivole était occupé ailleurs. Percy Rakewood était à cette époque diplomate en activité, et la nouvelle de la mort de celle qu’il aimait toujours vint le trouver en Orient. Il en avait été cruellement attristé, car au fond de lui-même il conservait l’espoir de la conquérir. Six mois plus tard, à un passage à Paris, il n’avait pas voulu renouveler ses regrets en allant voir Mme de Nohic; il s’était informé avec sollicitude de l’enfant orpheline et, la sachant sous la protection de sa grand’mère, il ne s’en était plus inquiété. Depuis, il avait donné sa démission et vécu principalement en Italie; partout on le choyait comme le méritait un des hommes les plus aimables et du plus plaisant visage qu’il fût possible de rencontrer. A soixante ans passés, il demeurait séduisant encore; de taille moyenne et élégante, toujours blond avec des cheveux frisés, et deux boucles sur le front--un peu ridicules peut-être, mais qui lui seyaient--la barbe légère en éventail, qui lui était une grande parure, câlin, persuasif, en véritable Irlandais. La vie diplomatique l’avait affiné, et, n’aimant que les Latins, il avait pris aux races du Midi toute leur bonne grâce. Sa familiarité affectueuse avec Sylvaine fut aisée et tendrement paternelle; s’emparant de sa petite main, il la serra entre les siennes, lui disant:
--J’ai été si surpris lorsque Mme Hurstmonceaux m’a appris que vous étiez ici. J’ignorais votre grand chagrin, car sûrement je vous aurais écrit.
Et d’une voix basse:
--Il faut, chère enfant, que vous sachiez que j’ai tendrement aimé votre maman.
--Oh! que j’ai plaisir à vous entendre me le dire, répondit Sylvaine, les larmes au bord des cils. Je me souviens si bien quand vous veniez rue de La Boëtie.
--Je vous remercie de ne pas m’avoir oublié; je ne le mérite pas, j’aurais dû songer à sa fille. Mais je vous savais si bien, si heureuse auprès de Mme de Nohic...
Puis il ajouta avec une nuance d’inquiétude:
--Est-ce que vous êtes contente ici? Cela doit bien vous changer.
--Oui, cela me change beaucoup en effet... Tout est un peu étrange... Ils sont très bons.
--Je l’espère; ils doivent être trop heureux de posséder un pareil trésor; je ne leur croyais pas la vocation paternelle et maternelle. Racontez-moi pourquoi vous n’êtes pas restée en France... Votre oncle Gardonne vit toujours cependant.
--Je crois bien; mais quand j’ai perdu ma chère grand’mère, l’oncle Robert a offert de m’adopter, et mon tuteur a trouvé que ma place était ici.
--Mais vous auriez mieux aimé ne pas venir? Parlez franchement.
--Certainement, puisque je ne les connaissais pas. Mais je crois maintenant que je suis utile à l’oncle Robert.
--Il est très mal, ce pauvre Hurstmonceaux, à ce qu’on m’a raconté.
--Pas si mal; il va mieux.
--Et qu’est-ce que vous faites de Mme Hurstmonceaux? Car vous avez dû vous apercevoir que c’est une vieille folle. Je vois qu’elle est toujours amoureuse de son Archie Elliot. Qu’est-ce qu’une petite fille comme vous devient au milieu de ces gens-là?
Il parlait sans réticence, comme si Sylvaine devait nécessairement être au courant de tout.
Gênée de ce qu’il venait de dire, elle répondit:
--Oh! je mène une vie très tranquille; je monte à cheval souvent avec lady Longarey.
--Lady Longarey! Jolie société pour vous! Une femme dont on ne compte plus les aventures. Je m’étonne vraiment qu’Hurstmonceaux permette tout cela. Avez-vous une gouvernante, au moins? Une dame de compagnie quelconque?
--A mon âge, je n’en ai pas besoin, je vous assure.
--C’est précisément à cause de votre âge que vous en auriez besoin. A qui vous a-t-on présentée? Connaissez-vous quelques jeunes filles?
--Pas encore. Lady Longarey doit un jour me mener chez ses nièces, les sœurs de Johnnie Burney.
--Il est de vos amis?
--Oh! non. Je n’ai pas d’amis, seulement des connaissances.
--Tant mieux. Et à Paris vous avez des amis au moins? Racontez-moi votre vie à Paris.
--Elle était bien paisible, bien calme. Ma grand’mère vivait à Auteuil très retirée... mais j’aimais cette vie. Nous étions heureuses, et puis, il y avait le cousin Albéric.
--C’est vrai, j’oubliais Albéric. Qu’est-il devenu?
--Rien. Il travaille.
--A quoi?
--Les arts; il a beaucoup de talent comme sculpteur; il est poète aussi.
--Bien des choses... et alors le cousin Albéric venait souvent?
--Tous les dimanches, et fréquemment dans la semaine.
--Quel âge a-t-il?
--Juste vingt-trois ans.
--Et il a laissé partir sa petite cousine sans protester?
--Il a beaucoup protesté, au contraire, dit Sylvaine en souriant; mais il a compris que c’était mon devoir d’obéir aux volontés de ma grand’mère.
--C’est Mme de Nohic qui a ordonné que vous veniez ici?
--Non, pas précisément; mais elle aimait beaucoup l’oncle Robert, elle lui a écrit très souvent pendant les derniers mois de sa vie; mon oncle Gardonne pensait qu’elle aurait approuvé de me voir sous la protection de son frère...
Et levant les yeux vers M. Rakewood, Sylvaine ajouta:
--C’est triste, n’est-ce pas, d’être comme moi, sans personne à moi?
Le vieux beau laissa tomber sur elle un regard de véritable tendresse; par mille petits riens insaisissables elle lui rappelait sa mère. Il se résolut à lui être un ami efficace.
--Hurstmonceaux vous est très attaché?
--Je le crois.
--Pauvre homme! J’imagine qu’il n’est pas plus heureux qu’il ne faut avec sa riche épouse. Elle peut être terrible, la chère Anna; je l’ai beaucoup connue à Madrid au temps où elle était Mme Green. Ils ont eu, je le sais, des scènes plutôt désagréables ensemble; ils sont au même râtelier, mais ils n’étaient pas nés pour cela. Enfin, c’est encore une idée très convenable qu’elle a eue de vouloir vous laisser sa fortune. Il faut lui en savoir gré.
--Oh! mais je n’y tiens pas du tout; quand je serai majeure, je retournerai vivre en France.
--Toute seule?
--Non, pas toute seule; avec Pauline, notre vieille servante.
Rakewood ne fit aucune réponse directe à l’énonciation de ces étranges projets. Il dit seulement:
--Ecoutez, chère enfant; voulez-vous m’accepter comme une espèce de second tuteur? Il me semble que vous avez besoin d’être un peu guidée ici... et comme j’ai tant aimé votre mère...
Il s’arrêta, puis ajouta:
--Cela ne vous fait pas de peine que je vous parle de la chère créature qu’était votre mère?
--Si, cela me fait de la peine; mais c’est une peine que j’aime...
--Voyez-vous, continua Rakewood d’une voix émue, je ne puis jamais tout à fait croire qu’elle est morte, car c’était la vie même. Je lui disais parfois qu’elle était une nymphe, une dryade, un être de rêve; elle semblait devoir être immortelle; aucune femme ne m’a jamais donné cette impression d’allégresse. Ah! sa gaieté était une chose délicieuse... Son rire, je l’entends souvent... Vous n’êtes pas comme elle, vous êtes grave, vous l’étiez déjà à dix ans... Elle, tout le Midi étincelait dans sa personne. Vous souvenez-vous bien d’elle?
--Si je m’en souviens! Moi aussi, je n’ai jamais pu réaliser qu’elle ne vit plus.
--Elle n’a pas été malade?
--Non... une embolie, un instant...
--Elle ne pouvait pas être malade... Vous avoir vue a réveillé toute la peine de mon vieux cœur... Vous me pardonnez de vous avoir attristée?
--Je ne me suis pas sentie aussi consolée depuis longtemps. Il me semble tout d’un coup que je suis rue de La Boëtie... Aimeriez-vous à voir son portrait, le dernier?
--Oui, vous me le montrerez, nous causerons beaucoup... Je viendrai vous prendre, nous irons nous promener ensemble, le voulez-vous?
--Certainement, si ma tante le permet.
--Elle permettra, soyez-en sûre; et puis, suivez mon premier conseil: ne lui demandez jamais rien, faites ce qui vous semble bon; vous ne pouvez avoir de meilleur guide que vous-même. Evitez de prendre l’avis de Mme Hurstmonceaux ou même celui de lady Longarey.
--Est-ce que vous ne trouvez pas que lady Longarey a des manières charmantes?
--Indubitablement. Demandez-lui des règles de manières si cela vous amuse, mais jamais des règles de conduite, entendez-vous? Du reste, maintenant, vous promettez de me consulter; j’ai beaucoup d’expérience, je vous assure... Est-ce que vous sortez tous les soirs avec Mme Hurstmonceaux?
--Oh! non, je suis en deuil. J’ai été à l’Opéra une fois, parce que ma tante le désirait beaucoup. D’ailleurs, ajouta honnêtement Sylvaine, j’y ai passé une très agréable soirée... Je n’avais jamais entendu de musique d’opéra.
--Vous aimez la musique?
--Extrêmement.
--Quel plaisir vous faites à un vieux mélomane! J’ai beaucoup chanté dans ma vie, je chante même encore quelquefois... sans voix, mais j’y trouve de l’agrément quand même. Il faudra que je vous fasse connaître des personnes qui ont vos goûts; ici, on n’aime que le jeu.
Mme Hurstmonceaux revenait. Elle s’approcha un fauteuil, et demanda à Sylvaine:
--Lui dites-vous que vous êtes malheureuse?
--Précisément, répliqua Rakewood.
XIII
L’honorable Mme Gascoyne demeurait dans Lowndes-Square, au quartier tranquille et recherché de Belgravia. Elle y possédait une charmante habitation, point grande, mais parfaitement installée; tout chez Mme Gascoyne était élégant, discret et de bon goût comme elle-même. Veuve sans enfant d’un cadet de grande maison qui lui avait laissé une très belle fortune, elle jouissait de sa liberté et des nombreux agréments de son existence. C’était une aristocratique personne tout d’une pièce, qui n’admettait pas les compromis. Elle était fort sévère sur l’article des mœurs, et si parfois les exigences sociales l’obligeaient à recevoir des personnes qu’on pouvait soupçonner de n’être pas irréprochables, fallait-il au moins que ces personnes eussent, par suite de circonstances, conquis une position qui, sans être celle de la vertu, en conférait tous les avantages.
Mme Gascoyne avait été fort jolie, et pourtant s’était mariée tard, car elle avait visé haut. Les années n’avaient rien enlevé à l’élégance de sa taille, elle était demeurée mince comme à trente ans, mais son visage était flétri et elle avait les cheveux entièrement blancs. Un peu sèche de cœur, elle n’éprouvait pas le besoin de tendresses immédiates. Elle vivait en fort bons rapports avec sa sœur qui avait dû divorcer d’un mari impossible. Les deux nièces de Mme Gascoyne, dont l’une était mariée, lui suffisaient comme somme d’intérêt supplémentaire dans la vie, car son intérêt suprême se concentrait sur elle-même et sa maison: tout y était réglé par une hiérarchie exacte à la tête de laquelle elle se trouvait, souveraine et despotique.
Mme Gascoyne venait de finir son lunch, qu’elle prenait toujours léger; on lui servait dans de grands plats d’argent des mets délicats qu’elle mangeait du bout des lèvres avec une attitude de condescendance. Son discret maître d’hôtel lui annonça dans un souffle que M. Percy Rakewood était là. Elle ordonna aussitôt qu’on le fît monter. Mme Gascoyne était fort gracieuse à ceux qui faisaient partie du bataillon choisi qui résumait à ses yeux l’humanité et accueillit M. Rakewood avec une extrême cordialité.
--Enfin, vous voilà à Londres, ce n’est pas trop tôt; j’ai cru que vous ne viendriez pas cette saison.
--Madame Gascoyne, vous ne me jugez pas ingrat au point d’oublier ainsi mes amis.
--En vérité, si; vous n’êtes qu’un papillon, Rakewood.
--Un vieux papillon, alors?
--Peut-être. Enfin, vous voilà! Depuis quand? Suis-je au moins une de vos premières visites?
--Ma parole, toute des premières. Mais je serai franc, je viens vous demander une faveur.
--Allons, demandez. Je ne vous crois pas capable d’être très indiscret.
--Vous avez raison. Mais d’abord, dites-moi comment est votre santé.
--Pas merveilleuse. J’ai eu une crise encore au printemps; je ne suis pas mal maintenant. Je me soigne beaucoup, vous savez.
--Ah! vous avez joliment raison. Alors, si vous êtes bien, j’ai encore plus d’assurance pour vous dire ce que je désire de vous. Voilà. Je veux que vous preniez sous votre protection votre petite-cousine Sylvaine Charmoy. Comment avez-vous pu la savoir chez les Hurstmonceaux sans aller la voir?
--Plutôt, comment pouvez-vous supposer que j’aille chez cette horrible femme? Je l’ai aperçue à la chapelle de Farm Street avec la jeune personne, que j’ai trouvée très distinguée, je dois l’avouer; mais, une fois qu’elle est chez Mme Hurstmonceaux, je ne puis la connaître.
--Madame Gascoyne, pour une femme de vos principes et de votre expérience, vous avez tort. Que vous ayez tenu rigueur à votre cousin Hurstmonceaux de son mariage, ceci est une autre affaire; mais que vous refusiez de vous intéresser à une jeune fille orpheline qui est votre parente, uniquement parce qu’elle a le malheur d’être obligée de vivre chez Mme Hurstmonceaux, je ne vous reconnais pas là. Vous m’excusez de vous parler ainsi?
--Entièrement; j’aime la sincérité avant tout. Mais enfin, que vouliez-vous que je fisse?
--Que vous écriviez à votre jeune parente de venir vous voir. Hurstmonceaux eût été enchanté, et sa femme aussi. Vous savez que le pauvre Bobbie est bien malade.
--Je l’ai appris avec peine, et j’ai fait demander des nouvelles... Certainement, s’il désirait me voir en ce moment... Sa conscience ne doit pas être tranquille après la vie qu’il a menée.
--C’est la Providence, à laquelle vous croyez, qui lui a envoyé un être innocent pour le convertir; mais Mlle Charmoy est timide. Entre nous, cela me fait une peine terrible de voir cette jeune créature dans ce milieu. Comment une personne aussi sérieuse, aussi religieuse que vous, peut-elle être indifférente à cette situation?
Mme Gascoyne adorait qu’on fît appel à son éminente vertu.
--Je n’y suis pas indifférente, mais je n’y puis rien. Enfin, donnez-moi votre avis.
--Je crois que votre devoir est de connaître au plus tôt cette enfant, de lui accorder ouvertement votre appui, de lui procurer des relations honorables et agréables. Pour le quart d’heure, sa meilleure amie est lady Longarey.
--Quelle abomination!
--C’est mon sentiment; mais qu’y peut-elle? Cette petite fille ne connaît rien, elle est étrangère; elle a vécu avec sa vieille grand’mère dans une retraite qui ressemblait à celle d’un couvent. Elle n’imagine même pas les vilenies qui la frôlent tous les jours. Mme Hurstmonceaux lui paraît vulgaire, mais elle n’en soupçonne pas plus long.
--Je trouve qu’il a été coupable de la part de Bobbie de faire venir sa nièce.
--Non; il a eu envie que sa femme lui laisse sa fortune, et il ne faut pas fermer la porte à cette éventualité. L’enfant n’avait au fond personne d’aussi proche que lui. Du reste, il est trop accoutumé au milieu où il vit pour le juger comme nous le faisons.
--Quelle dépravation!
--Certainement, je ne suis pas rigoriste, et je n’ai pas le droit de l’être; mais, en pensant à cette jolie Sylvaine, je n’ai pas dormi de la nuit et je n’ai trouvé de meilleur remède que de venir vous voir. Vous n’ignorez pas, madame Gascoyne, que j’avais espéré épouser sa mère.
--Votre fidélité vous fait honneur, Rakewood. Enfin, si vous croyez que je puisse être utile... je ne me refuse jamais à un devoir, assurément. J’irai aujourd’hui même porter une carte à Mlle Charmoy et une invitation à venir me voir; mais vous me répondez que Mme Hurstmonceaux n’accourra pas.
--Je me charge de l’en empêcher; je lui laisserai beaucoup d’espérances pour l’avenir. Cela vous est égal que je lui donne des espérances.
--Tout à fait.
--Et je vous remercie, ne tardez pas. Imaginez-vous que Johnnie Burney s’est posé en prétendant; on le représente à Sylvaine comme un jeune homme timide et naïf. Lady Longarey est si habile, si insinuante! Figurez-vous cette enfant sacrifiée à un être aussi méprisable?
--Il ne faut pas que cela soit.
--Elle est seule, sans une amie, et par-dessus le marché en exil.
--Oui, vous avez raison, c’est très triste. Je la ferai connaître à mes nièces, du moins à Kathleen, qui est tout à fait un appui. Kathleen est toujours enchantée de faire le bien.
--Elle trouvera en sa cousine une jeune personne délicieuse, un peu froide, parce qu’elle est très réservée. Sa grand’mère l’a élevée comme vous l’auriez élevée vous-même.
--Je me rappelle bien vaguement cousine Mary qui était beaucoup plus âgée que moi, mais je sais que c’était une femme parfaite.
--Elle frémirait d’horreur si elle voyait son enfant familière avec lady Longarey et Mme Lazarelli; car Mme Lazarelli a entrepris aussi de lui être une amie.
--Je vous le répète, je trouve Hurstmonceaux impardonnable.
--Que voulez-vous qu’il fasse?
--Je causerai avec lui à ce sujet.
--Oh! alors, ce sera autre chose. Si vous l’aidez, on trouvera bien les moyens.
--Il le faut, dit Mme Gascoyne subitement convertie à l’impérieuse nécessité de veiller sur Sylvaine.
Le même soir, Sylvaine dit à Mme Hurstmonceaux surprise:
--Mme Gascoyne est venue pour me voir aujourd’hui, et m’a laissé un mot me demandant d’aller prendre le thé chez elle demain.
--Mme Gascoyne? Comme c’est aimable! avez-vous averti votre oncle?
--Oui.
--Et qu’a-t-il dit?
--Il a paru très satisfait; il désire que j’y aille.
--Mais certainement. Nous sommes brouillées sur des questions d’étiquette; votre oncle est très intransigeant quand il s’agit de moi, mais ce n’est pas une raison pour que vous ne voyiez pas vos parentes. Je suis seulement étonnée que Mme Gascoyne ne soit pas venue plus tôt. Enfin, il vaut mieux ne pas lui tenir rigueur. Lui avez-vous répondu?
--Non, je vous attendais.
--Eh bien! ma chère, écrivez-lui tout de suite. Je vous donnerai le coupé pour vous conduire.
--Ce n’est pas nécessaire.
--Comment donc? Vous ne pensez pas que ma nièce ait besoin d’aller en fiacre; vous aurez le coupé; inutile de discuter.
--Je vous remercie, tante Anna.
Dans le courant de la soirée qu’elle passa chez lady Longarey, Mme Hurstmonceaux trouva plusieurs fois l’occasion de placer le nom de Mme Gascoyne: elle ne doutait plus d’entrer prochainement en relations avec cette personne inaccessible. Elle se demandait même s’il ne convenait pas qu’elle fît les premiers pas.
Dans la matinée du lendemain, Rakewood, qui était partout sur un pied d’intimité, vint à Portman-Square. Mme Hurstmonceaux s’empressa de l’informer de l’événement qui occupait sa pensée:
--Sylvaine va aujourd’hui même chez Mme Gascoyne.
--Je sais. Mme Gascoyne en a causé avec moi hier; elle craignait de vous paraître indiscrète en venant pour Sylvaine. Je l’ai assurée que vous ne seriez pas formalisée.
--Du tout. Je veux que Sylvaine soit tout à fait libre; Mme Gascoyne sera la bienvenue chez moi quand il lui plaira.
--J’en étais sûr; vous avez comme toujours beaucoup de bon sens et d’indulgence. Je crois que Mme Gascoyne a le sentiment d’avoir été un peu ridicule à votre égard; seulement, on n’aime point à avouer ces choses-là. Elle vous donne le beau rôle; en ne vous occupant pas d’elle, vous lui ferez comprendre ses torts.
Mme Hurstmonceaux se sentit flattée.
--Vous comprenez bien, dit-elle, que personnellement Mme Gascoyne m’est tout à fait indifférente. Je vous assure que si elle a envie de voir mon mari, je n’y aurai aucune objection.
--Vraiment, vous agissez d’une façon très correcte, madame Hurstmonceaux. Mme Gascoyne ne pourra pas manquer de s’en apercevoir.
--J’avertirai Sylvaine de prier Mme Gascoyne de venir si cela lui est agréable. Dieu merci, ma maison est assez grande pour qu’il soit facile de ne pas me gêner. J’ai suffisamment d’amis à moi, je me moque bien de l’ennuyeuse famille du colonel.
--Vous n’en avez aucun besoin. Je reconnais que Mme Gascoyne n’est pas amusante du tout; mais il est indiqué que Sylvaine soit en bons rapports avec elle.
--Certainement, certainement, elle en aura toute liberté.
--Est-ce que je ne verrai pas miss Charmoy aujourd’hui?