Isolée

Part 7

Chapter 73,761 wordsPublic domain

--Je ne sais pas; je n’y allais jamais.

--Vraiment? Et ce soir, êtes-vous contente? Le grand Jean est bien en voix; toutes les femmes en sont folles, vous savez. Etes-vous aussi amoureuse de lui?

Sylvaine, gênée, ne répondit pas.

--Je vous dis des folies, je vous en demande pardon. J’aime beaucoup les Françaises et l’éducation française. Est-ce que vous vous plaisez à Londres?

La question était peut-être indiscrète pour une connaissance de cinq minutes; mais l’intonation était si vibrante, si pleine d’une sympathie voilée, que Sylvaine, se départissant de la réticence dont elle s’était fait une règle, répondit:

--Pas encore.

--Je comprends cela; et puis, vous n’avez pas du tout l’entourage qu’il vous faut.

Elle leva les yeux, étonnée; puis rapidement les baissa sous le regard scrutateur, à la fois respectueux et familier, qui se posait sur le sien.

--J’espère que nous serons amis, car nous nous verrons souvent, je pense. Je sens tout de suite l’attrait ou l’antipathie: vous êtes si _simpatica_. Oh! moi, je ne suis pas un véritable Anglais; je me suis affranchi de toutes les hypocrisies. Si vous me trouvez mal élevé, avertissez-moi, et je tâcherai de me corriger.

Lady Longarey se leva. Elle avait l’ouïe très fine, mais entendait médiocrement le français. Elle n’avait pu suivre l’entretien et se sentait un peu inquiète. Elle croyait Archie Elliot très capable de révélations peu souhaitables.

--Qu’est-ce qu’il vous raconte, chère?

--Je parle français à Mlle Charmoy. Vous savez, lady Longarey, le français est une de mes supériorités.

--Est-il vrai, comme on le dit, que vous voulez jouer sur un théâtre à Paris?

--Ce serait mon ambition. Oui, ici, nous sommes si grossiers dans nos goûts, si peu subtils: toutes les finesses sont perdues.

Une des poses favorites d’Archie Elliot était de dénigrer toute chose anglaise, bien qu’il fût la coqueluche de la société dont il avait heurté de front les anciens préjugés. Fils de famille, au lieu de suivre la carrière militaire à laquelle il avait été destiné, après des succès de salon il s’était fait acteur, mais acteur pour de bon. D’abord on avait cru à un coup de tête et on avait suivi avec une indulgence amusée ses premières tentatives, sûr qu’il en sortirait découragé; mais, au contraire, son succès avait été prodigieux, non qu’il eût beaucoup de talent; mais sa personne physique, sa voix, et surtout la façon dont il jouait les amoureux, avec le plus extraordinaire et réaliste abandon, lui avaient conquis le public féminin. Du premier rang des stalles, on entendait le bruit des baisers dont il meurtrissait les lèvres de l’actrice en scène avec lui, et son jeu, qui n’était qu’inconvenant, fut déclaré une révélation. Comme il était extrêmement roué, il choisissait des pièces à dénouement moral, et généralement au dernier acte il épousait, ce qui sauvait tout ce qui avait précédé. Loin de perdre caste, il se voyait beaucoup plus recherché qu’auparavant, et pour deux ou trois maisons rigoristes où on ne l’invitait plus, dix nouvelles lui étaient ouvertes; il était un «favori», et dans la société anglaise un «favori» peut faire tout ce qu’il veut. Mme Hurstmonceaux n’était pas la seule à confesser sans vergogne une admiration passionnée pour Archie; en retour, il était fort tendre et galant pour elle; il usait de sa maison comme de la sienne propre, lui faisant inviter les personnes qu’il désirait voir, et la bourse de Mme Hurstmonceaux était toujours à sa disposition. Il se disait qu’un jour, faute de mieux, elle serait bonne à épouser; que le colonel ne pouvait vivre éternellement et qu’en tout cas le rôle d’héritier de Mme Hurstmonceaux serait très acceptable. Celle-ci, depuis l’agitation causée par l’arrivée de Sylvaine, avait un peu moins pensé à Archie; mais en le revoyant elle comprit qu’un des principaux charmes de son existence lui avait manqué. Il sollicita l’autorisation de rester dans la loge, quoiqu’il eût une stalle, et elle lui fut accordée avec joie. On se remit en place pour le second acte: Archie derrière Mme Hurstmonceaux, lui parlant bas presque sans discontinuer. Lady Longarey, un peu contrariée, fouillait la salle de sa lorgnette; son neveu Johnnie Burney, sur lequel elle comptait, ne paraissait pas, et M. Mar avait disparu.

Dans une loge de côté, la belle Mme Duran, parée comme une idole, s’offrait à l’admiration du public; un prince de sang royal flirtait avec elle et, pleins de déférence, son mari et le colonel Cecil Blunt se tenaient respectueusement à l’écart. Pour se désennuyer, le colonel lorgnait assidûment la loge de Mme Hurstmonceaux, pris d’une admiration subite pour «la jolie nièce» dont la contemplation lui faisait supporter avec philosophie les empiétements royaux. Il ne put s’empêcher de communiquer ses impressions à M. Duran.

--Cette petite Française est très jolie.

M. Duran éleva sa lorgnette pour vérifier l’assertion.

--Très jolie, en effet.

--La pauvre Mme Hurstmonceaux et lady Longarey ne se trouvent pas bien d’un pareil voisinage, observa le colonel en riant. Vraiment Mme Hurstmonceaux est un épouvantail aux oiseaux, et voilà cet absurde Archie Elliot qui est assis derrière elle. Pourvu qu’elle ne le fasse pas épouser à sa nièce!

--Oh! non, dit Harry Duran d’un ton ironique; elle ne le voudrait pas.

--Mon cher ami, répondit sans broncher le colonel, on a vu des accommodements plus extraordinaires que celui-là!

--Le fait est qu’avec un chaperon comme Mme Hurstmonceaux, il ne sera pas très facile de se marier.

--Drôle d’idée qu’a eue Hurstmonceaux de faire venir cette jeune personne chez lui!

Et le colonel reprit sa contemplation. Lady Longarey finit par s’en apercevoir et dit tout bas à Sylvaine:

--Vous avez un admirateur qui ne vous quitte pas des yeux: je vous avertis.

Et au mouvement de tête involontaire que fit Sylvaine pour regarder autour d’elle:

--Ne cherchez pas, c’est le colonel Blunt; et ses hommages sont très flatteurs, car il est difficile en fait de beauté.

Mais Sylvaine était absorbée par le spectacle, et ces sortes de sous-entendus étaient perdues pour elle. La musique et les voix pénétraient jusqu’au plus intime de son être; elle se sentait à la fois triste et heureuse, désespérée et pleine d’espérance. Les images se succédaient dans son esprit; elle pensait à sa grand’mère, aux heures du soir, en face du jardin des religieuses; puis le souvenir d’Albéric surgissait avec un grand désir de le revoir... Tous ces gens qui l’entouraient, même son oncle, étaient des étrangers; les mélodies d’amour si belles et si tristes, cette voix d’homme ardente, cette voix de femme éperdue de tendresse, lui révélaient des sentiments qu’on peut éprouver. Elle se sentit abandonnée... seule... et eut un désir passionné de ne l’être plus; si elle avait osé, elle eût pleuré... Puis l’image de la mort s’imposa à elle, et elle envia presque Juliette dans son tombeau, affranchie à jamais.

La toile était baissée; on remettait les manteaux.

--Si nous allions souper? suggéra lady Longarey.

--Excellente idée, acquiesça aussitôt Mme Hurstmonceaux. Archie, vous viendrez dans la voiture avec ma nièce et moi. Ah! voici le colonel Blunt... Mon cher colonel, voulez-vous souper avec nous?

--Mais, avec tout le plaisir du monde.

--Lady Longarey peut certainement vous prendre dans sa voiture.

--Merci, j’ai la mienne; je vous suivrai.

Et, s’approchant de Sylvaine, le colonel ajouta:

--Me permettez-vous de vous offrir le bras, miss Charmoy? Je suis tout à fait charmé à la pensée de souper avec vous.

--Je ne désire pas souper, dit Sylvaine prise d’un courage subit; je vais demander à Mme Hurstmonceaux de me renvoyer dans la voiture.

--Oh! pourquoi? Je vous en prie, venez.

Mme Hurstmonceaux, emmitouflée dans un extraordinaire vêtement, s’appuyait tendrement au bras d’Archie; le jeune Johnnie Burney venait enfin d’apparaître et escortait sa tante, qui marchait en avant.

--Vite, ma beauté, suivez avec le colonel.

--Tante Anna, je suis très fatiguée; je vous demanderai de me faire reconduire directement à la maison.

--Oh! ma chère, dit Mme Hurstmonceaux interdite, cela nous détourne de notre chemin. Venez donc, vous serez enchantée; Archie nous racontera des histoires.

Le colonel Cecil Blunt se porta au secours de Sylvaine.

--Madame Hurstmonceaux, donnez votre coupé à miss Charmoy pour rentrer, et prenez le mien. Archie et moi nous vous reconduirons pour vous protéger contre tout péril.

Un peu indécise, Mme Hurstmonceaux dit:

--En ce cas, si vous le désirez absolument, Sylvaine, je puis vous renvoyer à la maison.

--Oui, je le désire tout à fait.

--Eh bien, alors arrangeons les choses comme le propose le colonel Blunt.

Au fond, Mme Hurstmonceaux ne tenait pas démesurément à la présence de sa nièce, et quand elle l’eut vue mettre en voiture et lui eut souhaité un bonsoir très affectueux, elle se retourna gaiement vers ses cavaliers, soulagée d’une responsabilité un peu encombrante. Mais lady Longarey fut extrêmement désappointée lorsqu’au Savoy, quelques minutes plus tard, elle vit survenir Mme Hurstmonceaux sans Sylvaine.

--Qu’est-il arrivé? Où est la beauté?

On lui donna l’explication.

--Il fallait m’avertir, je l’aurais décidée.

Puis à son tour elle se résigna et se mit à plaisanter folâtrement avec le colonel Blunt.

Pendant ce temps, Sylvaine roulait seule à travers les tristes rues de Londres. La pauvreté générale de l’architecture leur donne, la nuit, lorsque toute vie en est retirée, un aspect particulièrement lugubre. Sylvaine en fut pénétrée. Elle aperçut quelques créatures errantes, déambulant sur les trottoirs sombres. Au coin de Berkeley-Square, sous un réverbère, elle vit deux femmes qui, regardées par des hommes, dansaient avec des gestes canailles. L’une d’elles, juste au moment où la voiture la frôla, leva son pied à la hauteur de la tête de sa compagne. Ce fut une vision passagère dont l’âme de Sylvaine se sentit douloureusement blessée; il lui tardait d’être à l’abri dans sa chambre close. Mais quand la porte de la maison fut refermée sur elle, elle trouva, dans le hall, Forster, le valet de chambre de son oncle: il était venu au bruit de la voiture, croyant rencontrer Mme Hurstmonceaux; à son défaut, il annonça à Sylvaine l’événement qui motivait sa présence. Une demi-heure auparavant on avait ramené le colonel de son club où il avait eu une attaque... Le docteur était là...

XII

Mme Hurstmonceaux détestait tout ce qui lui rappelait l’idée de la mort, et fut extrêmement bouleversée de «l’accident» arrivé au colonel; car ce n’était qu’un accident... Au bout de trois jours le péril semblait conjuré, mais le docteur ne répondait nullement que le malade retrouvât jamais l’usage de son côté paralysé... Pour l’état général il était plein d’espoir.

Sylvaine, dès la première heure, s’était offerte pour aider à soigner son oncle. Une majestueuse et compétente «nurse» avait été immédiatement installée en exercice, et ordonnait de tout souverainement; mais dès que le colonel recouvra la connaissance et la parole, il fut très évident que la seule personne qu’il eût plaisir à voir était Sylvaine. Mme Hurstmonceaux se félicita de cette préférence.

--Après tout, fit-elle observer à lady Longarey, sa nièce est vraiment la personne qui _doit_ le soigner, mes nerfs ne me le permettraient pas, absolument pas; c’est fort impressionnant de le voir dans son lit, vous regardant avec des yeux fixes. Sylvaine aime les choses lugubres; elle le montre bien par sa persistance désagréable à rester en deuil.

Lady Longarey, tout en témoignant une grande sympathie pour les tribulations de Mme Hurstmonceaux, exprima également une vive sollicitude pour Sylvaine.

--Il faut que vous exigiez qu’elle prenne l’air; ce serait mal de la laisser constamment dans la chambre d’un malade. Je viendrai la prendre pour monter à cheval avec nous; rien de meilleur que l’équitation pour reposer de la fatigue.

--Oui, certainement, car si elle tombait malade, elle aussi, qu’est-ce que je deviendrais? Ce serait épouvantable... Je n’ai jamais été malade de ma vie, Dieu merci.

--Et vous ne le serez jamais, vous avez une constitution admirable.

Cette assurance réconfortait Mme Hurstmonceaux, impressionnée, quoi qu’elle fît, par la présence de la garde-malade, le visage compassé de Forster, et la pensée de ce qui se passait derrière cette porte que son cœur battait à franchir, car la maladie est un mystère.

--Il ne faut pas laisser ce cher cœur s’agiter ainsi, lui disait Archie Elliot quand elle lui narrait ses émotions.

Si on ne l’eût emmitouflé pour en éviter le bruit au malade, le heurtoir n’eût pas cessé de retentir, car tous les amis et amies de Mme Hurstmonceaux s’empressaient autour d’elle: Archie Elliot était là presque en permanence, et constamment restait à l’un des repas, le tête-à-tête à table avec Sylvaine évoquant des idées de tristesse que Mme Hurstmonceaux ne pouvait supporter. Aussi sortait-elle tous les soirs, et avait-elle expliqué à Sylvaine qu’il lui fallait absolument remplir ses engagements. Du reste, de sa voix la plus glaciale, le colonel avait murmuré à Sylvaine:

--Dites-lui de ne pas s’occuper de moi.

Une idée, une seule, dominait dans le cerveau du malade: s’en aller quelque part avec Sylvaine, s’affranchir de son esclavage, ne plus s’entendre dire par sa femme les paroles qui l’exaspéraient:

--Mon cher colonel, j’espère que vous avez tout ce qu’il vous faut. J’ai bien recommandé à nurse Rice: «Miss Rice, surtout que le colonel ait tout ses fantaisies.»

--Nous obéissons aux prescriptions du docteur, répondait invariablement nurse Rice en donnant à son malade un coup d’œil de propriétaire satisfait.

Il était impossible, en effet, de voir un être souffrant plus net, plus propre, mieux accommodé dans son lit; dans cet ordre d’idées, la perfection du genre était évidemment atteinte. Sylvaine avait été très émue, beaucoup plus qu’elle ne l’eût imaginé, et à la pensée de perdre son oncle son cœur s’était serré d’angoisse... Rester seule avec Mme Hurstmonceaux lui paraissait une chose impossible. Et pourtant, où irait-elle? Albéric n’écrivait presque jamais; de temps en temps une lettre échevelée, puis le silence. Mme Gardonne, tous les quinze jours, expédiait quatre pages qui ressemblaient à un devoir de style, pleines de beaux sentiments, de conseils parfaits, et sans un mot du cœur; les lettres de l’oncle Jules n’avaient jamais plus de dix lignes, affectueuses et cordiales il est vrai. Sylvaine éprouvait profondément combien elle leur était peu nécessaire; toujours revenait la rengaine de sa particulière bonne fortune, et des sentiments dont elle devait nécessairement être animée pour son oncle et sa tante. Seule, la bonne Mme Delaroute demeurait vigilante, entrant dans les petits détails qui révèlent l’intérêt véritable.

Maintenant, à se sentir devenue tout à coup presque indispensable, Sylvaine trouvait un apaisement heureux; elle montait et descendait, alerte, et affranchie de la gêne qu’elle n’était pas jusque-là arrivée à secouer; elle passait devant les grands valets de pied sans être embarrassée.

Mme Hurstmonceaux, rassurée dans son égoïsme, ne lui marchandait pas les éloges, l’embrassant et lui disant avec contentement:

--Vous êtes vraiment une petite garde-malade parfaite.

Elle la louait ainsi un jour à table, environ trois semaines après l’attaque du colonel, en présence d’Archie Elliot qui répondit:

--Il me semble, madame Hurstmonceaux, que vous laissez Mlle Charmoy se fatiguer beaucoup trop; elle reste des heures dans cette chambre. Vous devriez la distraire.

Et il ajouta, montrant ses belles dents:

--Pourquoi ne la menez-vous pas au théâtre? N’est-ce pas, mademoiselle, que vous avez passé une agréable soirée à l’Opéra?

Sylvaine l’avoua très volontiers. Le souvenir de cette soirée, sans qu’elle comprît pourquoi, la remplissait d’un certain trouble, tant avaient été vives les sensations nouvelles éprouvées.

--Je ne joue pas moi-même en ce moment, continua le bel Archie en français--car une de ses coquetteries avec Sylvaine était de toujours parler français devant elle. Mme Hurstmonceaux l’avait très familier, ayant jadis fait de fréquentes stations à Biarritz et dans les Pyrénées, et Sylvaine éprouvait un plaisir immédiat et sensible à entendre sa langue maternelle. Je ne joue pas moi-même, mais Mlle Charmoy apprécierait notre divine Ellen Terry; il faut la conduire la voir.

Mme Hurstmonceaux protesta de son entière bonne volonté.

--Votre oncle n’a besoin de personne le soir, Sylvaine, que de nurse Rice; je suis de l’avis d’Archie, une distraction vous sera très bonne.

Sylvaine fut étonnée de ne pas éprouver le désir de se défendre. Depuis trois semaines, Archie Elliot avait fait d’extraordinaires progrès dans son intimité; elle le regardait cependant avec un fonds de répugnance, car un «acteur», selon la conception de son éducation première, était un être appartenant à une sphère à part, un personnage avec lequel elle ne pouvait jamais avoir de rapport familier. Elle avait été stupéfaite de la situation qu’occupait évidemment M. Elliot. Lady Longarey lui avait expliqué que le talent justifie tout, et que d’ailleurs, de nos jours, le théâtre était considéré comme une institution civilisatrice et morale, et les acteurs et les actrices accueillis avec éclat:

--Et comme Archie est des nôtres, il n’y a aucune raison pour que sa profession lui fasse du tort. Il travaille beaucoup, le pauvre garçon; et du reste, ajouta lady Longarey pensant à son Jim, dans la société il n’y a plus de préjugés pour les hommes.

Réfléchissant sur elle-même, elle eût pu ajouter: «Ni pour les femmes.»

Archie Elliot était assez aimable pour que Sylvaine écoutât ces explications avec plaisir. Dans sa naïve simplicité, elle l’admirait d’être si attentionné pour Mme Hurstmonceaux: «Tout à fait comme un fils», pensait-elle; et elle ne doutait pas que l’engouement de sa tante pour le jeune homme ne fût purement maternel. Vis-à-vis d’elle-même, Archie Elliot était infiniment respectueux, mais avec une nuance de préférence cachée qui donnait du prix aux paroles les plus insignifiantes. Comme il passait des heures chaque jour dans Portman-Square, Sylvaine avait eu l’occasion, deux ou trois fois, d’être seule avec lui pendant que Mme Hurstmonceaux se faisait attendre, et ces moments avaient une certaine douceur. Archie Elliot s’approchait d’elle, s’asseyait tout près, pas assez pour la gêner, mais assez pour éveiller une légère émotion chez l’être réservé et timide qu’était Sylvaine. Il la regardait avec ses extraordinaires yeux, non pas amoureux ou ardents, mais pénétrants, et ce regard semblait vouloir dominer le sien. Il parlait de sa voix chaude, articulant et scandant ses mots avec un soin particulier, par une habitude professionnelle, donnant une intonation à ses moindres phrases, si différent des autres hommes au verbe court et confus avec qui, depuis son arrivée à Londres, Sylvaine avait eu l’occasion de s’entretenir. Et puis, il lui demandait si gracieusement, avec une indiscrétion qui échappait à la jeune fille, quels étaient ses goûts, ses préférences... Il la plaignait d’avoir quitté la France, la «belle France», le pays qui était celui de sa prédilection, et dont il trouvait tout charmant et beau. Il avait découvert que Sylvaine ne connaissait aucun des poètes modernes, et qu’avec sa grand’mère elle n’était jamais allée au delà de Victor Hugo et de Lamartine.

--Je vous lirai du Verlaine, mademoiselle, si vous voulez; vous serez charmée, charmée, j’en suis sûr.

Sylvaine avait avoué à Archie Elliot qu’il lui rappelait un peu son cousin Albéric.

Quoique l’évocation de ce personnage inconnu fût rien moins que bienvenue à Archie Elliot, il avait supplié Sylvaine de lui raconter beaucoup de choses sur le cousin Albéric, pour lequel déjà il éprouvait de la sympathie; aussi il ne manquait jamais de s’enquérir si elle avait reçu une lettre de son cousin. L’absence du colonel Hurstmonceaux, pour qui Archie Elliot était un épouvantail, donnait à celui-ci une occasion unique de s’insinuer dans l’intimité de Sylvaine, et depuis la soirée à l’Opéra l’intention arrêtée du jeune homme avait été de s’en faire aimer.

D’abord, personnellement, elle était neuve et charmante! Puis l’idée de conquérir la fortune de Mme Hurstmonceaux, et en même temps cette jolie femme, lui avait paru une inspiration admirable. Il jugeait son empire sur Mme Hurstmonceaux si absolu qu’il se croyait capable, avec le temps et beaucoup d’habileté, de lui faire accepter une combinaison qui, au lieu de l’éloigner d’elle, pouvait le faire entrer sous son toit. Il lui fallait tenir les deux femmes dans sa main, et comme il était presque certain de ne jamais faire une imprudence, de ne jamais s’emballer, il se trouvait parfaitement apte à mener à bien une tâche si délicate. Il ne se dissimulait pas les difficultés de l’entreprise, mais les difficultés le stimulaient.

Mme Hurstmonceaux demeurait absolument touchée de la conduite de son cher Archie; il avait feint d’être jaloux de Sylvaine, puis de craindre ses réflexions, et avait déclaré qu’à cause d’elle il était préférable pour lui de se montrer moins souvent; de plus, pendant la maladie du colonel, il trouvait plus correct d’observer une certaine réserve dans ses visites.

Mme Hurstmonceaux, que ces sous-entendus avaient ravie, s’était vue forcée d’implorer Archie de ne rien changer à ses façons; déjà il avait été absent plus de deux mois! Elle s’était portée garante de la bienveillance de Sylvaine.

--Soyez très aimable pour elle, je suis sûre qu’elle sera enchantée de vous voir!

Vaincu, le bel Archie avait cédé et Mme Hurstmonceaux, d’extraordinaire bonne humeur, les joues plus carminées que jamais, entrait comme un papillon léger trois fois par jour dans la chambre de son mari. Il était beaucoup trop faible pour réagir, et l’écoutait, les lèvres serrées. Elle lui parlait, en bonne femme, de Sylvaine et de la santé de Sylvaine, et obtenait qu’il lui ordonnât de l’accompagner au dehors. La nurse, qui détestait la moindre ingérence dans son domaine; qui aimait à régner seule et despotiquement sur son malade, appuyait Mme Hurstmonceaux. Alors, le colonel sortait de sa taciturnité pour dire à Sylvaine:

--Je vous prie, Sylvaine, allez.

Et il se retournait sur son oreiller, sombre et mélancolique, pendant que la nurse veillait à ce que tout fût «gai» dans la chambre de son malade.

La grande et unique fenêtre placée en face du lit donnait sur un étroit jardin soigneusement cultivé, et, à hauteur d’appui, une caisse remplie de géraniums et d’héliotropes s’étendait au dehors devant la fenêtre. Dans la pièce même, tout était clair et net: papier, meubles de bambou, tables couvertes de napperies brodées; il y avait des fleurs fraîches dans des vases.

L’éclatante blancheur des draps, la couleur vive de la cretonne qui couvrait le lit, le reluisant des porcelaines et de chaque objet d’usage donnaient en effet à cette chambre de malade l’aspect le plus engageant, que déparait seul le visage ravagé appuyé sur l’oreiller. La nurse maniait son malade comme elle aurait fait d’un enfant au berceau; et lui, de temps en temps, gémissait plaintivement aussi comme un enfant.

L’horreur de son impuissance rongeait le colonel Hurstmonceaux devenu soudain craintif. La présence de Sylvaine seule le rassurait, et de la main dont il conservait l’usage il étreignait celle de sa nièce avec une sorte de passion; il ne lui demandait jamais rien, il ne la questionnait pas, mais à la garde-malade il disait de temps en temps:

--Est-ce que ma nièce a bonne mine?

--Certainement, colonel; miss Charmoy n’a pas mauvaise mine, mais elle est délicate; il faut qu’elle prenne l’air, un peu de distraction; la fatigue la ferait sûrement tomber malade.

Et nurse Rice redressait sa haute taille, mince et nerveuse, qu’aucune lassitude ne semblait jamais atteindre; puis, de son geste dominateur, après avoir regardé l’heure, offrait au colonel quelque réconfortant.