Part 16
Cependant, Sylvaine, pour le moment, semblait prendre les choses avec patience; une aisance lui était venue qui lui permettait d’entrer et de sortir, de se mouvoir par la maison, sans le sentiment de gêne qui l’avait paralysée les premiers temps. Et puis, maintenant, elle avait des amies: Kathleen, qu’aucun brouillard, aucune tristesse atmosphérique, n’abattaient jamais, et avec elle Nelly, mais celle-là, on la voyait rarement; extrêmement occupée en prévision de Noël, elle avait découragé les visites et se dispensait d’en faire. Sylvaine avait demandé à Kathleen si elle ne trouvait pas miss Holt un peu changée.
--Elle a été si bonne pour moi à Paris, et maintenant il me semble que je lui suis devenue étrangère.
--Oh! ne vous formalisez pas des fantaisies de Nelly, avait répondu Kathleen; sans doute, son conte de Noël lui donne du mal, et peut-être aussi n’est-elle pas en fonds. Moi, en pareil cas, je l’attends; faites comme moi.
Mais Sylvaine ne pouvait se défendre de s’étonner et de se demander si Albéric écrivait à Nelly. Elle s’était sentie jalouse de l’espèce d’intimité entre eux qui avait semblé la reléguer à l’écart, comme une enfant.
L’électricité était allumée de bonne heure dans Portman Square; des feux magnifiques brûlaient dans les cheminées, et des fleurs rares parfumaient l’atmosphère. Quelquefois le brouillard était si dense qu’on ne distinguait pas les arbres du square; on semblait être dans une ville souterraine. Mme Hurstmonceaux n’en sortait pas moins et redoublait d’efforts pour se distraire.
Sylvaine revit avec plaisir Archie Elliot; il y avait en lui une douceur enveloppante à laquelle elle n’était pas insensible. Il répétait un rôle important, et Mme Hurstmonceaux ne parlait pas d’autre chose. Archie, invité pour les rencontrer, avait reçu bon accueil de Mme Caulfield et de Kathleen, qui s’intéressaient particulièrement aux gens de théâtre, et Kathleen jugeait qu’être une grande actrice constitue une destinée magnifique; sa mère ne disait pas non, et Mme Hurstmonceaux s’enthousiasmait sur l’indépendance d’esprit de la jeune fille. Il y avait des instants où elle avait au bord des lèvres le récit de ses triomphes, alors qu’elle charmait, en chantant, la garnison de Gibraltar, et puis la réflexion lui faisait refouler ses confidences.
Archie Elliot, discrètement, s’occupait de Sylvaine. Comme elle était encore faible et devait éviter de sortir par le mauvais temps, elle lisait beaucoup, et il présidait à ses lectures; il lui en faisait même à haute voix parfois, et Mme Hurstmonceaux n’avait paru y voir aucun inconvénient. Dans ses visites quotidiennes à la maison de Portman Square, il était devenu tout naturel pour Archie Elliot, si Mme Hurstmonceaux était absente, de monter rendre visite à miss Charmoy, qui se tenait dans le salon de sa tante.
Il s’y trouvait un après-midi particulièrement morose, et Sylvaine, contente d’avoir une société, lui avait offert le thé. Ils causaient amicalement, et presque gaiement, car le grand souci d’Archie était d’amuser Sylvaine qu’il devinait en proie à une mélancolie latente, quand la porte s’ouvrit, et le colonel Blunt fut annoncé. Il s’avança très cordial et empressé vers Sylvaine, jetant en même temps un regard étonné sur Archie; celui-ci s’était levé et dominait le colonel de sa haute taille: plus statuesquement beau que jamais, avec son teint de femme et ses cheveux bouclés, le favori des belles dames ne se trouva aucunement embarrassé par le mépris caché qu’il démêla dans la réception assez froide du colonel qui, avec sa petite taille, son visage fin, mais flétri, et ses yeux bleus aux paupières fatiguées, paraissait insignifiant, malgré son élégance très virile, à côté du superbe jeune homme. Néanmoins, le sentiment de sa position et de sa fortune, la grande habitude du monde, son tact averti, lui donnaient une aisance qui lui permit de tenir pour négligeable la présence de M. Elliot, dont il trouvait l’intimité avec Sylvaine au moins fâcheuse.
Il s’adressa à elle exclusivement pour lui apprendre qu’il revenait seulement du Yorkshire, ayant été obligé d’y rester beaucoup plus tard qu’il ne prévoyait d’abord.
--Alors, vous n’avez pas été en Allemagne? dit Sylvaine étonnée.
--Non, mais je m’imaginais que vous le saviez, puisque votre cousin a passé quelques jours à Hombourg.
Sylvaine rougit sans rien répondre.
--On m’a appris que vous aviez été malade, continua le colonel, et j’en ai été véritablement affligé.
Sylvaine remercia, et comme l’entretien se prolongeait en duo, Sylvaine étant incapable d’y faire entrer Archie Elliot, celui-ci, qui avait pris un journal, finit par lui dire:
--Je pense que nous ne finirons pas la lecture aujourd’hui; alors, je reviendrai demain.
--Vous n’attendez pas ma tante? demanda Sylvaine timidement.
--Non, adieu.
Il lui serra la main avec familiarité; puis, d’un coup de tête sec il salua le colonel.
Blunt le vit disparaître avec un plaisir infini; intérieurement, il bouillonnait de la hardiesse d’Archie Elliot. Il aurait peut-être bien celle de faire la cour à miss Charmoy?
Il la contempla avec délice. Un col de crêpe blanc allégeait le noir de la robe de Sylvaine, et elle lui parut, avec son air pâle et fragile, absolument enchanteresse. Il eût voulu sur l’heure se mettre à genoux devant elle; lui dire qu’il l’adorait, lui offrir de faire d’elle la plus heureuse femme du monde si un dévouement sans limite mis au service d’une grande fortune pouvait y contribuer. Il n’osa pas, mais il osa la regarder avec émotion, et la voix un peu troublée il lui dit:
--J’ai fait beaucoup de changements dans ma vie depuis que je vous ai vue.
--Ah! dit Sylvaine intimidée.
--Oui. D’abord, en me retrouvant chez moi à la campagne, j’ai compris que j’étais coupable de n’y aller jamais, car j’ai en mon pouvoir d’y accomplir beaucoup de bien... Alors, j’ai tout organisé pour y retourner régulièrement, et j’ai demandé à ma sœur, une chère vieille fille qui vivait retirée et que je n’appréciais pas assez, de venir tenir ma maison. Elle a eu la bonté de consentir, et elle est arrivée avec moi à Charles Street. J’espère maintenant que vous y viendrez puisque ma sœur sera là pour vous recevoir. Elle sera si heureuse de vous connaître, mademoiselle Sylvaine!
Elle sourit de l’appellation.
--Vous permettez que je vous nomme ainsi?
--Mais certainement. Ah! je comprends que vous soyez content d’avoir votre sœur avec vous; c’est si triste de se sentir sans proche parent... seule... Et elle baissa la tête, accablée...
Il hésita... Non, il ne devait pas profiter de cette émotion fugitive, et puis, elle était trop jeune, trop timide; il ne devait pas l’embarrasser. Le sentiment de la pureté d’âme de Sylvaine, de cette chasteté parfaite, embrasa le cœur de l’homme de plaisir; il eût voulu être digne d’elle... Il ne put que dire:
--Je crois que vous aimerez ma sœur. Je le désire beaucoup, car elle a quitté ses amis et ses habitudes pour moi. Je voudrais qu’elle ne se sentît pas trop isolée.
--Je suis sûre que ma tante fera tout ce qu’elle pourra.
--Entre nous, Mme Hurstmonceaux est une excellente femme, mais pas du tout le genre de Laura. Ma sœur Laura est très délicate dans ses goûts.
Puis, après une pause, il demanda:
--Vous voyez souvent Archie Elliot?
--Oui, presque tous les jours.
--Et il vous plaît? Je suis indiscret, peut-être?
--Il est très amical, et j’aime à l’entendre lire.
--Oui, c’est un bon histrion; mais croyez-moi, mademoiselle Sylvaine, n’ayez pas trop confiance en lui...
--Oh! nous ne disons jamais rien de confidentiel.
Mme Hurstmonceaux, dans un costume de velours grenat, une toque ornée d’une profusion de plumes blanches sur la tête, le visage éclatant de blanc, de rouge et de noir, fit son entrée avec l’impétuosité d’un cyclone, déchirant ses gants pour donner plus vite sa main nue au colonel Blunt et lui écrasant d’énormes bagues contre les doigts.
--Mon cher Cecil, si enchantée de votre retour; vous nous manquez, vous nous manquez extrêmement. Oh! j’ai beaucoup à causer avec vous.
Et elle lui murmura quelques paroles à l’oreille en éclatant de rire.
Le colonel Blunt parut goûter médiocrement la plaisanterie.
--Je vous en prie, dit-il, vous feriez se sauver miss Charmoy.
--Du tout, du tout; restez, darling. Oh! mon cher Cecil, quelle chance de vous voir aujourd’hui! Justement, Mme Caulfield et sa fille dînent ici demain; promettez-moi que vous viendrez aussi.
--Mme Caulfield? dit-il étonné.
--Oui; je l’aime beaucoup, affirma délibérément Mme Hurstmonceaux. Maintenant, racontez-moi tout ce que vous avez fait depuis les siècles que je ne vous ai vu.
XXIX
Mme Duran, comme il convenait à une personne aussi dans le train qu’elle l’était, passait son automne en visites à la campagne. On se l’arrachait, car sa présence garantissait l’acceptation des hommes les plus recherchés. La beauté de Mme Duran, la diversité magnifique de ses toilettes formaient un appoint sérieux d’attraction. M. Duran occupait l’arrière-plan avec beaucoup de dignité bonne enfant, et, dans un recul encore plus éloigné, les deux ravissantes fillettes du ménage avaient leur place dans le tableau. La belle Maud, malgré tant de triomphes qui la suivaient partout, n’était pas exempte de sérieuses préoccupations. Sans croire possible que le colonel Blunt tentât sérieusement de se dérober à son joug, et bien que le séjour qu’il faisait chez lui à Gowton Hall ne fût guère de nature à inspirer des inquiétudes quant à sa fidélité amoureuse, néanmoins, et en dépit des explications dont il avait été prodigue, Mme Duran avait trouvé fort mauvais qu’il n’eût pas tout quitté afin de venir la rejoindre à Hombourg. Elle y avait convié le jeune Gardonne, dans la seule intention d’alarmer la jalousie du colonel Blunt; mais sa peine avait été perdue, et, de son côté Albéric s’était montré assez insensible à la présence des grands-ducs et princes dont Mme Duran faisait sa société quotidienne. Du reste, elle ne l’intéressait plus; il avait, selon le désir qu’elle lui en avait exprimé, exécuté d’elle un médaillon à l’intention d’un souverain incognito; puis l’œuvre achevée un beau matin, sans dire adieu, il avait repris le train de Paris. L’épisode demeurait pour lui sans importance, et l’intrigue ébauchée n’était pas même un souvenir. Il ne se disait pas que Mme Duran s’était moquée de lui; il ne se disait rien du tout. Dans la longue galerie de ses éphémères conquêtes elle alla rejoindre d’autres images au fond du plus épais oubli. Sous ce rapport, la jeunesse de cœur d’Albéric était admirable; il brûlait avec la plus parfaite sérénité l’idole qu’il avait adorée la veille, et sans qu’il lui en coûtât le plus léger sacrifice.
Mais surtout Mme Duran s’étonnait que depuis son retour à Londres le colonel Blunt ne fût pas immédiatement accouru; elle tenait plus que jamais à ce que son empire sur lui fût dûment constaté. Déjà dans le clan masculin on lui avait parlé à mots pas couverts de son divorce possible, et elle-même, dans le tête-à-tête conjugal, jetait en l’esprit de son mari les premières semences d’une pensée de dévouement supérieur, lequel dans l’intérêt futur de leurs filles lui ferait accepter, à un moment donné, d’assumer des torts et rendre à sa femme, d’un accord secrètement consenti, la liberté qui pourrait la conduire à un mariage magnifique. Elle citait des exemples: celui du premier mari de la marquise de Lothair, qui avait généreusement abdiqué ses droits paternels afin que ses enfants profitassent de la situation élevée de leur mère; depuis la mort de celle-ci, il était lui-même fréquemment l’hôte du marquis, et ses filles étaient appelées à des établissements de premier ordre! Ces raisonnements avaient beaucoup d’effet sur Harry Duran, mais à leur efficacité réelle le colonel Blunt était indispensable. La bellissime Maud, si encensée qu’elle fût, connaissait fort bien la valeur marchande de chacun et savait que, même pour les quasi-déesses, le mari _très_ riche, _très_ honorable, est toujours laborieux à trouver. Elle avait, il est vrai, avec beaucoup de prévoyance mis à profit son séjour chez la vieille duchesse de Purbeck, où elle villégiaturait depuis une quinzaine, pour inspirer une passion extravagante au propre petit-fils de la duchesse, garçon de vingt ans et héritier présomptif; mais tout en ayant une confiance justifiée dans son pouvoir de séduction Mme Duran ne se dissimulait pas qu’il y aurait d’énormes difficultés à surmonter avant d’arriver à amener le jeune lord à lui proposer le mariage. Il parlait couramment de l’enlever, le lui offrait avec enthousiasme; mais elle n’avait qu’une médiocre confiance dans le résultat qui en suivrait et elle n’aimait pas le scandale inutile. D’autre part, sans avoir l’air d’y toucher, la vieille duchesse, qui voyait toujours fort clair à ce qui se passait autour d’elle, avait laissé tomber quelques avertissements bienveillants, tous marqués au coin de la plus extrême indulgence, mais aussi de la sagesse la plus rassise, exhortant indirectement sa jeune amie à ne pas perdre le sens pratique de l’existence.
--J’ai vu d’admirables créatures faire de ridicules naufrages, avait-elle dit; il leur avait manqué une amie d’expérience pour les avertir à temps.
Mme Duran s’était jetée en pleurant dans les bras de la duchesse, qui lui avait promis son appui, et tacitement elles s’étaient comprises.
La duchesse de Purbeck comptait parmi les protectrices notoires d’Archie Elliot, et, précisément trois jours après s’être rencontré chez Mme Hurstmonceaux avec le colonel Blunt, il vint passer les quarante-huit heures de fin de semaine à Purbeck. Il fut enchanté d’y trouver encore Mme Duran et s’empressa de lui donner des nouvelles du colonel Blunt; il le fit sans réticences et ne lui cacha pas qu’il lui était venu à la pensée que ce cher Cecil avait peut-être la velléité de se remarier et que miss Charmoy l’intéressait beaucoup.
--Du reste, avait ajouté négligemment Archie Elliot en montrant ses belles dents, notre excellente Mme Hurstmonceaux a l’air de le croire aussi. Cecil Blunt se range, Cecil Blunt se fait garder par sa sœur.
Puis, se penchant confidentiel vers Mme Duran:
--Je vois que vous avez jeté l’hameçon sur un bien plus gros poisson.
Mme Duran prit l’air indigné qui convenait à l’innocence dont elle faisait profession et, voulant rendre immédiatement le tic pour le tac, répondit:
--Mais je croyais, moi, que c’était _vous_ qui étiez amoureux de miss Charmoy, méchant garçon!
--Moi? Je ne suis amoureux que de mon art.
--Ah! comme vous avez raison! C’est comme moi, je ne suis amoureuse que de Harry.
--Je vous en félicite, c’est lui qui vous a encore donné cette bague magnifique que je ne connaissais pas?
--Non, c’est moi qui me la suis achetée.
--Chère créature, vous faites donc des économies?
--C’est indispensable, vous le savez aussi bien que moi.
Et tous deux, souriants, en étaient restés là.
Archie Elliot croyait avoir porté un coup droit au colonel Blunt et entravé pour longtemps ses entreprises matrimoniales; autant qu’il pouvait ressentir de tendresse, Archie Elliot en éprouvait pour Sylvaine; du moins il en était jaloux, tenait à ce qu’elle demeurât isolée et croyait certain qu’à un moment donné il arriverait à toucher son cœur. Seule, parmi les femmes dont il était entouré, elle semblait indifférente: il voulait en être préféré; il la devinait si vulnérable à une affection qui paraîtrait sincère et désintéressée! Il fallait arriver à ce que Mme Hurstmonceaux elle-même lui offrît sa nièce. Ce mariage serait pour lui un véritable triomphe; mais pour y parvenir il était de toute importance de n’avoir point de rivaux, surtout un homme comme le colonel Blunt, qui nécessairement, au jugement de Mme Hurstmonceaux, devait réaliser le mari idéal.
Mme Duran, ses villégiatures finies, réintégra sa maison de Sloane Street, et le colonel Blunt en fut avisé par la plus gracieuse missive. Au lieu de la scène de récriminations et de larmes qu’il attendait, il se vit accueilli avec une douceur parfaite, une humilité tendre, et l’acceptation indiscutée de toutes ses raisons et de toutes ses excuses. Même l’installation chez lui de sa sœur fut grandement approuvée. Quelle que fût la fatuité naturelle du colonel Blunt, gâté par le facile succès, il ne se dissimula pas qu’une attitude si inattendue était un peu alarmante, et allait rendre beaucoup plus difficile l’émancipation qu’il souhaitait si vivement; mais tout aussi bien que Mme Duran il savait cacher sa pensée, et il se montra si cordialement familier et affectueux, englobant mari et enfants dans sa bienveillance, que les craintes de la belle Maud se trouvèrent presque entièrement dissipées. Cependant elle résolut de continuer à agir avec une sage prudence: l’enjeu valait la patience. Elle eut soin d’éviter tout ce qui aurait pu sembler vouloir s’imposer et revendiquer des droits... L’excellente duchesse, tout en philosophant, lui avait théoriquement développé quelques-unes de ses vues, concernant l’irrésistible empire de la faiblesse sur les hommes dont l’amour-propre est le sentiment dominant. Le colonel Blunt n’était pas insensible, et la douceur de son amie l’embarrassa beaucoup plus que ne l’auraient fait les reproches. Il se sentait désarmé et mal à l’aise devant cette femme, dont sa courtoisie innée le faisait se regarder comme l’obligé. Elle était infiniment belle, et lui avait procuré l’orgueil, presque public, d’une préférence affichée. Il pensa qu’il convenait d’agir vis-à-vis d’elle avec les plus grands égards, et se promit de se montrer assez généreux pour échapper entièrement au reproche d’ingratitude. Il sortit de chez Mme Duran dans une disposition d’esprit très agréable en ce qu’elle exaltait la confiance qu’il avait en lui-même. Il jugea qu’il pouvait légitimement prétendre à tout. Quel orgueil ce serait pour lui de montrer au monde comme sa femme une créature telle que Sylvaine! Sûrement il l’obtiendrait; il en arrivait presque à imaginer que dans son dévouement à sa personne Mme Duran l’y aiderait, et, dans un élan d’attendrissement vaniteux, il se promit de lui demander, comme une dernière marque d’affection, de ne pas se mettre entre lui et son bonheur.
XXX
Sylvaine commençait à s’étonner de l’insistance d’Archie Elliot à s’occuper d’elle, et surtout de la volonté évidente qu’il apportait à saisir les moindres occasions de tête-à-tête. D’abord la jeune fille avait cru à un hasard; puis, elle dut se convaincre d’une préméditation voulue. Même en présence de Mme Hurstmonceaux et sous mine de badinage, Archie lui prenait la main ou lui récitait des vers enflammés; la grosse Mme Hurstmonceaux riait, complètement hypnotisée par la séduction de son favori et admirant tout en lui. Il répétait dans Portman Square des scènes entières de son nouveau rôle, et Mme Hurstmonceaux en suffoquait d’enthousiasme, d’autant qu’il lui faisait jurer le plus rigoureux secret. Sylvaine avait essayé de se dérober à ces représentations à huis clos; mais sa tante, avide de suffrages pour Archie, l’envoyait chercher, et même nurse Rice avait été admise à juger du merveilleux talent de l’acteur mondain.
Le pauvre colonel devenait de plus en plus une valeur négligeable, du moins moralement, car les soins assidus ne lui manquaient pas. On le laissait errer dans les deux pièces à son usage; il passait ses heures à se remémorer le lointain passé, et, sur son vieux visage endurci les larmes coulaient fréquemment en parlant de sa mère ou de sa sœur Mary. Sylvaine éprouvait pour le malheureux homme une immense compassion; c’était elle qui rangeait les fleurs qu’on prodiguait autour de lui pour l’égayer; elle qui répondait à ses interrogations éperdues pour l’aider à fixer ses souvenirs. Tel qu’il était, son oncle lui semblait un rempart, et elle se réfugiait souvent auprès de lui, donnant à nurse Rice une liberté que celle-ci appréciait fort. Le colonel demandait à Sylvaine qui venait, qui elle avait vu? Il paraissait heureux quand elle nommait Mme Caulfield ou Kathleen, mais le nom d’Archie Elliot l’irritait toujours; la vue seule de sa femme semblait lui causer une sourde colère, mais le docteur ayant expliqué que ces sortes d’antipathies irraisonnées contre les êtres les plus aimés sont fréquentes dans ce genre de maladie, Mme Hurstmonceaux, son amour-propre sauf, en profitait pour s’épargner un spectacle pénible. Elle s’en remettait à Sylvaine pour la remplacer, faisant valoir l’énorme sacrifice qu’elle s’imposait afin d’assurer la paix d’esprit du cher colonel. Quelquefois avant de monter en voiture, elle apercevait derrière le carreau la silhouette courbée de son mari, immobile, regardant au dehors; elle lui envoyait alors de la main un salut amical auquel il ne répondait jamais.
Mme Duran se montrait extraordinairement affectueuse pour Mme Hurstmonceaux, l’invitant à se joindre aux parties qu’elle organisait sans cesse, venant fréquemment aussi dans Portman Square, gracieuse pour tous, même pour Archie Elliot, à qui elle ne paraissait pas garder la moindre rancune. Le colonel Cecil Blunt avait eu un long accès d’asthme, ce à quoi il était sujet; ses amies avaient été le voir, et maintenant qu’il allait mieux il avait lancé des invitations pour plusieurs dîners de dames que sa sœur présiderait. Pour le premier, Mme Hurstmonceaux et sa nièce, Mme Caulfield et Kathleen étaient conviées et avaient accepté. Le colonel Blunt, très habilement, avait mis Mme Caulfield dans la confidence de ses perplexités vis-à-vis de Mme Duran et de ses espérances à l’égard de Sylvaine, et Mme Caulfield, tout en l’approuvant et l’encourageant, lui avait recommandé avant tout de ne pas se hâter. Elle entendait dire de tous côtés que le petit-fils de la duchesse de Purbeck affichait sa passion pour Mme Duran, et celle-ci, à un moment donné, commettrait quelque imprudence qui rendrait plus facile la tâche du colonel Blunt.
--Croyez-moi, le temps sera votre meilleur auxiliaire; ma sœur, Mme Gascoyne, compte demander qu’on lui donne Sylvaine pendant un mois ce printemps. Là, sera votre vraie occasion.
Le colonel Blunt, plein de reconnaissance pour l’appui promis, s’était engagé à n’agir qu’avec une extrême réserve. Préventivement, il exhortait sa sœur à gagner l’amitié de Sylvaine; mais miss Neville (elle était fille d’un premier mariage de leur mère commune) était fort timide et ses avances se bornaient à serrer affectueusement la main de Sylvaine et à lui dire qu’elle était bien heureuse de la voir. Sylvaine, qui avait la même bonne volonté d’être agréable à miss Neville dont l’aimable visage si doucement fané lui plaisait, était tout aussi dépourvue d’initiative, et l’intimité dans ces conditions réciproques n’avançait pas. Kathleen avait été d’avis que Sylvaine fût avertie des intentions du colonel Blunt, et croyait qu’en l’habituant à l’idée on la disposerait à y penser sérieusement; mais Mme Caulfield jugea le procédé indélicat; Kathleen promit donc de se taire, et chez elle la moindre promesse était sacrée.