Isolée

Part 15

Chapter 153,713 wordsPublic domain

Sylvaine avait objecté que les circonstances extérieures qui avaient modifié son existence étaient et demeuraient absolument hors de son contrôle.

--Vous vous trompez, avait répondu Nelly; les circonstances ne dépendent pas de vous, il est vrai; mais, tout est dans la manière de les accepter, et sur ce point vous êtes libre.

Stimulée par miss Holt qui lui témoignait une sorte d’amitié protectrice, Sylvaine se décida à ce qui lui semblait une action énorme: se rendre seule à Londres et y passer une journée avec son amie. La chose paraissait si simple et si élémentaire tant à Nelly qu’à nurse Rice, que Sylvaine comprit qu’il y aurait du ridicule à exprimer ses craintes.

--Je n’imaginais pas pourquoi vous n’y alliez jamais, dit nurse Rice; vous ne vous amusez pas pourtant beaucoup ici. Moi, j’ai mon malade; il me donne assez d’occupation pour que je ne m’ennuie jamais; mais vivre comme vous le faites, je ne le pourrais pas.

Nurse Rice était strictement religieuse et lisait un nombre prodigieux de pamphlets édifiants; mais, à cette différence près, sa conception de la vie se rapprochait beaucoup de celle de Nelly: _vivre pour soi_. La pensée de parents âgés, qu’elle avait laissés se débrouiller comme ils le pourraient sur leurs vieux jours, ne la troublait pas une minute; elle avait son ouvrage, elle ne leur demandait rien; elle estimait son devoir filial rempli; toute sentimentalité lui paraissait antihygiénique. Sylvaine l’écoutait avec étonnement; elles se réunissaient généralement une heure le soir après dîner; Sylvaine jouait du piano, puis miss Rice chantait en s’accompagnant; elle chantait de préférence des cantiques avec une voix juste et bien menée, sans le moindre sentiment. Elles causaient un peu ensuite et, si le temps était très beau, faisaient un tour au jardin: c’était la récréation nécessaire à miss Rice; elle la prenait consciencieusement, non sans manquer de regarder l’heure de temps en temps. Sylvaine, silencieuse, levait les yeux vers le firmament et, à contempler la jeune lune se lever, ou frémir l’étoile du soir, sentait fondre son cœur... Sa grand’mère, Albéric, les joindre, être aimée d’eux... A quoi, sans leur tendresse, pouvait servir la vie? Néanmoins, elle subissait l’ascendant de miss Holt et se prenait à considérer qu’en effet le présent était un don précieux.

Sa première course à Londres avait été féconde en réflexions; elle avait vu avec un étonnement curieux l’intérieur de célibataire de la jeune journaliste: le petit appartement coquet, quoique meublé assez sommairement, qu’elle occupait dans un bel immeuble, véritable ruche féminine où toutes les difficultés de la vie étaient résolues pour des femmes seules. Miss Holt, en lui faisant les honneurs de son logis, lui avait dit:

--Vous admettrez que je ne suis pas à plaindre; j’ai une sonnette qui communique avec le portier, une femme de ménage idéale dont je ne suis pas même responsable, c’est l’affaire de la housekeeper; je déjeune et je dîne sans m’être occupée de rien, et ma dépense est réglée. Je puis rentrer à l’heure qui me plaît, recevoir qui je veux. Ne croyez-vous pas que cela est préférable à trimer dans une suburban _villa_ avec une mauvaise servante, en attendant le retour d’un mari fatigué et de mauvaise humeur?

Sylvaine osa suggérer que tous les maris n’étaient pas invariablement de mauvaise humeur.

--Si, affirma Nelly, ils le sont dès que la question d’argent entre en jeu; mais, même avec beaucoup d’argent, un maître me déplairait.

--Mais, enfin, si votre cœur parlait?

--Il ne parlera pas, n’ayez aucune crainte; j’ai beaucoup trop à faire. Et elle avait expliqué à Sylvaine toutes les enquêtes dont elle était chargée, et à la nature de plusieurs d’entre elles Sylvaine fut saisie de surprise.

--Je vous étonne, je le vois bien, dit Nelly gaiement; mais je suis décidée à vous débarrasser des bandelettes de votre maillot; d’une façon ou d’une autre, il faut que vous preniez votre parti: ou conquérir votre indépendance ou l’aliéner, mais au moins que ce soit d’une façon qui ait le sens commun.

Après avoir offert à Sylvaine un excellent lunch dans un restaurant à la mode de Piccadilly, Nelly Holt avait proposé comme distraction la visite d’une des écoles dont elle s’occupait.

--Je veux vous montrer un quartier pauvre, car vous me paraissez avoir vécu dans un milieu absolument factice. Quand vous aurez vu ce que je vois tous les jours, vous réaliserez que la vertu à l’usage des douairières riches est un article de luxe.

Sylvaine n’avait pas osé refuser, mais elle eût préféré autre chose. Elles allèrent donc s’engouffrer dans l’_underground_ et ressortirent à la lumière à l’une des stations voisines des plus bas quartiers du East-End. Elles traversèrent la place du marché de Spitafields, et, au milieu des voitures dételées des maraîchers, Sylvaine, le cœur serré, aperçut une enfant vêtue de haillons clairs, qui avec avidité ramassait à terre des débris de légumes. Longue et mince, avec des cheveux du plus beau blond tombant autour de ses joues, elle empilait les misérables détritus dans son tablier blanc souillé et déchiré. Elle se baissait avec le mouvement cauteleux d’une petite sauvage. Nelly la fit remarquer à Sylvaine.

--Croyez-vous que celle-là, si un jour elle tourne ce qu’on appelle mal, sera coupable? Et tenez, regardez, la voilà dans quelques années d’ici.

Elles arrivaient à l’angle d’une rue sordide; la porte battante d’un public house venait de s’ouvrir grande, et dans la belle lumière de ce jour de septembre une fille toute jeune, seize ans à peine, se détachait, appuyée au mur, un verre de bière à la main. Le visage était naïf et joli, les cheveux roux coiffés d’un canotier noir. Tout proche d’elle, un charretier, jeune aussi, penchait vers la pauvre créature un visage allumé par le désir et l’ivresse.

--Et c’est là cette chose qu’on appelle l’amour! dit Nelly en secouant les épaules avec dégoût. Je préfère ne la jamais connaître... Voyez-vous, si vous n’étiez pas avec moi, j’attendrais dehors cette pauvre fille, je lui parlerais et je tâcherais de la sauver.

--Vous devriez être une religieuse, dit Sylvaine émue.

--Moi, du tout; mais j’essaye d’être une créature humaine; c’est déjà très difficile.

La visite à l’école avait un peu ranimé Sylvaine; mais elle avoua à Nelly qu’elle ne se sentirait pas le courage d’approcher souvent les pires réalités de la vie.

--Non, je vois que vous ne l’auriez pas; j’ai voulu m’en rendre compte. J’avais cru un instant que peut-être, en vivant comme moi, vous pourriez être heureuse; et comme votre place ne paraît pas très fixée nulle part, je vous aurais offert de demeurer ensemble... mais, n’ayez pas peur, je ne le ferai pas. Vous êtes de l’école de Mme Gascoyne; elle trouve horriblement immoral que je m’occupe des filles tombées... Mais, Sylvaine, imaginez-vous l’héroïsme qu’il faut pour rester pure dans certains milieux et ce que représente l’existence de misérables créatures dans des intérieurs où tout le monde grouille ensemble, honteusement! Savez-vous ce que m’a répondu un enfant auquel j’expliquais l’instinct animal qui porte les parents à aimer leurs petits? «Sûr, mon père ne m’aime pas comme les animaux aiment leurs jeunes.»

--Tout cela est affreux, dit Sylvaine.

--Oui, mais il faut vivre cependant, et vivre heureux si l’on peut: c’est un devoir. Si j’étais mélancolique, à quoi serais-je bonne? Ne tournez pas à la mélancolie; rien n’est si inutile; c’est pourquoi je trouve inadmissible que vous restiez enfermée à la campagne pour assister au ramollissement cérébral du colonel Hurstmonceaux.

Mais Sylvaine ne voyait aucun moyen de s’y soustraire et s’efforçait d’accepter le sort qui lui était échu, en évitant de se plaindre.

Vers la fin du mois, Nelly Holt arriva un après-midi sans s’être annoncée et à la stupéfaction de Sylvaine, elle lui dit:

--Je pars pour Paris, je m’y suis fait envoyer. Avez-vous cinq cents francs disponibles?

Sylvaine, qui crut que Nelly en avait besoin, se hâta de répondre affirmativement, ajoutant qu’ils lui étaient inutiles.

--Parfait. Alors vous venez avec moi.

--Moi! C’est impossible.

--Et pourquoi, je vous prie? Vous n’éprouvez, je pense, aucune objection personnelle à aller en France?

--Assurément, dit Sylvaine, moitié pleurant, moitié riant.

--Mais il vous faut une permission, n’est-ce pas? Nous allons sans peine obtenir celle du colonel Hurstmonceaux, et elle doit suffire à votre conscience. Je vais en causer avec nurse Rice.

L’entretien eut lieu sur l’heure et fut éminemment satisfaisant. Le colonel, ahuri, mais dominé entièrement par son impérieuse nurse, parut comprendre et approuver l’idée d’un petit changement pour Sylvaine. Miss Holt, admise en sa présence, le remercia avec beaucoup de bonne grâce, et lui répéta à plusieurs reprises qu’au bout de huit jours elle lui ramènerait Sylvaine. Nurse Rice réitéra l’engagement pris, et, en fin de compte, Sylvaine, tout étourdie, très effrayée de ce qu’elle faisait, hâta ses simples préparatifs de départ. Le lendemain matin, elle prenait la route de Newhaven et le soir, pouvant à peine en croire ses yeux, débarquait à la gare de l’Ouest où, à la descente du train, Albéric les attendait.

Miss Holt se mit à rire triomphalement à la surprise de Sylvaine.

--C’est moi qui lui ai télégraphié, il va m’être très utile.

XXVII

Nelly Holt, pleine d’initiative, ayant en ses propres lumières une absolue confiance, considérait comme admirable l’idée qu’elle avait eue d’amener Sylvaine à Paris; elle était persuadée qu’il ne manquait aux deux cousins pour s’entendre que l’occasion de se voir librement: il fallait qu’Albéric comprît que Sylvaine n’avait pas trouvé dans sa vie en Angleterre des avantages qui compensassent pour elle l’exil et l’éloignement de ce qu’elle avait toujours connu. En tout cas, la tentative valait un effort, et miss Holt s’applaudit d’avoir si bien mis les choses en train; elle était sûre d’avance de la désapprobation de Mme Gascoyne; mais cette idée, loin de l’intimider, stimulait son ardeur à réussir; elle aimait assez à être seule de son avis et arriver à le faire prévaloir.

Cependant, pour éviter des critiques inutiles, au lieu de descendre à l’hôtel Terminus, comme elle en avait l’habitude quand elle venait professionnellement, elle choisit pour leur séjour une pension de famille particulière, recommandée par des amies impeccables. Sylvaine avait accepté pour bon l’arrangement, rassurée du reste pleinement par l’intervention de son cousin; il faisait tellement partie de sa vie ancienne, et de l’atmosphère protectrice dans laquelle elle avait grandi que sa présence lui enlevait jusqu’à la pensée d’une inquiétude. Tout d’abord il s’établit porte-garant de l’approbation de son père.

--Il sera très content, je t’assure, car ils ont été désolés de ne pas t’avoir à Escalquens cet été.

Sylvaine n’avait pas répondu; elle n’osait demander à Albéric pourquoi lui-même n’y était pas; il s’abstint d’explications, et ne fit aucune allusion aux derniers temps de son séjour en Angleterre. Il ne parla durant cette première soirée qu’ils passèrent en plein air que du bonheur à vivre ensemble quelques journées, et du plaisir avec lequel pour tout il se mettait au service de miss Holt. Elle lui avait annoncé qu’elle voulait faire une enquête sur les étudiantes, et il l’avait assurée de sa compétence toute particulière pour lui servir de guide.

Sylvaine, cette première nuit de retour, ne put dormir; elle éprouvait un bonheur presque aigu à se dire qu’elle ne verrait le matin, en ouvrant les yeux, ni le square aux maisons uniformes, ni le jardin solitaire de Reigate, mais une rue familière à ses yeux, ce faubourg Saint-Honoré près duquel, enfant, elle habitait avec sa mère. Sa mère et sa grand’mère lui paraissaient presque rendues, et elle pleura d’attendrissement à la pensée d’aller à leur tombe, de voir de ses yeux la pierre qui les couvrait. _Demain_ elle irait chercher Pauline, et avec elle monterait là-haut, au cimetière. Il avait été convenu qu’Albéric accompagnerait miss Holt dans une première excursion au quartier Latin, et que Sylvaine, usant de la liberté acquise en Angleterre, se rendrait de son côté à Auteuil. Elle eût souhaité qu’Albéric vînt avec elle, mais Nelly Holt ne parut pas songer à cette combinaison, et Sylvaine n’osa la suggérer. Du reste, elle redoutait un peu de se trouver seule avec son cousin et s’exhortait à ne pas se nourrir d’espérances inutiles: elle les sentait cependant frémir dans son cœur.

Six mois! Il y avait seulement six mois qu’elle était partie! Et lorsqu’elle descendit du tramway à Auteuil, il lui parut qu’elle revenait après des années et des années. Et cependant quelle exquise sensation que de tout reconnaître! Ses yeux dévoraient les maisons, les arbres, les murs, les affiches, toutes les choses inertes, restées indifférentes, et qu’elle retrouvait avec tant de joie.

Mais ce fut bien autre chose lorsqu’elle eut monté les quatre étages de la maison tranquille de la rue La Fontaine où Pauline avait sa chambre.

--Mme Pauline vient de rentrer, avait dit la concierge.

Sylvaine frappa, la porte sur le couloir s’ouvrit aussitôt, et le vieux visage familier s’encadra dans l’entre-baîllement. Ce fut un cri.

--Mademoiselle Sylvaine!

S’entendre appeler Mlle Sylvaine, que le son en fut doux à la jeune créature! Elle jeta ses bras au cou de Pauline et l’embrassa en riant.

--Oui, Pauline, c’est moi.

L’autre demeurait ahurie, presque effrayée de cette apparition soudaine. Est-ce que les Anglais lui auraient fait des malheurs? Est-ce qu’elle se serait sauvée? Enfin elle trouva la parole.

--Et, bon Dieu! ma chère demoiselle, qu’est-ce qu’il est arrivé?

--Rien, Pauline, je suis venue avec une amie passer huit jours à Paris.

--Alors, vous repartez dans huit jours?

--N’y pensons pas. Et puis, Pauline, il faudra venir me voir; mon oncle et ma tante sont très bons, ils seront enchantés, j’en suis sûre.

--Mon Dieu! mon Dieu, vivre en pays étranger! Enfin, ma chère mademoiselle, vous allez bien; et ce pauvre monsieur, le frère de madame, qui a eu une attaque, comment qu’il est à cette heure? Il y a une dame au 26 qui a eu une attaque, il y a quinze jours; ça l’a tenue quarante-huit heures, et puis elle est morte. C’est une dame dont j’avais souvent parlé à pauvre madame.

--Oh! Pauline, je m’ennuie tant de ma grand’mère!--Et des larmes brûlantes et pressées coulèrent sur les joues de Sylvaine.--Mon oncle m’en parlait, mais maintenant il est comme mort.

--Eh bien! en voilà une vie pour vous, ma chère demoiselle. Et qu’est-ce qu’il dit, M. Gardonne?

--Mais... rien, et puis ma tante Gardonne est malade aussi, il paraît.

--Si sa maladie peut guérir sa méchanceté... On ne m’ôtera pas de la tête qu’elle est jalouse de vous, cette femme. Et M. Albéric? Je ne l’ai vu qu’une malheureuse fois. Il doit en faire des bêtises, depuis qu’il n’y a plus personne pour lui mettre du plomb dans la tête.

--Je vous ai écrit, Pauline, qu’il était venu à Londres pour me voir.

--La belle avance... enfin, j’ai mon idée. En tout cas, je suis à votre service tant que vous aurez besoin de Pauline.

Sylvaine lui confia son désir d’aller avec elle au cimetière.

--J’aimerais mieux demain, si ça ne vous fâche pas. J’ai un ménage l’après-midi, et je ne voudrais pas manquer de prévenir. Ça se comprend, n’est-ce pas?

Sylvaine, malgré son désappointement, lui donna raison. Elles convinrent pour le lendemain.

--Est-ce que l’appartement est loué, Pauline?

--Oui, mademoiselle, et quand je vois les fenêtres ouvertes, j’ai toujours envie de monter. On a emménagé il y a six semaines seulement.

--Ah! Pauline, rien ne vaudra jamais pour moi ce petit appartement.

--Pour ça, c’est sûr; mais que voulez-vous? c’est la vie, il faut se faire une raison.

Elles descendirent ensemble; Pauline, rouge, animée et bavarde; Sylvaine, le cœur lourd, reprise par le sentiment d’abandon, par l’intime conviction de n’être qu’un accessoire aux existences avec lesquelles elle se trouvait en contact. Elle rentra et trouva triste la chambre banale; elle écrivit des lettres, une à Mme Delaroute qui sûrement serait heureuse de la voir, mais elle eut quelque inquiétude sur l’approbation de Mme Delaroute à ce voyage impromptu. Elle écrivit aussi à son oncle, lui renouvelant sa promesse de ne pas rester absente plus de la semaine; elle voulait s’obliger au retour.

Albéric et Nelly rentrèrent tard, mutuellement enchantés de leur journée: lui, persuadé qu’il plaisait à miss Holt, avait été particulièrement aimable, et, malgré son indifférence voulue à toute manifestation de ce genre, Nelly y avait pris un certain plaisir. La simplicité, le naturel d’Albéric constituaient évidemment des qualités très sympathiques, mais déjà elle doutait qu’il pût éprouver pour Sylvaine des sentiments plus durables et sérieux que ceux qu’il exprimait, si gentiment du reste.

Miss Holt était venue à Paris pour voir beaucoup de choses et ne pas perdre une occasion agréable ou utile; aussi Sylvaine se trouva entraînée dans une course continuelle qui lui laissait une vague tristesse. Albéric les accompagnait partout, et jamais une minute Nelly Holt ne parut penser qu’il y eût quelque chose d’étrange à cette intimité; sa bonne foi était entière; nulle arrière-pensée ne lui venait à l’esprit, et elle acceptait les familiarités affectueuses d’Albéric comme des coups de chapeau; elle ne s’interrogeait même pas sur le sentiment d’émotion fugitive qu’elle éprouvait parfois à son contact, tant son esprit et son cœur étaient libres d’entraînement. Elle avait jusque-là, sans le moindre trouble, vécu en termes d’une camaraderie très aisée avec plusieurs jeunes hommes, qui la traitaient effectivement en camarade. Albéric était incapable d’agir de cette façon avec quelque femme que ce fût, et il ne croyait aucunement à la vertu de miss Holt. La liberté de son langage, son assurance, l’avaient convaincu qu’on pouvait parfaitement prétendre à être bien vu d’elle, et, sans nourrir d’intention déterminée, il se serait jugé un imbécile de laisser passer une aussi jolie occasion sans essayer d’en profiter. Sylvaine le gênait bien un peu, mais Sylvaine n’était pas toujours en tiers. Nelly avait voulu aller au café chantant, et, bien entendu, il ne pouvait être question d’y conduire Sylvaine. Forte de l’intégrité de ses intentions, Nelly Holt n’avait aucune gêne à se trouver seule avec le jeune homme; et elle eût cru lui faire injure en soupçonnant qu’il pût penser à lui manquer de respect. Ils avaient ensemble des conversations scabreuses qu’elle considérait comme purement psychologiques; ils parlaient de l’amour, et Albéric en discourait avec une chaleur alarmante. Une fois même, le soir, tard, comme il la reconduisait en voiture ouverte, elle avait senti, tout à coup, des moustaches très douces et des lèvres caressantes sur sa nuque. Un frisson extraordinaire, à la fois brûlant et glacé, l’avait secouée de la tête aux pieds: la fascination avait duré un moment, un moment pendant lequel elle n’avait osé ni bouger ni crier; puis, se dominant, elle avait dit en riant, comme traitant la chose en bagatelle: «Quelle bêtise!» Et réfléchissant qu’il n’y avait plus qu’un jour à passer à Paris, elle jugea que le mieux était de ne plus reparler de cet incident. Mais, cette même nuit, Sylvaine fut prise d’un grand malaise, et le matin il apparut très évident qu’il lui serait, non seulement impossible de se mettre en route, mais même de se lever.

Nelly Holt et Albéric furent sérieusement alarmés: elle comme les personnes toujours bien portantes, avait la terreur instinctive de la maladie, et en cette circonstance sa responsabilité était engagée. Il ne lui vint pas à l’idée de s’y soustraire, et elle prit immédiatement avec son sentiment pratique toutes les mesures nécessaires pour que Sylvaine fût bien soignée. On fit appeler le médecin d’Auteuil qui la connaissait, et Pauline installée à son chevet. Nelly avait écrit aussi à Lucerne, à Mme Hurstmonceaux qui, télégraphiquement, avait annoncé son arrivée immédiate.

XXVIII

Sylvaine s’était remise entre les mains de sa tante avec une sorte de soulagement.

--Pauvre Beauté! avait dit Mme Hurstmonceaux avec expansion, j’avais été si contente que Nelly vous eût arrachée à votre solitude. Voyez, vous n’auriez pas été malade si vous étiez venue avec moi. Enfin on va vous guérir, et plus tard je vous conduirai à Monte-Carlo.

Sylvaine avait acquiescé à tout; la maladie avait été comme une délivrance pour elle, délivrance de la tension continuelle qu’elle s’imposait depuis tant de mois, et que la présence d’Albéric avait les derniers temps rendue presque insupportable. Elle éprouva un apaisement à s’entendre dire qu’elle ne devait ni parler ni penser, mais dormir et tâcher de regagner des forces. Le docteur avait catégoriquement rassuré Mme Hurstmonceaux; il n’y avait aucune complication sérieuse à craindre, mais l’abattement nerveux était extrême, et serait peut-être long à combattre. Nelly avait conclu que c’était là une de ces maladies auxquelles il aurait suffi d’un peu d’énergie pour échapper; aussi, elle parlait de rentrer à Londres où elle avait des engagements précis.

--C’est cela, retournez. Moi, dès que Sylvaine sera un peu plus forte, je la ferai transporter à l’Elysée-Palace; le docteur me promet que cela se pourra dans trois ou quatre jours, et, en attendant, cette excellente Pauline ne la quittera pas. Je suis là, je suis là, Sylvaine n’a besoin de personne.

Dans son accablement, la malade avait fait peu attention aux absences de Nelly, qui entrait un moment dans sa chambre et en ressortait aussitôt. Elle était partie sans lui dire adieu, voulant, disait-elle, lui épargner la moindre émotion, et chargeant Pauline de ses messages d’amitié; Albéric l’avait accompagnée jusqu’à Dieppe, et pendant deux jours on ne l’avait pas vu.

Maintenant, Sylvaine se retrouvait dans Portman Square, et par un de ces revirements inexplicables du cœur, la maison lui fit plaisir à revoir. Elle avait tant souffert pendant son court séjour à Paris qu’elle n’y pouvait penser sans détresse. Le pauvre colonel avait été ramené de Reigate, un peu plus apathique qu’il n’était parti, mais ayant recouvré des forces, et sa vie végétative menaçait de se prolonger longtemps encore.

Mme Hurstmonceaux s’admirait dans le rôle bienfaisant qu’elle remplissait. Du reste, elle constatait avec un sentiment triomphant que sa vertu ne restait pas sans récompense. Mme Caulfield et Kathleen, rentrées à Londres pour l’hiver, avaient, dès leur première semaine de retour, accepté une invitation à dîner; Mme Gascoyne était venue voir son cousin et envoyait ses compliments à Mme Hurstmonceaux; tout indiquait une détente prochaine. Mme Gascoyne était trop bonne tante pour nuire aux espérances de Kathleen, et l’inclination évidente qui portait Mme Hurstmonceaux vers cette jeune parente devait être cultivée; puis, la présence de Sylvaine, traitée en fille de la maison, changeait tout: ce qui eût été impossible autrefois devenait acceptable. Mme Hurstmonceaux recevrait de la bonne compagnie, comme l’avait fait observer doucement Mme Caulfield; le jour où la bonne compagnie consentirait à aller chez elle, c’était aux proches du colonel Hurstmonceaux de l’y amener.

Novembre enveloppait la ville de sa tristesse et de ses brouillards. Percy Rakewood n’avait pu y résister; et, après quelques jours passés à Londres, pendant lesquels il n’avait cessé d’être enrhumé, le vieux beau avait repris le chemin du Midi, ayant auparavant chaudement exhorté Mme Hurstmonceaux à venir à Monte-Carlo en février comme elle le promettait; et tendrement recommandé Sylvaine aux Caulfield.