Introduction aux études historiques
Part 5
Substituer, comme apprentissage de l’historien, l’étude des connaissances positives, vraiment auxiliaires des recherches historiques, à celle des «grands modèles», littéraires et philosophiques, est un progrès de date récente. En France, pendant la plus grande partie du siècle, les étudiants en histoire n’ont reçu qu’une éducation littéraire, à la Daunou; presque tous s’en sont contentés, et n’ont rien vu au-delà; quelques-uns ont constaté, avec regret, l’insuffisance de leur préparation première, quand il était trop tard pour y remédier; à part d’illustres exceptions, les meilleurs d’entre eux sont restés des littérateurs distingués, impuissants à faire œuvre de science. L’enseignement des «sciences auxiliaires» et des moyens techniques d’investigation n’était alors organisé que pour l’histoire (française) du moyen âge, et dans une école spéciale, l’École des chartes. Cette simple circonstance assura du reste à cette École, durant cinquante ans, une supériorité marquée sur tous les autres établissements français (et même étrangers) d’enseignement supérieur: d’excellents ouvriers s’y formèrent, qui fournirent beaucoup de données nouvelles, tandis qu’ailleurs on bavardait sur les problèmes[52].--Aujourd’hui, c’est encore à l’École des chartes que l’apprentissage technique du médiéviste se fait le mieux, de la façon la plus complète, grâce à des cours combinés, et gradués pendant trois ans, de Philologie romane, de Paléographie, d’Archéologie, d’Historiographie et de Droit du moyen âge. Mais les «sciences auxiliaires» sont maintenant enseignées partout, avec plus ou moins d’ampleur; elles ont été introduites dans les programmes universitaires. D’un autre côté, les traités didactiques d’Épigraphie, de Paléographie, de Diplomatique, etc., se sont multipliés depuis vingt-cinq ans. Il y a vingt-cinq ans, on eût vainement cherché à se procurer un bon livre qui suppléât, en ces matières, au défaut d’enseignement oral; depuis qu’il existe des chaires, des «Manuels» ont paru[53] qui permettraient presque de s’en passer si l’enseignement oral, appuyé d’exercices pratiques, n’avait pas une efficacité particulière. Que l’on ait eu, ou non, le bénéfice de subir un dressage régulier dans un établissement de hautes études, on n’a donc plus le droit désormais d’ignorer ce qu’il faut savoir avant d’aborder les travaux historiques. En fait, on ne l’ignore déjà plus autant que par le passé. Le succès des «Manuels» précités, dont les éditions se succèdent, est significatif à cet égard[54].
[52] Voir sur ce point les opinions de Th. v. Sickel et de J. Havet, citées dans la _Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p. 87.--Dès 1854, l’Institut autrichien «für österreischische Geschichtsforschung» fut organisé sur le modèle de l’École française des chartes. Une École des chartes vient d’être créée à l’«Instituto di Studi superiori» de Florence. «We are accustomed, écrit-on en Angleterre, to hear the complaint that there is not in this country any institution resembling the École des chartes». (_Quarterly Review_, juillet 1896, p. 122).
[53] Ce serait ici le lieu d’énumérer les principaux «Manuels» publiés depuis vingt-cinq ans. Mais on en trouvera une liste, arrêtée en 1894, dans le _Lehrbuch_ de E. Bernheim, p. 206 et suiv. Citons seulement les grands «Manuels» de «Philologie» (au sens large de l’expression allemande «Philologie», qui comprend l’histoire de la langue et de la littérature, l’épigraphie, la paléographie, et toutes les notions auxiliaires de la critique des documents), en cours de publication: le _Grundriss der indo-arischen Philologie und Altertumskunde_, publ. sous la direction de G. Bühler: le _Grundriss der iranischen Philologie_, publ. sous la direction de W. Geiger et de E. Kuhn; le _Handbuch der classischen Altertumswissenschaft_, publ. sous la direction de I. v. Müller; le _Grundriss der germanischen Philologie_, publ. sous la direction de H. Paul, dont la 2e éd. a commencé à paraître en 1896; le _Grundriss der romanischen Philologie_, publ. sous la direction de G. Gröber. On trouvera dans ces vastes répertoires, en même temps qu’une doctrine brève, des références bibliographiques complètes, tant directes qu’indirectes.
[54] Les «Manuels» français de MM. Prou (Paléographie), Giry (Diplomatique), Cagnat (Épigraphie latine) etc., ont répandu dans le public la notion et la connaissance des disciplines auxiliaires. De nouvelles éditions ont permis ou permettront de les tenir au courant: chose nécessaire, car la plupart de ces disciplines, quoique déjà bien constituées, se précisent et s’enrichissent encore tous les jours. Cf. ci-dessus, p. 22.
Voilà donc le futur historien armé des connaissances préalables qu’il n’aurait pu négliger de se procurer sans se condamner, soit à l’impuissance, soit à des méprises continuelles. Nous le supposons à l’abri des erreurs (innombrables, en vérité) qui ont leur source dans une connaissance imparfaite de l’écriture et de la langue des documents, dans l’ignorance des travaux antérieurs et des résultats acquis par la critique; il a une irréprochable _cognitio cogniti et cognoscendi_. C’est, d’ailleurs, une supposition très optimiste, et nous ne nous le dissimulons pas. Il ne suffit point, nous le savons, d’avoir suivi un cours régulier de «sciences auxiliaires» ou d’avoir lu attentivement les meilleurs traités didactiques de Bibliographie, de Paléographie, de Philologie, etc., ni même d’avoir acquis, par des exercices pratiques, quelque expérience personnelle, pour être toujours bien renseigné, encore moins pour être infaillible.--D’abord, ceux qui ont étudié longtemps des documents d’un certain genre ou d’une certaine date possèdent, au sujet des documents de ce genre et de cette date, des notions intransmissibles qui leur permettent en général de critiquer supérieurement les documents nouveaux, de ce genre ou de cette date, qu’ils rencontrent; rien ne remplace l’«érudition spéciale», récompense des spécialistes qui ont beaucoup travaillé[55].--Et puis, les spécialistes eux-mêmes se trompent: les paléographes ont à se tenir constamment sur leurs gardes pour ne pas déchiffrer de travers; est-il des philologues qui n’aient pas quelques contresens sur la conscience? Des érudits très bien informés d’ordinaire ont imprimé comme inédits des textes déjà publiés et négligé des documents qu’ils auraient pu connaître. Les érudits passent leur vie à perfectionner sans cesse leurs connaissances «auxiliaires», que, avec raison, ils n’estiment jamais parfaites. Mais tout cela ne nous empêche pas de maintenir notre hypothèse. Qu’il soit entendu seulement que, en pratique, on n’attend pas, pour travailler sur les documents, d’être imperturbablement maître de toutes les «connaissances auxiliaires»: on n’oserait jamais commencer.
[55] Que faut-il entendre au juste par ces «notions intransmissibles» dont nous parlons? Dans le cerveau d’un spécialiste très familier avec les documents d’une certaine espèce ou d’une certaine époque, des associations d’idées se lient, des analogies brusquement luisent à l’examen d’un document nouveau de cette espèce ou de cette époque, qui échappent à toute autre personne moins expérimentée, fût-elle munie d’ailleurs des répertoires les plus parfaits. C’est que toutes les particularités des documents ne sont pas isolables; il y en a qu’il est impossible de classer sous des rubriques claires, et qui ne se trouvent, par conséquent, répertoriées nulle part. Mais la mémoire humaine, quand elle est bonne, en garde l’impression; et une excitation, même faible et lointaine, suffit à en faire réapparaître la notion.
Reste à savoir comment il faut traiter les documents, supposé que l’on ait subi préalablement, avec succès, l’apprentissage convenable.
LIVRE II
OPÉRATIONS ANALYTIQUES
CHAPITRE I
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONNAISSANCE HISTORIQUE
Nous avons déjà dit que l’histoire se fait avec des documents et que les documents sont les traces des faits passés[56]. C’est ici le lieu d’indiquer les conséquences enveloppées dans cette affirmation et dans cette définition.
[56] Ci-dessus, p. 1.
Les faits ne peuvent être empiriquement connus que de deux manières: ou bien directement si on les observe pendant qu’ils se passent, ou bien indirectement, en étudiant les traces qu’ils ont laissées. Soit un événement tel qu’un tremblement de terre, par exemple: j’en ai directement connaissance si j’assiste au phénomène, indirectement si, n’y ayant pas assisté, j’en constate les effets matériels (crevasses, murs écroulés), ou si, ces effets ayant été effacés, j’en lis la description écrite par quelqu’un qui a vu soit le phénomène lui-même, soit ses effets.--Or le propre des «faits historiques»[57] c’est de n’être connus qu’indirectement, d’après des traces. La connaissance historique est, par essence, une connaissance indirecte. La méthode de la science historique doit donc différer radicalement de celle des sciences directes, c’est-à-dire de toutes les autres sciences, sauf la géologie, qui sont fondées sur l’observation directe. La science historique n’est pas du tout, quoi qu’on en ait dit[58], une science d’observation.
[57] Cette expression, souvent employée, a besoin d’être éclaircie. Il ne faut pas croire qu’elle s’applique à une _espèce_ de faits. Il n’y a pas de faits historiques, comme il y a des faits chimiques. Le même fait est ou n’est pas historique suivant la façon dont on le connaît. Il n’y a que des procédés de connaissance historiques. Une séance du Sénat est un fait d’observation directe pour celui qui y assiste; elle devient historique pour celui qui l’étudie dans un compte rendu. L’éruption du Vésuve au temps de Pline est un fait géologique connu historiquement. Le caractère historique n’est pas dans les faits; il n’est que dans le mode de connaissance.
[58] Fustel de Coulanges l’a dit. Cf. ci-dessus, p. VIII, note 5.
Les faits passés ne nous sont connus que par les traces qui en ont été conservées. Ces traces, que l’on appelle _documents_, l’historien les observe directement, il est vrai; mais, après cela, il n’a plus rien à observer; il procède désormais par voie de raisonnement, pour essayer de conclure, aussi correctement que possible, des traces aux faits. Le document, c’est le point de départ; le fait passé, c’est le point d’arrivée[59]. Entre ce point de départ et ce point d’arrivée, il faut traverser une série complexe de raisonnements, enchaînés les uns aux autres, où les chances d’erreur sont innombrables; la moindre erreur, qu’elle soit commise au début, au milieu ou à la fin du travail, peut vicier toutes les conclusions. La «méthode historique», ou indirecte, est par là visiblement inférieure à la méthode d’observation directe; mais les historiens n’ont pas le choix: elle est _la seule_ pour atteindre les faits passés, et l’on verra plus loin[60] comment elle peut, malgré ces conditions défectueuses, conduire à une connaissance scientifique.
[59] Dans les sciences d’observation, c’est le fait lui-même, observé directement, qui est le point de départ.
[60] Ci-dessous, chap. VII.
L’analyse détaillée des raisonnements qui mènent de la constatation matérielle des documents à la connaissance des faits est une des parties principales de la Méthodologie historique. C’est le domaine de la Critique. Les sept chapitres qui suivent y sont consacrés.--Essayons d’en esquisser d’abord, très sommairement, les lignes générales et les grandes divisions.
I. On peut distinguer deux espèces de documents. Parfois le fait passé a laissé une trace matérielle (un monument, un objet fabriqué). Parfois, et le plus souvent, la trace du fait est d’ordre psychologique: c’est une description ou une relation écrites.--Le premier cas est beaucoup plus simple que le second. Il existe, en effet, un rapport fixe entre certaines empreintes matérielles et leurs causes, et ce rapport, déterminé par des lois physiques, est bien connu[61].--La trace psychologique, au contraire, est purement symbolique: elle n’est pas le fait lui-même; elle n’est pas même l’empreinte immédiate du fait sur l’esprit du témoin; elle est seulement un signe conventionnel de l’impression produite par le fait sur l’esprit du témoin. Les documents écrits n’ont donc pas de valeur par eux-mêmes, comme les documents matériels; ils n’en ont que comme signes d’opérations psychologiques, compliquées et difficiles à débrouiller. L’immense majorité des documents qui fournissent à l’historien le point de départ de ses raisonnements ne sont, en somme, que des traces d’opérations psychologiques.
[61] Nous ne traiterons pas particulièrement de la Critique des documents matériels (objets, monuments, etc.), en tant qu’elle diffère de la Critique des documents écrits.
Cela posé, pour conclure d’un document écrit au fait qui en a été la cause lointaine, c’est-à-dire pour savoir la relation qui relie ce document à ce fait, il faut reconstituer toute la série des causes intermédiaires qui ont produit le document. Il faut se représenter toute la chaîne des actes effectués par l’auteur du document à partir du fait observé par lui jusqu’au manuscrit (ou à l’imprimé) que nous avons aujourd’hui sous les yeux. Cette chaîne, on la reprend en sens inverse, en commençant par l’inspection du manuscrit (ou de l’imprimé) pour aboutir au fait ancien. Tels sont le but et la marche de l’analyse critique[62].
[62] Pour le détail et la justification logique de cette méthode voir Ch. Seignobos, _Les conditions psychologiques de la connaissance en histoire_, dans la _Revue philosophique_, 1887, II, p. 1, 168.
D’abord, on observe le document. Est-il tel qu’il était lorsqu’il a été produit? N’a-t-il pas été détérioré depuis? On recherche comment il a été fabriqué afin de le restituer au besoin dans sa teneur originelle et d’en déterminer la provenance. Ce premier groupe de recherches préalables, qui porte sur l’écriture, la langue, les formes, les sources, etc., constitue le domaine particulier de la CRITIQUE EXTERNE ou critique d’érudition.--Ensuite intervient la CRITIQUE INTERNE: elle travaille, au moyen de raisonnements par analogie dont les majeures sont empruntées à la psychologie générale, à se représenter les états psychologiques que l’auteur du document a traversés. Sachant ce que l’auteur du document a dit, on se demande: 1º qu’est-ce qu’il a voulu dire; 2º s’il a cru ce qu’il a dit; 3º s’il a été fondé à croire ce qu’il a cru. A ce dernier terme le document se trouve ramené à un point où il ressemble à l’une des opérations scientifiques par lesquelles se constitue toute science objective: il devient une observation; il ne reste plus qu’à le traiter suivant la méthode des sciences objectives. Tout document a une valeur exactement dans la mesure où, après en avoir étudié la genèse, on l’a réduit à une observation bien faite.
II. Deux conclusions se dégagent de ce qui précède: complexité extrême, nécessité absolue de la Critique historique.
Comparé aux autres savants, l’historien se trouve dans une situation très fâcheuse. Non seulement il ne lui est jamais donné, comme au chimiste, d’observer directement des faits; mais il est très rare que les documents dont il est obligé de se servir représentent des observations précises. Il ne dispose pas de ces procès-verbaux d’observations scientifiquement établis qui, dans les sciences constituées, peuvent remplacer et remplacent les observations directes. Il est dans la condition d’un chimiste qui connaîtrait une série d’expériences seulement par les rapports de son garçon de laboratoire. L’historien est obligé de tirer parti de rapports très grossiers, dont aucun savant ne se contenterait[63].
[63] Le cas le plus favorable, celui où le document a été rédigé, comme on dit, par un «témoin» oculaire, est encore bien loin de la connaissance scientifique. La notion de _témoin_ a été empruntée à la pratique des tribunaux; ramenée à des termes scientifiques, elle se réduit à celle d’_observateur_. Un témoignage est une observation. Mais, en fait, le témoignage historique diffère notablement de l’observation scientifique. L’«observateur» opère suivant des règles fixes et rédige dans une langue rigoureusement précise. Au contraire, le «témoin» a observé sans méthode et rédigé dans une langue sans rigueur: on ignore s’il a pris les précautions nécessaires. Le propre du document historique est de se présenter comme le résultat d’un travail fait sans méthode et sans garantie.
D’autant plus nécessaires sont les précautions à prendre pour utiliser ces documents, qui sont les seuls matériaux de la science historique: il importe évidemment d’éliminer ceux qui n’ont aucune valeur et de distinguer dans les autres ce qui s’y trouve de correctement observé.
D’autant plus nécessaires sont, en même temps, les avertissements à ce sujet que la pente naturelle de l’esprit humain est de ne prendre aucune précaution, et de procéder, en ces matières où la plus exacte précision serait indispensable, confusément.--Tout le monde, il est vrai, admet, en principe, l’utilité de la Critique; mais c’est un de ces postulats non contestés qui passent difficilement dans la pratique. Des siècles se sont écoulés, en des âges de civilisation brillante, avant que les premières lueurs de Critique se soient manifestées parmi les peuples les plus intelligents de la terre. Ni les Orientaux ni le moyen âge n’en ont eu l’idée nette[64]. Jusqu’à nos jours, des hommes éclairés ont, en se servant des documents pour écrire l’histoire, négligé des précautions élémentaires et admis inconsciemment des principes faux. Encore aujourd’hui la plupart des jeunes gens, abandonnés à eux-mêmes, suivraient ces vieux errements. C’est que la Critique est contraire à l’allure normale de l’intelligence. La tendance spontanée de l’homme est d’ajouter foi aux affirmations et de les reproduire, sans même les distinguer nettement de ses propres observations. Dans la vie de tous les jours, n’acceptons-nous pas indifféremment, sans vérification d’aucune sorte, des on-dit, des renseignements anonymes et sans garantie, toutes sortes de «documents» de médiocre ou de mauvais aloi? Il faut une raison spéciale pour prendre la peine d’examiner la provenance et la valeur d’un document sur l’histoire d’hier; autrement, s’il n’est pas invraisemblable jusqu’au scandale, et tant qu’il n’est pas contredit, nous l’absorbons, nous nous y tenons, nous le colportons, en l’embellissant au besoin. Tout homme sincère reconnaîtra qu’un violent effort est nécessaire pour secouer l’_ignavia critica_, cette forme si répandue de la lâcheté intellectuelle; que cet effort doit être constamment répété, et qu’il s’accompagne souvent d’une véritable souffrance.
[64] Voir B. Lasch, _Das Erwachen und die Entwickelung der historischen Kritik im Mittelalter_, Breslau, 1887, in-8.
L’instinct naturel d’un homme à l’eau est de faire tout ce qu’il faut pour se noyer; apprendre à nager, c’est acquérir l’habitude de réprimer des mouvements spontanés et d’en exécuter d’autres. De même, l’habitude de la Critique n’est pas naturelle; il faut qu’elle soit inculquée, et elle ne devient organique que par des exercices répétés.
Ainsi le travail historique est un travail critique par excellence; lorsqu’on s’y livre sans s’être préalablement mis en défense contre l’instinct, on s’y noie. Pour être averti du danger, rien n’est plus efficace que de faire un examen de conscience, et d’analyser les raisons de l’_ignavia_ qu’il s’agit de combattre jusqu’à ce qu’elle ait fait place à une attitude d’esprit critique[65]. Il est aussi très salutaire de s’être rendu compte des principes de la méthode historique et d’en avoir théoriquement décomposé, l’une après l’autre, comme nous allons le faire, les opérations successives. «L’histoire, de même que toute autre étude, comporte surtout des erreurs de fait qui proviennent d’un défaut d’attention; mais elle est plus exposée qu’aucune autre à des fautes nées de la confusion d’esprit qui fait faire des analyses insuffisantes et construire des raisonnements faux... Les historiens avanceraient moins d’affirmations sans preuves s’il leur fallait analyser chacune de leurs affirmations; ils admettraient moins de principes faux s’ils imposaient de formuler tous leurs principes; ils feraient moins de mauvais raisonnements s’il leur fallait exprimer tous leurs raisonnements en forme[66].»
[65] La raison profonde de la crédulité naturelle, c’est la paresse. Il est plus commode de croire que de discuter, d’admettre que de critiquer, d’accumuler les documents que de les peser. Et c’est aussi plus agréable: qui critique les documents en sacrifie; sacrifier un document est aisément considéré comme une perte sèche par celui qui l’a recueilli.
[66] _Revue philosophique_, _l. c._, p. 178.
SECTION I
CRITIQUE EXTERNE (CRITIQUE D’ÉRUDITION)
CHAPITRE II
CRITIQUE DE RESTITUTION
Quelqu’un, de nos jours, écrit un livre: il envoie à l’imprimerie son manuscrit autographe; de sa propre main il corrige les épreuves et signe le bon à tirer. Le livre imprimé de la sorte se présente, en tant que document, dans d’excellentes conditions matérielles. Quel que soit l’auteur, et quels qu’aient été ses sentiments ou ses intentions, on est certain, et c’est le seul point qui nous intéresse en ce moment, d’avoir entre les mains une reproduction à peu près exacte du texte qu’il a écrit.--Il faut dire «à peu près exacte», car si l’auteur a mal corrigé ses épreuves, ou si les typographes ont mal observé ses corrections, la reproduction du texte original est, même dans ce cas très favorable, imparfaite. Il n’est pas rare que les typographes vous fassent dire autre chose que ce que l’on a voulu dire et que l’on s’en aperçoive trop tard.
S’agit-il de reproduire un ouvrage dont l’auteur est mort, et dont il est impossible d’envoyer à l’imprimerie le manuscrit autographe? Le cas s’est présenté pour les _Mémoires d’outre-tombe_ de Chateaubriand, par exemple; il se présente tous les jours pour ces correspondances intimes de personnages connus que l’on se hâte d’imprimer pour satisfaire la curiosité publique et dont les pièces originales sont si fragiles. Le texte en est d’abord copié; il est ensuite typographiquement «composé» d’après la copie, ce qui équivaut à une seconde copie; enfin cette seconde copie (en épreuves) est, ou doit être, collationnée par quelqu’un (à défaut de l’auteur disparu) avec la première copie, ou, mieux encore, avec les originaux. Les garanties d’exactitude sont moindres dans ce cas que dans le cas précédent; car entre l’original et la reproduction définitive il y a un intermédiaire de plus (la copie manuscrite), et il peut arriver que l’original soit difficile à déchiffrer pour tout autre que l’auteur. Le texte des Mémoires et des Correspondances posthumes est souvent défiguré, en fait, dans des éditions qui paraissent, au premier abord, soignées, par des erreurs de transcription et de ponctuation[67].
[67] Un membre de la _Société des humanistes français_ (fondée à Paris en 1894) s’est amusé à relever, dans le _Bulletin_ de cette Société, les erreurs justiciables de la critique verbale qui se trouvent dans les éditions de quelques ouvrages posthumes (notamment dans celle des _Mémoires d’outre-tombe_); il a montré qu’il est possible de dissiper des obscurités dans les documents les plus modernes par la même méthode qui sert à restituer les textes anciens.