Introduction aux études historiques

Part 2

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Ayant fait, à des novices, une série de conférences comme «Introduction aux études historiques», nous avons pensé que, moyennant révision, ces conférences pourraient être profitables à d’autres qu’à des novices. Les érudits et les historiens de profession n’y apprendront rien sans doute; mais s’ils y trouvaient seulement un thème à réflexions personnelles sur le métier que quelques-uns d’entre eux pratiquent d’une manière machinale, ce serait déjà un grand point. Quant au public, qui lit les œuvres des historiens, n’est-il pas à souhaiter qu’il sache comment ces œuvres se font, afin qu’il soit davantage en mesure de les juger?

Nous ne nous adressons donc pas seulement, comme M. Bernheim, aux spécialistes présents et futurs, mais encore au public qu’intéresse l’histoire. Cela nous a fait une loi d’être aussi concis, aussi clairs et aussi peu techniques que possible. Mais, en ces matières, lorsqu’on est concis et clair, on paraît souvent superficiel. Banal ou obscur, telle est, comme on l’a vu plus haut, la fâcheuse alternative dont nous sommes menacés.--Sans nous dissimuler la difficulté, sans la croire insurmontable, nous avons essayé de dire nettement ce que nous avions à dire.

La première moitié du livre a été rédigée par M. Langlois, la seconde par M. Seignobos; mais les deux collaborateurs se sont constamment aidés, concertés et surveillés[21].

[21] M. Langlois a écrit le livre I, le livre II jusqu’au chapitre VI, l’appendice II et le présent Avertissement; M. Seignobos, la fin du livre II, le livre III et l’appendice I. Le chapitre I du livre II, le chapitre V du livre III et la Conclusion ont été rédigés en commun.

Paris, août 1897.

INTRODUCTION

AUX

ÉTUDES HISTORIQUES

LIVRE I

LES CONNAISSANCES PRÉALABLES

CHAPITRE I

LA RECHERCHE DES DOCUMENTS (HEURISTIQUE)

L’histoire se fait avec des documents. Les documents sont les traces qu’ont laissées les pensées et les actes des hommes d’autrefois. Parmi les pensées et les actes des hommes, il en est très peu qui laissent des traces visibles, et ces traces, lorsqu’il s’en produit, sont rarement durables: il suffit d’un accident pour les effacer. Or, toute pensée et tout acte qui n’a pas laissé de traces, directes ou indirectes, ou dont les traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire: c’est comme s’il n’avait jamais existé. Faute de documents, l’histoire d’immenses périodes du passé de l’humanité est à jamais inconnaissable. Car rien ne supplée aux documents: pas de documents, pas d’histoire.

Pour conclure légitimement d’un document au fait dont il est la trace, il faut prendre de nombreuses précautions, qui seront indiquées plus loin.--Mais il est clair que, préalablement à tout examen critique et à toute interprétation des documents, se pose la question de savoir s’il y en a, combien il y en a, et où ils sont. Si j’ai l’idée de traiter un point d’histoire[22], quel qu’il soit, je m’informerai d’abord de l’endroit ou des endroits où reposent les documents nécessaires pour le traiter, supposé qu’il en existe. Chercher, recueillir les documents est donc une des parties, logiquement la première, et une des parties principales, du métier d’historien. En Allemagne, on lui a donné le nom d’Heuristique (_Heuristik_), commode parce qu’il est bref.--Est-il utile de démontrer l’importance capitale de l’Heuristique? Non, sans doute. Il va de soi que, si on ne la pratique pas bien, c’est-à-dire si l’on ne sait pas s’entourer, avant de commencer un travail historique, de tous les renseignements accessibles, on augmente gratuitement ses chances (toujours nombreuses, quoi qu’on fasse) d’opérer sur des données insuffisantes: des œuvres d’érudition ou d’histoire, faites conformément aux règles de la méthode la plus exacte, ont été viciées, ou même totalement annulées, à cause de cette simple circonstance matérielle que l’auteur ne connaissait pas des documents par lesquels ceux qu’il avait sous la main, et dont il s’est contenté, auraient été éclaircis, complétés ou ruinés. Toutes choses égales d’ailleurs entre eux, la supériorité des érudits et des historiens modernes sur les érudits et les historiens des derniers siècles consiste en ce que ceux-ci ont eu moins de moyens d’être bien informés que n’en ont ceux-là[23]. L’Heuristique, en effet, est aujourd’hui plus facile qu’autrefois, quoique le bon Wagner soit encore fondé à dire

Wie schwer sind nicht die Mittel zu erwerben Durch die man zu den Quellen steigt[24]!

[22] En pratique, le plus souvent, on ne se propose point de traiter un point d’histoire avant de savoir s’il existe ou non des documents qui permettent de l’étudier. C’est, inversement, un document, découvert par hasard, qui suggère l’idée d’approfondir la question d’histoire que ce document intéresse et de colliger, à cet effet, les documents du même genre.

[23] C’est pitié de voir comment les meilleurs des anciens érudits ont vaillamment, mais vainement, lutté, pour résoudre des difficultés qui n’auraient pas même existé pour eux s’ils avaient eu sous les yeux des dossiers moins incomplets. Mais la plus brillante sagacité ne pouvait pas suppléer aux secours matériels qui leur ont manqué.

[24] _Faust_, I, sc. 3.

Essayons d’expliquer pourquoi la récolte des documents, naguère si laborieuse, est encore, quels qu’aient été, depuis un siècle, les progrès accomplis, très pénible; et comment cette opération essentielle pourrait, grâce à de nouveaux progrès, être ultérieurement simplifiée.

I. Ceux qui, les premiers, ont essayé d’écrire l’histoire d’après les sources, se sont trouvés dans une situation embarrassante.--S’agissait-il de raconter des événements relativement récents, dont tous les témoins n’étaient pas morts? On avait la ressource d’interviewer les témoins survivants. Thucydide, Froissart, et bien d’autres, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, ont procédé de la sorte. Lorsque l’historien de la côte californienne du Pacifique, H. H. Bancroft, se proposa de recueillir les matériaux d’une histoire dont quelques acteurs vivaient encore, il n’épargna rien, il mobilisa une armée de _reporters_, pour leur soutirer des conversations[25].--Mais s’agissait-il d’événements anciens, qu’aucun homme vivant n’avait pu voir et dont la tradition orale n’avait gardé aucun souvenir? Il n’y avait pas d’autre moyen que de réunir des documents de toute sorte, principalement des écrits, relatifs au passé lointain dont on s’occupait. C’était difficile, alors que les bibliothèques étaient rares, les archives secrètes et les documents dispersés. H. H. Bancroft, qui s’est trouvé à cet égard, vers 1860, en Californie, dont la situation où les premiers chercheurs se sont trouvés, autrefois, dans nos contrées, s’en est tiré comme il suit. Il était riche: il a raflé, à n’importe quel prix, tous les documents à vendre, imprimés ou manuscrits; il a négocié avec des familles et des corporations dans la gêne l’achat de leurs archives ou la permission d’en faire prendre copie par des copistes à ses gages. Cela fait, il a logé sa collection dans un bâtiment _ad hoc_, et il l’a classée. Théoriquement, rien de plus rationnel. Mais cette procédure rapide, à l’américaine, n’a été employée qu’une fois avec l’esprit de suite et les ressources qui en ont assuré le succès; ailleurs et en d’autres temps elle n’eût pas, du reste, été de mise. Ailleurs, les choses ne se sont pas, malheureusement, passées ainsi.

[25] Voir Ch.-V. Langlois, _H. H. Bancroft et Cie_, dans la _Revue universitaire_, 1894, I, p. 233.

A l’époque de la Renaissance, les documents de l’histoire ancienne et de l’histoire du moyen âge étaient dispersés dans d’innombrables bibliothèques privées et dans d’innombrables dépôts d’archives, presque tous inaccessibles, sans parler de ceux que le sol recelait encore et dont personne ne soupçonnait l’existence. Il était alors matériellement impossible de se procurer la liste de tous les documents utiles pour élucider une question (par exemple, la liste de tous les manuscrits conservés d’un ouvrage ancien); impossible encore, si, par miracle, on avait eu pareille liste, de consulter tous ces documents sans des voyages, des dépenses et des démarches interminables. D’où des conséquences, faciles à prévoir, qui se sont, en effet, produites: 1º l’Heuristique offrant pour eux des difficultés insurmontables, les premiers érudits et les premiers historiens, qui se sont servis, non de tous les documents, ni des meilleurs documents, mais des documents qu’ils avaient à leur portée, ont été presque toujours mal renseignés, et leurs œuvres ne sont plus intéressantes que dans la mesure où ils ont utilisé des documents aujourd’hui perdus; 2º les premiers érudits et les premiers historiens qui aient été relativement bien renseignés sont ceux qui, à cause de leur profession, avaient accès dans de riches dépôts de documents: bibliothécaires, archivistes, religieux, magistrats, dont l’Ordre ou la Compagnie possédait des bibliothèques ou des archives considérables[26].

[26] Les anciens érudits avaient le sentiment de ce que les conditions où ils travaillaient avaient de défavorable. Ils souffraient très vivement de l’insuffisance des instruments de recherche et des moyens de comparaison. La plupart d’entre eux ont fait de grands efforts pour se renseigner. De là, ces volumineuses correspondances entre érudits des derniers siècles, dont nos bibliothèques conservent tant de précieuses épaves, et ces relations d’enquêtes scientifiques, de voyages à la découverte des documents historiques, qui, sous le nom d’_Iter_ (_Iter italicum_, _Iter germanicum_, etc.), étaient jadis à la mode.

De bonne heure intervinrent, il est vrai, des collectionneurs qui, à prix d’argent, voire par des moyens moins recommandables, tels que le vol, se formèrent, avec des intentions plus ou moins scientifiques, des «cabinets», des collections de documents originaux et de copies. Mais ces collectionneurs européens, nombreux depuis le XVe siècle, diffèrent assez notablement de H. H. Bancroft. En effet, notre Californien n’a recueilli que des documents relatifs à un sujet particulier (l’histoire de certains États du Pacifique), et il a eu l’ambition de les recueillir tous; la plupart des collectionneurs européens ont acquis des pièces, des épaves, des fragments de toute espèce et un nombre de documents très petit par rapport à la masse colossale des documents historiques qui existaient de leur temps. De plus, ce n’est pas, en général, avec le dessein de les rendre _publici juris_ que les Peiresc, les Gaignières, les Clairambault, les Colbert, et tant d’autres, ont retiré de la circulation des documents qui risquaient de s’y perdre: ils se contentaient (et c’était déjà louable) et les communiquer, plus ou moins libéralement, à leurs amis. Mais l’humeur des collectionneurs (et de leurs héritiers) est changeante, souvent bizarre. Certes, il vaut mieux que les documents se trouvent dans des collections particulières qu’exposés à tous les hasards ou soustraits absolument à la curiosité scientifique; mais, pour que l’Heuristique soit véritablement facilitée, la première condition est que toute les collections de documents soient _publiques_[27].

[27] Signalons en passant une aberration puérile, mais très naturelle et très fréquente chez les collectionneurs: ils sont portés à s’exagérer la valeur intrinsèque des documents qu’ils possèdent par cela seul qu’ils les possèdent. Des documents ont été publiés avec un grand luxe de commentaires par des personnes qui les avaient acquis par hasard, et qui n’y auraient attaché, avec raison, aucune importance, si elles les avaient rencontrés dans des collections publiques. Ce n’est là, du reste, que la manifestation la plus grossière d’une tendance générale contre laquelle il faut toujours être en garde: on s’exagère aisément l’importance des documents que l’on possède, des documents que l’on a découverts, des textes que l’on a publiés, des personnages et des questions que l’on a étudiés.

Or, les plus belles des collections privées de documents--à la fois bibliothèques et musées--furent naturellement en Europe, à partir de la Renaissance, celle des rois. Dès l’ancien régime, les collections royales ont été presque toutes ouvertes, ou entre-bâillées, au public. Et tandis que les autres collections particulières étaient souvent liquidées après la mort de leurs auteurs, elles, au contraire, n’ont pas cessé de s’accroître: elles se sont enrichies précisément des débris de toutes les autres. Le Cabinet des manuscrits de France, par exemple, formé par les rois de France et ouvert par eux au public, avait, à la fin du XVIIIe siècle, absorbé la meilleure partie des collections qui avaient été l’œuvre personnelle des amateurs et des érudits des deux siècles antérieurs[28]. De même, dans les autres pays. La concentration d’un grand nombre de documents historiques dans de vastes établissements publics, ou à peu près publics, fut le résultat excellent de cette évolution spontanée.

[28] Voir L. Delisle, _le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale_, Paris, 1868-1881, 3 vol. in-4.--Les histoires d’anciens dépôts de documents qui ont été publiées récemment en assez grand nombre l’ont été sur le modèle de cet admirable ouvrage.

Plus favorable et plus efficace encore pour améliorer les conditions matérielles des recherches historiques fut l’arbitraire révolutionnaire. En France la Révolution de 1789, des mouvements analogues dans d’autres pays, ont procuré la confiscation, par la violence, au profit de l’État, c’est-à-dire de tout le monde, d’une foule d’archives privées et de collections particulières: archives, bibliothèques et musées de la couronne, archives et bibliothèques de couvents et de corporations supprimées, etc. Chez nous, en 1790, l’Assemblée constituante mit ainsi l’État en possession d’une prodigieuse quantité de dépôts de documents historiques, auparavant dispersés et plus ou moins jalousement défendus contre la curiosité des érudits; ces richesses ont été réparties depuis entre quelques établissements nationaux. Le même phénomène s’est produit plus récemment, sur une moins grande échelle, en Allemagne, en Espagne, en Italie.

Ni les collections de l’ancien régime, ni les confiscations révolutionnaires ne se sont faites sans causer d’importants dommages. Le collectionneur est, ou plutôt était souvent jadis, un barbare qui n’hésitait pas, pour enrichir ses collections de pièces et de débris rares, à mutiler des monuments, à dépecer des manuscrits, à disloquer des fonds d’archives, en vue de s’en approprier des morceaux. De ce chef, bien des actes de vandalisme ont été accomplis avant la Révolution. Les opérations révolutionnaires de confiscation et de transfert eurent aussi, naturellement, des conséquences très fâcheuses: outre que l’on détruisit alors par négligence, ou même pour le plaisir de détruire, on eut l’idée malheureuse de _trier_ systématiquement, de ne conserver que les documents «intéressants» ou «utiles», et de se débarrasser des autres. Le tri fit alors commettre à des hommes pleins de bonnes intentions, mais incompétents et surmenés, des ravages irréparables dans nos archives anciennes: il y a aujourd’hui des travailleurs qui s’exercent, ce qui demande infiniment de temps, de patience et de soin, à reconstituer les fonds démembrés et à rajuster en leur place les fragments isolés par le zèle irréfléchi de ceux qui manipulèrent jadis de la sorte, avec brutalité, les documents historiques. Il faut reconnaître d’ailleurs que les mutilations causées par les collectionneurs de l’ancien régime et par les opérations révolutionnaires sont insignifiantes en regard de celles qui proviennent d’accidents fortuits et des effets naturels du temps. Mais fussent-elles dix fois plus graves, elles seraient encore largement compensées par ces deux bienfaits de premier ordre, que l’on ne saurait trop mettre en relief: 1º la concentration, dans quelques dépôts, relativement peu nombreux, de documents qui jadis étaient disséminés, et comme perdus, en cent endroits différents; 2º la publicité de ces dépôts. Désormais, ce qui reste de documents historiques anciens, après les grandes destructions du hasard et du vandalisme, est enfin mis à l’abri, classé, communiqué et considéré comme une partie du patrimoine social.

Les documents historiques anciens sont donc réunis et conservés aujourd’hui, en principe, dans ces établissements publics que l’on appelle archives, bibliothèques et musées. A la vérité, tous les documents qui existent n’y sont pas puisque, malgré les incessantes acquisitions à titre onéreux et à titre gratuit que font chaque année, depuis longtemps, dans le monde entier, les archives, les bibliothèques et les musées, il y a encore des collections privées, des marchands qui les alimentent, et des documents en circulation. Mais l’exception, qui est négligeable, n’entame pas, ici, la règle. Tous les documents anciens, en quantité limitée, qui extravaguent encore, viendront, du reste, échouer tôt ou tard dans les établissements d’État, dont le propriétaire perpétuel acquiert toujours, n’aliène jamais[29].

[29] Une bonne partie des documents anciens qui circulent encore proviennent de vols commis, depuis longtemps, au préjudice des établissements d’État. Les précautions prises pour éviter de nouvelles distractions sont aujourd’hui sérieuses et, presque partout, aussi efficaces que possible.

Quant aux documents modernes (imprimés), la règle du Dépôt légal, adoptée par presque tous les pays civilisés, en assure la conservation dans des établissements publics.

En principe, il est désirable que les dépôts de documents (archives, bibliothèques et musées) ne soient pas trop nombreux, et nous avons dit qu’heureusement ils le sont moins, sans comparaison, aujourd’hui qu’il y a cent ans. La centralisation des documents, dont les avantages, pour les travailleurs, sont évidents, pourrait-elle être poussée encore plus loin? N’existe-il pas encore des dépôts dont l’autonomie se justifie mal? Peut-être[30]; mais le problème de la centralisation des documents a cessé d’être grave et urgent depuis que les procédés de reproduction ont été perfectionnés, et surtout depuis que l’habitude a été généralement prise de remédier aux inconvénients de la multiplicité des dépôts en faisant voyager les documents: on peut maintenant consulter, sans frais, dans la bibliothèque publique de la ville où l’on réside, des documents qui appartiennent aux bibliothèques de Saint-Pétersbourg, de Bruxelles et de Florence, par exemple; assez rares sont désormais les établissements comme les Archives nationales de Paris, le Musée britannique de Londres, et la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence, dont les statuts interdisent absolument les communications au-dehors[31].

[30] On sait que Napoléon Ier conçut la pensée chimérique de réunir à Paris les archives de l’Europe entière et qu’il y envoya, pour commencer, celles du Vatican, du Saint-Empire, de la couronne de Castille, etc., que l’on dut, plus tard, restituer.--Il ne saurait être question, aujourd’hui, de procéder à des confiscations. Mais les archives anciennes des notaires pourraient être centralisées partout, comme elles le sont déjà en quelques pays, dans des établissements publics. On ne s’explique pas que, à Paris, les ministères des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine conservent des papiers anciens, dont la place naturelle serait aux Archives nationales. Il serait facile d’énumérer un grand nombre d’anomalies de cette espèce, qui ne laissent pas, en certains cas, de gêner, sinon d’empêcher, les recherches; car les petits dépôts dont l’existence est inutile sont précisément ceux qui ont les règlements les plus restrictifs.

[31] Le service international du prêt des documents manuscrits fonctionne régulièrement (et gratuitement pour le public) en Europe, par l’intermédiaire des Chancelleries. En outre la plupart des grands établissements se consentent, entre eux, des prêts: cette voie est aussi sûre, et parfois plus rapide, que la voie diplomatique. Des congrès d’historiens et de bibliothécaires ont mis souvent à l’ordre du jour, en ces dernières années, la question du prêt (ou de la communication hors des dépôts où ils sont conservés) des documents originaux.--Les résultats obtenus jusqu’à présent sont déjà très satisfaisants.

II. Étant donné que la plupart des documents historiques sont aujourd’hui conservés dans des établissements publics (archives, bibliothèques et musées), l’Heuristique serait très aisée, si seulement de bons inventaires descriptifs de tous les dépôts de documents qui existent avaient été dressés, si ces inventaires étaient munis de tables ou si des répertoires généraux (alphabétiques, systématiques, etc.) en avaient été faits; enfin s’il était possible de consulter quelque part la collection complète de tous ces inventaires et de leurs index. Mais l’Heuristique est très pénible, parce que ces conditions sont encore loin, par malheur, d’être convenablement réalisées.

D’abord, il y a des dépôts de documents (archives, bibliothèques et musées) dont le contenu n’a jamais été catalogué, même en partie, de sorte que personne ne sait ce qui s’y trouve. Les dépôts dont on possède des inventaires descriptifs complets sont rares; beaucoup de fonds, conservés dans de célèbres établissements dont les collections n’ont été inventoriées qu’en partie, restent encore à décrire[32].--En second lieu, que de différences entre les inventaires déjà exécutés! Il en est d’anciens, qui, parfois, ne correspondent même plus au classement actuel des documents, et dont on ne saurait se servir sans concordances; il en est de modernes qui n’en sont pas moins rédigés d’après des systèmes surannés, trop détaillés ou trop sommaires; les uns sont imprimés, les autres manuscrits, sur registres ou sur fiches; quelques-uns sont soignés et définitifs, beaucoup sont bâclés, insuffisants et provisoires. Apprendre à distinguer, dans cette énorme littérature confuse des inventaires imprimés (pour ne parler que de ceux-là), ce qui mérite confiance de ce qui n’en mérite pas, en un mot à s’en servir, est tout un apprentissage.--Enfin, où consulter commodément les inventaires qui existent? La plupart des grandes bibliothèques n’en possèdent que des collections incomplètes; il n’en existe nulle part de répertoires généraux.

[32] Ce sont quelquefois les plus considérables, dont la masse effraye; on entreprend plus volontiers l’inventaire des petits fonds qui n’exige pas tant de peines. C’est pour la même raison que l’on a publié beaucoup de cartulaires insignifiants, mais courts, tandis que plusieurs cartulaires de premier ordre, mais volumineux, sont encore inédits.