Introduction aux études historiques
Part 10
Quoi qu’il en soit des causes psychologiques de la maladie de Froude, l’homme le plus sain, le mieux équilibré, est exposé à gâcher les travaux d’érudition les plus simples, s’il n’y consacre pas le temps nécessaire. La précipitation est, en ces matières, une source d’erreurs sans nombre. On a donc raison de dire que la vertu cardinale de l’érudit, c’est la patience. Ne pas travailler trop vite, agir comme s’il y avait toujours profit en la demeure, s’abstenir plutôt que de bâcler, ces préceptes sont faciles à énoncer, mais il faut, pour y conformer sa conduite, un tempérament rassis. Les gens nerveux, «agités», toujours pressés d’en finir et de varier leurs entreprises, désireux d’éblouir et de faire sensation, peuvent trouver à s’employer honorablement dans d’autres carrières; dans celle de l’érudition, ils sont condamnés à entasser des œuvres provisoires, quelquefois plus nuisibles qu’utiles, et qui leur attireront, tôt ou tard, des ennuis. Le véritable érudit est de sang-froid, réservé, circonspect; au milieu du torrent de la vie contemporaine qui s’écoule autour de lui, il ne se hâte jamais. A quoi bon se hâter? L’important est que ce que l’on fait soit solide, définitif, incorruptible. Mieux vaut «limer pendant des semaines au petit chef-d’œuvre de vingt pages» pour convaincre deux ou trois savants en Europe de l’inauthenticité d’une charte, ou passer dix ans à établir le meilleur texte possible d’un document corrompu, que d’imprimer dans le même temps des volumes d’_inedita_ médiocrement corrects, et que les érudits futurs auraient un jour à recommencer sur nouveaux frais.
Quelle que soit la spécialité qu’il choisit dans le domaine de l’érudition, l’érudit doit avoir de la prudence, une force singulière d’attention et de volonté; de plus, une tournure d’esprit spéculative, un désintéressement complet et peu de goût pour l’action, car il doit avoir pris son parti de travailler en vue de résultats lointains et problématiques, et presque toujours pour autrui.--Pour la critique des textes et pour la critique des sources, l’instinct du déchiffreur de problèmes, c’est-à-dire un esprit agile, ingénieux, fécond en hypothèses, prompt à saisir et même à «deviner» des rapports, est, en outre, très utile.--Pour les besognes de description et de compilation (inventaires, catalogues, _corpus_, regestes), l’instinct du collectionneur, un appétit de travail exceptionnel, des qualités d’ordre, d’activité et de persévérance, sont absolument indispensables[119].--Telles sont les dispositions requises.--Les exercices de critique externe sont si amers pour les sujets qui n’ont pas ces dispositons, et, dans ce cas, les résultats obtenus sont si peu en rapport avec le temps dépensé, que l’on ne saurait s’assurer avec trop de soin de ses aptitudes avant d’«entrer en érudition». Le sort de ceux qui, faute de conseils éclairés, donnés à temps, s’y sont fourvoyés et s’y épuisent en vain, est lamentable, surtout s’ils sont fondés à croire qu’ils auraient pu être utilisés plus avantageusement ailleurs[120].
[119] La plupart des érudits de vocation ont, à la fois, l’aptitude à résoudre des problèmes et le goût des collections. Toutefois il est facile de les classer en deux catégories, suivant qu’ils marquent une préférence, soit pour les travaux d’art de la critique de restitution ou de la critique de provenance, soit pour les travaux de collection, qui sont plus absorbants et plus grossiers. J. Havet, passé maître dans l’étude des problèmes d’érudition, se refusa toujours à entreprendre un recueil général des diplômes royaux mérovingiens que ses admirateurs espéraient de lui; à cette occasion, il exprimait volontiers «son peu de goût pour les œuvres de longue haleine». (_Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p. 222.).
[120] On dit communément, au contraire, que les exercices d’érudition (de critique externe) ont, sur les autres travaux historiques cet avantage qu’ils sont à la portée des médiocres, et que les intelligences les plus modestes, pourvu qu’elles aient été convenablement dressées, y trouvent à s’employer.--Il est vrai que des esprits sans élévation et sans vigueur peuvent être utilisés pour des travaux d’érudition; mais encore faut-il qu’ils aient des qualités spéciales. L’erreur est de croire qu’avec de la bonne volonté et un dressage _ad hoc_ tout le monde sans exception est propre aux opérations de critique externe. Parmi ceux qui en sont incapables, comme parmi ceux qui y sont propres, il y a des hommes intelligents et des sots.
II. Comme les exercices d’érudition conviennent à merveille au tempérament d’un très grand nombre d’Allemands, l’œuvre de l’érudition allemande au XIXe siècle a été considérable, et c’est en Allemagne que l’on observe le mieux les déformations qu’entraîne à la longue, chez les spécialistes, la pratique habituelle des travaux de critique externe. Il ne se passe guère d’années sans que des protestations s’élèvent, dans les Universités allemandes ou autour d’elles, au sujet des inconvénients, pour les érudits, des besognes d’érudition. En 1890, M. Philippi, recteur de l’Université de Giessen, déplorait avec force l’abîme qui, disait-il, se creuse entre la critique préparatoire et la culture générale: la critique des textes se perd dans d’insignifiantes minuties; on collationne pour le plaisir de collationner; on restitue avec des précautions infinies des documents sans valeur; on prouve ainsi «qu’on attache plus d’importance aux matériaux de l’étude qu’à ses résultats intellectuels». Le recteur de Giessen voit dans le style diffus des érudits allemands et dans l’âpreté de leurs polémiques un «effet de l’excessive préoccupation des petites choses», qu’ils ont contractée[121]. La même année, la même note était donnée, à l’Université de Bâle, par M. J. v. Pflugk-Harttung. «Les parties les plus hautes de la science historique, dit cet auteur dans ses _Geschichtsbetrachtungen_[122], sont dédaignées: on n’attache de prix qu’à des observations micrologiques, à la correction parfaite de détails sans importance. La critique des textes et des sources est devenue un sport: la moindre infraction aux règles du jeu est considérée comme impardonnable, alors qu’il suffit de s’y conformer pour être approuvé des connaisseurs, quelle que soit d’ailleurs la valeur intrinsèque des résultats acquis. Malveillance et grossièreté de la plupart des érudits entre eux; vanité comique des érudits qui construisent des taupinières et les prennent pour des montagnes: ils sont comme le bourgeois de Francfort qui disait avec complaisance: «Alles, was du durch jenen Bogenpfeiler erkennst, alles ist Frankfurter Land[123]!»
[121] A. Philippi, _Einige Bemerkungen über den philologischen Unterricht_, Giessen, 1890, in-4. Cf. _Revue critique_, 1892, I, p. 25.
[122] J. v. Pflugk-Harttung, _Geschichtsbetrachtungen_, Gotha, 1890, in-8.
[123] J. v. Pflugk-Harttung, _o. c._, p. 21.
Nous distinguons, quant à nous, trois risques professionnels auxquels les érudits sont exposés: le dilettantisme, l’hypercritique et l’impuissance.
L’impuissance. L’habitude de l’analyse critique a sur certaines intelligences une action dissolvante et paralysante. Des hommes, naturellement timorés, constatent que, quelque soin qu’ils apportent à la critique, à la publication et au classement des documents, ils laissent aisément échapper de menues erreurs; et, de ces menues erreurs, leur éducation critique leur a inspiré l’horreur, la terreur. Constater des malpropretés de ce genre dans un travail signé d’eux, lorsqu’il est trop tard pour les effacer, leur cause une souffrance aiguë. Ils en viennent à un état maladif d’angoisse et de scrupule qui les empêche de faire quoi que ce soit, par crainte des imperfections probables. L’_examen rigorosum_ qu’ils s’infligent continuellement à eux-mêmes les immobilise. Ils l’infligent aussi aux productions d’autrui, et ils arrivent à ne plus voir, dans les livres d’histoire, que les pièces justificatives et les notes--«l’appareil critique»,--et, dans l’appareil critique, que les fautes, ce qu’il y faudrait corriger.
L’hypercritique. C’est l’excès de critique qui aboutit, aussi bien que l’ignorance la plus grossière, à des méprises. C’est l’application des procédés de la critique à des cas qui n’en sont pas justiciables. L’hypercritique est à la critique ce que la finasserie est à la finesse. Certaines gens flairent des rébus partout, même là où il n’y en a pas. Ils subtilisent sur des textes clairs au point de les rendre douteux, sous prétexte de les purger d’altérations imaginaires. Ils distinguent des traces de truquage dans des documents authentiques. État d’esprit singulier! à force de se méfier de l’instinct de crédulité, on se prend à tout soupçonner[124].--Il est à remarquer que plus la critique des textes et des sources réalise de progrès positifs, plus le péril d’hypercritique augmente. En effet, lorsque la critique de toutes les sources historiques aura été correctement opérée (pour certaines périodes de l’histoire ancienne, c’est une éventualité prochaine), le bon sens commandera de s’arrêter. Mais on ne s’y résignera pas: on raffinera, comme on raffine déjà sur les textes les mieux établis, et ceux qui raffineront tomberont fatalement dans l’hypercritique. «Le propre des études historiques et de leurs auxiliaires, les sciences philologiques, dit E. Renan, est, aussitôt qu’elles ont atteint leur perfection relative, de commencer à se démolir[125].» L’hypercritique en est la cause.
[124] Cf. ci-dessus, p. 77.
[125] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. XIV.
Le dilettantisme. Les érudits de vocation et de profession ont une tendance à considérer la critique externe des documents comme un jeu d’adresse, difficile, mais intéressant (tel, le jeu d’échecs) en raison même de la complication de ses règles. Il en est que le fond des choses, et, pour tout dire, l’histoire, laissent indifférents. Ils critiquent pour critiquer, et l’élégance de la méthode d’investigation importe bien davantage, à leurs yeux, que les résultats, quels qu’ils soient. Ces virtuoses ne s’attachent pas à relier leurs travaux à quelque idée générale, par exemple à critiquer systématiquement tous les documents relatifs à une question, pour s’en procurer l’intelligence; ils critiquent indifféremment des textes relatifs à des questions très diverses, à la seule condition que ces textes soient gravement corrompus. Ils se transportent, munis de leur instrument, la critique, sur tous les terrains historiques où une énigme embarrassante sollicite leur ministère; cette énigme résolue, ou, tout au moins, débattue, ils en cherchent d’autres, ailleurs. Ils laissent, non pas une œuvre cohérente, mais une collection disparate de travaux sur des problèmes de toute espèce qui ressemble, comme dit Carlyle, à une boutique d’antiquaire, à un archipel d’îlots.
Les dilettantes défendent le dilettantisme par des arguments assez plausibles. D’abord, disent-ils, tout est important; en histoire, pas de document qui n’ait du prix: «Aucune œuvre scientifique n’est stérile, aucune vérité n’est inutile à la science...; il n’y a pas, en histoire, de petit sujet»; par conséquent, «ce n’est point la nature du sujet qui fait la valeur d’un travail, c’en est la méthode[126]». Ce qui importe, en histoire, ce ne sont pas «les notions que l’on entasse, c’est la gymnastique du cerveau, l’habitude intellectuelle, l’esprit scientifique en un mot». A supposer même qu’il y ait, entre les données historiques, une hiérarchie d’importance, personne n’est en droit de déclarer _a priori_ qu’un document est «inutile». Quel est donc, en ces matières, le _criterium_ de l’utilité? Combien de textes ont été, pendant longtemps, dédaignés, qu’un changement de point de vue ou de nouvelles découvertes ont brusquement mis en relief: «Toute exclusion est téméraire: il n’y a pas de recherche que l’on puisse décréter par avance frappée de stérilité. Ce qui n’a pas de valeur en soi peut en avoir comme moyen nécessaire.» Un jour viendra peut-être où, la science étant constituée, des documents et des faits indifférents pourront être jetés par-dessus bord; mais nous ne sommes pas aujourd’hui en état de distinguer le superflu du nécessaire, et la ligne de démarcation sera toujours, selon toute vraisemblance, difficile à tracer.--Cela justifie les travaux les plus spéciaux, et, en apparence, les plus vains.--Et qu’importe, au pis aller, s’il y a du travail gâché? «C’est la loi de la science, comme de toutes les œuvres humaines», comme de toutes les œuvres de la nature, «de s’esquisser largement et avec un grand entourage de superflu».
[126] _Revue historique_, LXIII (1897), p. 320.
Nous n’entreprendrons pas de réfuter ces considérations, dans la mesure où elles peuvent l’être. Aussi bien M. Renan, qui a plaidé, sur ce point, le pour et le contre avec une égale vigueur, a clos définitivement le débat en ces termes: «On peut dire qu’il y a des recherches inutiles, en ce sens qu’elles absorbent un temps qui serait mieux employé à des sujets plus sérieux... Bien qu’il ne soit pas nécessaire que l’ouvrier ait la connaissance parfaite de l’œuvre qu’il exécute, il serait pourtant à souhaiter que ceux qui se livrent aux travaux spéciaux eussent l’idée de l’ensemble qui, seul, donne du prix à leurs recherches. Si tant de laborieux travailleurs auxquels la science moderne doit ses progrès eussent eu l’intelligence philosophique de ce qu’ils faisaient, que de moments précieux ménagés!... On regrette vivement cette immense déperdition de forces humaines, qui a lieu par l’absence de direction et faute d’une conscience claire du but à atteindre[127].»
[127] E. Renan, _o. c._, p. 122, 243.--La même pensée a été plus d’une fois exprimée, en d’autres termes, par E. Lavisse, dans ses allocutions aux étudiants de Paris (_Questions d’enseignement national_, p. 14, 86, etc.).
Le dilettantisme est incompatible avec une certaine élévation de pensée et avec un certain degré de «perfection morale», mais non pas avec le mérite technique. Quelques critiques, et des plus accomplis, sont de simples praticiens, et n’ont jamais réfléchi aux fins de l’art qu’ils exercent.--On aurait tort d’en conclure, cependant, que le dilettantisme n’est pas, pour la science elle-même, un danger. Les érudits dilettantes, qui travaillent au gré de leur fantaisie et de leur «curiosité», attirés plutôt par la difficulté des problèmes que par leur importance intrinsèque, ne fournissent pas aux historiens (c’est-à-dire aux travailleurs dont l’office est de combiner et de mettre en œuvre en vue des fins suprêmes de l’histoire) les matériaux dont ceux-ci ont le plus pressant besoin: ils leur en fournissent d’autres. Si l’activité des spécialistes de la critique externe s’appliquait exclusivement aux questions dont la solution importe, si elle était disciplinée et dirigée d’en haut, elle serait plus féconde.
L’idée de parer aux périls du dilettantisme par une «organisation» rationnelle «du travail» est déjà ancienne. On parlait déjà couramment, il y a cinquante ans, de «contrôle», de «concentration des forces» dispersées: on rêvait de «vastes ateliers» organisés sur le modèle de ceux de la grande industrie moderne, où les travaux préparatoires de l’érudition seraient exécutés en grand, au mieux des intérêts de la science. Dans presque tous les pays, en effet, les Gouvernements (par l’intermédiaire de Comités et de Commissions historiques), les Académies et les Sociétés savantes ont travaillé de nos jours, comme l’avaient fait, sous l’ancien régime, les congrégations monastiques, à grouper les érudits de profession pour de vastes entreprises collectives et à coordonner leurs efforts. Mais l’embrigadement des spécialistes de la critique externe au service et sous la surveillance des hommes compétents souffre de grandes difficultés matérielles. Le problème de l’«organisation du travail scientifique» est encore à l’ordre du jour[128].
[128] L’un de nous (M. Langlois) se propose d’exposer ailleurs, en détail, ce qui a été fait depuis trois cents ans, mais surtout au XIXe siècle, pour l’organisation des travaux historiques dans les principaux pays du monde. Quelques renseignements ont déjà été réunis à ce sujet par J. Franklin Jameson, _The expenditures of foreign governments in behalf of history_, dans l’_Annual Report of the American historical Association for 1891_, p. 38-61.
III. Leur orgueil et leur excessive âpreté dans les jugements qu’ils portent sur les travaux de leurs confrères sont souvent reprochés aux érudits, nous l’avons vu, comme une marque de leur excessive «préoccupation des petites choses», en particulier par des personnes dont les essais ont été sévèrement jugés. A la vérité, il y a des érudits modestes et bienveillants: c’est une question de caractère; la préoccupation» professionnelle «des petites choses» ne suffit pas à modifier, à cet égard, les dispositions naturelles. «Ce bon monsieur Du Cange», comme disaient les Bénédictins, était modeste jusqu’à l’excès: «Il ne faut, disait-il en parlant de ses travaux, que des yeux et des doigts pour en faire autant et plus»; il ne blâmait jamais personne, par principe: «Si j’étudie, c’est pour le plaisir de l’étude, et non pour faire peine à autrui non plus qu’à moi-même[129].» Il est certain, cependant, que la plupart des érudits se signalent en public leurs moindres _lapsus_ sans ménagements, parfois d’un ton rogue et dur, et font preuve d’un zèle amer. Mais, amertume et dureté à part, ils n’ont pas tort d’agir ainsi. C’est parce qu’ils ont--comme les «savants» proprement dits, physiciens, chimistes, etc.--un vif sentiment de la vérité scientifique qu’ils ont l’habitude de dénoncer les atteintes à la méthode. Et ils parviennent de la sorte à défendre l’accès de leur profession aux incapables et aux faiseurs, qui naguère y foisonnaient.
[129] L. Feugère, _o. c._, p. 55, 58.
Parmi les jeunes gens qui se destinent aux études historiques, quelques-uns, animés d’un esprit plus commercial que scientifique, grossièrement désireux de succès positifs, se disent _in petto_: «L’œuvre historique suppose, pour être faite conformément aux règles de la méthode, des précautions et des labeurs infinis. Mais est-ce que l’on ne voit pas paraître des œuvres historiques dont les auteurs ont péché plus ou moins gravement contre les règles? Ces auteurs n’en sont-ils pas moins estimés? Est-ce que ce sont toujours les plus consciencieux qui inspirent le plus de considération? Le savoir-faire ne peut-il pas suppléer au savoir?» Si le savoir-faire pouvait, en effet, suppléer au savoir, comme il est plus facile de travailler mal que de travailler bien, et l’important, à leurs yeux, étant de réussir, ils concluraient volontiers que peu importe de travailler mal, pourvu que l’on réussisse.--Pourquoi n’en serait-il pas, en effet, ici, comme dans la vie, où le succès ne va pas nécessairement aux meilleurs?--Eh hien! c’est grâce à l’impitoyable sévérité des érudits que de pareils raisonnements seraient, en même temps qu’une bassesse, un détestable calcul.
Vers la fin du Second Empire, en France, il n’y avait pas, en matière de travaux historiques, d’opinion publique éclairée. De mauvais livres d’érudition historique étaient publiés impunément et procuraient même parfois à ceux qui les avaient faits des honneurs illégitimes. C’est alors que les fondateurs de la _Revue critique d’histoire et de littérature_ entreprirent de réagir contre cet état de choses; qu’ils jugeaient, à bon droit, démoralisant. A cet effet, ils administrèrent aux érudits sans conscience ou sans méthode des corrections publiques, propres à les dégoûter pour toujours de l’érudition. Ils procédèrent à des exécutions mémorables, non pas pour le plaisir, mais avec le ferme propos de créer une censure, et, par conséquent, une justice, par la terreur, dans le domaine des études historiques. Les mauvais travailleurs furent, dès lors, pourchassés, et, sans doute, la _Revue_ n’entama pas profondément les couches épaisses du grand public, mais elle exerça cependant sa police dans un rayon assez étendu pour inculquer bon gré mal gré à la plupart des intéressés l’habitude de la sincérité et le respect de la méthode. Depuis vingt-cinq ans, l’impulsion qu’elle a donnée s’est propagée au-delà de toute espérance.
Aujourd’hui, il est devenu très difficile, dans le domaine des études d’érudition, sinon de faire illusion, au moins de faire illusion _longtemps_. Désormais, dans les sciences historiques comme dans les sciences proprement dites, aucune erreur ne se fonde, aucune vérité ne se perd. Quelques mois, quelques années peuvent s’écouler, à la rigueur, avant qu’une expérience de chimie mal faite ou une édition bâclée soient reconnues pour telles, mais les résultats inexacts, provisoirement acceptés sous bénéfice d’inventaire, sont toujours, tôt ou tard, aperçus, dénoncés, éliminés, et généralement très vite. La théorie des opérations de critique externe est si bien établie, le nombre des spécialistes qui en sont pénétrés est si grand dans tous les pays, qu’il est très rare, maintenant, qu’un catalogue descriptif de documents, une édition, un regeste, une monographie, ne soient pas tout de suite scrutés, disséqués, et jugés. Que l’on en soit bien averti: il serait très imprudent, désormais, de se risquer à publier un travail d’érudition sans avoir pris toutes ses mesures pour qu’il soit inattaquable, car il serait aussitôt, ou, dans tous les cas, à brève échéance, attaqué et démoli. Des naïfs, qui l’ignorent, s’aventurent encore, de temps en temps, sans préparation suffisante, sur le terrain de la critique externe, pleins de bonnes intentions, désireux de «rendre des services», et convaincus apparemment que l’on peut procéder là, comme ailleurs (sur le terrain politique, par exemple), à vue de nez, par approximation, «sans connaissances spéciales»; ils ont à s’en repentir. Les malins ne s’y risquent pas: les travaux d’érudition, d’ailleurs pénibles et médiocrement glorieux, ne leur disent rien qui vaille; ils savent trop bien que des spécialistes habiles, en général peu bienveillants pour les intrus, se les réservent; ils se rendent compte que, de ce côté, il n’y a plus rien à faire pour eux. L’honnête et rude intransigeance des érudits les préserve ainsi des contacts désagréables que les «historiens» proprement dits ont encore, quelquefois, à subir.
En effet, les mauvais travailleurs, à la recherche d’un public qui contrôle de moins près que le public des érudits, se réfugient volontiers dans l’exposition historique. Là, les règles de la méthode sont moins évidentes, ou, pour mieux dire, moins connues. Tandis que la critique des textes et la critique des sources sont réduites en forme scientifique, les opérations synthétiques, en histoire, se font encore au hasard. La confusion d’esprit, l’ignorance, la négligence, qui s’accusent si nettement dans les œuvres d’érudition, sont, jusqu’à un certain point, masquées de littérature dans les ouvrages d’histoire, et le grand public, dont l’éducation est mal faite en ces matières, n’en est pas choqué[130]. Bref, il y a encore, sur ce terrain, de bonnes chances d’impunité.--Cependant, elles diminuent: un jour, qui n’est pas très éloigné, viendra où les esprits superficiels qui synthétisent incorrectement seront aussi peu considérés que le seraient dès maintenant des techniciens de la critique préparatoire sans conscience ou sans adresse. Les ouvrages des plus célèbres historiens du XIXe siècle, morts d’hier, Augustin Thierry, Ranke, Fustel de Coulanges, Taine, etc., ne sont-ils pas déjà tous rongés, et comme percés à jour par la critique? Les défauts de leurs méthodes sont déjà vus, définis, condamnés.