Part 4
De leur côté, plus tard, certains Grecs éclectiques que nous avons nommés, Moderatus, Nicomaque, Nemesius, poussèrent la bienveillance jusqu’à tenir compte sinon de Jésus du moins de Moïse et d’admettre la pensée israélite dans l’histoire de la philosophie et de la sagesse humaine. Mais en général, c’est dans les écoles de philosophie et dans le monde, de plus en plus restreint, se piquant de philosophie, que le christianisme était particulièrement repoussé, écarté et méconnu.
Les philosophes chrétiens
Les chrétiens ne laissèrent pas d’avoir (sans parler de beaucoup d’autres qui appartiennent plutôt à l’histoire de l’Église qu’à celle de la philosophie) deux très grands philosophes qui s’imposent à notre attention: Origène et saint Augustin.
Origène
Origène était alexandrin, de la fin du IIe siècle, élève de saint Clément d’Alexandrie. Chrétien et platonicien, pour se permettre et pour s’excuser de concilier les deux doctrines, il alléguait que les apôtres n’ont donné de la parole chrétienne que ce que la foule pouvait en comprendre et que les doctes pouvaient l’entendre d’une manière plus subtile, plus profonde et plus complète. Cette précaution prise, il exposait son système qui est celui-ci: Dieu est un pur esprit. Il se dégrade déjà dans _des esprits_ qui sont ses émanations. Ces esprits sont capables du bien et du mal. Quand ils inclinent au mal ils se revêtent de matière et deviennent des âmes dans des corps. C’est ce que nous sommes. Il y a du reste plus bas que nous. Il y a des esprits impurs qui ont revêtu des corps immondes; ce sont les démons. Or, frères déchus des anges, nous sommes libres, moins qu’eux, mais libres encore. Par cette liberté, nous pouvons en cette vie ou nous relever ou nous abaisser. Mais cette liberté ne suffit pas: il nous faut un peu d’aide. Cette aide nous vient des esprits qui sont restés esprits purs. L’aide qu’ils nous donnent est combattue par les efforts des esprits entièrement déchus qui sont plus bas que nous dans l’échelle. Lutter contre les esprits immondes, aider les esprits purs qui nous aident, les aider à nous aider, tel est notre devoir dans cette vie qui est une médecine, la médecine de Platon, c’est-à-dire une punition, stérile quand elle n’est pas acceptée de nous, salutaire quand acceptée de nous avec reconnaissance, elle est expiation et par conséquent purification. Le rôle du Rédempteur dans tout cela est le même que celui des esprits, mais plus grand et plus décisif. Roi des esprits, esprit des esprits, il éclaire par la révélation notre intelligence trop confuse et fortifie contre la tentation notre volonté trop débile.
Saint Augustin
Saint Augustin de Thagaste (Afrique) longtemps païen, exerçant la profession de professeur de rhétorique, devint chrétien et fut évêque d’Hippone. C’est lui qui a _fixé_, de la façon la plus conforme et la plus accessible aux intelligences occidentales, la doctrine chrétienne. Au lieu de la confondre, plus ou moins intentionnellement, plus ou moins par mégarde, avec le philosophisme, il s’est de toutes ses forces, qui étaient grandes, attaché à l’en distinguer avec la dernière précision possible. Les philosophes ont toujours envisagé le monde comme une émanation de Dieu. Dès lors tout est Dieu. Ne raisonnons pas ainsi. Il n’y a pas émanation, il y a création; Dieu a créé le monde et est resté distinct de lui. Il l’habite de telle sorte que nous vivons en lui; _in eo vivimus, movemur et sumus_; il l’habite tout entier, mais il n’est pas tout; il est partout, il n’est pas tout. Dieu a créé le monde. Donc dira-t-on, avant que le monde fût créé Dieu est resté un temps immense sans rien faire. Point du tout, parce que le temps n’a commencé que du moment où le monde a été créé. Dieu est en dehors du temps, L’éternel c’est l’absence de temps. Dieu n’a donc pas été un instant avant la création du monde. Ou, si voulez, il a été une éternité avant la naissance du monde. Mais c’est la même chose; car l’éternité c’est le temps n’existant pas.
Certains entendent Dieu en trois personnes par trois Dieux. Ce polythéisme, ce paganisme est à rejeter. Mais comment comprendre? Comment? Vous sentez-vous plusieurs âmes? Non. Et cependant il y a plusieurs facultés de l’âme. Les trois personnes de Dieu sont les trois facultés divines. L’homme est une âme et un corps. On ne doit pas douter de l’âme; car douter c’est déjà penser et penser c’est être; nous sommes avant tout des êtres pensants. Mais qu’est-ce que l’âme? Quelque chose d’immatériel à coup sûr, puisqu’elle conçoit des choses immatérielles, ligne, point, surface, espace. Il est aussi nécessaire que l’âme soit immatérielle pour saisir l’immatériel, qu’il est nécessaire que la main soit matérielle pour saisir une pierre.
D’où vient l’âme? De l’âme des ancêtres par transmission? Ce n’est pas probable; car c’est la considérer comme matérielle. De Dieu par émanation? Ce n’est pas admissible; c’est la même erreur que de croire le monde émanation de Dieu. Là aussi il y a non émanation, mais création. Dieu crée les âmes en destination des corps qui, eux, naissent par hérédité. Le corps détruit, que devient l’âme? Elle ne doit pas périr; car la pensée ne dépendant point des sens, il n’y a pas de raison pour qu’elle disparaisse quand les sens disparaissent.
La liberté humaine est chose certaine; nous sommes libres de faire le bien ou de faire le mal. Mais alors Dieu n’a pu _savoir d’avance_ ce que je ferais aujourd’hui et par conséquent, voilà que Dieu, du moins en sa puissance de savoir, est limité, n’est pas tout-puissant. Saint Augustin répond confusément (car cette question est sans doute insoluble) que nous avons une illusion de liberté, une illusion que nous sommes libres, qui suffit pour que nous ayons du mérite si nous faisons bien et du démérite si nous faisons mal, et que cette illusion de liberté est une liberté relative, mais qui laisse absolue la prescience de Dieu et par conséquent sa toute-puissance. L’homme du reste est extrêmement faible, débile et incapable du bien à cause du péché originel, du péché de notre premier père et de notre première mère, lequel s’est transmis par hérédité jusqu’à nous, et nous paralyse. Mais Dieu nous aide et c’est ce qui s’appelle la grâce. Il nous aide gratuitement comme l’indique le mot grâce, et _s’il veut_ et quand il veut et dans la mesure qu’il veut. La doctrine de la _prédestination_, par laquelle on est d’avance destiné à être sauvé ou perdu, naîtra de là.
DEUXIÈME PARTIE
AU MOYEN AGE
CHAPITRE I
DU CINQUIÈME SIÈCLE AU TREIZIÈME
LA PHILOSOPHIE N’EST QU’UN INTERPRÈTE DU DOGME. QUAND ELLE EST DÉCLARÉE CONTRAIRE AU DOGME PAR L’AUTORITÉ RELIGIEUSE ELLE EST UNE HÉRÉSIE. INTERPRÉTATIONS ORTHODOXES ET HÉRÉSIES. QUELQUES PHILOSOPHES INDÉPENDANTS
Le dogme
Après l’invasion des Barbares la philosophie, comme les lettres, se réfugia dans les couvents de moines et dans les écoles que les évêques instituaient et entretenaient auprès d’eux. Mais l’Église n’admet pas la libre recherche de la vérité. La vérité a été établie par les Pères de l’Église et fixée par les Conciles. Dès lors la vie philosophique pour ainsi parler qui ne s’est jamais interrompue prend un nouveau caractère. Dans l’intérieur de l’Église elle se couvre--je ne dis pas elle se déguise--sous l’interprétation du dogme; elle est une sorte d’auxiliaire respectueux de la théologie, et c’est pour cela qu’on l’appelle «servante de la théologie», _ancilla theologiæ._ Quand elle s’émancipe, quand elle s’écarte du dogme, elle est une _hérésie_ et toutes les grandes hérésies n’ont pas été autre chose que des écoles philosophiques et c’est pour cela que les hérésies doivent entrer dans une histoire de la philosophie.--Et enfin, mais seulement vers la fin du moyen âge, la pensée laïque, sans s’inquiéter du dogme et ne songeant plus à l’interpréter, crée des doctrines philosophiques exactement comme les philosophes de l’antiquité en inventaient en dehors de la religion et y étant ou hostiles ou indifférents.
La scolastique. Scot Érigène
La philosophie orthodoxe du moyen âge fut la scolastique. La scolastique consistait à amasser et à faire connaître les faits scientifiques, les faits de connaissance qu’il était utile qu’un honnête homme n’ignorât point et elle construisait dans ce dessein des encyclopédies; d’autre part elle consistait non pas précisément à concilier la foi à la raison, non pas et encore moins à soumettre la foi à la critique de la raison; mais _à rendre la foi sensible à la raison_, comme, du reste, ç’avait été l’office des Pères de l’Église et particulièrement de saint Augustin.
Scot Érigène, Écossais attaché à l’Académie palatine de Charles le Chauve, vivait au XIe siècle. Il était extrêmement savant. Sa philosophie est platonicienne ou plutôt son tour d’esprit est platonicien. Dieu est l’être absolu; il est innommable puisque tout nom est une délimitation de l’être; il _est_ absolument et infiniment. Comme créateur de tout et incréé il est la cause en soi; comme but auquel tout tend il est la fin suprême. L’âme humaine est d’essence impénétrable comme Dieu même; aussi bien elle est Dieu en nous. Nous sommes déchus par le corps et en tant qu’êtres corporels, nous pouvons, par la vertu et particulièrement par la vertu de la pénitence, nous relever jusqu’à la hauteur des anges. Le monde est la création continue de Dieu. Il ne faut pas dire que Dieu a créé le monde, mais qu’il le crée; car s’il cessait de le soutenir, le monde ne serait plus rien. Dieu est création continue et attraction continue. Il attire à lui tous les êtres et il finit par les avoir tous en lui. Il y a prédestination de tout à la perfection.
La science arabe
Ces idées, dont quelques-unes, comme on l’a vu, dépassent le dogme et sont au moins un commencement d’hérésie, sont toutes pénétrées de platonisme, surtout de néo-platonisme et font supposer que Scot Érigène avait une érudition grecque très étendue.
Un grand _fait_ littéraire et philosophique au XIIIe siècle fut l’invasion des Arabes. Les mahométans ont envahi successivement la Syrie, la Perse, l’Afrique et l’Espagne, firent comme un croissant dont les deux pointes touchaient les deux extrémités de l’Europe. Or, élèves curieux et très avisés des Grecs asiatiques et africains, ils fondirent partout des Universités très brillantes et vite célèbres (Bagdad, Bassorah, Cordoue, Grenade, Séville, Murcie) et apportèrent à l’Europe un nouveau contingent de science, et par exemple tout Aristote dont l’Europe occidentale ne possédait presque rien. Des étudiants avides de savoir vinrent apprendre chez eux, en Espagne, tel Gerbert qui devint un grand érudit, qui professa à Reims et qui devint pape. Personnellement les Arabes furent souvent de très grands philosophes et il faut au moins ne pas ignorer les noms d’Avicenne (Xe siècle, néo-platonicien) et d’Averroès (XIIe siècle, aristotélicien ayant quelques tendances à admettre l’éternité de la nature évoluant d’elle-même à travers le temps). Leurs doctrines se propagèrent et surtout les livres anciens qu’ils faisaient connaître se répandirent. C’est d’eux que date le règne d’Aristote à travers tout le moyen âge.
Saint Anselme
Saint Anselme, au XIe siècle, Savoyard, qui fut longtemps abbé de Bec en Normandie et mourut archevêque de Cantorbéry, est un des plus grands docteurs en philosophie au service de la théologie qu’il y eut jamais. «Nouveau saint Augustin» (on l’a nommé ainsi), il part de la foi pour aboutir à la foi après qu’elle a été rendue sensible à la raison. Il dit, comme saint Augustin: «Je crois pour comprendre» (très persuadé que si je ne croyais pas je ne comprendrais jamais) et il ajoute, ce qui du reste était dans la pensée de saint Augustin: «Je comprends pour croire.» Saint Anselme prouvait l’existence de Dieu par les arguments les plus abstraits. Par exemple il disait: «Il faut une cause, une ou multiple; une, c’est Dieu; multiple, elle peut dériver d’une cause une et cette cause une c’est Dieu; elle peut, dans chaque chose causée, être une cause particulière; mais alors il lui faut supposer une force personnelle qui doit avoir sa cause elle-même et ainsi nous remontons à une cause commune et c’est-à-dire unique...»
Il prouvait Dieu encore par la preuve restée célèbre sous le nom d’argument de saint Anselme: concevoir Dieu, c’est prouver qu’il est; la conception de Dieu est preuve de son existence; car toute idée a son objet; surtout une idée qui a pour objet l’infini suppose que l’infini existe; car tout étant fini ici-bas, qui donnerait à l’esprit humain l’idée de l’infini? Donc si le cerveau humain a l’idée de l’infini c’est que l’infini existe. L’argumentation peut être discutée, mais comme preuve d’une singulière vigueur d’esprit chez son auteur elle est indiscutable.
Bien spirituelle aussi l’explication de la nécessité de la rédemption! Pourquoi Dieu-homme? (c’est le titre d’un de ses ouvrages) dit saint Anselme. Mais parce que le péché à l’égard de Dieu infini est un crime infini. L’homme, fini et borné, ne pourrait donc jamais l’expier. Dès lors que peut faire Dieu pour venger son honneur, pour que satisfaction lui soit donnée? Il ne peut que se faire homme sans cesser d’être Dieu afin que, comme homme, il fasse à Dieu une amende honorable à laquelle, comme Dieu, il donnera le caractère d’infinitude. Il est donc absolument nécessaire qu’à un moment donné l’homme fût Dieu, ce qui ne se pouvait faire qu’à la condition que Dieu se fît homme.
Réalistes, nominalistes et conceptualistes
C’est au temps de saint Anselme que commença la célèbre querelle philosophique des _réalistes_ et des _nominalistes_ et des _conceptualistes_. Nous sommes ici forcés d’employer les termes techniques ou de ne pas parler de cette querelle puisque cette querelle est surtout une querelle de mots. Les réalistes (dont était saint Anselme) disaient: «Les _idées_ (idée de la vertu, idée du péché, idée de la grandeur, idée de la petitesse) sont des réalités; elles existent, d’une existence spirituelle, évidemment, mais elles existent réellement; elles sont: il y a une vertu, un péché, une grandeur, une petitesse, une raison, etc.; et ceci était un souvenir très précis des idées de Platon. Il n’y a même que l’idée, que le général, que l’universel qui soit réel et le particulier n’a qu’une apparence de réalité. Les hommes n’existent pas, l’homme particulier n’existe pas; ce qui existe, c’est l’_homme_ en général et les hommes individuels ne sont que les apparences, que les reflets colorés de l’homme universel.»--Les nominalistes (Roscelin, par exemple, chanoine de Compiègne) répondirent: «Non: les idées générales, les universaux, comme vous dites, ne sont que des noms, que des mots, que des émissions de voix, que, si vous voulez, des étiquettes que nous mettons sur telle ou telle catégorie de faits observés par nous; il n’y a pas de grandeur; il y a un certain nombre de choses grandes et quand nous pensons à elles, sur l’idée générale que nous en concevons nous inscrivons ce mot: grandeur. Il n’y a pas d’_homme_; il y a des hommes et le mot humanité n’est qu’un mot représentatif pour nous d’une idée collective.
Pourquoi les réalistes tenaient-ils tant à leurs universaux tenus pour des réalités et pour les seules réalités? Mais pour bien des raisons. Si l’individu seul est réel, il n’y pas trois personnes en Dieu, il y a trois Dieux et l’unité de Dieu n’est pas réelle, elle n’est qu’un mot et Dieu n’est pas réel, il n’est qu’une émission de voix. Si l’individu n’est pas réel, l’_Église n’est pas réelle_; elle n’existe pas, il n’existe que des chrétiens qui sont libres de leur pensée et de leur foi. Or l’Église est réelle et nous voulons qu’elle soit réelle et même qu’il n’y ait qu’elle de réelle et que les individus qui la constituent soient par elle et non par eux. (C’est exactement la doctrine, actuellement, de certains philosophes relativement à la société: la société existe indépendamment de ses membres; elle a ses lois à elle indépendamment de ses membres; elle est une réalité par elle-même; et ses membres sont par elle et non elle par eux, et pour ce doivent lui obéir; M. Durkheim est un _réaliste_.)
Abélard
Abélard, de Nantes, élève du nominaliste Guillaume de Champeaux, savant, artiste, lettré, incomparable orateur, essaya d’une conciliation. Il dit: «L’universel n’est pas une réalité, certainement; mais il n’est pas non plus un simple mot; il est une _conception_ de l’esprit, ce qui est plus qu’une émission de voix. Comme conception de l’esprit, en effet, il vit d’une vie qui dépasse l’individu puisqu’il peut être commun à plusieurs individus, à beaucoup d’individus et puisqu’il leur est commun en effet. L’idée générale que j’ai et que j’ai communiquée à mon auditoire et qui revient de mon auditoire à moi est plus qu’un mot puisqu’elle est un lien entre mon auditoire et moi et une atmosphère où nous vivons moi et mon auditoire. L’Église ne serait qu’un mot? A Dieu ne plaise que je le dise! Elle est un lien entre tous les chrétiens; elle est une idée générale qui leur est commune et qui fait qu’en elle chaque individu se sent plusieurs, se sent beaucoup, encore qu’il soit vrai que si elle n’était pensée par personne elle ne serait rien.» Au fond il était nominaliste, mais plus délié, plus subtil, plus profond aussi et plus précis et voyant mieux ce que Guillaume de Champeaux avait voulu dire.
Il fut du reste aussi condamné que lui.
En dehors de la grande querelle il avait des idées singulièrement larges et hardies. Moitié sachant l’antiquité, moitié la devinant, il l’estimait infiniment; il y retrouvait, parce qu’il aimait à les y retrouver, toutes les idées chrétiennes: Dieu unique, Trinité, Incarnation, réversibilité des fautes, péché originel; et il voyait moins de distance entre la philosophie ancienne et le christianisme qu’entre l’Ancien et le Nouveau Testament (cela tient à ce que le christianisme non primitif, mais constitué au IVe siècle, le seul que connaisse Abélard, s’est, précisément, assez profondément pénétré d’hellénisme). Il croit que le Saint-Esprit s’est révélé aux sages de l’antiquité aussi bien qu’aux juifs et aux chrétiens et que les païens vertueux ont pu être sauvés.--La morale d’Abélard est très élevée et très pure. Nos actes viennent de Dieu; car il ne se peut qu’ils n’en viennent pas; mais il nous laisse la faculté de ne pas obéir _pour que la vertu existe_, ce à quoi il tend; car si la tendance au mal n’existait pas il n’y aurait pas possibilité d’effort contre le mal, point d’efforts, donc point de vertu; Dieu, qui ne peut pas être vertueux, puisqu’il ne peut pas être tenté par le mal, peut être vertueux dans l’homme et c’est pour cela qu’il lui laisse la tendance au mal pour qu’il en triomphe et qu’il soit vertueux et que la vertu existe; si même il nous induisait lui-même en tentation, sa tendance serait la même; il ne nous y induirait que pour nous donner l’occasion de la lutte et de la victoire et donc pour que la vertu existât; la possibilité du péché est la condition de la vertu et par conséquent même en admettant cette possibilité et surtout en l’admettant, Dieu est vertueux.
L’acte mauvais du reste n’est pas ce qu’il y a de plus considérable comme criminalité; comme mérite ou démérite, l’intention vaut l’acte et celui-là (ceci est de l’Évangile pur et simple) est criminel qui a eu l’intention de l’être.
Hugues de Saint-Victor, Richard
Abélard est peut-être le plus libre esprit et le plus grand du moyen âge entier. Il faut encore nommer après ces grands noms Hugues de Saint-Victor, mystique un peu obscur, d’origine allemande; le non moins mystique Richard qui, très persuadé que l’on n’atteint pas Dieu par le raisonnement, mais par le sentiment, enseigne à s’élever vers lui par un détachement de soi-même et par six degrés: de renoncement, d’élévation, d’élan, de précipitation, d’extase et d’absorption.
CHAPITRE II
TREIZIÈME SIÈCLE
INFLUENCE D’ARISTOTE. IL EST ADOPTÉ PAR L’ÉGLISE. PHILOSOPHIE RELIGIEUSE DE SAINT THOMAS D’AQUIN
Aristote et l’Église
A partir du XIIIe siècle, Aristote, complètement connu et traduit en latin, fut adopté par l’Église et devint comme son vicaire laïque. Elle le considéra et, je crois, avec raison, comme le moins dangereux pour elle des penseurs grecs et comme celui à qui l’on pouvait laisser tout l’enseignement scientifique en se réservant tout l’enseignement religieux. Aristote, en effet, _préservait de Platon_, dans lequel on trouve toujours quelques germes d’adoration du monde ou quelques pointes de ce côté, dans lequel on trouve aussi un certain polythéisme très déguisé ou plutôt très épuré, mais réel encore et dangereux, et du moment qu’il fallait choisir, ce fut Aristote que l’on toléra et que l’on finit par investir.
Saint Thomas d’Aquin
Il faut citer comme théologiciens aristotéliciens Guillaume d’Auvergne, Vincent de Beauvais, Albert le Grand; mais le nom souverain de cette période de l’histoire de la philosophie est saint Thomas d’Aquin. Saint Thomas d’Aquin a écrit plusieurs petits ouvrages, mais, dominant tout, la _Somme_ (encyclopédie) qui a gardé son nom. En philosophie générale, saint Thomas d’Aquin est un aristotélicien pliant les idées d’Aristote, sans les dénaturer, aux conceptions chrétiennes. Il démontre Dieu, comme Aristote, par l’existence du mouvement et la nécessité d’un premier moteur; il le démontre encore par le caractère contingent, relatif, imparfait de tout ce qui est ici-bas: «Il y a dans les choses du _plus ou moins_ bon, du _plus ou moins_ vrai...» Mais nous n’affirmons le plus ou moins d’une chose qu’en la comparant avec quelque chose d’absolu et selon qu’elle se rapproche plus ou moins de cet absolu; il y a donc un être absolu, c’est Dieu--et cet argument lui paraît meilleur que celui de saint Anselme qu’il réfute.
Sa conception de la nature
Il montre la nature entière comme une grande hiérarchie allant du moins parfait et du plus informe au plus achevé et au plus déterminé; à un autre point de vue comme séparée en deux grands règnes, celui de la nécessité (minéraux, végétaux, animaux), celui de la grâce (humanité). Il la montre voulue par Dieu, projetée par Dieu, créée par Dieu; gouvernée par Dieu selon des volontés antécédentes et des volontés conséquentes, c’est-à-dire par des volontés générales (Dieu veut que l’homme soit sauvé) et des volontés particulières (Dieu veut que le pécheur soit puni) et l’ensemble des volontés générales c’est la création et la suite de toutes les volontés particulières, c’est la Providence. La nature et l’homme avec elle sont l’œuvre, non seulement de Dieu puissant, mais de Dieu bon et c’est par amour qu’il nous a créés et il faut lui rendre amour pour amour et c’est ce que fait la nature elle-même involontairement par son obéissance à ses lois et c’est ce que nous devons faire volontairement par obéissance à ses commandements.
L’âme