Initiation philosophique

Part 3

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Leur maxime la plus fréquemment répétée était: «Abstiens-toi et supporte»; abstiens-toi de tout mal, souffre toute agression et tout prétendu malheur sans te révolter et sans te plaindre. Ils ont une autre devise très répandue chez eux et par eux: «Vivre conformément à la nature» qui ressemble singulièrement à une maxime épicurienne. Il faut s’entendre. Cette maxime dans leur esprit a pour sens: adhérer librement et respectueusement à l’ordre universel. Le monde est un Dieu qui vit selon des lois qu’il s’est faites et dont nous ne sommes pas juges. Ces lois nous entourent et nous emportent; elles nous blessent quelquefois. Il faut les respecter et y adhérer, les vouloir même contre nous avec une sorte de piété, vivre conformément à elles avec respect. Ainsi compris, le _vivre conformément à la nature_ n’est pas autre chose qu’un aspect du _supporte_.

Principaux stoïciens

Les principaux adeptes et les principaux maîtres du stoïcisme furent avec et après Zénon, Cléanthe, Chrysippe, Ariston, Herillus en Grèce, à Rome Caton, Brutus, un peu Cicéron, Thraséas, Épictète (grec du reste et qui écrivait en grec), Sénèque, et enfin l’empereur Marc-Aurèle. Le stoïcisme devint assez vite une religion ayant ses rites, ses obédiences, ses pratiques ascétiques, ses directeurs de conscience, son examen de conscience, et ses adeptes ayant un costume traditionnel, longue barbe et long manteau. Il eut une influence considérable, comparable (comparable seulement) au christianisme, mais qui ne pénétra que les classes élevées et les classes moyennes de la société antique, sans aller, ou infiniment peu, jusqu’au peuple. Comme l’épicurisme, le stoïcisme eut une renaissance aux temps modernes par opposition au christianisme, renaissance dont nous nous occuperons plus loin.

CHAPITRE IX

ÉCLECTIQUES ET SCEPTIQUES

PHILOSOPHES QUI VOULURENT N’APPARTENIR A AUCUNE ÉCOLE. PHILOSOPHES QUI DÉCRIÈRENT TOUTES LES ÉCOLES ET TOUTES LES DOCTRINES

Les deux tendances

Comme il devait arriver et comme il arrive toujours la multiplicité des sectes devait amener deux tendances, l’une qui consiste à prendre un peu arbitrairement dans chaque secte ce que l’on y trouve de meilleur et cela s’appelle _éclectisme_; l’autre qui consiste à penser qu’aucune école n’a saisi le vrai et que le vrai est insaisissable et cela s’appelle le _scepticisme_.

Les éclectiques. Plutarque

Les éclectiques qui ne forment pas une école, ce qui serait difficile avec l’esprit qui les dirigeait, avaient ceci seulement de commun qu’ils vénéraient les penseurs de l’ancienne Grèce et qu’ils avaient ou s’efforçaient d’avoir des respects et des condescendances pour toutes les religions. Ils vénéraient Socrate, Platon, Aristote, Épicure, Zénon, Moïse, Jésus, saint Paul et aimaient à se figurer qu’ils étaient chacun une révélation partielle de la grande pensée divine et ils s’essayaient à concilier, en procédant par grandes lignes et par vues d’ensemble, ces diverses révélations. Ils s’appelaient Moderatus, Nicomaque, Nemesius, etc. Le plus illustre, sans qu’il soit le plus profond, mais son talent littéraire l’a maintenu en lumière, est Plutarque. Son principal effort, à lui, bien souvent renouvelé depuis, a été de concilier la raison et la foi, je parle de la foi polythéiste. Voyant dans la mythologie des allégories ingénieuses, il démontrait qu’à titre d’allégories recouvrant et contenant des idées profondes, la raison d’un platonicien, d’un aristotélicien, d’un stoïcien pouvait accepter tout le polythéisme. Les éclectiques n’eurent pas beaucoup d’influence et ne plurent qu’à deux familles d’esprits: à ceux qui aiment savoir plutôt qu’avoir une conviction et qui trouvaient dans l’éclectisme une agréable variété de points de vue; à ceux qui aiment croire un peu à tout et qui ont l’esprit naturellement hospitalier et très peu ferme et qui ne sont pas éloignés d’être sceptiques et que j’appellerai des sceptiques affirmatifs par opposition aux sceptiques négatifs, des sceptiques disant: «Mon Dieu, oui» par opposition aux sceptiques disant toujours: «Plutôt non».

Les sceptiques. Pyrrhon

Les sceptiques proprement dits remontaient chronologiquement plus haut. Le premier sceptique célèbre est contemporain d’Aristote. Il suivit Alexandre dans sa grande expédition d’Asie. C’est Pyrrhon. Il tint école assez obscurément, semble-t-il, à Athènes et eut pour successeur Timon. Ces philosophes comme tant d’autres cherchaient le bonheur et ils affirmaient qu’il était dans l’abstention de juger, dans l’esprit restant en suspens, dans le ne rien dire (aphasie). Pyrrhon ayant accoutumé de dire qu’il était indifférent de vivre ou d’être mort, si on lui demandait: Alors pourquoi vis-tu?» répondait: «Mais précisément parce qu’il est indifférent de vivre ou d’être mort». Comme on peut croire, leur jeu favori était d’opposer les écoles entre elles, de battre les unes par les autres, de montrer qu’elles étaient toutes fortes dans ce qu’elles niaient et faibles dans ce qu’elles affirmaient et de les renvoyer dos à dos.

La Nouvelle Académie

Le scepticisme, mais atténué, adouci et surtout moins agressif se retrouva dans une école qui s’intitulait la Nouvelle Académie. Elle prétendait se rattacher à Socrate, non sans quelque raison puisque Socrate avait assuré que la seule chose qu’il sût était qu’il ne savait rien et elle tenait essentiellement à ne rien affirmer. Seulement les Académiciens croient qu’il y a des choses probables, plus probables que d’autres et ils sont les fondateurs du probabilisme, qui n’est pas autre chose que la conviction accompagnée de modestie. Ils étaient plus ou moins modérés, selon leur tempérament personnel. Arcésilas l’était beaucoup et se bornait à développer le sens critique chez son élève. Carnéade était plus négateur et en arrivait ou revenait à être un sceptique et un sophiste pur et simple. Cicéron, avec un certain fonds de stoïcisme, a été l’élève des plus modérés, des nouveaux académiciens.

Énésidème, Agrippa, Empiricus

D’autres se fondaient sur l’expérience même, sur l’incertitude de nos sensations et observations, sur tout ce qui peut nous «piper» et nous faire illusion pour faire éclater combien la connaissance humaine est _relative_ et misérablement partielle. Tel Énésidème, qu’on croirait que Pascal a lu, tant Pascal, quand il n’est pas dans la foi et quand il prend position de sceptique précisément pour établir qu’il faut se réfugier dans la foi, donne exactement toutes les raisons d’Enésidème. Tel encore Agrippa; tel encore Sextus Empiricus, si souvent critique de la science qui démontre, comme, un peu, de nos jours M. Henri Poincaré, que toutes les sciences et même les plus orgueilleuses de leur certitude comme la mathématique et la géométrie reposent sur des conventions et des «commodités» intellectuelles.

CHAPITRE X

LE NÉOPLATONISME

RETOUR A LA MÉTAPHYSIQUE. MÉTAPHYSICIENS IMAGINATIFS A LA MANIÈRE DE PLATON MAIS AVEC EXCÈS

L’alexandrinisme

La métaphysique au milieu de tout cela, c’est-à-dire l’effort pour comprendre l’ensemble des choses, semble un peu bas. Elle a une renaissance au IIIe siècle de notre ère avec des Alexandrins (de là le nom d’École alexandrine) qui vinrent professer à Rome avec le plus grand éclat. L’alexandrinisme c’est un _néoplatonisme_, c’est-à-dire un platonisme renouvelé et, dans la pensée de ses auteurs, agrandi.

Plotin

Plotin enseignait ceci: il y a Dieu et la matière, Dieu un, la matière multiple et divisible. Dieu est inintelligible en soi et n’est compris que dans ses manifestations. On s’élève, non pas à la connaissance de lui mais au sentiment de lui, par une série de degrés qui sont comme la purification progressive de la croyance et qui nous amènent à une sorte d’union avec lui, comme serait celle d’un être avec un autre être qu’il ne verrait pas mais de la présence duquel il ne douterait point. La matière et c’est-à-dire tout l’univers est une émanation de Dieu, comme le parfum est émanation d’une fleur. Tout n’est pas Dieu et il n’y a que Dieu qui soit Dieu, mais tout est divin, tout participe de Dieu comme toute pensée de nous participe de notre âme. Or si tout émane de Dieu, tout, aussi, tend à y revenir, comme les corps nés de la terre, nourris par la terre, mus par les forces qui leur viennent de la terre tendent à revenir à la terre. C’est ce qui fait l’harmonie du monde. La loi des lois c’est que tout morceau de l’univers venu de Dieu retourne à Dieu et veut retourner à lui. L’univers est une émanation du parfait et un effort vers la perfection. L’univers est un Dieu en exil qui a la nostalgie de lui-même. L’univers est une dégradation de Dieu qui tend à sa réintégration.

Comment se fait cette émanation de Dieu devenant matière? C’est un mystère; mais on peut supposer qu’elle se fait par degrés successifs, De Dieu émane l’intelligence, l’intelligence impersonnelle, qui n’est ni l’intelligence de vous ou de moi, mais l’intelligence universelle, répandue dans le monde entier et l’animant. De l’intelligence émane l’âme, l’âme qui peut s’unir à un corps et devenir une personne. L’âme est moins divine que l’intelligence qui elle-même était moins divine que Dieu, mais elle l’est encore. De l’âme émane le corps auquel elle s’unit. Le corps est moins divin que l’âme qui était moins divine que l’intelligence, qui était moins divine que Dieu; mais il l’est encore, car il a une forme, une figure, un dessin, marque et empreinte de l’intelligence divine. Et enfin la matière sans forme est la plus lointaine des émanations de Dieu et la plus basse des dégradations de Dieu. Dieu _est_ en lui; il pense de pensée pure dans l’intelligence; il pense de pensée mêlée et confuse dans l’âme; il sent dans le corps; il dort dans la matière informe. Et le but de la matière informe c’est d’avoir une forme, c’est-à-dire un corps; et le but du corps c’est d’avoir une âme; et le but de l’âme c’est de s’unir à l’intelligence et le but de l’intelligence c’est de se confondre avec Dieu.

Les âmes non unies à des corps contemplent l’intelligence et ont un bonheur absolu. D’autres âmes non unies à des corps, mais sollicitées par un certain instinct à s’unir à des corps, sont d’une nature ambiguë très haute encore. Enfin les âmes unies à des corps (les nôtres) sont très dégradées mais peuvent se relever et se purifier par la contemplation de l’intelligence éternelle et par leur union relative avec elle. Cette contemplation a plusieurs degrés, pour ainsi dire, d’intensité, degrés que Plotin appelait des hypostases. Par la perception nous entrevoyons les idées, par la dialectique nous les pénétrons; par une dernière hypostase qui est l’extase, nous pouvons quelquefois nous unir immédiatement à Dieu, vivre en lui.

Les élèves de Plotin

Plotin eut pour élèves et successeurs Porphyre, Jamblique, d’autres encore. Porphyre ne fait guère qu’exposer la doctrine de son maître et n’a d’originalité que comme logicien. Avec Jamblique et son école nous assistons à un effort très intéressant pour relever le paganisme épuisé et expirant, pour constituer un paganisme philosophique. Les philosophes de l’école de Jamblique sont du reste des magiciens, des spirites, des faiseurs de miracles, des hommes aussi antipositivistes que possible. Quant à Jamblique lui-même, il essaie de concilier le polythéisme avec le néoplatonisme en mettant au centre de tout un Dieu suprême, un Dieu pour ainsi dire essentiel, _dont il fait sortir_ une foule de dieux secondaires et de troisième ordre et de quatrième ordre, etc., depuis ceux qui sont purement immatériels jusqu’à ceux qui sont inhérents à la matière. Les subtiles divagations du néoplatonisme continuèrent, obscurément, dans l’École d’Athènes, jusqu’au moment où elle fut fermée et pour jamais, en 529, par l’empereur Justinien comme hostile à la religion de l’Empire qui était à cette époque le christianisme.

CHAPITRE XI

LE CHRISTIANISME

IDÉES PHILOSOPHIQUES QUE LE CHRISTIANISME ACCUEILLE, ADOPTE OU CRÉE. COMMENT IL DOIT DONNER UN TOUR NOUVEAU A TOUTE PHILOSOPHIE MÊME ÉTRANGÈRE A LUI

La philosophie et la morale chrétiennes

Le Christianisme se répandit dans l’Empire par la propagande des apôtres et tout particulièrement de saint Paul à partir de l’année 40 environ. Ses succès furent extrêmement rapides, surtout parmi les hommes et les femmes du peuple et gagna peu à peu les classes supérieures. Comme philosophie générale, le christianisme primitif n’apportait absolument que les dogmes hébraïques: unité de Dieu, Dieu providentiel, c’est-à-dire intervenant directement dans les événements humains; immortalité de l’âme et récompenses et peines d’outre-tombe (idée récente chez les Juifs, mais cependant antérieure au christianisme). Comme morale il apportait quelque chose de tout nouveau et de si beau qu’il n’est pas très probable que l’humanité le dépasse jamais et qui peut, incomplètement et imparfaitement, se résumer ainsi: amour de Dieu; il ne faut pas seulement craindre Dieu, comme les païens et comme les anciens Juifs; il faut l’aimer, il faut l’aimer passionnément comme un fils son père et tout faire pour cet amour et en considération de cet amour;--tous les hommes sont frères comme fils de Dieu et ils doivent s’aimer comme des frères; aimez votre prochain comme vous-même, aimez celui qui ne vous aime pas; aimez vos ennemis; ne soyez pas avide des biens de ce monde, ni ambitieux, ni orgueilleux; car Dieu aime les petits, les humbles, les souffrants et les misérables et il exaltera les petits et il déprimera les superbes.

Rien de pareil n’avait été dit dans toute l’antiquité et il faut des prouesses d’ingéniosité, du reste intéressantes, pour trouver dans les sages anciens quelques linéaments seulement de cette doctrine.

Enfin comme politique, si l’on peut parler ainsi, le christianisme apportait cette nouveauté: il y a deux empires, l’empire de Dieu et l’empire humain; vous ne devez pas tout à l’empire humain; vous ne lui devez très fidèlement que ce qu’il lui faut pour qu’il soit fort et conserve la Société; en dehors de lui et cela fait, vous êtes sujet de Dieu et ne devez compte qu’à Dieu de vos pensées, de vos croyances, de votre conscience et sur cette partie de vous même l’État n’a aucun droit, ni aucune autorité, si ce n’est usurpée et tyrannique; et il y avait dans cette parole comme la charte de la liberté individuelle, comme la charte des droits de l’homme.

Comme élément de sensibilité, enfin, le christianisme apportait l’histoire d’un jeune Dieu, infiniment bon et doux, qui n’avait jamais maudit, qui avait été infiniment aimé, qui avait été persécuté, qui avait été trahi, qui avait pardonné à ses bourreaux et qui était mort dans de grandes souffrances et qu’il fallait imiter (d’où est venue la soif du martyre). Et cette histoire n’était pas en soi plus touchante que celle de Socrate, mais elle était celle d’un jeune martyr et non d’un martyr vieux et il y a là pour l’imagination et la sensibilité des foules une très sensible différence.

Les succès du christianisme

La prodigieuse rapidité des succès du christianisme s’explique assez aisément. Le polythéisme n’avait plus une grande influence sur les foules et aucune doctrine philosophique n’avait trouvé le chemin des foules, ni même ne l’avait cherché; le christianisme, essentiellement populaire, aimant les humbles, aimant les petits, ayant tendance à les préférer aux grands de la terre et à les considérer plus que ceux-ci comme enfants de Dieu, fut reçu par les foules comme la seule doctrine pouvant remplacer le polythéisme vermoulu et elles virent dans le christianisme la religion qu’elles attendaient et dans les chefs du christianisme leurs protecteurs et défenseurs.

Son évolution

Le christianisme évolua très rapidement et de grande doctrine morale avec un minimum de métaphysique rudimentaire, devint, peut-être à tort, une philosophie rendant compte ou voulant rendre compte de toutes choses; pour ainsi parler il s’adjoignit une métaphysique qu’il emprunta en grande partie à la philosophie grecque, en grande partie à la tradition hébraïque. Il eut ses idées sur l’origine des choses et assura que Dieu était éternel, mais que la matière ne l’était pas et que Dieu l’avait créée de rien. Il eut ses idées sur l’essence de Dieu et le vit en trois personnes ou hypostases, l’une aspect de Dieu comme puissance, l’autre aspect de Dieu comme amour, et l’autre aspect de Dieu comme intelligence. Il eut ses idées sur l’incarnation et l’humanisation de Dieu, Dieu s’étant fait homme sans cesser d’être Dieu, en Jésus-Christ. Il eut ses idées sur les rapports de l’homme avec Dieu, l’homme ayant quelque puissance en lui d’épuration et de perfectionnement, mais ayant toujours besoin d’un secours de Dieu pour se perfectionner (théorie de la grâce) ce qu’il est nécessaire que l’homme croie; car sans cela il serait d’une superbe insolente dans le sentiment de sa liberté. Il eut ses idées sur l’existence du mal sur la terre, disant pour «justifier Dieu» d’avoir permis le mal sur la terre que la terre était un lieu d’épreuve et que le mal n’était qu’une manière de mettre l’homme à l’épreuve et de savoir quels sont ses mérites. Il eut ses idées sur les récompenses et peines d’outre-tombe et à l’enfer pour les méchants et le ciel pour les bons qu’avait connus l’antiquité, il ajouta le purgatoire, lieu à la fois de punition et de purification par la punition, idée toute platonicienne que Platon a pu inspirer mais n’avait pas eue. Enfin il fut toute une philosophie répondant et du reste d’une façon souvent admirable à toutes les questions que se pose ou peut se poser l’humanité.

Et cela, comme il arrive si fréquemment, lui a été une faiblesse et une force: une faiblesse parce que, l’embarrassant de questions subtiles, compliquées, inextricables dans lesquelles le genre humain se débattra toujours, cela l’engageait dans des discussions sans fin où les raisons mauvaises ou faibles données par tel ou tel fidèle compromettaient l’ensemble de l’œuvre; une force parce que quiconque apporte une règle de vie est à peu près obligé de l’étayer d’idées générales portant sur l’ensemble des choses, de la _situer_ dans une vue générale du inonde, sans quoi il semble impuissant, débile, disqualifié pour donner cette règle de vie elle-même, incapable de répondre aux _pourquoi_? que cette règle de vie soulève; et finalement manque d’autorité.

Schismes et hérésies

A tort ou à raison, et il est difficile et bien hasardeux de trancher la question, le christianisme fut toute une philosophie, ce pourquoi il eut ses schismes et ses hérésies, un certain nombre de chrétiens très sincères ne résolvant pas les questions métaphysiques comme la majorité. Les hérésies furent innombrables; je ne citerai que les deux qui intéressent éminemment l’histoire de la philosophie. Manès, arabe, et l’Arabie était alors province persique, ressuscita la vieille doctrine zoroastrique des deux principes du bien et du mal et voyait dans le monde deux Dieux en lutte, celui de la perfection et celui du péché, et donnait pour devoir à l’homme d’aider le Dieu du bien, pour que son règne arrivât et pour qu’il y eût destruction du mal dans le monde. Procédèrent de lui les manichéens, qui eurent une grande influence et qui furent condamnés par maints conciles jusqu’à ce que leur secte s’éteignît pour renaître ou sembler renaître assez souvent, au moyen âge et aux temps modernes.

Arius niait la Trinité, ne croyait qu’en un Dieu, non seulement unique, mais en une seule personne et par conséquent niait la divinité de Jésus. Il vécut toujours en controverses et en polémiques, soutenu par quelques évêques, combattu par la plupart. Après sa mort sa doctrine se propagea étrangement. Elle fut étouffée en Orient par Théodose, mais fut très généralement adoptée par les «Barbares» d’Occident (Goths, Vandales, Burgondes, Lombards). On la vit renaître plus ou moins précise, après la Réforme, chez les Sociniens.

Rome et le christianisme

Les rapports du christianisme avec le gouvernement de Rome furent, comme on le sait assez, très tragiques. Il y eut dix persécutions sanglantes et dont quelques-unes furent atroces. On s’est souvent demandé la cause de cette animosité contre les chrétiens, de la part d’un gouvernement qui tolérait toutes les religions et toutes les philosophies. On s’est dit que les persécutions sont naturelles à Athènes, où la démocratie, obstinément attachée aux divinités du pays, traite en ennemis du pays ceux qui font abstraction des dieux du pays; que les persécutions sont naturelles de la part d’un Calvin ou d’un Louis XIV, qui confondent en eux les deux pouvoirs et qui n’admettent pas que personne ait dans l’État une autre façon de penser que celle du chef de l’État, qu’elles sont incompréhensibles, de la part d’un gouvernement qui admettait tous les cultes et toutes les doctrines. L’explication est peut-être d’abord que le christianisme était essentiellement populaire et que le gouvernement voyait en lui le plébéianisme, toujours inquiétant, et une organisation du plébéianisme, chose plus inquiétante encore. L’administration de la religion avait toujours été chose aristocratique, les pontifes romains étaient des patriciens, l’Empereur était le souverain pontife; obéir, encore que ce ne fût que spirituellement à des prêtres particuliers, c’était désobéir à l’aristocratie romaine, à l’Empereur lui-même et c’était proprement une révolte.

L’explication est peut-être encore que chaque religion nouvelle qui s’introduisait à Rome ne contrariait point et ne contredisait point le polythéisme, le principe du polythéisme étant précisément qu’il y a beaucoup de dieux, tandis que le christianisme, niant tous les dieux, affirmant qu’il n’y en a qu’un et qu’il faut mépriser tous les autres comme n’existant pas, contredisait, niait et ruinait ou prétendait détruire l’essence même du polythéisme. Il n’était pas une variante, il était une hérésie; il était plus qu’hérétique, il était anarchique; il condamnait non seulement telle ou telle religion, mais la tolérance même avec laquelle le gouvernement romain acceptait toutes les religions. Et dès lors, il est assez naturel qu’il ait été combattu à outrance par tous les empereurs, à bien peu près, depuis les plus exécrables comme Néron, jusqu’aux meilleurs comme Marc-Aurèle.

Le christianisme et les philosophes

Les rapports du christianisme avec la philosophie furent confus. L’immense majorité des philosophes le repoussa, se croyant supérieurs à lui et du reste, le sentant redoutable, s’arma contre lui de tout ce qu’elle pouvait trouver de beau ou de spécieux ou d’expédient dans l’ancienne philosophie, et l’ardeur du néo-platonisme que nous avons considéré vient en partie précisément de cet instinct de rivalité et de lutte. Il y eut à cette époque une foule d’Ernest Havet opposant l’_hellénisme_ au _christianisme_ et Ernest Havet n’est qu’un néo-platonicien du XIXe siècle.

Un certain nombre de philosophes cependant, soit du côté judéo-chrétien, soit du côté hellénique, essayèrent de quelque conciliation, et soit, juifs, firent comme des avances à l’hellénisme soit, grecs, admirent qu’il y avait quelque chose d’acceptable du côté de Sion. Aristobule, juif (antérieur à Jésus-Christ), semble avoir tenté d’accommoder Moïse avec Platon; Philon, juif (contemporain de Jésus-Christ et qui lui a survécu, non chrétien), que nous connaissons mieux, poursuivit toute sa vie le dessein de montrer toutes les ressemblances qu’il pouvait y avoir entre Platon et l’Ancien Testament, à peu près comme de nos jours quelques-uns se sont efforcés de démontrer l’accord surprenant entre la théorie darwinienne et la Genèse. On l’appelait le Platon juif, et l’on disait à Alexandrie: «Philon imite Platon ou Platon imite Philon».