Ida et Carmelita

Chapter 5

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Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à Carmelita, autant il fut mécontent de celle-là.

Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et d'un ton dégagé avec le dernier représentant des Mazzazoli.

Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit.

Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait de lire, avec plus de politesse seulement et moins de sans-gêne.

Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de Carmelita, où se trouvait la comtesse.

--Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il.

--Ah! s'écria la comtesse.

Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil où elle était étendue, elle regarda son oncle fixement.

--Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua le prince.

Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce.

--Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la comtesse, les mains tremblantes, parlez donc.

--Lisez, dit-il.

Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains de son oncle, elle en avait commencé vivement la lecture, sans faire d'observation à propos du cachet brisé.

Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait lire; alors, le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut à mi-voix.

--Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse.

Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles.

Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, beaucoup plus longue que celle de sa mère.

Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage pâlir ou rougir.

Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se leva vivement et lançant à son oncle un regard triomphant:

--Eh bien! dit-elle, suis-je une oie?

Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un geste d'humble adoration:

--Un ange! dit-il.

Respectueusement il lui baisa la main.

A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main, comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une génuflexion.

Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle.

L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère dans ses bras et l'embrassa tendrement, de même elle embrassa son oncle.

VI

Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans le colonel et le jugeât incapable de ne pas tenir un engagement pris, il eût désiré que le mariage de Carmelita ne se fît point à Paris.

Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il n'y avait guère à craindre que ce mariage manquât.

Cependant il était dans la nature du prince de craindre toujours et de rester quand même sur ses gardes.

Dans les circonstances présentes, il lui semblait que, si un danger devait surgir, c'était du côté de Paris qu'il fallait l'attendre.

Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous l'influence de madame de Lucillière, au moins avant le mariage. Après, cela était possible, et le prince, qui avait l'expérience de la passion, admettait ce retour jusqu'à un certain point; mais ce qui arriverait après le mariage, il n'avait pas présentement à en prendre souci.

Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la duperie dont il avait été victime? Cela était à présumer. Mais que pouvait-il? Ni lui ni Ida n'étaient maintenant bien redoutables.

Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de cette jeune cousine du colonel, cette petite Thérèse Chamberlain, qu'il avait eu un moment l'intention de prendre pour femme?

Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois dangers, et à vrai dire le plus grand de tous paraissait bien peu sérieux, il y avait une chose certaine, qui était que le simple séjour à Paris du colonel et de Carmelita donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus imminent.

Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement aucun de ces dangers n'éclatait.

Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et accompagné de toute la publicité qui fatalement devait se manifester d'une façon bruyante, et aussitôt ils pouvaient devenir menaçants.

Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient par la tête de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle apprendrait que son ancien amant allait se marier? En voyant à qui avait profité la rupture, qu'on avait eu l'habileté d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle pas quel avait été l'auteur de cette rupture?

Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le baron Lazarus, déçu dans ses espérances les plus chères, et de plus battu avec les armes mêmes qu'il avait eu la simplicité de donner?

Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse Chamberlain, alors surtout qu'on ne la connaissait pas, et qu'on ne savait rien de ce qui s'était passé entre elle et son cousin le colonel? Ce que M. Le Méhauté, le juge d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille, lors de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, devait donner à réfléchir. Il était évident qu'on avait la main hardie, dans cette famille, et un Italien, si brave qu'il soit, compte toujours dans la vie avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or, si le récit du juge d'instruction était exact, on ne se faisait pas scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les couteaux et les poignards; la poitrine du colonel était là pour le prouver.

Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi au point de vue des intérêts personnels du prince, que le mariage ne se fît pas à Paris.

--Mais où le célébrer?

--Ah! si on avait commencé les réparations indispensables dans le château de Belmonte! Si on s'était occupé activement de meubler quelques pièces! Si....

Le prince avait haussé les épaules, ce n'était pas en quelques semaines ou en quelques mois qu'on pouvait restaurer Belmonte.

Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d'un château chancelant, sans un toit sur la tête des invités, sans vitres aux fenêtres, au milieu des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes immondes qui cherchent leur abri dans les décombres?

La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le colonel, peu sensible sans doute à la poésie des ruines?

Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y renonça, mais non pourtant sans tenter d'écarter Paris.

Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une lune de miel.

Mais le colonel n'accueillit point cette proposition.

Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise? En avait-il une à Florence? une à Naples? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi aller à Venise ou à Naples? et pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait, lui, un hôtel prêt à le recevoir?

Paris était aussi une ville charmante pour une lune de miel.

Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle sorte que, finalement, le prince céda.

Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? Aucune en réalité; et un refus persistant pourrait le surprendre et l'inquiéter, peut-être même donner de mauvaises pensées.

Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément ne pas le ménager.

Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce serait à Paris que se ferait le mariage.

D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter les dangers, s'ils se présentaient.

Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient pas de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent pussent être bien redoutables.

On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage, mais à coup sûr ils n'auraient aucun résultat.

Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le prince aurait voulu tenir le mariage de sa nièce autant que possible caché, ayant pour cela de puissantes raisons qui lui étaient inclusivement personnelles.

Mais cela ne fut pas possible.

Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet étrange mystère.

Et d'un autre côté lui-même revenant à Paris, après une assez longue absence, était obligé de donner des explications à ses créanciers pour les faire patienter.

Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement payés que l'annonce du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain?

Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou moins probable; c'était un mariage arrêté, décidé, et le plus étonnant, le plus merveilleux, le plus miraculeux, le plus étourdissant, le plus triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus extraordinaire, le plus brillant, le plus éblouissant, le plus digne d'envie qu'on pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer: c'était... pour tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche, le plus en vue, le plus à la mode de Paris, c'était le colonel Chamberlain.

Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec prière de ne pas ébruiter cette nouvelle.

Non seulement il l'avait nommé, mais avec quelques créanciers qui avaient payé cher le droit d'être incrédules, il avait fait plus; il avait montré la lettre écrite par le colonel pour lui demander la main de Carmelita.

Le premier créancier à qui le prince avait montré la lettre du colonel était son bijoutier, qu'il avait intérêt à ménager. Le bijoutier avait promis le secret, mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement annoncé à sa femme que la créance du prince Mazzazoli serait payée, attendu que mademoiselle de Belmonte épousait le colonel Chamberlain. A ce moment était entrée une des principales clientes de la maison, la charmante comtesse d'Ardisson, amie et rivale de la marquise de Lucillière.

Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle, qui, en conséquence de ses relations avec madame de Lucillière, devait avoir un certain intérêt pour elle.

C'était un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore à Paris; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel Chamberlain, étaient arrivés le matin même.

Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson n'eut qu'un désir, l'apprendre elle-même à madame de Lucillière, pour voir comment celle-ci recevrait cette nouvelle.

Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise de Lucillière, l'occasion était vraiment heureuse.

A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée dans sa loge, qui faisait face à celle de madame de Lucillière.

La marquise n'était point encore arrivée et sa loge était restée vide jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on donnait ce soir-là.

La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson entrait dans la loge de madame de Lucillière pour lui faire une visite d'amitié.

La marquise était gaie, souriante, de belle humeur comme à l'ordinaire, et prenait plaisir pour le moment à plaisanter le prince Seratoff, qui l'avait accompagnée.

Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations de joie affectueuse, comme une amie dont on a été trop longtemps séparée.

Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les laissant en tête à tête.

--Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse.

--Quelle nouvelle

--La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: le colonel Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois est retrouvé.

--Était-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillière en pâlissant légèrement.

--Je ne sais s'il l'était pour vous,--la comtesse appuya sur le mot.--mais il l'était pour le monde parisien; heureusement le voici revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage.

Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière lui demandât à propos de quoi allait éclater ce tapage; mais celle-ci, tout d'abord surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s'était bien vite remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes.

Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple visite que sa chère amie, madame d'Ardisson, était venue dans sa loge. Madame de Lucillière avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour se livrer maladroitement; il fallait attendre et laisser venir.

--Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte? demanda la comtesse d'Ardisson.

--Très longtemps.

--Ils étaient en Suisse; ils sont revenus aussi.

--La comtesse est rétablie?

--Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade?

--Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas de motifs pour me défier de ceux qui parlent.

--Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la comtesse ou du prince?

--Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me défie jamais de mes amis.

--Eh bien! dans cette circonstance, vous avez été dupe de votre confiance.

--Vraiment?

--Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse allait en Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait ce voyage; c'était Carmelita. Devinez-vous?

--Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le sphinx.

--Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle ne vous... surprit pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel Chamberlain, qui s'était retiré sur les bords du lac de Genève en quittant Paris; ils ont passé tout le temps de cette absence ensemble, et de ce long tête-à-tête il est résulté ce qui fatalement devait se produire: le colonel Chamberlain épouse mademoiselle Carmelita Belmonte.

Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer pendant les savantes lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait nerveusement avec son éventail se crispa.

Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très bien l'effet qu'elle avait produit.

--Vous ne me croyez pas? dit-elle.

--Pourquoi ne vous croirais-je pas?

--Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable que ce mariage entre deux êtres qui semblent faits l'un pour l'autre: le colonel est un homme charmant malgré l'excentricité de sa tenue, et Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s'aimer, cela était écrit et cela s'est réalisé: il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le certain est qu'ils s'épousent.

Il fallait bien dire quelque chose.

--Et pour quand ce mariage? demanda madame de Lucillière d'une voix qu'elle tâcha d'affermir.

--Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel ni le prince Mazzazoli qui m'ont donné cette nouvelle; je la tiens d'une personne tierce, en qui j'ai toute confiance et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui s'appelle vu, la lettre par laquelle le colonel Chamberlain demande au prince Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Carmelita Belmonte. Le mariage n'est donc plus douteux, seulement j'ignore la date; il est même probable que cette date vous la connaîtrez avant moi. Vous avez avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que personne à Paris, et sa première visite sera assurément pour vous. Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me remerciez pas?

--Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, afin de vous remercier une bonne fois pour toutes.

Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame d'Ardisson regagna vivement sa loge, et, se plaçant dans l'ombre de manière à se cacher autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière.

Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes les paroles portaient; maintenant, sans doute qu'elle se croyait libre elle allait se livrer....

Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile, le visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, les narines dilatées.

Elle aimait donc toujours le colonel?

Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson prit plaisir à rappeler les coups qu'elle venait de porter: «Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel; ils s'adorent, ils se marient.» Et cette allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la marquise?... Vraiment tout cela avait été bien filé.

A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit de nouveau, et le prince Seratoff parut; mais la marquise ne le laissa pas s'asseoir.

Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, après avoir dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du côté gauche, il sortit.

Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson braqua sa lorgnette vers la porte de l'orchestre, où bientôt se montra le prince Seratoff.

Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui venait d'arriver.

Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles l'emmena avec lui.

Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la marquise de Lucillière, et le prince en sortit aussitôt, laissant le baron seul avec la marquise.

VI

Madame de Lucillière avait indiqué de la main au baron Lazarus un fauteuil dans le fond de la loge, et elle-même, reculant autant que possible celui qu'elle occupait, avait tourné le dos à la scène.

--Vous avez désiré me voir? demanda le baron, qui paraissait assez mal à l'aise.

--Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous n'accueilliez pas très favorablement la demande de mon ambassadeur.

--Mais, madame....

--Oh! je comprends très bien que vous ayez eu une certaine répugnance à revenir dans cette loge qui doit vous rappeler de mauvais souvenirs.

Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement à comprendre ou à se rappeler ce dont on lui parle.

Bons ou mauvais, il était évident que les souvenirs auxquels on faisait allusion étaient sortis de sa mémoire.

--Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester bouche ouverte sans rien dire), cette loge?

--N'est-ce pas dans cette loge, à cette place même, peut-être sur ce fauteuil, continua la marquise, que vous avez eu avec M. de Lucillière un entretien dont je faisais le sujet.

--Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez le sujet? Mon Dieu! c'est possible, cependant je ne me rappelle pas du tout de quoi il était question.

--D'une certaine lettre anonyme.

--Une lettre anonyme?

Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à sa mémoire.

Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette lettre anonyme.

--Ne cherchez pas, dit madame de Lucillière avec dédain; je vois que vous ne trouveriez pas; je vais vous aider. Cette lettre anonyme parlait d'une petite porte de la rue de Valois.

--Comment? vous savez....

--Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraître ignorer ce que vous savez parfaitement. De mon côté, je trouve inutile de vous laisser croire plus longtemps que le prétexte mis en avant pour rompre nos relations était fondé; la vraie raison de cette rupture était cette lettre anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume que vous le saviez déjà; cependant j'ai tenu à vous le dire.

--Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur de cette infamie?

--J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, comme vous dites, était vous.

--Madame!

--Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je ne m'y laisserais pas prendre. Ménagez-vous, réservez vos forces, ne prodiguez pas votre éloquence en pure perte; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez à les employer plus utilement qu'avec moi.

Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui avait jamais vue, en contenant sa voix cependant de manière à n'être pas entendue distinctement par les personnes qui se trouvaient dans les loges voisines; mais la violence même qu'elle se faisait pour se contenir rendait son émotion plus évidente.

Décidément le baron avait eu tort de se rendre à l'invitation du prince Seratoff, et il aurait été beaucoup plus sage à lui d'écouter son inspiration première, qui lui conseillait de rester tranquillement dans son fauteuil. Comment n'avait-il pas deviné, après la rupture qui avait eu lieu entre lui et madame de Lucillière, qu'une invitation de celle-ci ne pouvait être que dangereuse!

Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre à cette invitation et de venir dans cette loge, quand et comment en sortir?

Comme il se posait cette question, la porte de la loge s'ouvrit, et le duc de Mestosa s'avança vivement vers la marquise, en homme heureux de voir la femme qu'il adore.

Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait madame de Lucillière et ses habitudes: c'était toujours publiquement qu'elle s'expliquait avec les gens dont elle croyait avoir à se plaindre, et elle le faisait avec un esprit diabolique qui lançait des allusions et les mots acérés d'une façon cruelle. Qu'elle eût tort ou raison elle arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et l'on ne sortait de ses jolies griffes roses que déchiré aux endroits les plus sensibles, avec des blessures ridicules. Que de fois n'avait-il pas ri lui même de ses pauvres victimes!

Maintenant c'était son tour de recevoir ces blessures sans pouvoir les rendre. Il se leva pour céder la place au duc.

Mais de la main elle le retint.

--J'ai à peine commencé la confidence que j'ai à vous faire, dit-elle.

Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis:

--J'ai une affaire importante à traiter avec le baron, dit-elle; voulez-vous nous donner quelques minutes encore?

Au moins l'explication n'aurait pas de témoin.

Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction.

--Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme, continua madame de Lucillière, vous devez vous demander comment l'idée m'est venue d'avoir une entrevue avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir à l'Opéra, je ne me doutais guère que je vous ferais appeler dans ma loge, et je croyais bien que toutes relations entre nous étaient rompues. A vrai dire et pour ne pas m'en cacher, je vous considérais comme mon ennemi, et pour vous je n'avais d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez que je suis franche.

--Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie à affirmer cette hostilité.

--Parfaitement observé; mais ce n'est pas seulement la joie qui me fait affirmer cette hostilité; j'obéis encore, en agissant ainsi, à d'autres considérations plus importantes. Je veux, en effet que cette hostilité soit bien constatée, bien reconnue par vous, afin que vous ne vous trompiez pas sur le traité d'alliance que je vais vous proposer.

Cette hostilité d'une part et cette alliance d'une autre, paraissaient tellement contradictoires que le baron laissa paraître un mouvement de surprise.

--Quand je me serais expliquée, continua madame de Lucillière, votre étonnement cessera, et ce qui vous paraît obscur en ce moment s'éclaircira. Écoutez donc cette explication, qui vous intéresse plus que vous ne pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre lettre anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas fallu de grands efforts d'esprit pour deviner le mobile qui vous a poussé à faire usage de cette lettre: vous avez voulu amener une rupture entre nous et le colonel Chamberlain.

--Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous vous trompez.

--Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette rupture parce que, interprétant notre intimité selon vos craintes, vous vous figuriez que, cette intimité rompue, le colonel Chamberlain deviendrait un mari possible pour votre fille.

L'occasion était trop bonne pour que le baron ne la mit pas à profit: on attaquait sa fille, il dédaignait de répondre et quittait la place. Il se leva pour sortir.

Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement; car, avant qu'il eût pu faire un pas en arrière, elle lui jeta vivement quelques mots qui l'arrêtèrent.

--Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si vous voulez écouter ce que j'ai à vous dire.

Le baron hésita un moment.

--Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, notre ancienne amitié me fait une loi de les écouter jusqu'au bout, pour m'en défendre et vous montrer combien elles sont fausses.

C'était là une étrange réponse, mais la marquise ne s'en préoccupa pas autrement. Ce qu'elle voulait, c'était que le baron demeurât, et il demeurait; le reste lui importait peu.

Elle continua: