Chapter 4
Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. Et dans la montagne, à des distances plus ou moins rapprochées de l'endroit où ils se trouvaient, éclatèrent des sonneries de cloches se mêlant à des mugissements de vache et des cris de berger.
Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes des pâturages inclinés de leur côté, des vaches qui couraient çà et là, la queue dressée, la tête basse, galopant sans savoir où elles allaient.
--Enfin voici l'orage, dit Carmelita.
--Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous le temps de gagner la hutte?
--Pressons le pas.
--Appuyez-vous sur mon bras.
--Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi vite que vous voudrez.
Il allongea le pas et elle l'allongea également.
Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez, mal tracé, il y avait des difficultés; souvent ils étaient obligés de s'éloigner l'un de l'autre pour éviter les quartiers de roche qui barraient le chemin; d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils s'arrêtaient forcément durant quelques secondes.
--Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, je crois que nous marcherons plus vite séparément.
--Si vous voulez.
--Vous prenez trop souci de moi.
Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris par l'orage, dans ce sentier au milieu des prés où il n'y avait pas un abri, pas un creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se hâter.
Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et caché le soleil quelques instants auparavant si radieux.
Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la lumière, une lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait l'obscurité que des éclairs déchiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs fulgurantes.
Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les pentes herbées de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolées, au milieu des rochers, et le bruit grêle de leurs clochettes, succédant aux roulements du tonnerre, produisait un effet étrange et fantastique.
D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur berger et formant cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une à l'autre pour les flatter, restaient immobiles, rassurées, montrant ainsi toute leur confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de leur maître.
Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des montagnes contre lesquelles elles venaient éclater, les détonations du tonnerre produisaient un vacarme assourdissant: ce n'étaient pas quelques coups roulant l'un après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallées ou bien pour remonter des vallées au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un espace libre pour se répandre en vagues sonores.
Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient secoués par ces vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux.
Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; mais, à chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tête et levait les épaules.
--Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et peut-être trop bien servie.
--Vous avez peur?
--Dame... oui.
--Nous approchons de la hutte.
--Combien de temps encore?
--Cinq minutes en marchant vite.
Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même temps une nappe de feu les enveloppa et les éblouit.
Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel. Elle lui tendit la main.
--Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus.
Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante courut dans ses veines, de la tête aux pieds, des pieds à la tête.
Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se laissant mener docilement comme une enfant. Il fallait se hâter, car les rafales se succédaient presque sans interruption, et la pluie ou la grêle allait fondre sur eux d'une minute à l'autre.
Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait la main de Carmélita serrer la sienne; puis, après cette pression, il sentait ses frémissements.
Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient danser le sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il y avait des moments où ils devaient s'arrêter, ne sachant où mettre le pied, n'ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.
Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions électriques, se crispaient dans sa main.
Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. Tout à coup ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer le cou: c'était la pluie qui arrivait.
--Heureusement voici la hutte, dit-il.
Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, qu'un éclair presque aussitôt vint illuminer. Encore une centaine de mètres et ils trouvaient un abri. Lui serrant la main, il l'entraîna rapidement.
La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie passa, et il y eut une sorte d'accalmie.
Cette hutte était une sorte de construction en pierres sèches, recouverte d'un toit en planches chargées de quartiers de rocher pour les maintenir en place et faire résistance au vent. Ce n'était point un chalet, habité pendant la saison où les vaches fréquentent la montagne; c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les vachers allaient couper à la faux sur les pentes trop rapides pour être pâturées par leurs bestiaux. Point de porte à cette grange, point de fenêtre; une seule ouverture, qui n'était fermée par aucune clôture.
Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jetèrent à l'abri.
Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses gouttes larges et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte qui fondit sur le toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien à craindre de l'eau, ils pouvaient respirer.
Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita avait peur, c'était du feu, c'est-à-dire du tonnerre; et l'orage précisément venait de se déchaîner en plein sur eux.
Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des nuages, maintenant c'était le centre de la tempête qui les enveloppait.
Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur libre passage, les nuages s'étaient divisés; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les sommets, les autres s'étaient abattus dans les vallées. De sorte que, dans leur hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient devoir écraser leur toit, tantôt au contraire elles éclataient au-dessous d'eux et semblaient soulever les planches qui les abritaient.
Les nappes de feu se succédaient sans interruption, éblouissantes, aveuglantes, comme s'ils avaient été en plein dans les flammes du ciel.
Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de la grange pour jouir du spectacle splendide des éclairs embrassant les montagnes; mais bientôt elle avait abandonné cette place, plus peureuse que curieuse, pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains.
Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il regardait les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur clarté trop vive l'éblouissait.
Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler.
Il s'approcha d'elle.
--Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions tout à l'heure et que la voix de leur maître rassurait; il me semble que si vous me parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai très peur.
Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la rassurer par quelques mots plus ou moins raisonnables.
Mais une détonation formidable lui coupa la parole la grange, secouée du haut en bas, semblait prête à s'écrouler; des lueurs fulgurantes couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de s'allumer.
Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules du colonel, et, frémissante, éperdue, elle se serra contre lui.
Il se pencha vers elle.
Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent et leurs lèvres s'unirent dans un baiser.
V
Huit jours s'étaient écoulés depuis l'orage qui avait ravagé les bords du Léman, et le colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne sût au Glion ce qu'il était devenu.
Le soir même de cet orage, il était rentré à l'hôtel avec mademoiselle Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garçon, en faisant les chaussures, l'avait vu sortir.
Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas pris le chemin de la montagne; mais, tournant à gauche, il avait suivi la route qui descend à Montreux.
Cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux commentaires.
--Comment! le colonel Chamberlain avait quitté l'hôtel, et son valet de chambre lui-même n'avait pas été averti de ce départ?
Mais, à côté des commentaires des indifférents et des curieux, s'était manifestée l'inquiétude des intéressés. Le prince Mazzazoli, Carmelita; la comtesse Belmonte avaient à tour de rôle, interrogé Horace en le pressant de questions.
--Où était le colonel?
--Quand devait-il revenir?
A toutes ces questions Horace était resté sans réponses, stupéfait lui-même de ce départ, que rien ne faisait prévoir.
Et alors il était entré dans des explications desquelles résultait la présomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel était, la veille même de son départ, décidé à prolonger son séjour au Glion.
Alors il allait revenir d'un instant à l'autre.
C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût guère s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait de si puissantes raisons personnelles, pour croire qu'il allait rester près d'elle.
C'était donc une séparation.
C'était une fuite!
Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel?
Comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait déterminé ce brusque départ.
Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde pour rester court devant cette question.
Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita, et en laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se passerait après son départ, et comment ce départ serait supporté.
Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait ne rien savoir, il n'était pas sincère. En réalité, il savait parfaitement où son maître était, ce qui expliquait qu'il eût déployé si peu de zèle à le chercher dans les précipices de la montagne, et chaque jour, sans doute, il lui écrivait.
De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par sa fuite.
C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les raisonnements jusqu'au bout.
Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en chemin, et il se dit que cette précaution, ce besoin de savoir, indiquait sûrement une résolution indécise aussi bien qu'une conscience troublée.
S'il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le colonel ne se serait point inquiété de ce qui arriverait après son départ. Il serait parti et il aurait emmené son valet de chambre avec lui.
De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer ce qui s'y passait pour en avertir son maître, on devait conclure que le colonel pouvait revenir.
Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace.
En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles que le colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans sa conscience, fût obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne le voulût pas.
Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient.
Acheter Horace.
Ou bien le tromper.
Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la conscience humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace pour le mettre dans ses intérêts; ce nègre, qui était un animal primitif, serait capable de refuser l'argent et d'avertir son maître.
Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs était plus économique.
Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça qu'elle était malade; on dut même aller chercher un médecin, et, comme le prince était sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d'aller à Montreux.
Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin; mais, lorsque celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans écouter une partie de la conversation qui s'engagea entre le prince et le médecin dans le vestibule.
--Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous notre malade? Elle me paraît bien sérieusement prise.
--Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux.
--La tête surtout, c'est de la tête qu'elle souffre; la nuit a été des plus mauvaises.
--Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas de fièvre; et cependant une grande agitation.
Quelques questions et leurs réponses échappèrent à Horace, mais bientôt il entendit le prince qui disait:
--Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale?
La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle fut formulée par le médecin, mais le prince voulut bien la lui faire connaître.
On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était très inquiet.
Horace se montra ému, et le prince fut certain que cette émotion allait se communiquer au colonel.
Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion.
Le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prit un caractère de plus en plus inquiétant.
Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il parlait de sa nièce à Horace, c'était avec des tremblements dans la voix et des larmes dans les yeux, de plus en plus convaincu que ces larmes et ces tremblements passeraient dans les lettres du nègre.
--Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garçon, et je vous plains sincèrement d'être sans nouvelles de votre maître, que vous aimez tant.
Il y avait déjà dix jours qu'Horace «était sans nouvelles de son maître», lorsqu'un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le timbre de Paris, et dont l'adresse était écrite de la main du colonel.
Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une pour lui, dans laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre à Paris; une pour le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrième enfin pour mademoiselle Carmelita Belmonte.
Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander quel pouvait être leur contenu.
Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les trois lettres dans sa main.
--Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit Horace, dans laquelle étaient incluses trois lettres que voici: une pour M. le prince, une pour madame la comtesse, une pour mademoiselle Carmelita.
--Donnez, dit le prince en avançant vivement la main.
Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser paraître l'angoisse qui lui serrait les entrailles:
--Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il tâcha d'affermir.
--Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à Paris, et, comme il ne me parle pas de sa santé, je pense qu'elle est bonne.
--Je le pense aussi et je m'en réjouis; au reste le colonel aura peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il m'adresse, et c'est ce que je vais voir.
Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia celui-ci d'un mouvement de main plein d'amabilité.
Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit celle qui était adressée à Carmelita, pensant sans doute qu'il verrait là plus clairement ce qu'il voulait apprendre.
Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose la plus naturelle du monde.
Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle sans lui? Une déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais pu se marier.
N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit de ses efforts?
Il lut:
«Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère Carmelita, et quand le lendemain de notre journée passée dans la montagne, on vous a dit que j'avais quitté le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser.
«En tous cas, quelles qu'aient été les accusations que vous avez pu porter contre moi ou contre ma conduite, elles étaient fondées, puisque vous ignoriez à quel mobile j'obéissais en partant.
«Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les explications de cette conduite étrange qui, une fois encore, a dû justement vous indigner, et je veux le faire franchement, loyalement, comme il convient à un homme d'honneur qui croit devoir se justifier.
«Pourquoi suis-je parti sans vous avertir?
«Tout d'abord c'est à cette question que je veux répondre, car c'est la première, n'est-ce pas, que vous vous êtes posée?
«En effet, n'était-il pas tout simple et tout naturel que, voulant partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour cela qu'avais-je à faire? A frapper deux coups à notre porte de communication, qui se serait ouverte devant moi et qui m'eût donné toute facilité pour m'expliquer.
«Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire pourquoi, avant d'aller plus loin.
«La facilité matérielle de m'expliquer, je la trouvais par ce moyen; mais je ne trouvais pas en même temps la liberté morale, et c'était cette liberté morale que je voulais, que j'ai cherchée, que j'ai trouvée dans ce brusque départ.
«Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de notre promenade, je ne pensais nullement à ce départ; bien au contraire, je n'avais qu'une idée, qu'un but rester près de vous.
«Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après les sensations et les émotions de notre journée.
«Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus graves; car c'était ma vie que j'allais décider, c'était en même temps la vôtre.
«Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, pourquoi n'avoir pas frappé à la porte de communication?
«Ma réponse sera franche.
«Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, irrésistible, et, au lieu de voir par mes propres yeux, au lieu de sentir par mon propre coeur, au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me serais laissé entraîner, j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre coeur, je n'aurais pas raisonné.
«J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et de décision.
«Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce départ, convaincu à l'avance que, si je vous disais un seul mot, je ne partirais point.
«Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour avoir toute ma liberté de conscience.
«En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une dernière fois, je ne m'imaginais guère que le lendemain matin nous ne nous verrions plus; mais, dans le calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé les emportements tumultueux de la journée, et, peu à peu, j'ai été amené à faire l'examen de ma situation morale dans le présent aussi bien que dans le passé.
«En commençant cette lettre, je vous ai promis une entière franchise et une absolue sincérité; je dois donc, quant à cette position morale, entrer dans des détails qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux.
«Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous, je sens combien ils sont difficiles; mais je m'imputerais à crime de ne pas les faire.
«En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carmelita, une terrible douleur qui m'a laissé anéanti, et j'ai cru que mon coeur était mort pour la tendresse, si bien mort que personne ne le ressusciterait jamais.
«Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette vie d'intimité qui a été la nôtre, jamais un mot de tendresse n'est sorti de mes lèvres; jamais un regard passionné, jamais un geste n'est venu troubler la confiance que vous aviez en moi.
«Vous aimai-je?
«Je ne me posais pas cette question, et l'idée que je pouvais encore aimer ne se présentait même pas à mon esprit.
«La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre a été l'éclair qui a déchiré la nuit qui m'enveloppait.»
Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince s'arrêta un moment et haussa doucement les épaules avec un sourire de pitié; mais il ne s'attarda pas dans des réflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa lecture au point où il l'avait interrompue.
«Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'orage, les effets qu'ils produisent, ils éblouissent, et, lorsqu'ils s'éteignent, l'obscurité qu'ils ont pour une seconde déchirée et illuminée reprend plus sombre et plus noire.
«Il en est des choses morales comme des choses matérielles.
«L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai aveuglé.
«Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nouveau les lueurs qui avaient projeté leur lumière dans mon âme. Pour cela, je n'avais qu'à venir près de vous: du choc de nos regards naîtraient de nouveaux éclairs.
«Mais l'effet ne serait-il pas toujours le même, et l'aveuglement ne succéderait-il pas encore â l'éblouissement?
«Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'examen que je voulais; ce n'était point près de vous, sous votre influence, sous votre charme.
«C'était dans la solitude, dans le calme, seul en face de moi-même, que je devais m'interroger franchement, et franchement me répondre.
«Voilà pourquoi je suis parti.
«Ce que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais capable d'être heureux près de vous.
«Cela je le savais, je le sentais, et m'éloignant le matin de l'hôtel où vous dormiez, regardant les fenêtres de votre chambre, pensant à notre journée de la veille, je retrouvais encore dans mes veines des frissonnements de bonheur.
«Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je vous aimer comme vous devez être aimée? Cela, je ne le savais pas d'une manière certaine et je voulais le chercher.
«Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute conscience.
«Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s'est point écoulé une heure, une minute, qui ne vous ait été consacrée, et aujourd'hui je viens vous dire que j'écris à votre oncle, et à votre mère, pour leur demander votre main.
«Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita?
«Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre réponse.»
Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui était devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit à rire silencieusement.
Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé s'il devenait fou: sans une parole, sans un éclat de voix, il riait toujours, la bouche largement ouverte, la mâchoire inférieure tremblante, les yeux remplis de larmes.
Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules:
--Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix. Huit jours... lutté... réparation obligée... enfin!
Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit et acheva sa lecture:
«Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari qui vous aimera loyalement, et qui tiendra fidèlement un engagement qu'il n'a voulu prendre qu'en connaissance de cause.»
Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n'étaient que le développement de cette idée, mais le prince ne les lut que d'un oeil distrait puis il passa à la lettre qui lui était adressée: en gros, il savait ou tout au moins il croyait savoir comment le colonel avait été amené à cette demande en mariage, et pour le moment cela suffisait.
Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre était rédigée.
Elle l'était de la façon la plus simple et en termes aussi brefs que possible.
Mon cher prince,
Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charmante nièce, sans me prendre pour elle d'un sentiment de tendresse qui peu à peu est devenu de l'amour.
J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous prie d'être mon interprète auprès de madame la comtesse Belmonte, à laquelle d'ailleurs j'écris directement, pour appuyer ma demande.
Je ne veux aujourd'hui présenter que la question de sentiment; quant à ce qui est affaire, nous nous en occuperons, si vous le voulez bien, de vive voix, lorsque nous aurons le plaisir d'être réunis.
Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments.
ÉDOUARD CHAMBERLAIN.