Histoires souveraines

Part 14

Chapter 143,677 wordsPublic domain

Étant données, en effet, ces deux natures «phénoménales», il fallait bien se garder, au contraire, de renforcer, en le contrecarrant, en ayant même l’air de le remarquer, cette sorte d’«angélisme» futile, ce cousinage idéal dont il redevait à lui-même de dédaigner d’être jaloux, du moment où il en tenait solidement l’objet réel. Leur honnêteté, qu’il sentait impeccable, le garantissait. Dès lors, il ne pouvait qu’être flatté, dans sa vanité d’homme de quarante-cinq ans, d’avoir pour femme une personne, qu’un jeune homme aimait--et aimerait--_en vain_! La _qualité_ de leur inclination réciproque, il la comprenait exactement. C’était une sorte d’affectif, de morbide et vague penchant, éclos de trop mystiques aspirations et sans plus de consistance matérielle que le vertige résulté d’un duo de musique allemande, chanté avec une exagération de laisser-aller. Il lui suffirait, à lui, Rousseau-Latouche, d’un peu de circonspection pour circonscrire ce prétendu «amour» dans ces mêmes nuages d’où il émanait, et paralyser, d’avance, en lui, toutes échappées vers nos pâles mais importantes réalités. Il était bon de temporiser. Rien d’alarmant, en cette fumée juvénile, qui se dégageait--d’un couple de cerveaux ébriolés par une manière de tour de valse,--dans l’azur, et qui se disséminerait de soi-même au vent des désillusions de chaque jour.

Tous deux étaient, à n’en pas douter, d’une intégrité de conscience aussi évidente que la transparence du cristal de roche; ils étaient incapables d’un abus de confiance, d’une déshonnête chute en nos grossièretés sensuelles,--enfin d’un adultère, pourvu, bien entendu, que le Hasard ne vînt pas les tenter outre mesure. Son mariage leur était aussi désespérant que sacré,--car leur nature était de prendre au sérieux ces sortes de choses au point qu’ils eussent rougi de s’embrasser en cachette comme d’une insulte mutuelle! Dès lors, tous deux ne méritaient, au fond--(avec son estime!)--qu’un doux sourire. Il était l’homme,--eux étaient des enfants,--des «bébés» ivres d’intangible!--Conclusion: la ligne de conduite que lui dictaient la plus élémentaire prudence et le sentiment de sa rationnelle supériorité, devait être de fermer les yeux, de ne rien brusquer, de laisser, enfin, s’user faute d’aliment physique, ce platonique «amour» qui,--supposait-il,--si nulle absolvable occasion, nulle circonstance... irrésistible... ne leur était offerte pour ainsi dire _de force_, n’avait rien de vraiment sérieux,--et qu’au surplus les souffles hivernaux de la rentrée à Paris (en admettant, par impossible, qu’il durât jusque-là) dissiperaient comme un mirage. Il n’en resterait entre eux trois qu’un innocent souvenir de villégiature,--agréable, même, à tout prendre.

Cependant, les soirs,--dans les promenades aux jardins,--au déjeuner, au dîner, surtout dans le salon, lorsqu’on s’y attardait en causerie,--quelle que fût la retenue froide qu’ils se témoignaient, Frédérique et Bénédict semblaient se complaire à ne parler que d’«idéalités» de _surexistence par delà le trépas_, d’unions futures, de nuptiales fusions célestes,--ou de choses d’un art très élevé,--choses qui, pour M. Rousseau-Latouche, n’étaient, au fond, que des rêveries, des jeux d’esprit, du clinquant.

En vain cherchait-il, de temps à autre, à ramener la conversation sur un terrain plus solide,--le terrain politique par exemple:--on l’écoutait, certes, avec la déférence qui lui était due: mais, s’il s’agissait de lui répondre, on ne pouvait que se reconnaître trop peu versés en ces questions graves, et aussi d’une intelligence trop insuffisamment pratique, pour se permettre de risquer un avis en cette matière.--De sorte que, par d’insensibles fissures, la conversation glissait entre les mains (cependant bien serrées) du conservateur, et s’enfuyait en rêves mystiques. Bref, ils avaient l’air de fiancés que séparait un tuteur opiniâtre, et qui, à force d’ennuis, devenus insoucieux de se posséder sur la terre, faisaient, naïvement, leurs malles devant lui, Rousseau-Latouche, député du centre, pour les sphères éthérées.

C’était l’absurde s’installant dans la vie réelle.

Ceci dura quinze longs jours, au cours desquels Evariste, tout en n’ayant qu’à se louer de sa femme et de Bénédict au point de vue des convenances, en était tout doucement arrivé à se sentir comme _étranger_ chez lui. Il ne pouvait s’expliquer ce phénomène, trouvant au-dessous de sa dignité de prendre au sérieux l’impalpable. Bien souvent il avait eu, de nouveau, la violente démangeaison de congédier Bénédict,--poliment, mais en ayant soin d’isoler Frédérique de cette scène d’adieux qui, présumait-il, ne se fût point terminée sans tiédeur. Et toujours le motif qui l’avait maintenu dans l’espèce de neutralité modérée dont il avait préféré l’option dès le principe, n’était autre que la dédaigneuse pitié qu’il ressentait, disons-nous, pour cet immatériel amour, et qu’il eût eu l’air de reconnaître, comme VALABLE, en s’en effarouchant. Oui, c’était un homme trop soucieux de sa dignité morale pour accéder à cette concession risible.

A de certains moments, il en venait à _regretter_ de ne pouvoir, vraiment, leur adresser aucun reproche, fondé sur la moindre inconséquence de leur part. C’est qu’il avait affaire non pas à des amoureux de la vie, mais à des amants de la Vie. A la fin, ceci l’énerva jusqu’à refroidir l’amour que Frédérique lui avait inspiré si longtemps. Les êtres _trop_ équilibrés ne pardonnent pas volontiers l’âme, lorsque, par des riens inintelligibles pour eux (mais très sensibles), elle les humilie de son inviolable présence. L’âme prend, alors, à leurs yeux, les proportions d’un grief: et, même amoureux, cela les dégoûte bientôt de tout corps affligé de cette infirmité.

C’est pourquoi l’idée vint à Evariste,--l’idée étrange et cependant _naturelle!_--de les humilier à son tour, de leur montrer, de leur PROUVER qu’ils étaient, «au fond», des êtres de chair et d’os comme lui, et comme «tout le monde»!... Et que, sous les dehors de leurs belles phrases, plus ou moins redondantes, mais aussi creuses qu’idéales, se cachaient les sens purement _humains_ d’une passion _très banale_!... Et que ce n’était pas la peine de le prendre de si haut avec les choses terrestres, quand après tout, l’on n’en faisait fi qu’en paroles!

Il se mit donc--sans trop se rendre compte de la vilenie compassée d’un tel procédé--à leur tendre des pièges! à les laisser seuls, aux jardins, par exemple,--alors qu’il les observait de loin, muni d’une forte jumelle marine.--(Oh! certes, dès le premier baiser, par exemple, il serait survenu, et leur eût, en souriant, fait constater leur hypocrite faiblesse!)... Malheureusement pour lui, Frédérique et Bénédict ne donnèrent, en ces occasions, aucune prise à ses remontrances, ne réalisèrent pas son singulier _espoir_. Ils se parlèrent peu, et se séparèrent bientôt, sans affectation, par simple convenance. Frédérique devant aller rendre ses visites à des pauvres, Bénédict lui remettait un peu d’or, pour l’aider en ces futilités toutes féminines. De là les quelques paroles entre eux échangées. Evariste les trouvait au moins imbéciles.

Le fait est qu’aux yeux d’un jeune homme ordinaire, de ce que l’on appelle un Parisien, Bénédict eût passé pour un simple sot et Frédérique pour une coquette s’amusant d’un provincial. Rien de plus. Cependant le lien qui les unissait, pour vague qu’il fût, était, positivement, plus solide que... s’ils eussent été coupables. Evariste, qui, tout d’abord, s’était épuisé en manifestations tendres, pour Frédérique (la sentant comme s’échapper), avait renoncé à la lutte devant le dévoué sourire de sa femme. Il semblait n’en être plus, à présent, que le propriétaire; une dédaigneuse aversion pour cette malheureuse insensée s’aigrissait en son raisonnable cœur centre-gauche. Cette énigmatique passion que Bénédict et Frédérique paraissaient n’éprouver que sous condition perpétuelle d’un sublime Futur, il finissait par la reconnaître pour la plus vivace de toutes, pour l’indéracinable, celle sur quoi s’émoussent tous les sarcasmes. Il sonda le mal d’un coup d’œil: le divorce était l’unique issue!--Il fallait le rendre inévitable, le _forcer_,--car Frédérique, en bonne chrétienne, s’y fût refusée à l’amiable, le divorce étant défendu.--L’indifférente résignation qu’elle avait mise à supporter les cauteleuses tendresses de son mari le prouvait d’avance, outre mesure, et celui-ci ne s’illusionnait pas à cet égard.

En ces conjectures, le mieux était d’en finir le plus tôt: la situation devenant intolérable.

L’épisode avait duré cinq semaines; c’était trop! Il en avait par-dessus les oreilles! Ayant négligé, à force de souci, ses lotions normales de teinture, sa barbe et ses cheveux étaient _devenus_ réellement gris. Il fallait agir, sans le moindre retard, car l’excellent homme comptait se marier en toute hâte, aussitôt, s’il se pouvait, après le prononcé du Tribunal.

Soudainement, il annonça donc le prochain retour à Paris, et simula,--comme dans les romans et pièces de théâtre les plus rudimentaires,--un départ de deux ou trois jours: il allait, disait-il, jeter un coup d’œil sur l’état de son hôtel en l’avenue des Ternes.

M. Rousseau-Latouche, avait, tout justement, pour ami d’enfance, non point le commissaire de police de Sceaux, mais un commissaire de police des environs, qu’il avait fait nommer à ce poste.

Il alla donc le trouver et s’ouvrit à lui, ne lui taisant rien, lui précisant les choses telles qu’elles étaient, avec une clarté d’élocution dont il manquait à la Chambre, mais qu’il trouvait quand il s’agissait d’élucider ses affaires personnelles.--Tout fut raconté à dîner, en tête-à-tête.

Il fallut du temps, quelques heures, pour que le commissaire se rendît un compte exact de la situation, qu’il finit par entrevoir, à la longue, grâce à la sagacité spéciale qui est inhérente à cette profession.

On arriva donc, en tapinois, le _lendemain_ «du départ», afin de ne rien brusquer, d’endormir tous soupçons. Deux heures après le dernier train du soir, on pénétra dans la maison, grâce aux clefs doubles d’Evariste, dont toutes les mesures étaient prises.

Il faisait une nuit d’automne, superbe, douce, bien étoilée.

On monta l’escalier, sans faire le moindre bruit. Il était près d’une heure du matin: le point capital était de les surprendre, comme on dit, _flagrante delicto_.

La porte du salon n’était pas fermée, on parlait à l’intérieur. Le commissaire, avec des précautions extrêmes, ouvrit sans que la serrure grinçât. Quel spectacle écœurant s’offrit alors, à leurs yeux hagards!

Les deux amants, le dos tourné à la porte, et chacun les mains jointes sur le balcon d’une fenêtre ouverte, aussi bien vêtus qu’en plein midi, contemplaient, l’un vers l’autre, l’auguste nuit de lumière, avec des regards d’espérance, et récitaient ensemble, à l’unisson, leur prière du soir, d’une voix lente, mais dont la terrible simplicité d’accent semblait devoir glacer le sourire des gens les plus éclairés.

A ce tableau, M. Rousseau-Latouche demeura comme saisi d’une sorte d’hébétement grave: sur le moment, il eut, même, comme un vertige et craignit pour sa raison!--Son ami, le froid commissaire de police, reçut, entre ses bras, cet homme d’État chancelant, et d’un ton de commisération profonde lui dit alors naïvement à l’oreille ce peu de mots:

--Pauvre ami! Pas MÊME... _trompé_!...

La légende nous affirme (hâtons-nous de l’ajouter) qu’il se servit d’une expression plus technique, chère à Molière.

Le fait est que pour l’honorable M. Rousseau-Latouche, ç’avait été jouer de malheur d’être tombé sur deux êtres aussi... _intraitables_!

Le Meilleur Amour

Entre les êtres destinés non pas au bonheur convenu, mais au réel bonheur, nous devons compter un jeune Breton nommé Guilhem Kerlis. On peut dire qu’il naquit sous une étoile heureuse, et que peu d’hommes, en leur amour, furent plus favorisés que lui. Cependant, combien simple fut son histoire!

Ce fut en 1882, à la brune d’un beau soir de septembre, qu’Yvaine et Guilhem se rencontrèrent dans la campagne de Rennes, près d’une barrière de prairie. Yvaine, fort jolie, avait seize ans; c’était la fille unique d’une métayère presque pauvre; elles habitaient le gros bourg de Boisfleury, près de la ville.

Ce soir-là, suivie de deux génisses et d’une demi-douzaine de brebis, tout son troupeau, elle rentrait.

Guilhem, beau gars de dix-huit ans, était le fils d’un garde-chasse du baron de Quélern: il rentrait aussi, son gibier en gibecière. Tous deux, s’étant regardés, s’étonnèrent de ne pas s’être vus plus tôt, car le bourg n’était pas à plus de deux lieues de la chaumière du garde. Autour d’eux, les champs de luzerne, les avoines fauchées, encore mêlées de fleurs, et, venues du lointain, les senteurs des bois embaumaient l’air vespéral. Ils se dirent quelques paroles.

Yvaine offrit à Guilhem des bluets qu’elle avait au corsage. Guilhem lui fit présent d’une belle perdrix rouge, et l’on se sépara sur un rendez-vous que la jeune fille accorda sans hésiter, car on avait parlé mariage--et Guilhem, tout de suite, lui avait plu.

Ils se revirent le lendemain, non loin de Boisfleury, dans un sentier que l’automne parsemait déjà de feuilles dorées;--ce fut la main dans la main qu’ils échangèrent de naïves confidences, sans même penser qu’ils s’aimaient.--Puis, tous les jours, jusqu’à la fin d’octobre, Guilhem la revit, se passionnant pour elle.

C’était un grave cœur, plein de croyances, dont les sentiments étaient à la fois purs, ardents et stables. Yvaine était joueuse, engageante et d’un babil d’oiseau; peut-être un peu trop rieuse. Ils se fiancèrent avec d’innocents baisers, de doux projets de ménage.

Et c’était une longue étreinte silencieuse, lorsqu’ils se quittaient.

Comme Guilhem avait gardé son secret, même pour son père, le vieux garde attribuait l’air nouvellement soucieux de son fils aux seules approches du moment de la conscription--ce qui entrait pour une part, aussi, dans la vérité. L’ancien sergent lui donnait, à souper, des conseils pour réussir au régiment.

⁂

Le primitif Guilhem aimait donc avec ferveur, avec foi--sans remarquer qu’Yvaine, étant seulement très jolie, mais sans une lueur de beauté, ne pouvait être qu’incapable de sentiments bien solides.

Amoureuse, peut-être; amante, sa nature s’y refusait. Certes, elle se fût peu défendue, s’il eût voulu, d’avance, en obtenir des privautés conjugales plus sérieuses que des baisers et des étreintes; mais, en ce croyant, une sorte d’effroi de ternir sa fiancée maîtrisait la fièvre des désirs, l’emportement de la passion: de tels entraînements, trop oublieux de l’honneur, sentaient le sacrilège, et ceci les refrénait. Yvaine, de tempérament plus frivole, regrettait, au fond de ses idées, qu’il eût si fort cette qualité du respect;--et même son inclination pour lui s’en attiédit un peu. Elle avait envie de rire, parfois, de ce trop grave amour--qu’elle comprenait à l’étourdie, et selon d’étroites sensations; bref, elle eût bien préféré que Guilhem fût «plus amusant»; mais un mari (se disait-elle), ce doit sans doute, être comme cela, _d’abord_.

Au moment des adieux, quand Guilhem tomba au service militaire, elle ressentait pour lui plutôt de l’amitié que de l’amour. Cependant, ils échangèrent la bague; elle l’attendrait. Cinq ans de fidélité! N’était-ce pas compter sur un rêve que d’y croire, l’ayant bien regardée? Pourtant l’idée ne vint même pas à Guilhem qu’elle pût manquer à sa parole.

Le matin de son départ, au moment de s’éloigner vers la ville, il lui dit, la tenant embrassée: «Va, je reviendrai sous-lieutenant, avec la croix.--Ah! mon Guilhem, lui répondit-elle (avec un accent si sincère qu’elle en fut dupe elle-même sur le moment), si tu te faisais tuer à la guerre, je te jure que je me ferais religieuse!» Il eut un tressaillement: c’était la promesse inespérée! Dans un élan de tendresse profonde, il lui ferma les paupières d’un long baiser... C’était scellé! Ils étaient mari et femme. On s’écrirait toutes les semaines.--La vérité, c’est qu’Yvaine l’avait entrevu en uniforme d’officier, ce qui l’avait transportée. Ils se séparèrent, les yeux en pleurs, n’ayant l’un de l’autre qu’une petite photographie, tirée par un artiste de passage, au prix d’un franc.

Guilhem fut incorporé dans les chasseurs d’Afrique et dirigé sur la province d’Alger.

⁂

Les premières lettres furent pour tous deux une joie charmante, presque aussi douce que les premiers rendez-vous. L’éloignement avait rendu Guilhem, pour la jeune fille, une sorte de «chose défendue» dont on la privait, et qu’elle désirait par cela même.

Puis, il y avait le devoir, maintenant qu’on s’était bien promis l’un à l’autre.

En six mois, cependant, les pâlissements de l’absence altérèrent un peu la constance déjà longue d’Yvaine. Elle soupirait et s’ennuyait de cette monotonie, de cette solitude. Sa parole jurée lui pesait parfois comme une chaîne. Elle en était revenue à l’amitié. Ses lettres, sa seule distraction, demeuraient toutefois les mêmes, ayant pris le pli des phrases tendres. Celles de Guilhem témoignaient qu’il ne vivait de plus en plus que d’elle--et d’espoir. Mais quatre ans et demi encore!... Naïve, elle bâillait, parfois, en y songeant. Sur ces entrefaites, le père de Guilhem, le vieux garde Kerlis, mourut, laissant un pécule des plus modestes, que Guilhem plaça, par correspondance, pour jusqu’à son retour.

Cette présence, qui avait gêné la mère et la fille, ayant disparu, celles-ci respirèrent plus à l’aise. La mère Blein, des plus accortes et jolie encore, devint de mœurs un peu libres.

Si bien qu’un jour, moins de dix mois après le départ de Guilhem, il arriva comme si un absurde coup de vent eût passé tout à coup.

Yvaine, en effet, par un soir de fête de village, s’en laissa dire par un jeune élève de marine, venu en congé, qui la séduisit à l’improviste et dut, après deux jours, la laisser seule.

Elle comprit alors, trop tard, qu’elle avait commis, _en riant trop_, l’irréparable.--Allons, c’était fini! Que faire? S’étourdir? Elle sentit que la vie allait l’entraîner.

Un mois après, à Rennes, elle avait un amant, qui l’installa, sans luxe d’ailleurs. Bientôt, devenue fille galante, elle mena l’existence de gros plaisirs qu’offre la province aux personnes désireuses de «s’amuser».

Cependant, par une féminine bizarrerie, elle avait gardé, au fond du cœur, un faible pour le passé lointain qu’elle avait trahi si follement. Les lettres douces et réchauffantes qu’elle recevait toujours formaient un tel contraste avec le ton dont les «autres» lui parlaient!...

Ne sachant d’elle que ce qu’elle lui en apprenait, le soldat continuait, là-bas, de la respecter et de la chérir. Il est des soupirs qui éclairent: elle l’appréciait davantage, à présent!... De sorte que, sans bien se rendre compte de ce qu’elle osait, elle lui répondait avec la candeur d’autrefois, qu’elle retrouvait en lui écrivant--lui laissant croire, par un jeu triste et pour gagner du temps, qu’elle était toujours celle qu’il avait connue.

Se savoir aimée de vrai, cela lui faisait du bien. Comment y renoncer? Pourquoi le rendre si vite malheureux? Ne saurait-il pas toujours assez tôt? Elle devait s’efforcer de faire durer l’illusion de Guilhem jusqu’à la fin, s’il était possible. «Il a encore trois années!» se disait-elle;--et cela l’enhardissait. Et puis, elle ne pouvait s’en empêcher. C’était son seul et poignant bonheur.--«Tant mieux, s’il vient me tuer, quand il apprendra mon inconduite!... pensait-elle. Soyons _heureux_ d’ici là!»--Ce qui ne l’empêchait pas, lancée comme elle était, de continuer, dans les intervalles, son train de fille qui s’étourdit et se donne «du bon temps» avec les étudiants et les officiers.

Tout à coup, plus de lettres. C’était la cinquième année, aux premiers mois seulement.

Ce silence brusque la remplit d’une angoisse violente. Saurait-il? A-t-il appris? Elle en fut d’autant plus consternée qu’au moment où ce silence compta plusieurs semaines, elle se trouvait à l’hospice, officiellement soignée pour un mal abominable, gagné au cours de sa vie joyeuse, et qui la défigurait.

Voici ce qui s’était passé:

Une fois incorporé dans son escadron, Guilhem, fort de son grave amour et sûr de sa fiancée, s’était bientôt fait remarquer comme soldat solide, studieux, exemplaire. Il lui semblait, chaque jour, qu’il gagnait Yvaine et leur bonheur futur. De là, sa conduite irréprochable. Ne vivant que des lettres qu’il recevait de France, et qui lui remplissaient le cœur, Yvaine était là, pour lui! L’absence la multipliait, sous le beau ciel oriental, et la mélancolie du désir l’y faisait apparaître encore plus charmante, plus délicieuse que dans les champs bretons. La joie, certaine pour lui, de l’avoir pour femme--il l’éprouvait ainsi, d’avance, et chaque jour l’en rapprochait.

Lorsqu’il passa maréchal des logis, avec la médaille militaire, son fier contentement se doubla de l’écrire à sa digne et chère petite femme!... Ah! comme, en son être, les mots foi, patrie, honneur, foyer, conservaient toutes leurs vibrations virginales--grâce à ce pur sentiment qu’il avait emporté du pays!... Au point d’inaltérable confiance où il était parvenu, Guilhem, en lisant les phrases où parfois un mot trouble eût dû l’étonner, faisait la demande et la réponse--et justifiait tout.

Étant supposé qu’il eût soudainement appris de quelqu’un la réalité et qu’à force de preuves l’évidence eût fait chanceler sa foi, quel noir dégoût, quel poison, quelle horreur de vivre! Quel effondrement! Certes, celui qui lui eût fourni ces preuves, sous prétexte «d’être dans le vrai», n’eût-il pas été, dans son zèle aussi niais que maudissable, bien moins un ami qu’un meurtrier? Les braves lettres de son honnête et sainte petite Yvaine, n’était-ce pas pour lui le réel bonheur au milieu de cette séparation forcée, mais saturée d’espérance, qui était, au fond, la plus grande chance de sa vie? N’était-ce pas même le seul bonheur possible, entre eux, que cette ombre?

En admettant que son numéro l’eût exempté du service et qu’il eût épousé, là-bas, son Yvaine, quelle différence! Après les ivresses brèves, lorsqu’il se serait aperçu de la futile, oisive, inconsistante, coquette et dangereuse nature de sa femme, que de pleurs secrets il eût versés, lui qui ne pouvait concevoir que sacré le foyer conjugal!...

Quel ennui bientôt! quelle vieillesse redoutable! quelle solitude à deux, si toutefois une légèreté de sa femme n’eût pas amené quelque tragique dénouement.

Eh bien! au lieu de ce résultat _positif_ du bonheur soi-disant réalisé, sa bonne étoile d’homme prédestiné à n’être que _réellement_ heureux l’avait comblé de ces quatre ans et demi de félicité sans nuage, faite d’espoir bien fondé, d’absence illusoire, de réconfortants souvenirs chaque jour revécus! Et cela grâce à la duplicité pardonnable de celle qu’il ne pouvait soupçonner!... _Pardonnable?_ avons-nous dit. Certes, comment, en effet, juger «coupables» ou «innocentes» ces sortes de natures?

Autant prétendre les alouettes criminelles parce qu’elles ne peuvent résister au miroir!

Et si l’on objecte que ce bonheur n’était que le fruit d’un mensonge, nous répondrons: cela prouve que, pour ceux qui en sont dignes, un Dieu fait toujours naître le bien du mal. D’ailleurs, dans ce bas monde, quel est le bonheur qui, au fond, ne tient pas à quelque mensonge?

Une nuit, aux premiers mois de cette cinquième année, Guilhem fut réveillé par le clairon. C’était une révolte d’Arabes. Il sauta en selle, on chargea.

L’escarmouche fut chaude; mais, moins d’une heure après, le mouvement séditieux était réprimé.

Comme l’on revenait au campement, sous la clarté des étoiles, deux ou trois coups de feu lointains, attardés, retentirent; des balles sifflèrent--et, soudain, se glissant du milieu des alfas, entre les chevaux, une ombre passa. Sans doute quelque fuyard tenant à venger un mort.