Histoires souveraines

Part 13

Chapter 133,646 wordsPublic domain

--«Mon fils, réjouissez-vous: voici que vos épreuves d’ici-bas vont prendre fin. Si, en présence de tant d’obstination, j’ai dû permettre, en gémissant, d’employer bien des rigueurs, ma tâche de correction fraternelle a ses limites. Vous êtes le figuier rétif qui, trouvé tant de fois sans fruit, encourt d’être séché... mais c’est à Dieu seul de statuer sur votre âme. Peut-être l’infinie Clémence luira-t-elle pour vous au suprême instant! Nous devons l’espérer! Il est des exemples... Ainsi soit!--Reposez donc, ce soir, en paix. Vous ferez partie, demain, de l’_auto da fé_: c’est-à-dire, vous serez exposé au _quemadero_, brasier prémonitoire de l’éternelle Flamme: il ne brûle, vous le savez, qu’à distance, mon fils, et la Mort met au moins deux heures (souvent trois) à venir, à cause des langes mouillés et glacés dont nous avons soin de préserver le front et le cœur des holocaustes. Vous serez quarante-trois seulement. Considérez que, placé au dernier rang, vous aurez le temps nécessaire pour invoquer Dieu, pour lui offrir ce baptême du feu qui est de l’Esprit-Saint. Espérez donc en La Lumière et dormez.»

En achevant ce discours, dom Arbuez ayant, d’un signe, fait désenchaîner le malheureux, l’embrassa tendrement. Puis, ce fut le tour du _fra_ redemptor, qui, tout bas, pria le juif de lui pardonner ce qu’il lui avait fait subir en vue de le rédimer;--puis l’accolèrent les deux familiers, dont le baiser, à travers leurs cagoules, fut silencieux. La cérémonie terminée, le captif fut laissé, seul et interdit, dans les ténèbres.

⁂

Rabbi Aser Abarbanel, la bouche sèche, le visage hébété de souffrance, considéra d’abord sans attention précise, la porte fermée.--«Fermée?...» Ce mot, tout au secret de lui-même, éveillait, en ses confuses pensées, une songerie. C’est qu’il avait entrevu, un instant, la lueur des lanternes en la fissure d’entre les murailles de cette porte. Une morbide idée d’espoir, due à l’affaissement de son cerveau, émut son être. Il se traîna vers l’insolite _chose_ apparue! Et, bien doucement, glissant un doigt, avec de longues précautions, dans l’entre-bâillement, il tira la porte vers lui... O stupeur! par un hasard extraordinaire, le familier qui l’avait refermée avait tourné la grosse clef un peu avant le heurt contre les montants de pierre! De sorte que, le pêne rouillé n’étant pas entré dans l’écrou, la porte roula de nouveau dans le réduit.

Le rabbin risqua un regard au dehors.

A la faveur d’une sorte d’obscurité livide, il distingua, tout d’abord, un demi-cercle de murs terreux, troués par des spirales de marches;--et, dominant, en face de lui, cinq ou six degrés de pierre, une espèce de porche noir, donnant accès en un vaste corridor, dont il n’était possible d’entrevoir, d’en bas, que les premiers arceaux.

S’allongeant donc, il rampa jusqu’au ras de ce seuil.--Oui, c’était bien un corridor, mais d’une longueur démesurée! Un jour blême, une lueur de rêve l’éclairait: des veilleuses, suspendues aux voûtes, bleuissaient, par intervalles, la couleur terne de l’air:--le fond lointain n’était que de l’ombre. Pas une porte, latéralement, en cette étendue! D’un seul côté, à sa gauche, des soupiraux, aux grilles croisées, en des enfoncées du mur, laissaient passer un crépuscule--qui devait être celui du soir, à cause des rouges rayures qui coupaient, de loin en loin, le dallage. Et quel effrayant silence!... Pourtant, là-bas, au profond de ces brumes, une issue pouvait donner sur la liberté! La vacillante espérance du juif était tenace, car c’était la dernière.

Sans hésiter donc, il s’aventura sur les dalles, côtoyant la paroi des soupiraux, s’efforçant de se confondre avec la ténébreuse teinte des longues murailles. Il avançait avec lenteur, se traînant sur la poitrine--et se retenant de crier lorsqu’une plaie, récemment avivée, le lancinait.

Soudain, le bruit d’une sandale qui s’approchait parvint jusqu’à lui dans l’écho de cette allée de pierre. Un tremblement le secoua, l’anxiété l’étouffait: sa vue s’obscurcit. Allons! c’était fini, sans doute! Il se blottit, à croppetons, dans un enfoncement, et, à demi mort, attendit.

C’était un familier qui se hâtait. Il passa rapidement, un arrache-muscles au poing, cagoule baissée, terrible, et disparut. Le saisissement, dont le rabbin venait de subir l’étreinte, ayant comme suspendu les fonctions de la vie, il demeura, près d’une heure, sans pouvoir effectuer un mouvement. Dans la crainte d’un surcroît de tourments s’il était repris, l’idée lui vint de retourner en son cachot. Mais le vieil espoir lui chuchotait, dans l’âme, ce divin _Peut-être_, qui réconforte dans les pires détresses! Un miracle s’était produit! Il ne fallait plus douter! Il se remit donc à ramper vers l’évasion possible. Exténué de souffrance et de faim, tremblant d’angoisses, il avançait!--Et ce sépulcral corridor semblait s’allonger mystérieusement! Et lui, n’en finissant pas d’avancer, regardait toujours l’ombre, là-bas, où _devait_ être une issue salvatrice.

--Oh! oh! Voici que des pas sonnèrent de nouveau, mais, cette fois, plus lents et plus sombres. Les formes blanches et noires, aux longs chapeaux à bords roulés, de deux inquisiteurs, lui apparurent, émergeant sur l’air terne, là-bas. Ils causaient à voix basse et paraissaient en controverse sur un point important, car leurs mains s’agitaient.

A cet aspect, rabbi Aser Abarbanel ferma les yeux: son cœur battit à le tuer; ses haillons furent pénétrés d’une froide sueur d’agonie; il resta béant, immobile, étendu le long du mur, sous le rayon d’une veilleuse, immobile, implorant le Dieu de David.

Arrivés en face de lui, les deux inquisiteurs s’arrêtèrent sous la lueur de la lampe,--ceci par un hasard sans doute provenu de leur discussion. L’un d’eux, en écoutant son interlocuteur, se trouva regarder le rabbin! Et, sous ce regard dont il ne comprit pas, d’abord, l’expression distraite, le malheureux croyait sentir les tenailles chaudes mordre encore sa pauvre chair; il allait donc redevenir une plainte et une plaie! Défaillant, ne pouvant respirer, les paupières battantes, il frissonnait, sous l’effleurement de cette robe. Mais, chose à la fois étrange et naturelle, les yeux de l’inquisiteur étaient évidemment ceux d’un homme profondément préoccupé de ce qu’il va répondre, absorbé par l’idée de ce qu’il écoute, ils étaient fixes--et semblaient regarder le juif _sans le voir_!

En effet, au bout de quelques minutes, les deux sinistres discuteurs continuèrent leur chemin, à pas lents, et toujours causant à voix basse, vers le carrefour d’où le captif était sorti; ON NE L’AVAIT PAS VU!... Si bien que, dans l’horrible désarroi de ses sensations, celui-ci eut le cerveau traversé par cette idée: «Serais-je déjà mort, qu’on ne me voit pas?» Une hideuse impression le tira de léthargie: en considérant le mur, tout contre son visage, il crut voir, en face des siens, deux yeux féroces qui l’observaient!... Il rejeta la tête en arrière en une transe éperdue et brusque, les cheveux dressés!... Mais non! non. Sa main venait de se rendre compte, en tâtant les pierres: c’était le _reflet_ des yeux de l’inquisiteur qu’il avait encore dans les prunelles, et qu’il avait réfracté sur deux taches de la muraille.

En marche! Il fallait se hâter vers ce but qu’il s’imaginait (maladivement, sans doute) être la délivrance! vers ces ombres dont il n’était plus distant que d’une trentaine de pas, à peu près. Il reprit donc, plus vite, sur les genoux, sur les mains, sur le ventre, sa voie douloureuse; et bientôt il entra dans la partie obscure de ce corridor effrayant.

Tout à coup, le misérable éprouva du froid _sur_ ses mains qu’il appuyait sur les dalles; cela provenait d’un violent souffle d’air, glissant sous une petite porte à laquelle aboutissaient les deux murs.--Ah! Dieu! si cette porte s’ouvrait sur le dehors! Tout l’être du lamentable évadé eut comme un vertige d’espérance! Il l’examinait, du haut en bas, sans pouvoir bien la distinguer à cause de l’assombrissement autour de lui.--Il tâtait: point de verrous! ni de serrure.--Un loquet!... Il se redressa: le loquet céda sous son pouce; la silencieuse porte roula devant lui.

⁂

--«ALLELUIA!...» murmura, dans un immense soupir d’actions de grâces, le rabbin, maintenant debout sur le seuil, à la vue de ce qui lui apparaissait.

La porte s’était ouverte sur des jardins, sous une nuit d’étoiles! sur le printemps, la liberté, la vie! Cela donnait sur la campagne prochaine, se prolongeant vers les sierras dont les sinueuses lignes bleues se profilaient sur l’horizon;--là, c’était le salut!--Oh! s’enfuir! Il courrait toute la nuit sous ces bois de citronniers dont les parfums lui arrivaient. Une fois dans les montagnes, il serait sauvé! Il respirait le bon air sacré; le vent le ranimait, ses poumons ressuscitaient! Il entendait, en son cœur dilaté, le _Veni foras_ de Lazare! Et, pour bénir encore le Dieu qui lui accordait cette miséricorde, il étendit les bras devant lui, en levant les yeux au firmament. Ce fut une extase.

Alors, il crut voir l’ombre de ses bras se retourner sur lui-même:--il crut sentir que ces bras d’ombre l’entouraient, l’enlaçaient,--et qu’il était pressé tendrement contre une poitrine. Une haute figure était, en effet, auprès de la sienne. Confiant, il abaissa le regard vers cette figure--et demeura pantelant, affolé, l’œil morne, trémébond, gonflant les joues et bavant d’épouvante.

--Horreur! Il était dans les bras du Grand-Inquisiteur lui-même, du vénérable Pedro Arbuez d’Espila, qui le considérait, de grosses larmes plein les yeux, et d’un air de bon pasteur retrouvant sa brebis égarée!...

Le sombre prêtre pressait contre son cœur, avec un élan de charité si fervente, le malheureux juif, que les pointes du cilice monacal sarclèrent, sous le froc, la poitrine du dominicain. Et, pendant que rabbi Aser Abarbanel, les yeux révulsés sous les paupières, râlait d’angoisse entre les bras de l’ascétique dom Arbuez et comprenait confusément, _que toutes les phases de la fatale soirée n’étaient qu’un supplice prévu, celui de l’Espérance!_ le Grand-Inquisiteur, avec un accent de poignant reproche et le regard consterné, lui murmurait à l’oreille, d’une haleine brûlante et altérée par les jeûnes:

--«Eh quoi, mon enfant! A la veille, peut-être, du salut... vous vouliez donc nous quitter!»

L’Amour sublime.

M. Evariste Rousseau-Latouche, député de l’un de nos départements les plus éclairés, siégeait au centre-gauche de notre Parlement.

Au physique, c’était un de ces hommes qui ont toujours eu l’air d’un oncle.

Quarante-cinq ans, environ; l’encolure un peu molle, résistante pourtant; la chair des joues offrait quelques menues bouffissures, l’âge ayant ses droits; mais il en humectait chaque matin, de crèmes diverses, la couperose. Le nez long et froid. Les yeux grisâtres. La lèvre inférieure franche, rouge, un peu épaisse: la supérieure très fine et formant la ligne quatrième de la carrure du menton. La voix bien timbrée, précise. Brun encore, mais ceci grâce à ces innocentes «applications» de teinture qui sont de mode.

C’était le type de l’homme de nos jours, exempt de superstitions, ouvert à tous les aspects de l’esprit, peu dupe des grands mots, cubique en ses projets financiers, industriels ou politiques.

En 1876, il avait épousé mademoiselle Frédérique d’Allepraine; la tutrice de cette orpheline de dix-sept ans la lui ayant accordée à cause de l’extérieur, à la fois sérieux et engageant, de cet honnête homme;--et puis les situations se convenaient...

Rousseau-Latouche avait fait sa fortune dans les lins. Il ne s’était enrichi que par le travail--et, aussi, grâce à quelque peu de savoir-faire--sans parler de certaines circonstances dont il est convenu que les sots seuls négligent de profiter; tout le monde l’estimait donc, de l’estime actuelle.

Au moral, il avait les idées françaises d’aujourd’hui, les idées ayant cours,--excepté en quelques négligeables esprits. Ses convictions se résumaient en celles-ci:

1º Qu’en fait de religions, tous les cultes imaginables ayant eu leurs fervents et leurs martyrs, le Christianisme, en ses nuances diverses, ne devait plus être considéré que comme un mode analogue de cette «mysticité» qui s’efface d’elle-même--brume traversée par le soleil levant de la Science.

2º Qu’en fait de politique, le régime royal, en France (et ailleurs), ayant fait son temps, s’annule également, de soi-même.

3º Qu’en fait de morale pratique, il faut, tout bonnement, se laisser vivre selon les règles salubres de l’honnêteté (ceci autant que possible),--sans être hostile au Bien, c’est-à-dire au Progrès.

4º Qu’en fait d’attitude sociale, le mieux est de laisser, en souriant, pérorer les gens en retard, dont le cerveau n’est pas d’une pondération calme et dont les derniers groupes tendent à disparaître comme les Peaux-Rouges.

Bref, c’était un être éminemment sympathique, ainsi que le sont, de nos jours, presque tous ceux qui--les mains vides, mais ouvertes--sont doués d’assez d’empire sur eux-mêmes pour pouvoir prononcer, non-seulement sans rire, mais avec une sincérité d’accent convaincante le mot «_Fraternité_»:--c’est-à-dire le mot le plus lucratif de notre époque.

Madame Rousseau-Latouche, née Frédérique d’Allepraine, en tant que nature, différait de son mari.

C’était une personne atteinte d’âme;--un être d’_au delà_ joint à un être de terre. Elle était d’un genre de beauté à la fois grave, exquis et durable. Il ressortait de sa personne une sympathie pénétrante, mais qui humiliait un peu. Le regard chaste et froid de ses yeux bleus éclairait, d’intérieurement, sa transparente pâleur; et la grâce de son affabilité charmait,--bien qu’un peu glacée, à cause des gens dont le sourire trop volontiers s’affine.

En dépit des trente ans dont elle approchait, elle pouvait inspirer les sentiments d’un amour auguste, d’une passion noble et profonde. Quelque surpris que fussent, à sa vue, les visiteurs ou même les passants, il était difficile de ne pas se sentir moins qu’elle en sa présence,--et de ne pas rendre hommage à la simplicité si tranquillement élevée de cet être d’exception perdu en un milieu d’individus affairés. Dans les soirées elle semblait, malgré son évidente bonne volonté, si étrangère à son entourage, que les femmes la déclaraient «supérieure» avec un demi-sourire qui servait la transition pour parler de choses plus gaies.

Ses goûts étaient incompréhensibles, extraordinaires. Ainsi, musicienne, elle n’aimait exclusivement et sans jamais une concession, que cette musique dont l’aile porte les intelligences bien nées vers ces régions suprêmes de l’Esprit qu’illumine la persistante notion de Dieu,--d’une espérable immortalité en cette incréée «Lumière» où toute souffrance mortelle est oubliée.

Elle ne lisait que ces livres, si rares, où vibre la spiritualité d’un style pur. Peu mondaine, malgré les exigences de sa position, c’était à peine si elle acceptait de figurer en d’inévitables ou officielles fêtes. Taciturne, elle préférait l’isolement, chez elle, dans sa chambre, où sa manière de tuer le temps consistait, le plus souvent, à prier, en chrétienne simple, pénétrée d’espérance. Privée d’enfants, ses meilleures distractions étaient de porter, elle-même, à des pauvres, quelque argent, des choses utiles, ceci le plus possible, et en calculant de son mieux ces dépenses; car Evariste, sans précisément l’entraver ici, serrait, devant toutes exagérations, et non sans sagesse, les cordons de la bourse.

M. Rousseau-Latouche, en conservateur sagace, en esprit éclectique, aux vues larges, comprenant toutes les aberrations des êtres non parvenus encore à sa sérénité intellectuelle, non seulement trouvait très excusable, en sa chère Frédérique, cette «mysticité» qu’il qualifiait de féminine, mais, secrètement, n’en était point fâché. Ceci pour plusieurs motifs concluants.

D’abord, parce que si ce genre de goûts témoignait, en elle, d’une race «noble», le mieux est, aujourd’hui, d’absoudre, avec une indulgence discrète (une déférence, même), ces particularités d’atavisme destinées à s’atténuer avec les générations. On ne peut extirper, sans danger, ces espèces de taches de naissance,--qui, d’ailleurs, donnent du piquant à une femme. Puis,--tout en reconnaissant, en soi-même, la fondamentale frivolité de pareilles inclinations, on doit ne pas oublier qu’en de certains milieux influents encore, et dont les préjugés sont par conséquent ménageables, on peut être fier, négligemment, de laisser constater, en sa femme, ces travers sacrés, flatteurs même, et qu’ainsi l’on utilise. C’est une parure distinguée.

Ensuite, cela présente--en attendant qu’il soit trouvé mieux--des garanties d’honnêteté conjugale des plus appréciables, aux yeux surtout d’un homme d’État, absorbé par des labeurs d’affaires, de législature, etc.,--qui, enfin, «n’a pas le temps» de veiller avec soin sur son foyer. En somme donc, ces diverses tendances d’un tempérament imaginatif constituant, à son estime, en sa chère femme, une sorte de préservatif organique, une égide naturelle contre les nombreuses tentations si fréquentes de l’existence moderne, Evariste,--bien qu’hostile, en principe, à leur essence,--avait fait, en bon opportuniste, la part du feu.--Que lui importait, après tout? Ne vivons-nous pas en un siècle de pensée libre? Eh bien! du moment où cela non-seulement ne le gênait pas, mais--redisons-le--lui pouvait être utile, flatteur même, entre-temps, pourquoi ce clairvoyant époux eût-il risqué sa quiétude, en essayant, sans profit, de guérir sa femme de cette maladie incurable et natale qu’on appelle l’âme?... Tout pesé, ce vice de conformation ne lui semblait pas absolument rédhibitoire.

Presque toute l’année, les Rousseau-Latouche habitaient leur belle maison de l’avenue des Ternes. L’été, aux vacances de la Chambre, Evariste emmenait sa femme en une délicieuse maison de campagne, aux environs de Sceaux. Comme on n’y recevait pas, les soirées étaient, parfois, un peu longues; mais on se levait de meilleure heure. Un peu de solitude, cela retrempe et rasseoit l’esprit.

De grands jardins, un bouquet de bois, de belles attenances, entouraient cette propriété d’agrément. N’étant pas insensible aux charmes de la nature, M. Rousseau-Latouche, le matin, vers sept heures, en veston de coutil à boutonnière enrubannée et le chef abrité d’un panama contre les feux de l’aurore, ne se refusait pas, tout comme un simple mortel, à parcourir, le sécateur officiel en main, ses allées bordurées de rosiers, d’arbres fruitiers et de melonnières. Puis, jusqu’à l’heure du déjeuner, il s’enfermait en son cabinet, y dépouillait sa correspondance, lisait, en ses journaux, les échos du jour, et songeait mûrement à des projets de loi--qu’il s’efforçait même de trouver urgents, étant un homme de bonne volonté.

Pendant la journée, madame s’occupait des nécessiteux que le curé de la localité lui avait recommandés;--ce qui, avec un peu de musique et de lecture, suffisait à combler les six semaines que l’on passait en cet exil.

Vers la fin de juillet, l’an dernier, les Rousseau-Latouche reçurent, à l’improviste, la visite exceptionnelle d’un jeune parent venu de Jumièges, la vieille ville, et venu pour voir Paris--sans autre motif. Peut-être s’y fixerait-il, selon des circonstances--si difficiles à prévoir aujourd’hui.

M. Bénédict d’Allepraine se trouvait être le cousin germain de Frédérique. Il était plus jeune qu’elle d’environ six années. Ils avaient joué ensemble, autrefois, chez leurs parents; et, sans s’être revus depuis l’adolescence, ils avaient toujours trouvé, dans leurs lettres de relations, entre famille, un mot aimable les rappelant l’un à l’autre. C’était un jeune homme assez beau, peu parleur, d’une douceur tout à fait grave et charmante, de grande distinction d’esprit et de manières parfaites, bien que M. Rousseau-Latouche les trouvât (mais avec sympathie) un peu «provinciales».

Or, par une coïncidence vraiment singulière, étant surtout donnée la rareté de ces sortes de caractères, la nature intellectuelle de M. Bénédict d’Allepraine se trouvait être pareille à celle de Frédérique. Oui, le tour essentiellement pensif de son esprit l’avait malheureusement conduit à certain dédain des choses terre à terre et à l’amour assez exclusif des choses d’en haut; ceci au point que sa fortune, bien que des plus modestes, lui suffisait et qu’il ne s’ingéniait en rien pour l’augmenter, ce qui confinait à l’imprévoyance.

Ce n’était pas qu’il fût né poète; il l’était plutôt _devenu_, par un ensemble de raisonnements logiques et, disons-le tout bas, des plus solides, à la vue de toutes les feuilles sèches dont se payent, jusqu’à la mort, la plupart des individus soi-disant positifs. S’il acceptait de «croire» un peu par force, aux réalités relatives dont nous relevons tous, bon ou mal gré nous, c’était avec un enjouement qui laissait deviner la mince estime qu’il professait pour la tyrannie bien momentanée de ces choses. Bref, il s’était, de très bonne heure--et ceci grâce à des instincts natals--détaché de bien des ambitions, de bien des désirs, et ne reconnaissait, pour méritant le titre de sérieux, que ce qui correspondait aux goûts sagement divins de son âme.

Hâtons-nous d’ajouter que, dans ses relations, c’était un cœur d’une droiture excessive, incapable d’un adultère, d’une lâcheté, d’une simple indélicatesse, et que cette qualité, comme le rayon d’une étoile, transparaissait de sa personne. Quelque réfractaire qu’il se jugeât quant à l’action violente, s’il eût découvert, au monde, telle belle cause à défendre qui ne fût illusoire qu’à demi, certes, il se fût donné la peine d’être ce que les passants appellent un homme, et de façon, même, probablement, à démontrer, sans ostentation, le néant, l’incapacité de ceux qui l’eussent raillé sur les nuages de ses idées généreuses; mais, cette belle cause il ne l’entrevoyait guère au milieu du farouche conflit d’intérêts qui, de nos jours, étouffe d’avance, sous le ridicule et le dédain, tout effort tenté vers quoi que ce soit d’élevé, de désintéressé, de digne d’être.--S’isolant donc en soi-même, avec une grande mélancolie, c’était comme s’il se fût fait naturaliser d’un autre monde.

Bénédict reçut un accueil amical chez les Rousseau-Latouche; on s’ennuyait, parfois; ce jeune homme représentait, au moins pour Evariste, quelques heures plus agréables, une distraction. Puis, il était de la famille. M. d’Allepraine dut céder à l’invitation formelle de passer les vacances avec eux.

En quelques jours, Frédérique et Bénédict, s’étant reconnus _du même pays_, se mirent, naturellement, à s’aimer d’un amour idéal, aussi chaste que profond, et que sa candeur même légitimait presque absolument. Certes ils n’étaient pas sans tristesse; mais leur sentiment était plus haut que ce qui leur causait cette tristesse.--Oh! cependant, ne pas s’être épousés! Quel éternel soupir! Quel morne serrement de cœur!

L’épreuve était lourde.--Sans doute ils expiaient quelque ancestral crime! Il fallait subir, sans faiblesse, la douleur que Dieu leur accordait, douleur si rude qu’ils pouvaient se croire des élus.

Rousseau-Latouche, en homme de tact, s’aperçut très vite de ce nébuleux sentiment dont leurs organismes moins équilibrés que le sien, les rendaient victimes. Comment l’eussent-ils dissimulé? C’était lisible en leur innocence même--en la réserve qu’ils se témoignaient.

Evariste,--nous l’avons donné à entendre,--était un de ces hommes qui s’expliquent les choses sans jamais s’emporter, son calme énergique lui conférant le don _d’étiqueter_ toujours, d’une manière sérielle, un fait quelconque, sans l’isoler de son ambiance,--et, par conséquent, de le dominer, en l’utilisant même, s’il se pouvait,--dans la mesure du convenable, bien entendu.

Si donc son premier mouvement, instinctif, immédiat, fut de congédier Bénédict sous un prétexte poli, le second fut tout autre, après réflexion:--tout autre!