Part 11
«Les journaux ont bien raison de nous prévenir la veille de la température presque certaine du lendemain! Nous savons en profiter. Entendez-vous d'ici les musiques? Cela fait rêver, je trouve. Mais il me semble que l'orchestre manque d'un instrument; nous allons y suppléer.--Ah! voici trois spéciaux coups de sifflet qui m'annoncent que nos gouvernants, en grande partie, honorent, en ce moment, de leurs présences, la solennité. Fort bien. Les salons tout en lumières, les buffets, les vestibules et couloirs doivent être pleins à étouffer! C'est ce qu'il faut.--Onze heures et quart!... En cet instant précis,--grâce à nos affiliés volontaires, dans l'armée, à Paris,--partent, sous les lits des dortoirs, dans les grandes casernes, de puissants jets irrigants, de longues lignées de certains acides qui, une fois respirés ne pardonnent point: j'estime à vingt mille, environ, le nombre de ceux que la diane trouvera immobiles, à l'aube prochaine[6].--En ce moment encore, une douzaine de flèches, quatre fois grosses[7] comme celle-ci (car elles ne doivent porter qu'à seize mètres), sont braquées sur la Préfecture: je crois à un véritable éboulement de tout ce pâté de masures sur ses habitants, d'ici à bien peu de minutes...--Allons! l'on n'attend plus que nous. À votre tour de monter à cette tribune, mon cher collègue!»
[Note 6: Il va sans dire qu'à notre estime de telles atrocités sont radicalement irréalisables. Elles peuvent être rangées au nombre de ces chimères dont nous avons parlé dans la première partie de cette étude.]
[Note 7: Il suffit de réduire à l'expression partielle (calories et gaz) en tenant compte des questions d'espaces, les quantités panclastites déclarées missibles par des engins de cette nature, pour reconnaître que les effets brisants _ne seraient pas_, et à beaucoup près, ceux que l'on prône. La flèche de 700 grammes, tout calcul fait, n'équivaut pas, avec son piston doublé de fulminate, à plus de 18 ou 20 livres de poudre au maximum d'estimation. La flèche quadruple, seule, serait assez grave, à cause des diverses _qualités_ d'explosion de la panclastite. L'effet moral, sur les foules, serait le plus terrible de l'engin: c'est pourquoi nous devons y songer de sang-froid, nous y habituer, ainsi, à l'avance. Surtout si nous réfléchissons à une chose: c'est que,--si l'actuelle flèche nous paraît d'une puissance assez contestable,--digne d'attention, pourtant,--les progrès, très rapides, de la Science, en matière d'explosifs--(progrès dont la loi d'ensemble a été si magistralement perçue, définie, établie par Berthelot),--_ne tarderont pas à rendre, en effet, POSSIBLES les fulgurantes catastrophes dont nous menace la présente ébauche_.]
Ce disant il est descendu, et, lorsque son acolyte l'a remplacé:
«Placez-vous de biais. Glissez la tête et le bras au dehors, sur le toit. Bien. Voici l'arc: passez-le,--de biais, toujours,--au dehors: puis, le tenant, par le centre, de la main gauche, posez-le à plat sur le toit.--Là!... Voici, maintenant, la flèche.
«Du calme, ici. En la prenant de votre main droite, en la passant au dehors, en la couchant sur l'arc, il s'agit d'éviter qu'elle se heurte à quoi que ce soit, le piston de bois contenant quelque chose de sensible... Là! Bien.--Vous retenez, sous votre index gauche, le milieu de cette flèche sur le centre de l'arc, en ajustant, de votre main droite, sur la corde, l'encoche de verre. Serrant fortement, du pouce, le quadrillé, vous vous penchez au dehors et vous tendez l'arc, de toutes vos forces, jusqu'à ce que la naissance du piston touche le centre de l'arc.--Visez l'un des points lumineux, là-bas: elle arrivera toujours dans les environs, ce qui suffit! Là! Vous tenez la nuit; penchez-vous largement sur elle, au dehors: ne craignez pas de tomber, j'entoure vos jambes de mes bras et je m'y suspends!... L'heure sonne!--Envoyez.»
* * * * *
Oui, tel serait le discours que tiendrait sans doute le mécréant,--et, si la prétendue toute-puissance de ce brûlot n'était pas exagérée à plaisir, si cette panclastite pouvait être conditionnée _à l'hydrogène, par exemple_--(ce qui est radicalement IMPOSSIBLE dans l'état actuel de nos connaissances, puisque l'hydrogène, à haute température, réduit l'acide carbonique),--il ne serait pas inconséquent d'affirmer que de grands désastres pourraient être produits par ce calamiteux engin. Qu'on se figure, en effet, le tableau suivant:
Sitôt la flèche envoyée, un bref coup de tonnerre sonne du côté de l'endroit visé. Ce coup, vingt-neuf autres lui font écho, dans Paris, aux lointains. Et voici que les vociférations d'une multitude hurlante, des milliers d'appels affolés d'hommes et de femmes s'étouffant en une panique vertigineuse,--rappelant (et avec quels grandissements) par exemple les effroyables sinistres des théâtres de Nice, d'Exeter et de notre Opéra-Comique,--voici que toutes ces explosions et que tous ces cris de carnage, enfin, parviennent jusqu'aux deux tueurs.
La brume s'est comme rougie, là-bas! Et, dans la même minute, les cinq autres flèches sont envoyées. Et les réponses environnantes se renouvellent, mêlées à des bruits d'écroulements, au fracas des poudrières, aux lueurs pourpres qui brûlent au loin. La capitale, dominant de son innombrable clameur, le roulis des voitures et les sifflets des trains en partance, est devenue, en un quart d'heure, presque pareille à Sodome sous le feu du Ciel. De subits charniers s'entassent. Puis, brusquement, plus rien: nul bruit, excepté celui des cris poussés par des milliers de victimes, celles qui survivent.
«--Nous recommencerons indéfiniment, ne voulant pas plus d'oppresseurs que de défenseurs désormais! murmure alors l'envoyé de l'Internationale, tout en vissant la pomme et le bout de sa «canne» refermée. Il ne reste aucune trace, ici, de la besogne.--Voici un peu d'or: au revoir, et--à bientôt. Vite, couchez-vous.»
Les deux complices, en échangeant, sans doute, deux graves regards, se serrent la main.
L'inconnu descend en grande hâte l'escalier. S'il rencontre quelqu'un devant le portail ou dans les environs, il ne manque pas de s'écrier, de l'air d'un passant effaré qui regagne son logis:
--Ah çà! qu'est-ce donc? On entend des bruits épouvantables, ce soir!... Qu'est-ce qu'il y a?
Puis, comme les gens qui s'enfuient de tous côtés ne trouvent même pas le courage de lui jeter la simple notification de leur ignorance terrifiée,--il s'éloigne, et disparaît dans le brouillard[8].
[Note 8: En tout cas, même la _mélinite_, inventée par les capitaines Locart et Hirondart, de Bourges, et dont l'on peut estimer, sans exagérations inutiles, la puissance projective et pulvérisante de 30 à 40 fois celle de la poudre ordinaire,--même cette nouvelle composition dont serait saisie, au dire des journaux, la commission des salpêtres et qui serait trois fois plus puissante encore,--même le chlorate de potasse ou le chlorure d'azote, (que l'on ne peut manier),--même le fulminate de mercure envoyés (chose impossible!) à quantités égales, ne produiraient pas tout à fait les résultats dont on nous menace. Le mieux est donc, pour les anarchistes sérieux, d'attendre qu'une découverte extraordinaire puisse réaliser leurs souhaits,--ce qui, du reste, au train dont vont les explosifs, nous semble (redisons-le sans cesse) INÉVITABLE à brève échéance.]
TABLE
Pages
LES PLAGIAIRES DE LA FOUDRE 1
LA CÉLESTE AVENTURE 15
UN SINGULIER CHELEM 31
LE JEU DES GRÂCES 41
LE SECRET DE LA BELLE ARDIANE 51
L'HÉROÏSME DU DOCTEUR HALLIDONHILL 67
LES PHANTASMES DE M. REDOUX 79
CE MAHOIN! 99
LA MAISON DU BONHEUR 109
LES AMANTS DE TOLÈDE 133
LE SADISME ANGLAIS 143
LA LÉGENDE MODERNE 163
LE NAVIGATEUR SAUVAGE 179
AUX CHRÉTIENS LES LIONS 191
L'AGRÉMENT INATTENDU 201
UNE ENTREVUE A SOLESMES 211
LES DÉLICES D'UNE BONNE OEUVRE 225
L'INQUIÉTEUR 239
CONTE DE FIN D'ÉTÉ 255
L'ETNA CHEZ SOI 269
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_DU MÊME AUTEUR:_
CONTES CRUELS. ISIS. LE NOUVEAU MONDE. ELEN. L'ÈVE FUTURE. AKËDYSSÉRIL. LA RÉVOLTE. MORGANE. PREMIÈRES POÉSIES. L'AMOUR SUPRÊME. TRIBULAT BONHOMET.
_En préparation:_
AXËL. L'ADORATION DES MAGES. LE VIEUX DE LA MONTAGNE. MÉLANGES POLITIQUES ET LITTÉRAIRES.
=Théâtre=
THÉÂTRE LISIBLE.
=Histoire=
DOCUMENTS SUR LES RÈGNES DE CHARLES VI ET DE CHARLES VII.
=Oeuvres métaphysiques=
L'ILLUSIONISME. DE LA CONNAISSANCE DE L'UTILE. L'EXÉGÈSE DIVINE.
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[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.
^{ } est utilisé pour marquer les lettres supérieures; ex: H^{2} correspond à H au carré.
Le catalogue présent au début du livre, a été placé à la fin de ce fichier.]