Part 10
--Ta! ta! ta! répondait, avec émotion l'anarchiste: tu oublies, enfant, dans ton innocence naïve, qu'en _deux_ heures, des lois d'exception seraient votées, qu'on se trouverait traqués par l'état de siège, écrasés, à mille mètres, par des feux de batteries et de bataillons, exterminés, comme des rats, par les tribunaux sommaires! Sans compter que, ces troubles refroidissant toujours le commerce, ceux qui survivent crèvent encore davantage de faim la semaine suivante. Endors-toi. Toutes ces choses et cent autres sont archi-connues, et je serais hué si je venais les offrir à nos comités supérieurs. Revenus du cercle des fantaisies, ils sont bien décidés à n'admettre, cette fois, qu'un engin... qui contiendrait, à volonté, le Tremblement de terre.
Ainsi les soirées, ces derniers temps, s'écoulaient, en entretiens paisibles, chez quelques milliers de ménages peu fortunés, en notre capitale.
Si bien qu'une cotisation de vingt-cinq centimes par tête (je cite les termes d'un rapport officiel) fut votée, il y a plus de six semaines, en un comité de mécontents, pour qu'une rente de vingt-cinq à trente francs par jour, allouée à trois ou quatre élus,--triés parmi les plus diserts,--permît à ces derniers, toutes autres occupations quittées, de se consacrer, sans trêve, à «découvrir, fabriquer, apprendre à manier, enfin, les plus destructifs, les plus brisants et les moins coûteux d'entre les mélanges explosifs le plus à la portée de tous».
Environ cinq semaines après,--voici, à peine, huit jours,--une conception, cette fois presque sérieuse et même assez grave, chuchotée d'abord entre groupes et avec stupeur, puis faisant traînée de poudre ici et au loin, fut notifiée à qui de droit. Aujourd'hui les anarchistes _ne se cachent même plus pour en parler_.--Cette triste découverte est due à l'imbécillité de plusieurs journaux, qui ont ébruité, en termes scientifiques, il y a trois ans déjà, la presque totalité de ce secret meurtrier. À présent, l'engin, qui mérite attention, est divulgué, c'est-à-dire mis à la discrétion de la foule.--Voici, en résumé, ce que dit l'ennemi:
«Pour la modique somme de deux francs cinquante, tout individu, ayant acquis deux ingrédients débités chez l'épicier, peut, désormais, à l'aide d'un engin spécial des plus simples, et qui ne fait pas de bruit, envoyer ces deux ingrédients se mêler, à quatre-vingts mètres, sur tel point visé.--Or, châteaux, pâtés de maisons, casernes et palais, sous le choc de ce mélange subit, sont écrasés, avec leurs habitants, d'un seul coup, à peu près en un huitième de seconde.--Cet engin peut être confectionné en deux heures, partout, et il est invisible dans l'air. On ne saurait constater par aucune preuve qui peut l'avoir lancé. C'est la Torpille aérienne.»
Nous allons démontrer qu'il entre, au moins, six ou sept dixièmes d'exagération dans la prétendue puissance du fléau international.
II
CE QUE PEUVENT UN LITRE D'EAU-FORTE, UNE LIVRE DE LIMAILLE DE CUIVRE ROUGE ET UN LITRE D'ESSENCE MINÉRALE.
En ce temps-là, les hommes, aussi, plantaient et bâtissaient, allaient et venaient, épousaient des femmes et en donnaient en mariage; ils vendaient et achetaient,--et le Déluge est venu.
ÉVANGILES.
Voyons. Examinons.
Il ne s'agit pas, ici, de rénover la fable ressassée de l'autruche qui, fermant les yeux obstinément pour ne pas voir le danger, s'imagine, dit-on, que, grâce à cette ingénieuse mesure, le danger ne la voit pas non plus.
Voici, d'abord, en substance, le projet de complot qui a réuni le plus de suffrages:
«Trente (c'est le chiffre fixé) de ces douteux artisans sans métier précis, aptes à toutes besognes, sont secrètement nommés, après enquête et entre des milliers d'autres, par les chefs de l'Internationale, à Paris. Se connaissent-ils? Non. Savent-ils ce que l'on attend d'eux? Non, certes. À peine en auront-ils conscience dix minutes avant l'instant décisif. Par ainsi, nul risque, chez eux, après boire, de telle inquiétante allusion,--d'un mot trouble et menaçant, divulgué par une fille,--nulle traîtrise possible. Bref, ils ignorent, et on les a sous la main.
«Ils se trouvent même toujours à leur poste, _sans le savoir_; car les voici bientôt logés, aux frais de la caisse commune, en trente de ces hautes mansardes, distantes chacune,--comme par hasard,--d'environ soixante-dix à quatre-vingts mètres des principaux édifices, foyers administratifs de l'autorité légale: par exemple, la Préfecture de police, l'Élysée, les ministères de l'Intérieur, des Postes et Télégraphes, et de la Guerre; l'Usine centrale du gaz, les poudrières, la Banque de France, les palais du Sénat et du Corps-Législatif, la Poste, la Bourse, l'Hôtel de Ville, etc.»
(L'on verra, bientôt, de quel acte de subtile mais heureusement inexécutable scélératesse l'École militaire et les cinq grandes casernes de l'armée de Paris seraient menacées.)
«Durant les jours d'attente, ils est indirectement procuré à chacun de ces trente préférés un petit travail qui les occupe et leur crée, autour d'eux, un vague renom d'assez braves gens. Un lit, une commode, un placard, une table, deux chaises, un seau d'étain et quelques ustensiles, voilà leur installation.
«Le matin du _dies illa_, chacun d'eux, étant seul, reçoit en main l'avis suivant, lesté d'une pièce d'or, de la part des Grands-Amis:
«Frère, au reçu de cette lettre (sur laquelle sois muet pour _tous_, dans les hasards de _toutes_ rencontres), prends ton panier à provisions, descends et va, comme d'habitude, acheter le nécessaire de tes deux repas. En revenant, tu te muniras, chez un épicier, d'un litre d'eau-forte du commerce «pour nettoyer» et, _chez un autre_, d'un litre de pétrole léger «pour ta lampe». Cela fait, rentre--et qu'un quart d'heure après tu aies déjeuné, sobrement. À telle heure de l'après-midi, tu reçois la visite de l'un des nôtres: il a demandé le nom de quelqu'un de tes voisins. Il connaît ta porte--et te remet une longue et très légère caisse de bois blanc, de forme ronde et enveloppée d'une serge.
«Elle contient:
«1º 120 petites billes creuses, en verre, rangées, par trentaines, en quatre carrés bien clos, dûment ouatés et cartonnés, en leurs 120 petites cases. Ces billes sont percées, toutes, comme au poinçon, d'une minuscule ouverture qui permet de les emplir d'un liquide, à l'aide de deux minces compte-gouttes qui les avoisinent.
«2º Un flacon de pâte forte,--sorte d'enduit de cire, de sable et de gomme, se séchant à l'instant dans l'eau,--pour les boucher, une fois remplies.
«3º Un sachet, contenant des copeaux et de la limaille de cuivre rouge.
«4º Un de ces petits tubes de verre, ayant forme d'un carré dont la quatrième ligne serait coupée.
«5º Deux grandes carafes et leurs larges bouchons de liège, forés, à leur centre, d'un trou mesuré juste pour enserrer, chacun, l'un des deux bouts du précédent tube de verre.
«6º Six cannes de verre trempé, creuses, à bouts l'un plein, l'autre ouvert, de 1m,25 de longueur: leur diamètre, excédant de 2 millimètres celui des billes, chacune de celles-ci pourrait y être glissée à l'aise. Ces cannes sont fixées, en des anneaux de cuir, contre une paroi de la caisse.--Tous les autres objets sont aussi fixés ou emballés de manière à ce qu'un heurt ne puisse les briser facilement, ni les choquer les uns contre les autres.
«Te voici bien seul chez toi. Tu t'enfermes; tu ôtes la clef et tu voiles le trou de la serrure. À présent, tu n'ouvriras plus qu'aux sept coups d'ongle de notre envoyé,--qui t'arrivera vers neuf heures et demie. Et passe tes chaussons de laine pour marcher sans bruit.»
* * * * *
Ici, nous prenons sur nous d'interrompre.
Rien qu'à cet énoncé, l'on peut deviner qu'il doit être ici question d'une simple panclastite[2] à l'hypoazotide. Si, en effet, nous traduisons en langue exacte ce menaçant verbiage, il ne signifiera pas autre chose que ceci:
L'eau-forte «de chez l'épicier» n'est qu'une ironie: l'eau-forte s'appelant, en réalité, de l'acide nitrique--ou azotique.
[Note 2: Terme de pyrotechnie tout récemment forgé; de _pan_ et de _kladzô_: «je brise tout».]
En se combinant, le cuivre et l'acide produisent des vapeurs qui, recueillies et à peu près solubles dans l'eau, transmuent cette eau en peroxyde d'azote, autrement dit en acide hypoazotique.
Or, la propriété de l'acide hypoazotique mis en relation, par un choc subit et inflammant, avec le pétrole léger ou telle autre essence de pétrole, est de se comporter comme les poudres brisantes les plus violentes, de se décomposer, en un mot, avec une détonation très forte;--et de projeter puissamment les obstacles qui s'opposent à l'expansion totale des énormes volumes de gaz qu'engendre son explosion.
L'on peut même ajouter que cette panclastite,--qui est, ce nous semble, quelque chose comme celle inventée par M. Turpin,--serait supérieure en puissance, et de beaucoup même, à la nitroglycérine pure.
En effet, voici la formule de décomposition de la nitroglycérine pure--au moment, enfin, de son explosion[3]:
C^{6}H^{2}(Az O^{5} HO)^{3} = 6CO^{2} + 2HO + 3HO + 3Az + 0 En poids, 227 = 132 + 18 + 27 + 42 + 8 = 227 En volumes, 12v + 4v + 6v + 6v + 1v = 29 vol. En chaleur, 6×6 + 8000 + 2×1×34.500 + 0 + 0 + M
[Note 3: M. Berthelot simplifie par: + 5HO;--mais la succession 2HO + 3HO devait être évidemment observée, ici, pour le bon ensemble du présent calcul.]
M désignant la chaleur latente de décomposition de la nitroglycérine, chaleur que nous estimerons égale à 60,000 calories par équivalent,--bien que ce chiffre nous paraisse trop fort,--v désignant l'unité de volume et représentant 5 litres 58 (volume ramené, bien entendu, à 0° et à la pression atmosphérique si le gramme est adopté pour unité de poids)[4],--100 parties de nitroglycérine pure donneront, par conséquent:
Volumes: 12,77 à 0° et 760mm de pression; Calories: 184,000, environ.
[Note 4: La puissance d'un explosif est, on veut bien se le rappeler, _fonction de même sens_ que le volume de gaz et la quantité de chaleur qu'il dégage _sous l'unité de poids_.]
Or, théoriquement, une panclastite, produite par le peroxyde d'azote et un benzol (ou, à peu près, toute essence minérale), _mais calculée de façon à brûler le carbone en oxyde_, donnerait:
2C^{4}H^{8} + 11 AzO^{4} = 28 CO + 16HO + 11 Az En poids: 184 + 506 = 392 + 144 + 154 = 690 En volumes 56 + 32 + 22 = 110 En calories 28×6×5,600 + 16×1×34,500 + 00 = 1.492,800
100 parties de cette panclastite donneraient donc:
Volumes: 15,94, soit 26 0/0 en plus que la nitroglycérine Calories: 216,000, soit 17 0/0 en plus que la nitroglycérine
C'est donc bien _cela_ que signifient les ironies de «chez l'épicier»:--pas autre chose. Eh bien, ne discutons pas. En admettant qu'avec les éléments dont il est question dans la menace, on puisse obtenir des expressions à peu près analogues, d'après de certains dosages, voyons comment toute cette verroterie pourra projeter, _sans péril pour celui qui l'expédie_, un explosif de cette nature[5].
[Note 5: Voir le remarquable article de M. Roca, dans le Génie civil, sur les lithoclastites.--Voir aussi le rapport officiel des quatre ingénieurs de la ville de Paris, nommés par la Préfecture de police, rapport imprimé, d'après lequel le Comité d'hygiène et de salubrité a cru devoir interdire, en France, l'usage des panclastites à l'hypoazotide, _comme d'un transport ne présentant aucune garantie pour la sécurité publique_.]
III
LE CHARGEMENT DES BOULES DE VERRE
«Car il n'y a rien de caché qui ne se découvre, ni rien de secret qui ne se révèle: aussi ce que vous avez dit dans les ténèbres sera répété au grand jour.»
ÉVANGILE SELON SAINT LUC, XII, 2 ET 8.
Voici (condensé dans le moins obscur français qu'il nous est possible d'écrire) le texte des instructions précisées par les ingénieurs anarchistes, dans les _Cours d'explosifs_ qui se tiennent, en ce moment, à Paris et ailleurs.
Nous supposons, logiquement, que ces instructions continuent cette même circulaire que nous avons interrompue.
* * * * *
«Remplis d'eau l'une des carafes;--jette dans l'autre toute la cuivrerie du sachet et verse dessus le litre d'eau-forte.
«Les ayant posées, l'une contre l'autre, sur la table, et bouchées, enfonce doucement, par les angles--et bien d'ensemble--dans le trou central de chaque bouchon, les deux bouts du tube de verre, jusqu'à ce qu'ils plongent chacun d'eux en son liquide.
«Bientôt des vapeurs brun rouge circulent à l'intérieur de la triple ligne transparente du tube; elles viennent pénétrer et foncer l'eau de la première carafe: en moins d'une heure cette eau, saturée de ces vapeurs, est devenue couleur d'ocre.
«Alors tu enlèves bouchons et tube, et les déposes, ainsi que la carafe d'eau-forte, au fond de ton seau d'étain.
«Là, tu les immerges d'eau fraîche; puis, ayant bien ajusté le couvercle sur le seau, tu le relègues dans un coin.
«L'autre carafe, pleine de l'eau brunie, est demeurée sur la table.
«Il s'agit, maintenant, de remplir de ce liquide soixante (c'est-à-dire _la moitié_) de tes boules de verre.
«Écoute le seul parfait moyen d'y arriver vite, pour le mieux et _sans l'ombre d'un danger_: mais dis-toi bien qu'il te suffirait d'en omettre ou transposer un détail pour encourir une catastrophe dont tu ne saurais te faire MÊME UNE IDÉE,--et dont la terrible durée n'excéderait cependant pas celle d'un clin d'oeil.
«Tout d'abord: qu'au moment où, pour procéder à l'opération susdite, tu t'assois devant la table, les objets suivants--que tu as chez toi--s'y trouvent disposés dans l'ordre que voici:
«1º Devant toi, une assiette creuse et un verre;--auprès du verre la carafe d'eau brunie.
«2º À ta droite, à côté de l'assiette, l'un des compte-gouttes, puis l'une des boîtes de pâte-forte.
«3º À ta gauche, les deux premiers carrés de carton contenant chacun trente boules.
«4º Sur une chaise, à côté de la tienne, aussi à gauche, tu as placé tout bonnement ta cuvette à moitié pleine d'eau.
«Tu t'assois donc. Tu commences par verser de l'eau brunie dans le verre jusqu'aux trois quarts. Cela fait, tu saisis une première boule entre deux doigts de ta main gauche et la tiens au-dessus de l'assiette.
«Tu prends, de la main droite, le compte-gouttes et en trempes la pointe dans le verre. Elle y aspire (d'une pression de ton pouce sur la capuce de caoutchouc du compte-gouttes) _juste_ la quantité de liquide nécessaire pour remplir la bille. Tu introduis donc la fine extrémité de cet instrument dans le trou capillaire de la bille,--et voici que, d'une seconde pression, graduée à cause de l'air qui se trouve dans cette bille, celle-ci s'est remplie.
«Tu reposes le compte-gouttes _à sa place_, et prends le couteau: du bout de la lame tu enlèves une très petite parcelle de pâte-forte, dont tu enduis et bouches l'ouverture de la bille. Cela fait, tu plonges celle-ci dans la cuvette, auprès de toi, ce qui durcit, à l'instant même, l'enduit. Vérifie le bon bouchage avant que soit ainsi lavé l'extérieur de la bille, au cas où quelque goutte aurait débordé.
«Ainsi de suite, jusqu'à la trentième.
«Alors tu retires, l'une après l'autre, de l'eau, les trente petites boules pleines, et tu les poses, au fur et à mesure, chacune en un casier de son carré, dont la ouate suffit à les sécher assez vite.
«Puis, tu attaques le second carré de billes vides,--les trente autres--et tu recommences.--Celui-ci, rempli à son tour, tu te lèves et vas déposer, sur une planche libre de ton placard, ces deux boîtes de boules brunes.
«Il s'agit, à présent, de faire disparaître d'autour de toi toute trace d'eau-forte.
«Tu regardes, sur ton palier, s'il ne circule personne:--tu jettes toute ta verrerie, pêle-mêle, dans le seau--et, l'ayant porté sous la fontaine, tu laisses couler le jet, bien à toute force, là-dessus durant cinq minutes,--Au bout de ce temps, le tout est redevenu clair. Tu rentres, tu essuies, tu places tout cela dans ton panier à provisions et le poses n'importe où.
«Attention!... La table une fois bien essuyée, et aussi tes mains, il te reste, pour toute besogne, à remplir les soixante dernières boules de verre, mais, cette fois, avec ton litre de pétrole léger. Pour cela, tu procèdes _exactement_ comme tu viens de le faire, mais en n'employant, pour cette seconde opération, AUCUN des objets qui ont servi pour la première: c'est pourquoi tu en as le double.
«Cette fois, tu ne dois remplir les boules qu'aux deux tiers à peu près.
«Là: c'est fait.--Va placer tes deux nouveaux carrés de billes blondes dans l'endroit le plus éloigné des brunes. Étends, dans le panier, sur les deux essuie-mains, le reste des objets qui t'ont servi, moins l'une des boîtes de pâte: et repose-le dans son coin.
«Le soir est venu. Tu peux allumer ta lampe--et dîner paisiblement.
«Après le repas, et pour charmer tes loisirs, ôte, doucement, les six cannes de verre de leurs annelets de cuir et dispose-les, avec précaution, l'une contre l'autre, sur ton lit _resté défait_. Tu peux, à présent, briser le frêle bois blanc de la longue boîte ouatée et la brûler par petites flambées.
«La voilà disparue. Bien. Neuf heures sonnent. Éteins le feu: c'est utile. Ouvre, tout grand, le vasistas de ta mansarde: il faut qu'il fasse froid chez toi.--Quelle brume, quel brouillard, au dehors! Les journaux d'hier l'avaient prédit, à l'article _Température probable_. Cependant, tu entends, au loin, sur la place de l'Hôtel de Ville, en face de ta maison, des voitures, des murmures de foule,--car c'est une nuit de bal et de fête!
«Mais neuf heures et demie sonnent: on gratte sept fois à la porte. Tu ouvres. C'est notre envoyé.»
IV
L'ENGIN
Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, si vous ne faites de bien qu'à ceux qui vous en font, si vous ne prêtez qu'à ceux qui peuvent vous rendre, si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous là de particulier? Les méchants et les païens ne font-ils pas la même chose?
Aimez vos ennemis! Faites du bien à qui vous fait du mal et prêtez sans en rien espérer. C'est ainsi que votre récompense sera grande et que vous deviendrez les enfants du Très-Haut, car, lui aussi est bon pour ceux qui sont injustes et méchants. Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux.
ÉVANGILE.
La circulaire doit évidemment s'arrêter ici. Mais, d'après ce qui précède, chacun, en vérité, peut, au gré de son imagination, conjecturer--et deviner, à peu près,--le reste!... Voici, selon la nôtre, aidée de renseignements connus, la pâle esquisse des discours, faits et gestes qui, sauf de négligeables variantes, suivraient l'entrée en scène du nouveau personnage.
(Mise convenable, extérieur des moins dramatiques, air bourgeois, le visiteur tient d'une main un petit sac--et de l'autre une grosse canne, de couleur neutre.)
Le dialogue suivant s'engage à voix basse:
--Les boules sont prêtes?--Oui.--Bien. Donnez-moi ce panier.
Ayant entre-bâillé la porte, l'envoyé passe le panier à quelqu'un que l'on entend redescendre à l'instant même.--La porte une fois refermée:
--J'ai demandé le locataire d'un autre étage, chez qui votre concierge me croit monté.
Ce disant, l'émissaire a dévissé, très vite, la pomme et le bout de sa canne. Celle-ci s'ouvre en compas, emboîtant ses deux moitiés dans un écrou central que vient renforcer, en glissant, une rondelle d'acier: la canne est devenue, ainsi, une longue tige d'acier pur, très droite, d'environ six pieds. Ajustant à l'un des bouts recourbés le noeud coulant d'une forte et vibrante corde gommée, puis s'arc-boutant et faisant plier toute la tige, il ajuste l'autre noeud à l'autre bout de la canne, transfigurant ainsi le prétendu jonc en un arc d'un acier bien trempé et d'une très évidente puissance.
--Cet arc revient à quinze francs, par commande de cent cinquante, dit-il. Nous pouvons voir, dans les musées de vieilleries, bien des flèches rouillées qui, avec leurs lourdes pointes de fer, pèsent encore plus d'une livre: les archers d'autrefois les envoyaient tomber à cent quarante mètres et plus. Cet arc-ci envoie donc, facilement, tomber à quatre-vingts mètres une flèche du poids de sept cents grammes--et d'_une livre et demie_, à soixante-dix mètres.
L'envoyé s'est assis devant la table, sur laquelle il a posé son sac ouvert.
--Les boules, maintenant! dit-il: les brunes à ma droite, les blondes à ma gauche. Doucement!... et ne laissons rien choir.--Bien. À présent, passez-moi l'un de ces longs et creux bâtons de verre.--Bien.
Ici, l'envoyé regarde fixement son acolyte: puis, froidement, et à voix basse:
--Notre flèche, à nous, et flamboyante! la voici... Voyez: le bout plein est muni d'une encoche pour bien mordre la corde de cet arc;--en ces trois entailles, dont une centrale et deux latérales (que j'enduis de cette pâte forte, tout à l'heure séchée), j'ajuste ces trois pennes de parchemin qui permettent à ce trait, à cet oiseau de tonnerre, de filer droit vers le but visé.--Voyez ce quadrillé, creusé dans le verre, un peu au-dessus de l'encoche; c'est pour donner au pouce une prise plus ferme, et que, dans la traction de la corde, la flèche ne s'échappe pas avant la tension voulue.
«Je place donc cette flèche, tout au long, sur la table--et l'incline d'un degré à peine,--juste ce qu'il faut pour que cette boule brune, que j'y glisse, arrive doucement jusqu'au fond, où se trouve un léger ressort très flexible, qui amortit le heurt de cette arrivée.--À présent, une blonde! et nous alternons ainsi jusqu'à vingt billes par flèche. Il y a place, au bout de ce javelot, pour les deux tiers de ce court piston de _bois_, que j'enfonce, avec mille précautions et pour cause. Le bout qui en pénètre jusqu'à la première boule se termine aussi par un très frêle ressort d'acier, pareil à celui du fond de la canne, et destiné à maintenir, entre celui du fond et lui, l'adhérence entre les billes, au moment du jet même de l'arc,--pour qu'elles ne se brisent pas en s'entrechoquant. L'autre bout du piston dépasse la flèche: s'il rencontre un obstacle, le piston rentre tout entier, écrasant la première boule et, par suite, au même instant, _toutes_ les autres (grâce à une loi de physique bien connue) _puisqu'elles se tiennent de surface entre elles_. Alors les liquides se mêleront, brusquement, par proportions désirables. Quant à l'effet que produit la soudaineté de ce mélange en un choc inflammant, vous l'apprécierez tout à l'heure. Cette flèche-ci étant chargée, je la dépose sur le lit, où les cinq autres, également prêtes, seront ses voisines d'ici vingt minutes.
«Là!--c'est fini.»
L'envoyé se lève et tire sa montre:--«Dix heures et demie,» dit-il.
V
L'EXÉCUTION DE PARIS
Nisi Deus custodierit civitatem, in vanum laborant qui custodiunt eam.
PSAUMES.
Étant donné ce début de causerie et d'actes, le reste s'imagine encore plus facilement, à quelques variantes près; ainsi le moderne archer reprend en ces termes:
«Portons, sans bruit, la table contre le mur, sous le châssis de votre fenêtre.»
L'instant d'après, l'inconnu, debout sur la table, ouvre, regarde au dehors--et renverse, doucement, le châssis derrière sa tête sur la toiture.
«Quel brouillard! on ne distingue les vastes croisées de notre Hôtel national,--tout flambant neuf,--que grâce à ces points de lumière électrique... et vos voisins ne me verraient pas.