Histoires incroyables, Tome II
Chapter 4
J'ai dans un autre récit (_le Clou_) esquissé la physionomie de Maurice Parent. C'était, ai-je dit, un homme d'environ trente-trois ou trente-cinq ans, de taille moyenne, mince et bien proportionné. Son visage, peu frappant à première vue, attirait bientôt l'attention par la singularité de ses yeux, dont le regard semblait avoir des propriétés toutes particulières. Ils étaient vifs, mobiles, enfoncés sous l'arcade sourcilière. Lorsqu'ils se fixaient sur un point quelconque, ou lorsque la méditation s'emparait de lui, ils déviaient sous l'influence d'un strabisme passager, si bien que les rayons des deux yeux _convergeaient_ sur l'objet examiné. Lorsque cette attention avait pour objectif une pensée intérieure, les yeux s'immobilisaient, se pétrifiaient, se cristallisaient pour ainsi dire, et il m'eût été impossible d'expliquer comment ses regards semblaient se diriger _au dedans_, et non plus au dehors. Et cependant c'était bien l'impression que ses yeux me causaient alors.
Maurice était ordinairement pâle, mais d'une pâleur _saine_. Son teint uni avait la couleur mate et uniforme qui tient plus au grain même de l'épiderme qu'à l'état de la santé.
Mais ce matin-là, Maurice était à peine reconnaissable. Il était livide, amaigri comme un anachorète sortant de sa Thébaïde; les ombres de son visage s'accentuaient de touches de bistre; ses yeux, entourés d'un cercle noirâtre, brillaient comme ces anthracites qui ressemblent aux diamants de la nuit.
--Qu'avez-vous? m'écriai-je, que vous est-il arrivé?
Il me regarda avec surprise, et ses lèvres amincies ébauchèrent un sourire.
--Que signifie cette question? me répondit-il.
--Mais... continuai-je en hésitant, n'êtes-vous pas malade?
--Nullement.
--Regardez-vous donc, fis-je en l'amenant devant la glace qui surmontait la cheminée.
Il s'examina longuement.
--Je comprends, murmura-t-il.
Puis, de sa voix claire et nette:
--Ne vous effrayez pas, je suis aussi bien portant que jamais. Un peu de fatigue, voilà tout. Mais laissez-moi m'asseoir, nous avons à causer.
En l'entendant s'exprimer avec cette aisance et cette parfaite liberté, je sentis mes craintes s'évanouir. Nous nous installâmes au coin de la cheminée. J'allais de nouveau lui adresser la parole. Il m'arrêta d'un geste.
--Ne m'interrogez pas, dit-il. Depuis quinze jours, je n'ai pas une seule minute, une seule seconde, laissé échapper le fil de ma pensée; j'ai suivi sans hésiter, sans chanceler, ma route droite et inflexible. Le temps n'est pas encore venu où je puis rendre à mon esprit sa liberté d'action. Il faut que je le maintienne, immobile sur le chevalet où je l'ai couché... je n'ai pas entendu la voix d'un être humain. Si je suis venu ici, c'est que je sais que peu à peu je pourrai écouter la vôtre sans que la transition soit trop brusque. Il y a longtemps que je suis habitué à vous entendre: votre _note_ ne _désharmonisera_ pas ma pensée... cela peut vous sembler étrange. Il faut que je m'explique mieux. Envoyez chercher du café noir, et dans dix minutes je vous parlerai. Pendant ce temps, laissez-moi seul. Il faut aussi que je m'habitue, que je me _réhabitue_ aux objets qui m'entourent ici.
Je sortis aussitôt.
En dépit de moi-même, je me sentais inquiet. Était-ce donc l'affaire Beaujon qui avait amené chez mon ami cet incroyable changement? Ou quelque événement inconnu, quelque malheur l'avaient-ils frappé tout à coup? Cette admirable intelligence avait-elle donc été ébranlée par un choc soudain?
Lorsque je rentrai dans ma chambre, Maurice était debout devant la cheminée: son visage s'était éclairci, ses yeux avaient repris leur vitalité, son sourire avait retrouvé cette expression à la fois douce et profonde qui donnait à son regard une beauté exceptionnelle. Il me tendit la main:
--Là! dit-il, me voilà _nivelé_, tu vois que cela n'a pas été long.
On remarquera que nous employions indistinctement le _tu_ ou le _vous_. Lorsque Maurice se trouvait dans ce que j'appelais la période _méditative_, alors, involontairement et comme à notre insu, de part et d'autre, nous perdions les formules de la familiarité. Le tutoiement par lequel il m'accueillit me parut de bon augure, et je lui serrai la main avec effusion.
--Puis-je parler maintenant? lui demandai-je en souriant.
XI
--Je te pardonne l'épigramme, répondit-il. Car, en vérité, je dois te paraître bizarre. Tu ne me connais pas encore complètement; je ne sais d'ailleurs si je me connais bien moi-même. Mais, avec ta bonne volonté, nous allons tâcher de nous rendre un compte exact de l'état dans lequel je me trouve. Et d'abord, pour ne pas laisser plus longtemps ta curiosité en suspens, je te dirai que, depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, je n'ai pas cessé un seul instant de m'occuper de l'affaire Beaujon...
--Ah! fis-je dans un élan de joie involontaire. Et tu as réussi?
--Pas d'impatience: j'y viendrai tout à l'heure. Je dois te dire que, dès le principe, j'avais un plan presque complètement tracé. Mais l'idée même qui avait surgi en moi impliquait de telles difficultés que les simples procédés de l'induction, applicables à l'affaire Lambert que tu n'as pas oubliée, étaient ici tout à fait insuffisants. Il ne s'agissait plus dans le cas actuel de faits matériels, palpables, de circonstances, si petites qu'elles fussent, qui pussent me servir de jalons dans mes recherches. Dans l'affaire Lambert, le mari avait assassiné sa femme. Il _savait_ lui-même comment le fait s'était passé, il ne s'agissait donc en quelque sorte que de le faire parler, d'interroger les événements eux-mêmes, de retrouver, si je puis dire ainsi, la trace physique qu'ils avaient nécessairement laissée de leur passage. Tu comprends toute l'importance de ce point: le meurtrier _savait_, il fallait se substituer à lui, entrer dans sa pensée, l'étudier dans ses moindres mouvements, dans les plus insignifiantes manifestations de sa conscience. Pour tout dire, le problème _existait_, les termes en étaient posés. On était à la recherche d'une inconnue, mais au moins on était en possession des premiers termes de l'équation. Ici, au contraire, écoute bien ceci et que cela te serve de renseignement sur l'utilité des moyens barbares employés au moyen âge pour parvenir à la découverte de la vérité, Beaujon eût-il été appliqué à la torture, à la question ordinaire et extraordinaire, eût-on brisé ses membres, déchiré son corps, jamais on n'aurait pu lui arracher un aveu réel.
«Peut-être se serait-il avoué coupable, peut-être eût-il bâti une fable pour donner corps à l'accusation et par conséquent faire cesser ses tourments. Mais il aurait menti, par cette raison effrayante, incroyable, qu'il ne _connaissait_ pas, qu'il ne _connaît_ pas la vérité. Ceci semble insensé; ce n'est rien encore. Beaujon était seul avec Defodon, nul n'a pénétré dans la chambre; c'est bien Beaujon qui a tué Defodon, et Beaujon ne sait ni comment ni pourquoi le fait s'est produit. Chose plus effrayante encore: il peut croire qu'une partie du système d'accusation est fondée; il _peut_ supposer que Defodon s'est jeté sur lui dans un accès de jalousie. En un mot, ni commissaire de police, ni juge d'instruction, ni procureur général, ni jurés, ni président, ni accusé ne savent la vérité...
Maurice s'arrêta. J'étais atterré.
--Ainsi, m'écriai-je, sans toi... (et j'appuyai fortement sur ces mots), sans toi, jamais on n'aurait connu cette vérité...
--Je n'y mets aucune vanité, crois-le bien. Mais ce que tu viens de dire est exact. _Sans moi_, ce problème fût resté à jamais insoluble. Il fallait ce concours de circonstances inouïes, que tu me fisses la proposition dont tu te souviens, que certains mots dans l'acte d'accusation et les réponses des accusés me donnassent l'éveil, et qu'enfin je fusse venu assister à ces débats, moi que l'insoluble attire, que l'inconnu subjugue, que l'impossible fascine. Il fallait en outre que je ne fisse pas fausse route une seule minute, et maintenant, je vais t'expliquer le sens de mes premières paroles, je vais t'expliquer pourquoi tu ne m'as pas vu, pourquoi tu n'as pas entendu parler de moi depuis ces quinze jours....
En vérité, dans ce moment où, maître de lui-même, Maurice, de sa voix calme, exposait lentement, sans emphase, sans entraînement, la philosophie de cette incroyable affaire, je me sentais saisi pour lui d'une admiration sans bornes; sa tête s'était rejetée en arrière, son regard avait pris cette fixité qui le rendait si remarquable: on comprenait ce qu'avait été au temps antique la Pythie sur son trépied.
--Tu as donc bien saisi, continua-t-il, ce fait important. Tout point de repère me manquait. Il fallait reconstruire le drame de toutes pièces, non en ce qui constituait la scène même du meurtre, mais dans ses antécédents, dans ses causes. C'est d'ailleurs ce qu'avait tenté de faire l'accusation en s'attachant à la prétendue passion de ces jeunes gens pour la Gangrelot. Or, voici quel a été mon premier mode de procéder. Étudiant avec la plus minutieuse attention, je dirais presque à la loupe, les termes de l'acte d'accusation, les réponses de Beaujon, les dépositions des témoins, je me suis demandé si des détails n'étaient point passés inaperçus qui comportassent un examen plus sérieux. Et tout d'abord, j'ai acquis une conviction absolue, procédant d'une constatation dont tu vas toi-même reconnaître l'exactitude. Dans toute cette affaire, on s'est préoccupé du passé de l'accusé ou des témoins, on a groupé, après les avoir recherchées, toutes les circonstances de nature à éclairer l'opinion sur leur caractère, sur leurs sentiments probables. On a fait, en un mot, sur Beaujon, sur _la Bestia_, une enquête soigneuse. Mais on a complètement négligé de faire le même travail au sujet d'un des acteurs de ce terrible drame; on n'a pas un seul instant recherché qui était moralement et physiquement Defodon, la victime, le mort. D'enquête à son sujet, il n'en a pas été question. Ainsi agit toujours la justice, obéissant à l'une des infirmités de la nature humaine. Elle se donne un objectif; elle délimite d'abord la route qu'elle devra suivre et ne s'en écarte à aucun prix. Pour elle, le raisonnement a été celui-ci: Beaujon est coupable; il ne peut pas ne pas être coupable; il faut donc justifier l'accusation. Tous ces raisonnements sont de bonne foi.
Alors on cherche, on bâtit un système sur un plan donné d'avance, on néglige ce qui ne paraît pas concluant, on donne une importance énorme à des faits qui ne seraient point remarqués si, de prime abord, on n'avait pas la conviction de la culpabilité, et c'est ainsi qu'on voit produire devant les jurés ces conversations qui n'avaient aucune valeur, qu'on rappelle ces mots qui n'avaient aucun sens précis. On pressure, on torture les moindres détails pour les ajuster au moule construit par la prévention. Dans le cas actuel, il est facile de reconnaître les traces de ce travail. Les éléments réunis par l'enquête n'ont convaincu personne; le verdict même du jury en est la preuve. Que sont en ce cas les circonstances atténuantes, sinon la constatation d'un doute?...
Maintenant, continua Maurice, venons à ceci: nous sommes en présence de trois systèmes différents: l'un, formulé par l'accusation, attribuant le meurtre de Defodon à un acte volontaire de Beaujon, non prémédité, mais déterminé par une explosion irrésistible de colère et de jalousie. Le second système, si toutefois il mérite ce nom, est celui de Beaujon. Je ne sais rien, dit-il; Defodon s'est jeté sur moi, j'ignore pour quelle raison. Je me suis défendu et j'ai eu le malheur de le tuer. J'arrive, moi, avec le troisième système qui est la vérité...
--Beaujon est innocent, m'écriai-je.
--Absolument.
--Alors, il est fou!
--Non pas. Tu tombes toi-même dans le défaut que je te signalais. N'y a-t-il donc, en dehors de Beaujon, personne dont l'état ait dû influer sur l'événement?...
--Defodon!
--Enfin, tu as bien voulu penser à lui. Remarque combien cette idée a été lente à se produire sur toi...
--Alors, selon toi, Defodon, dans un accès de folie, s'est jeté sur Beaujon... oui, en effet, rien de plus rationnel, rien de plus plausible. Qu'il est étrange que cette pensée ne soit venue à personne!...
--Fort heureusement! reprit Maurice en souriant. Car d'un seul bond tu vas aux dernières limites du possible. Je ne t'ai pas amené à ce point de ma démonstration pour te déclarer que tel ou tel était l'état de Defodon, mais uniquement pour que tu comprisses qu'il y avait là toute une voie nouvelle, à savoir l'étude de l'état de Defodon. Comprends-tu la faute commise par tous? L'acte de Beaujon a violemment attiré l'attention sur lui; c'est donc lui qui, dès le principe, est devenu le point de mire de toutes les recherches. Or, je dis que c'était sur Defodon que devait se diriger l'enquête... c'est cette tâche que j'ai assumée.
J'écoutais avec une attention croissante. C'était tout une révélation, et je sentais instinctivement que Maurice était sur la véritable piste. Il continua:
--Tu dois comprendre maintenant comment pendant quinze jours je me suis absolument séquestré du monde: j'avais besoin de m'identifier à la nature d'un homme que je n'avais pas connu, de reconstituer pièce par pièce un caractère que je n'avais jamais été à portée d'apprécier, et je n'avais d'autres données que quelques mots saisis çà et là dans des actes et des pièces où quelques points de repère s'étaient glissés par hasard et comme à l'insu de tous. Ces quinze jours, je les ai passés dans la chambre où le crime a été commis... je dis _crime_ pour me conformer au verdict rendu; mais je prouverai qu'il y eut purement et simplement accident. Oui, pendant quinze jours, dormant à peine, ne mangeant que tout juste assez pour ne pas mourir de faim, j'ai vécu de la vie de Defodon, j'ai surexcité ma propre nature pour la mettre au diapason de la sienne, et... j'ai réussi...
--Eh bien! m'écriai-je en voyant qu'il s'arrêtait.
--Je ne veux point t'en dire plus. Aujourd'hui, à trois heures, viens à l'hôtel de France et du Périgord, rue des Grès, tu y trouveras quelques autres personnes que j'ai convoquées, et là je vous dirai tout. Alors, du reste, aura lieu une épreuve suprême qui prouvera la réalité de mes déductions... À trois heures donc!
--À trois heures.
Et Maurice sortit.
XII
L'hôtel de la rue des Grès était une de ces vieilles maisons, à l'allure lourde et respectable, comme il n'en reste guère aujourd'hui. On devinait que des générations d'étudiants avaient passé par là, et que sur ce palier plus d'un avait frissonné sous son habit râpé, qui, aujourd'hui, occupait une place parmi les privilégiés de la Faculté; plus d'un s'était hâté, devant la loge du concierge, craignant une réclamation, qui, aujourd'hui, comptait les revenus d'une clientèle sérieuse; plus d'un enfin était sorti, la tête haute et le front étincelant d'espérance, qui était mort dans quelque coin, rongeant sa dernière désillusion avec son dernier morceau de pain.
Au résumé, maison mal tenue, d'apparence morne et _grognon_. Sa façade semblait dire: Je suis ce que je suis. Qui ne veut de moi peut passer.
C'était là qu'avaient demeuré Beaujon et Defodon. Je m'enquis auprès de la propriétaire qui occupait le bureau. Elle m'indiqua la chambre. J'y montai rapidement, par un vieil escalier, large et solide, à rampe fièrement campée, à balustrade massive, surchargée de poussière, où mes doigts témoignèrent par écrit qu'on n'avait guère épousseté.
Je frappai à une lourde porte, qui s'ouvrit aussitôt. Maurice était seul. Je regardai autour de moi avec curiosité.
--Voici la chambre, me dit Maurice.
La description qui avait été faite par Beaujon à l'audience était exacte. C'était une grande pièce, d'anciennes construction et disposition, comme toute la maison, une de ces chambres comme on n'en trouve plus qu'au Marais ou dans le faubourg Saint-Germain. Les murs étaient couverts d'un papier autrefois décoré de fleurs, mais aujourd'hui de couleur si ternie, si fanée, que tout disparaissait sous une même teinte grisâtre. Il était déchiré en plusieurs endroits, notamment au-dessus de la plinthe.
En entrant on avait à sa droite la fenêtre haute et large ouvrant sur la rue; à sa gauche, occupant presque toute la largeur du panneau, un lit, forme dite bateau. De grands rideaux de calicot blanc, bordés d'une bande de jaconas à fleurs jaunes, pendaient d'une flèche fixée au mur et enveloppaient le lit; trop courts cependant pour toucher le parquet, ils s'arrêtaient à mi-hauteur du bateau. À la tête du lit, un de ces meubles, connus de nos pères sous le nom de _servantes_, faisait office de table de nuit. En face de la porte, une cheminée surmontée d'une glace faite de deux morceaux, encadrée de bois peint en blanc: dans ce cadre, au-dessus du miroir, les restes d'une vieille peinture qui au temps jadis avait eu la prétention de représenter des amours lutinant une nymphe. Auprès de la cheminée un fauteuil en velours d'Utrecht, forme dite _bergère_; à terre, devant le lit, une descente de lit coupée dans quelque ancienne tapisserie. En face de la cheminée, c'est-à-dire auprès de la porte d'entrée, un bureau en bois noirci.
Maurice avait fait disposer devant la fenêtre une table ronde recouverte d'un drap vert, sorte de bureau autour duquel des fauteuils semblaient attendre un conseil d'administration.
--Je t'ai fait venir le premier, me dit Maurice, afin que tu pusses m'aider dans mes dernières dispositions.
--Qui attends-tu?
--Trois personnes d'abord, qui prendront place avec nous à cette table, puis quelques témoins, et parmi eux, le père de Defodon. C'est à son sujet que je dois te faire quelques recommandations. La propriétaire a mis à ma disposition la chambre d'à côté. C'est là que restera M. Defodon père, jusqu'à ce que j'aie besoin de lui. Tu iras le chercher lorsque je te le dirai.
--C'est bien. Mais quelles sont les trois personnes qui doivent constituer notre tribunal, car je devine que ton intention est de refaire l'instruction et le procès?...
Au même instant, on frappa à la porte. Maurice ouvrit. Je reconnus B..., l'avocat de Beaujon; il était accompagné d'un vieillard.
--Je vous remercie de votre exactitude, dit Maurice en serrant la main de B... et en saluant le vieillard.
Il me présenta à ce dernier, puis m'apprit que c'était le président du jury qui avait condamné Beaujon.
Un instant après arriva la troisième personne. Je ne pus retenir un geste de surprise: c'était l'avocat général qui avait requis dans l'affaire.
--Monsieur, dit-il à Maurice, vous avez fait appel à mon impartialité et à mon honneur de magistrat; l'estime toute particulière que m'inspire votre caractère a fait taire en moi toute hésitation. Quelque étrange que puisse paraître cette démarche, j'ai la conviction qu'un homme de votre intelligence apprécie toute l'estime dont lui témoigne ma présence.
Comment Maurice avait-il pu décider l'avocat général et le président du jury à cette revision intime d'une affaire déjà jugée, c'est ce qu'il serait difficile de comprendre, si l'on ne tenait compte de l'ascendant extraordinaire qu'il savait prendre sur les hommes avec lesquels il se mettait en relation. Ancien employé de ministère, sans grande fortune, sans titre officiel, Maurice était partout accueilli avec la considération que méritait et que lui conciliait sa grande intelligence.
En ce moment, j'étais fier de lui, et malgré moi je ne pouvais me défendre d'un certain mouvement d'inquiétude. Je le regardai, il était calme, quoique plus pâle qu'à l'ordinaire. Mais ses yeux parlaient, vivaient, imposaient la confiance. Je lui serrai vivement la main, comme à la dérobée. Il se retourna, me regarda avec douceur, me fit un petit signe comme pour me rassurer, puis invita ses hôtes à prendre place autour de la table.
--Ah! fit tout à coup Maurice en se tournant vers moi, j'attends aussi un médecin; dès qu'il sera arrivé, tu le placeras à côté de M. Defodon père, dans l'autre chambre. Il sait ce qu'il a à faire. Maintenant, messieurs, continua-t-il en s'inclinant légèrement devant ses hôtes, je suis à vous.
Il plaça sur la table divers objets, des papiers, une petite boîte, et, assis sur le fauteuil qui s'adossait à la fenêtre:
--Messieurs, commença-t-il, il y a en ce moment, dans une cellule de prison, un homme qui a été condamné à dix années de réclusion; cet homme a failli être condamné à mort. Eh bien! je vous affirme, et vous serez bientôt de mon avis, que cet homme est absolument innocent. Loin de moi la pensée d'accuser ici ceux qui ont contribué de près ou de loin à sa condamnation; car, lorsque vous saurez la vérité, vous comprendrez qu'il était impossible à la justice de connaître les incroyables circonstances de cet accident.
Je regardai l'avocat général et le président du jury; ils ne firent pas un seul geste de protestation ni d'incrédulité. Ils attendaient.
Maurice ouvrit une petite boîte plate qui se trouvait à portée de sa main.
--Ceci, dit-il, est le portrait de Defodon fait après décès; veuillez le regarder avec soin, vous bien pénétrer des traits de cette physionomie...
Le portrait passa dans chaque main.
--Vous comprenez, reprit Maurice, que ce portrait est le premier témoin dont l'examen puisse apporter ici quelque lumière. En effet, l'homme est mort rapidement, la photographie a été tirée presque aussitôt, la physionomie de la victime a gardé l'empreinte des sentiments qui éclatèrent dans ce cerveau au moment même de la commotion mortelle. Interroger ce portrait, c'est donc le seul moyen qui soit en notre pouvoir d'établir une communication quelconque entre la victime et nous, et sinon le seul, comme je vous le prouverai, du moins le premier, le plus simple et le mieux à notre portée. Ne croyez pas d'ailleurs que je joue sur les mots. Il est possible d'interroger une chose inerte. La regarder rapidement, d'un coup d'oeil inattentif, irréfléchi, si je puis dire, c'est ne lui rien demander. Au contraire, tendez votre esprit sur cet examen, étudiez une à une toutes ses lignes et vous serez surpris de voir l'idée se dégager peu à peu et s'imposer à votre conscience.
--Cette physionomie, continua Maurice, porte un caractère saillant, évident. Quel est-il à votre avis, monsieur l'avocat général?
--C'est évidemment la terreur, répondit le magistrat.
Maurice ne put réprimer un sourire.
--Permettez-moi de vous arrêter à cette première appréciation. Non, cette physionomie n'exprime pas la terreur; examinez avec moi, et vous allez en être convaincu. Prenez cette glace et regardez-vous bien. Bien, maintenant donnez à votre physionomie l'expression de l'effroi. C'est cela, mais accentuez... accentuez encore.
Le magistrat, obéissant au désir de Maurice, s'efforçait de traduire sur son visage le sentiment de la terreur la plus profonde. Il tenait à la main une petite glace ovale et étudiait curieusement les contractions qui se produisaient sur son visage.
--Fort bien, s'écria Maurice, une seconde de patience. Remarquez ces points principaux. Vos yeux sont démesurément ouverts, les sourcils relevés, le front est plissé. La bouche est ouverte, les joues sont tendues sans un seul pli, les rides même qui contournent la bouche à la commissure des lèvres ont disparu. Caractère général, extension de la face... maintenant, regardez encore cette photographie et dites-moi si votre idée subsiste.
--C'est vrai, s'écria l'avocat, aucun de ces caractères ne se reproduit sur ce visage...
--Encore un détail important: dans la tension des traits sous l'impression de la terreur, les lèvres, notamment, sont dépourvues de toute espèce de pli ou de contraction... regardez les lèvres du mort...
L'observation était juste. La lèvre inférieure du portrait était tordue et en quelque sorte convulsée.