Histoires incroyables, Tome II

Chapter 3

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En effet, les jurés, après une demi-heure de délibération, rentraient en séance. Un silence profond régna dans l'auditoire.

Les questions posées avaient trait: la première à la question d'homicide volontaire, la seconde à la préméditation.

Les réponses furent celles-ci:

Sur la question d'homicide: OUI.

Sur la question de préméditation: NON.

Et enfin:

Admission de circonstances atténuantes.

Beaujon fut ramené. Au moment où le greffier lui donna connaissance du verdict, il devint pourpre; ses yeux s'injectèrent:

--C'est impossible! cria-t-il.

Le président lui demanda s'il avait quelques observations à faire sur l'application de la peine.

--Je m'en f...! hurla le malheureux hors de lui. Je suis innocent!

Après une courte délibération, le président lut l'arrêt qui, reconnaissant l'accusé coupable d'homicide volontaire, le condamnait, en tenant compte des circonstances atténuantes, à dix ans de réclusion.

Beaujon poussa un cri terrible, et menaça du poing le tribunal, le bras tendu. Au lieu de se retirer, il résista aux gendarmes qui voulaient l'entraîner. Il y eut un moment de lutte affreuse. Le condamné se débattait, frappait, hurlait. On parvint enfin à l'arracher à son banc.

La foule s'écoula, douloureusement impressionnée. Mais ce dernier incident affirmait la justice de l'arrêt rendu:

--Hein? disait une jeune femme, lui qui avait l'air si doux tout le temps? Est-il assez rageur?

Le lendemain paraissait dans le journal judiciaire une note ainsi conçue:

«À peine rentré dans sa cellule, Beaujon a été en proie à de tels accès de fureur et de désespoir qu'un instant on a dû craindre pour sa raison. Le fait est d'autant plus remarquable que, lors de son arrestation et pendant toute la durée de sa détention préventive, il n'a cessé de montrer la plus parfaite insouciance. Des soins lui ont été prodigués; il est enfin revenu à lui et a longuement pleuré. Il proteste de son innocence. Beaujon a déjà demandé à se pourvoir en cassation contre l'arrêt qui l'a frappé.»

Maurice m'avait quitté aussitôt que l'audience avait été terminée, en me rappelant ma promesse relative à la photographie de la victime; j'avais remarqué chez mon ami une certaine agitation; aux questions que je lui avais adressées, il n'avait répondu que par monosyllabes.

Malgré moi, lorsque je fus seul, je ne pus m'empêcher de réfléchir au drame qui venait de se dérouler sous mes yeux.

VIII

--Voyons, me disais-je, est-il possible qu'il y ait là une erreur judiciaire? Voici un homme, il est vrai, dont rien n'a indiqué jusque-là les penchants pervers. Mais en tenant seulement compte des circonstances matérielles de l'acte en lui-même, il est évident qu'il est coupable. Il était seul avec la victime; dans aucune des dépositions il n'a été question de la présence d'une tierce personne. Le concierge s'est opposé à la sortie de Beaujon; il se trouvait donc à la porte extérieure de la maison et aurait vu tout étranger qui aurait tenté de s'enfuir. Pourquoi cette hypothèse, d'ailleurs? Beaujon n'eût pas manqué de révéler cette circonstance. Il reconnaît lui-même qu'il était seul, absolument seul avec Defodon. Bien mieux, tout en donnant une explication particulière de la scène de violence, il n'en avoue pas moins avoir porté ses mains au cou de Defodon.

Dans mon désir de trouver quelque point étrange dans cette affaire, je ne sais où je me serais laissé entraîner dans la voie des hypothèses.

Tout à coup, à la lecture du paragraphe de journal rapporté plus haut, une lueur subite s'éleva dans mon esprit.

--La folie! m'écriai-je, oui, c'est évidemment cela. Ce jeune homme ne se trouve-t-il pas dans la première période d'invasion de cette terrible maladie, n'est-il pas prédestiné par son organisation même à l'aliénation mentale, et l'acte qui lui est reproché ne serait-il pas la première manifestation de cette disposition morbide?

Dès que cette idée eut envahi mon cerveau, je l'étudiai soigneusement et il me parut que tous les détails se rapportaient à cette hypothèse.

Je me complaisais dans cette douce persuasion que Maurice avait sans doute entrevu ce côté de la vérité. Pour m'affermir moi-même, j'allai voir l'avocat de Beaujon. Je le trouvai seul, nous étions assez liés pour que je pusse entamer avec lui une conversation tout amicale.

--Eh bien! lui dis-je, vous avez obtenu un beau succès.

--Vous avez raison, me répondit-il, jamais je n'ai rencontré cause plus embarrassante; et j'ai réussi au delà de mes espérances. Je savais bien que je lui éviterais la peine de mort. Aussi me suis-je particulièrement attaché à l'arracher aux travaux forcés. Malgré sa violence, c'est un homme de bonne compagnie, trop jeune encore pour se rendre maître de lui-même, et c'est ce qui l'a perdu. Au bagne, il eût été horriblement malheureux, et le désespoir l'eût amené à quelque acte d'insubordination qui eût à jamais ôté tout espoir de grâce... il fera, au contraire, cinq ou six ans de réclusion et nous obtiendrons remise du reste de la peine...

--Donc, selon vous, c'est bien dans un accès de violence qu'il a assassiné son ami?...

--Diable! croiriez-vous par hasard qu'il l'a saisi au cou dans un accès d'affectueuse amabilité?...

--Mais ne vous est-il pas venu à l'idée une autre hypothèse?

--Laquelle?

--Celle de la folie.

--Je ne vous comprends pas.

--Je m'explique. Je suis absolument de votre avis quant au fait même, quant à l'acte commis... mais, où je crois que tout le monde a fait fausse route, c'est en ne tenant compte que du passé et en rien de l'avenir...

--Vous devenez de plus en plus obscur...

--Dans quelques cas, disent les aliénistes, la folie éclate brusquement; mais en général le début est lent, graduel. Il y a une sorte de période d'incubation pendant laquelle on voit survenir divers changements dans le caractère et les habitudes du malade... ces changements surprennent, étonnent et (ce n'est pas moi, c'est le docteur G... qui parle), si le malade n'a pas déjà été aliéné, il est rare qu'on les attribue à un dérangement mental. Cette période d'incubation peut durer non seulement des mois, mais même des années entières...

--Si bien que vous croyez...

--Laissez-moi achever. L'hallucination est un des symptômes les plus communs de l'aliénation mentale; il l'est à un point tel qu'Esquirol affirme qu'on le rencontre au moins quatre-vingts fois sur cent aliénés. Les hallucinés, ne l'oubliez pas, croient à la réalité de leurs visions; elles deviennent pour eux le mobile de certaines actions, inexplicables en elles-mêmes. Or, il est impossible, impossible, entendez-vous, de ne pas considérer ces personnes comme ayant, si je puis m'exprimer ainsi, déjà franchi le seuil de la folie: un pas de plus, et il n'y aura aucune différence entre eux et ceux qu'on enferme. Voir des choses qui n'existent pas, être convaincu de la réalité de ces visions, c'est un trouble qui indique nécessairement une modification morbide du cerveau.

--Tous ces principes, reprit l'avocat, me paraissent absolument justes. Mais quelle application en voulez-vous faire au cas qui nous préoccupe?

--Ne l'avez-vous pas déjà deviné? Souvenez-vous des détails donnés par Beaujon sur la scène à laquelle Defodon a dû sa triste fin. Il n'a jamais varié dans son récit. Il a vu le visage de Defodon prendre une expression de terreur et de menace, il a vu l'homme se lever de son lit pour se jeter sur lui. Et alors, songeant à sa sûreté personnelle, il s'est défendu, il a tué. Eh bien! pour moi, Beaujon était à ce moment halluciné, Defodon était évidemment dans son état normal; s'il s'est levé, c'est sans aucune intention mauvaise. Notez encore ce point très curieux: Si Beaujon avait joui de toute sa raison et qu'il eût voulu se défaire de Defodon, n'aurait-il pas eu à sa disposition mille moyens plus ingénieux? ne pouvait-il pas susciter une querelle? Mais, allons encore plus loin. Je suis persuadé que dans la narration faite par Beaujon, il est d'une bonne foi absolue. Oui, sans quoi il dirait que Defodon l'a insulté, l'a provoqué, lui a craché au visage, que sais-je? Mais rien de tout cela; il raconte ce que réellement il a vu, ressenti ou plutôt _cru voir_ ou ressentir.

--Vous pouvez avoir raison, dit l'avocat. J'y avais bien songé un moment, mais pour plaider l'aliénation mentale devant un jury il faut de tous autres indices: on aurait pris mon argumentation pour l'effort du désespoir... et entre nous, avouez qu'il faut une grande bonne volonté pour appliquer votre théorie au cas actuel.

--Aussi vous dis-je qu'on n'a tenu compte que du passé, et qu'il nous faut tenir compte de l'avenir; je suis persuadé que dans un temps donné Beaujon sera atteint de délire, et que l'aliénation mentale se déclarera d'effrayante façon. Alors on comprendra combien sa condamnation était imméritée...

--Je vous ferai cependant une observation: il est bien singulier--même pour nous qui discutons ici avec le seul désir de connaître la vérité et ne tenons pas, bien entendu, à nous convaincre l'un l'autre, par amour propre--il est bien singulier, dis-je, que ces hallucinations ne se soient jamais manifestées avant la soirée du crime.

--Évidemment. Seulement à cela je répondrai par cette vérité à la _La Palice_, c'est qu'il faut commencer par le commencement; il faut une première hallucination...

--En tout cas, ce fut une chance malheureuse pour tous deux... Mais admettons votre système; que croyez-vous utile de faire?

--Rien que de suivre la marche ordinaire. Le condamné va se pourvoir en cassation. Y a-t-il quelque espoir?

--Ici, nous rentrons dans le droit. Oui, il y a presque certitude de cassation; dans le tirage au sort des jurés, il s'est produit une irrégularité telle que le rejet du pourvoi me semble impossible...

--Eh bien! ma théorie pourra se vérifier d'elle-même. En supposant que l'arrêt soit cassé, quel délai cela vous donne-t-il?

--Deux mois environ.

--Pendant ce temps, la détention influant sur le sujet, l'aliénation mentale ne peut manquer de se développer.

--Vous avez raison.

Nous nous séparâmes enchantés l'un de l'autre. Et moi, très fier de moi-même, je me dis que décidément j'étais digne de mon maître Maurice Parent.

Qu'avait-il fait pendant ce temps?

IX

Dès que Maurice m'aperçut:

--Eh bien! me dit-il, m'apportez-vous ma photographie?

Je la lui remis aussitôt. Ce portrait avait été tiré quelques heures après le crime; la tête de la victime respirait la terreur, les traits étaient convulsés, les yeux à demi fermés. Du reste, je ne comprenais guère de quel intérêt pouvait être cette pièce dans la recherche de la vérité.

Maurice y jeta d'abord un regard distrait; puis tout à coup je vis son regard prendre cette étrange fixité dont j'ai parlé. Il s'absorba pendant près d'un quart d'heure dans une contemplation muette que je n'osai pas troubler, bien que je brûlasse de lui faire part de mes observations.

Il se leva, alla à sa bibliothèque, prit un livre que je reconnus pour le traité de Lavater, nota un passage, puis ferma le livre et se tourna vers moi:

--Ah! me dit-il, je vous demande pardon.

--Eh bien! avez-vous quelque indice?

--Mon cher, reprit Maurice, vous avez la curiosité des enfants. Depuis l'affaire de Lambert, vous me prenez pour une sorte d'escamoteur qui va faire disparaître une muscade sous un gobelet.

--Ne le croyez pas.

--Je ne vous en blâme pas. Ce sentiment est essentiellement naturel. Souvenez-vous seulement de ce que je vous ai dit. Les causes attribuées à un fait, vous ai-je expliqué, ne sont généralement que des causes secondaires; on passe presque toujours à côté de la vérité.

--Et dans l'affaire Beaujon?...

--Dans cette affaire plus que dans toute autre on a fait fausse route, j'en ai l'intime conviction...

--Beaujon est-il donc innocent, à votre avis?

--Je ne dis ni oui ni non; d'abord il faudrait nous entendre sur ce que vous appelez son innocence...

--A-t-il, oui ou non, commis le crime pour lequel il a été condamné?

--Modifiez votre question. Dites: A-t-il commis l'acte? Ici je puis déjà vous répondre: Oui, il a étranglé Defodon...

--Est-il coupable?

--Ceci est à discuter.

--Voulez-vous que je vous explique mes idées à ce sujet?

--Certes.

Je racontai alors toutes les circonstances de mon entretien avec l'avocat. Maurice m'écouta avec le plus grand soin sans m'interrompre. J'aurais voulu provoquer un geste, un mot, une exclamation. J'avoue même que je comptais sur une approbation énergique.

Maurice resta parfaitement froid. J'eus quelque peine à dissimuler mon dépit, et dans mon for intérieur j'attribuai cette indifférence à une certaine jalousie de métier.

--Eh bien? demandai-je.

--C'est ingénieux, répondit Maurice.

--Est-ce là tout? m'écriai-je avec une certaine impatience.

Maurice ne put s'empêcher de sourire.

--Mon cher ami, reprit-il, permettez-moi de vous expliquer en quoi et pourquoi vous n'avez réalisé aucune découverte utile. Vous vous êtes basé dans vos recherches sur la seule question de sentiment. Si vous n'aviez pas assisté avec moi à ce procès, autrement dit si vous n'étiez point venu au tribunal avec cette idée préconçue qu'il _fallait_ absolument découvrir un mystère, vous ne vous seriez pas même posé le problème. Aujourd'hui il vous faut à tout prix une solution, et c'est sur cette _nécessité_, que vous vous êtes forgée vous-même, que vous bâtissez un système de toutes pièces. Votre système d'aliénation mentale, à sa période d'incubation, est curieux et séduisant à première vue; dès que cette idée a surgi en vous, vous vous êtes dit: Cela pourrait être vrai, donc cela doit être vrai, donc cela est vrai. Alors vous avez élevé votre petit monument en l'adaptant à des bases de fantaisie. Comprenez-moi bien. Si dans certains faits de la cause, vous aviez vu poindre cette idée de folie; si alors, saisissant en main ce fil, si ténu qu'il parût, vous vous étiez engagé dans le labyrinthe des circonstances accessoires et que peu à peu ces points de repère se fussent rangés d'eux-mêmes sur votre route, vous conduisant insensiblement à la certitude, alors je vous dirais que vous avez raison, et je n'aurais pas assez de félicitations à vous adresser. Mais laissez-moi vous dire que vous avez agi de façon toute différente. Vous avez admis _d'abord_ l'aliénation mentale et vous avez fait entrer l'affaire Beaujon dans votre cadre, la torturant au besoin comme sur un lit de Procuste.

Je baissai la tête, sentant toute la justesse de ces observations.

--Et en résumé, continua l'impitoyable analyste, sur quoi comptez-vous pour établir la véracité de votre hypothèse? Sur un délai lui-même hypothétique, sur une chance plus ou moins probable que la folie se développera par la réclusion, que l'accès qui se serait déjà produit se reproduirait. Mais supposez un instant que, ainsi que le fait s'est déjà présenté, l'hallucination tout accidentelle ne se renouvelle point; supposez encore que la secousse même produite par la condamnation ait amené la guérison, où en sera votre démonstration?

--Assez! m'écriai-je, je me rends.

--Vous vous rendez aussi vite que vous avez su triompher. Croyez-moi, cher ami, pas plus de découragement que d'entraînement irréfléchi...

--Laissons cela. J'ai fait un _impair_, comme l'on dit.

--Du moins votre erreur n'est-elle pas dangereuse et ne fera-t-elle de tort à personne. Donc ne vous désolez point, vos recherches même témoignent d'une grande volonté. Mais, comme vous le dites, laissons cela. J'ai besoin de vous.

--Je suis tout à vous, mais du moins ne me tiendrez-vous point au courant du résultat de vos recherches?

--Si fait, mais laissez-moi me livrer d'abord à ces recherches. Pourriez-vous savoir si jamais Defodon a été malade, et retrouver le médecin qui l'aurait soigné?

--C'est facile.

--Comme nous n'avons pas de temps à perdre, j'abuserai de votre complaisance. Veuillez aller immédiatement à l'hôtel de Bretagne et du Périgord demander si la chambre occupée par Defodon est libre et louez-la aussitôt pour moi. Surtout que l'on ne touche à rien et qu'on la laisse exactement en l'état où elle se trouve...

--Cela sera fait.

--Bien. Maintenant, je vais vous demander quelque chose qui pèsera à votre amitié. J'ai besoin de quinze jours d'absolue solitude. Voulez-vous me les donner?...

--Oui, grand alchimiste. Je ne viendrai pas troubler le grand oeuvre!

--Pour vous remercier, je vous dirai ceci: _Beaujon a étranglé Defodon. Son récit est absolument vrai. Donc Beaujon est innocent_.

--Et il n'est pas fou?

Maurice se leva, me serra la main et me dit en souriant:

--C'est aujourd'hui mardi, donc d'aujourd'hui en quinze jours, je vous attends.

X

On comprendra si je devais être exact au rendez-vous. J'avoue très franchement--dût-on me taxer de vanité ou d'inconséquence--que, pendant toute cette quinzaine, je me creusai la tête pour trouver la solution du problème dont je m'étais promis, dont je m'étais imposé d'étudier les termes. J'avais dû, à mon grand regret, abandonner l'hypothèse de l'aliénation mentale. En effet, groupant à nouveau les diverses circonstances du procès, je n'avais rien trouvé qui pût produire en moi--je ne dirai pas une certitude, mais seulement une probabilité réelle.

Quelle était donc la voie suivie par Maurice? Cet homme commençait à éveiller en moi une surprise profonde. Dix fois j'étais allé frapper à sa porte, dix fois il m'avait été répondu qu'il était à la campagne. Aucun de nos amis ne l'avait rencontré, il était devenu complètement invisible. Était-il absent de Paris? Pour moi je ne le croyais pas. Je comptais les jours, et l'affaire Beaujon était devenue pour moi une sorte de cauchemar. Maurice n'avait-il pas dit qu'il était innocent?

Certes, l'opinion publique est facile à contenter. Quand un homme est sous le coup d'une accusation capitale et qu'il échappe à la peine de mort, alors même qu'il est frappé d'une terrible condamnation, l'impression générale est celle-ci: Il est bien heureux de _s'en tirer_ à ce prix.

On ne songe pas à plaindre l'homme dont la vie est perdue, qui a devant lui dix longues et mortelles années de détention, qui voit tout son avenir détruit, toutes ses espérances brisées. Il est si heureux de _s'en être tiré_ à ce prix! Passionné pour les condamnés à mort, pour les coupables frappés d'une peine perpétuelle, le public est indifférent pour les condamnations _à temps_, sans réfléchir que les premières années sont aussi horribles et aussi douloureuses, quelle que soit la durée de la peine à subir. L'espérance ne vient que bien longtemps après l'épuisement du désespoir.

Par exception, le silence ne s'était pas fait immédiatement autour de l'affaire Beaujon; et ce regain de popularité était dû à l'étrangeté du personnage qui avait comparu devant les assises sous le nom de fille Gangrelot. Cette aventure l'avait mise à la mode et, pour tout dire, avait fait sa fortune. La voiture et les promenades au Bois ne s'étaient pas fait attendre; les viveurs l'avaient appelée à leurs soupers et leurs raouts; sa bêtise même faisait sa force. Elle était passée à l'état d'étoile; on parlait de son prochain engagement dans un théâtre de genre. Enfin, il ne lui manquait plus pour arriver à l'apogée de sa gloire éphémère, que le mariage obligatoire avec quelque Anglais excentrique.

L'attention avait donc été ramenée vers Beaujon, qui, on le sait, s'était immédiatement pourvu en cassation.

À la suite des accès de colère dont il avait été saisi lors de sa réintégration dans la prison, Beaujon avait été en proie à une fièvre ardente qui avait mis ses jours en danger.

À cet état avait succédé une prostration générale. On redoubla de surveillance à l'égard du condamné, auquel on supposait des idées de suicide.

Les petits journaux s'étaient emparés de la _Bestia_ et lui avaient fait une popularité de mauvais aloi à la Nina Lassave. L'ancienne maîtresse de l'assassin Beaujon endossait quotidiennement des mots que lui attribuaient les faiseurs ordinaires. Sa bêtise, exagérée à dessein, menaçait de devenir légendaire. Elle faisait concurrence à La Palice et à Calino, ces deux types de la naïveté inintelligente.

Je notais soigneusement tous ces détails; la pensée m'était venue un instant que la _Bestia_ pouvait fournir quelques renseignements; je l'avais surveillée, épiée. J'espérais qu'un mot lui échapperait me mettant sur la trace de quelque observation jusqu'alors négligée. Mais en vain.

Je n'avais pas cessé un seul jour de voir l'avocat de Beaujon; je lui avais fait part de mes perplexités. Mais après avoir accueilli d'abord avec complaisance mon hypothèse d'aliénation mentale, l'homme de loi était promptement revenu à sa conviction première, la culpabilité réelle, absolue, complète de Beaujon, pour accepter dans son intégrité le système de l'accusation; sans attribuer à la jalousie seule le mouvement de violence de l'assassin, l'avocat pensait qu'un motif accidentel avait donné lieu à la querelle à la suite de laquelle Defodon avait succombé.

--Vous devriez connaître mieux les jeunes gens, me disait-il. Ils ont souvent des pudeurs inouïes, et la crainte du ridicule peut les amener à de véritables aberrations. Il y a eu querelle, ceci ne fait pas pour moi l'ombre d'un doute. Mais cette querelle procède peut-être d'un de ces mots sans importance qui échappent parfois dans la conversation, et c'est la banalité même de ce point de départ qui s'oppose à ce que Beaujon le fasse connaître. Je suis convaincu de plus qu'il n'avait pas l'intention de tuer. Dans cette courte lutte, le même accident aurait pu se produire en sens contraire; Defodon aurait pu tuer Beaujon sans plus de préméditation.

«En somme, le verdict du jury a tenu compte de ces circonstances. Si la conduite de Beaujon est satisfaisante, comme je l'espère, on lui procurera quelques adoucissements dans sa captivité. Il pourra être bibliothécaire, comptable, que sais-je? Enfin, d'ici à quelques années, on obtiendra remise d'une partie de sa peine. Croyez-moi, ne vous préoccupez plus de cette affaire. Il en est malheureusement trop qui sont plus terribles et par conséquent plus intéressantes.

Je me serais peut-être rendu à ces raisons. Le délai fixé par Maurice était sur le point d'expirer. Il ne m'avait pas donné signe de vie... Je pensais parfois qu'il n'avait absolument rien découvert, que peut-être même dès le premier jour il savait exactement à quoi s'en tenir et que seul l'amour-propre l'avait engagé à retarder cet aveu.

Mais, malgré, moi, je ne pouvais arracher ces préoccupations de mon esprit. J'étais littéralement obsédé; mon imagination me représentait Beaujon dans sa cellule, songeant à cette horrible condamnation, se demandant par quel enchaînement de circonstances la fatalité l'avait poussé dans cet abîme... J'accusais Maurice de lenteur, d'insouciance. Je voulais me persuader qu'avec ses facultés extraordinaires il aurait dû réussir plus vite et plus tôt.

Un matin, vers sept heures, on frappa à ma porte. J'ouvris précipitamment:

C'était Maurice.

Une demi-obscurité régnait dans ma chambre; je tirai les rideaux et me retournai en tendant les bras à mon ami. Mais je reculai involontairement en poussant un cri de surprise.