Histoires incroyables, Tome I

Chapter 9

Chapter 93,722 wordsPublic domain

Truphêmus applique l'échelle, étendant les bras autant qu'il est en lui, pour permettre l'ascension de son ventre proéminent. Il ouvre la porte.

Aloysius a été à demi renversé par le choc. Et ses membres osseux ont quelque peu souffert dans cette descente brusque.

--Que diable! mon ami, s'écria-t-il à l'apparition de Truphêmus, qu'est-ce qui vous prend? Votre visite ressemble à la chute d'une avalanche.

Truphêmus ne répond pas. Il referme soigneusement la porte, et par un mouvement instinctif regarde autour de lui pour s'assurer que nulle oreille indiscrète ne peut entendre ce qu'il peut avoir à confier à son confrère. Et de fait, vu la disposition des lieux, la chose eût été vraiment malaisée.

--En tous cas, reprend Truphêmus, en réponse à la vive interpellation de son ami, chute est impropre. L'avalanche descend, et je monte.

--Soit. Du reste, le point est peu important, et votre purisme peut me faire grâce pour cette fois. Enfin, de quoi s'agit-il? Avons-nous quelque accident en bas?

--Aucun.

--Le brome va-t-il bien?

--Admirablement.

--Le cyanure de potassium se comporte?...

--Comme il convient.

--J'en suis fort aise, car vous m'aviez fait une peur!...

--La peur n'est qu'une contraction musculaire...

--Et involontaire. Mais ce n'est pas la question. Expliquez-vous, je vous prie, car j'ai hâte de me remettre au travail.

Maître Truphêmus, ainsi mis en demeure de s'exécuter, posa sa rotonde personne sur une pile de livres gisant à terre, et, appuyant son visage entre ses deux mains, les coudes portant sur ses genoux, regarda Aloysius de ses yeux d'un bleu mat.

--Cher ami, je crois que, depuis notre liaison--ou mieux notre association scientifique--nous n'avons qu'à nous louer des progrès obtenus...

--J'en tombe très volontiers d'accord. Et, puisque j'en trouve l'occasion, permettez-moi de reconnaître l'étonnante faculté d'intuition dont vous êtes doué et qui nous a permis de résoudre des problèmes devant lesquels les plus savants avaient reculé...

--Comme aussi je vous demanderai l'autorisation de rendre justice aux surprenantes preuves de ténacité et de persévérance dont vous avez donné des témoignages extraordinaires.

Les deux savants saluèrent. On se serait cru dans une Académie.

--Passons! dit Truphêmus.

--Passons! dit Aloysius.

--Et au nombre de ces problèmes, je prendrai la liberté, continua Truphêmus, de signaler tout particulièrement celui de l'alimentation. Vous connaissez la question aussi bien, je dois même ajouter mieux que moi; cependant laissez-moi résumer les découvertes que nous avons réalisées.

Aloysius ferma les yeux et croisa ses doigts qui craquèrent. Il écoutait.

--De quoi se nourrit le corps humain? Reprenons pour quelques moments le langage des routiniers ignorants. À cette question, ils répondent... quoi? Que le corps se nourrit de substances végétales et animales; les aliments doivent être tirés de ces deux espèces de la nature, et ils excluent les substances purement minérales.

--Comme si les Otomaques et les Guamos des bords de l'Orénoque ne se contentaient pas de terre seule!

--En effet... reprit Truphêmus, dont le ton indiqua le regret d'être interrompu. Je continue. Mais qu'est-ce que les substances végétales ou animales, sinon des combinaisons diverses d'éléments primordiaux nécessaires à la nutrition; éléments peu nombreux, et qui seuls, j'insiste sur le mot, concourent utilement à l'entretien de la machine humaine? Précisons. Tout ce qui est nourriture se compose de matières azotées mêlées à d'autres substances privées d'azote. Et là est le point, j'ose le dire, où nous avons véritablement franchi d'un seul bond la limite que nous imposait la stupidité des impuissants... Partant de ce principe, que l'azote est le nutritif par excellence, nous nous sommes dit: Pourquoi l'humanité se crée-t-elle depuis si longtemps des tracas et des dangers sans nombre, pour chercher dans tous les pays du monde des substances de saveur, de forme, de couleur diverses, quand il est si simple...

--De s'en tenir aux éléments même de la nourriture.

--Parfaitement, et pour cela faire, que fallait-il?

Ici Truphêmus appuya lentement sur chaque mot.

--Analyser des éléments du corps de l'homme, en établir les quantités proportionnelles, afin de les remplacer au fur et à mesure de leur épuisement.

--En vérité, dit Aloysius, on ne saurait énoncer plus clairement nos idées.

--L'homme, continua Truphêmus visiblement flatté de cet hommage direct, contient de l'oxygène, de l'hydrogène, de l'azote, du phosphore et du fer... Si, par combinaison binaire ou tertiaire, ces éléments produisent des substances diverses, sels, acides ou autres, sous l'influence de la vie, elles produisent la matière organique, et, comme l'a si bien dit le grand Berzélius, les matières organiques sont des oxydes de radicaux, qui eux-mêmes résultent, les uns de deux éléments, carbone et hydrogène, ou carbone et azote; les autres de trois éléments, carbone, hydrogène et azote... Mais passons sur les détails.

--Oui, passons! répéta Aloysius.

--Devions-nous donc accepter, sans mot dire, la ridicule condamnation prononcée par l'ignorance contre quiconque tenterait de reconstituer les matières organiques? Doebereiner, Hatchett et Woehler ne nous avaient-ils point prouvé que la solution du problème était proche? Qu'avait-il manqué à leurs expériences pour qu'elles fussent définitives?

Et Truphêmus regarda son vieux compagnon d'un air malin. Aloysius sourit.

--Oui, que leur avait-il manqué? dit-il à son tour.

Il y eut un moment de silence. Les deux savants savouraient leur triomphe en le renouvelant par la conversation. Mais Truphêmus reprit le premier sa gravité:

--Il leur avait manqué, à ces précurseurs d'Aloysius et de Truphêmus, de comprendre que si les combinaisons s'effectuaient, c'était sous l'influence d'un principe qu'il n'est pas donné à l'homme de définir, mais dont il constate l'existence... à savoir le principe de la vie, et que par conséquent, pour que la matière organique se produisît, il fallait que les combinaisons se fissent sous l'influence de ce même principe. En un mot, et pour finir, il suffisait d'introduire dans le corps humain l'oxygène, le carbone, l'azote et l'hydrogène, pour que sous l'action de la vie la matière se reconstituât.

--Et quand on songe, dit Aloysius pensif, que des générations successives ont souffert de la faim parce qu'elles ne pouvaient se procurer de froment, de viandes ou de légumes.

Chacun de ces trois mots avait été prononcé avec un dédain intraduisible, qui s'accentua d'ailleurs dans un ricanement de Truphêmus.

--Pourtant, la sagesse des nations, objecta-t-il, n'avait-elle pas tracé à l'humanité sa véritable voie dans cette phrase: «Vivre de l'air du temps...» Mais passons.

--Passons! répéta encore une fois Aloysius.

--Il s'agissait donc d'opérer l'ingestion dans l'organisme humain, et pour les soumettre à son action, des éléments premiers de toute nourriture, après avoir toutefois soigneusement établi la proportion des poids atomiques... pour des analystes tels que nous, cher maître, c'était un jeu...

--C'était un jeu, dit Aloysius flatté à son tour.

--Puis, de réduire ces éléments sous une forme telle que leur ingestion fût facile, laquelle forme s'imposait elle-même, la forme liquide. C'est alors que, parvenus à obtenir la liquéfaction de l'azote, vainement tentée jusqu'ici, à modifier les proportions combinées de l'oxygène et de l'hydrogène, de façon à produire des eaux diverses, nous avons composé ces liqueurs différentes qui, depuis tantôt un an, servent à notre nourriture.

--Et nous ne nous en portons pas plus mal, fit Aloysius, que sa maigreur paraissait enchanter.

--Je m'en porte même d'autant mieux! dit Truphêmus en fermant les yeux et en tapotant des doigts son ventre rond et creux.

--Il faut dire, reprit Aloysius, que vous êtes un gourmand... un gourmand d'azote surtout. Peste! quelle consommation! Aussi cela vous profite...

--Que voulez-vous! je suis un mangeur!

--Mais quelle joie, continua Aloysius, de se sentir dégagé de tous ces soucis ridicules auxquels l'humanité s'est si longtemps condamnée, de n'avoir plus ces prétendues recherches de goût qui vous faisaient l'esclave de quelques papilles nerveuses... Mais pourquoi m'avez-vous rappelé tout cela, cher maître?

--Parce que, mon ami, je suis sur la trace d'une découverte encore plus étonnante, encore plus remarquable...

--Impossible!

--Je vous l'affirme.

--Parlez! parlez vite!

--Je vous avoue, dit Truphêmus, que notre entretien s'est prolongé plus que je ne l'avais supposé... j'ai une faim! Si vous le permettez, nous le reprendrons après dîner... et, à propos, quelle est la carte aujourd'hui?

--C'est le jour des oeufs... C^48, H^36 AZ^16[3].

[Note 3: Formule chimique de l'albumine.]

--Fort bien. Allons dîner.

IV

La caisse qui portait le titre de salle à manger n'était pas le lieu le moins bizarre de cette habitation d'excentriques.

Lorsque les deux savants y entrèrent, par les moyens décrits, les deux autres habitants de la maison s'y trouvaient déjà, c'est-à-dire dame Tibby et sa fille.

Au milieu de la pièce s'étendait une table qui n'aurait rien offert de remarquable si sa nappe étincelante de blancheur n'avait été couverte d'objets peu propres à donner l'idée d'un repas.

Aux quatre places qui allaient être occupées par les convives se trouvaient divers appareils de forme étrange, flottant entre le flacon et l'alambic.

Au bout de la table un ballon de verre à col effilé se recourbant et trempant dans un petit seau rempli de limaille. Au-dessus du ballon, une lampe électrique avec ses deux pointes de charbon.

À l'arrivée d'Aloysius et de Truphêmus, la femme et l'enfant se levèrent.

Dame Tibby était jeune encore, quarante ans à peine. Elle avait sans doute été jolie, ainsi qu'on en pouvait juger par la finesse de ses traits. Mais toute sa physionomie était empreinte d'une telle expression de souffrance, ses joues amaigries révélaient une fatigue si profonde, qu'elle semblait moins une femme qu'une ombre endolorie.

Netty était petite: elle avait cinq ans, mais avait à peine atteint la taille de deux ans. Son teint était si blanc, son front si pâle, qu'on hésitait à croire que ce fût du sang qui coulât dans ses veines. Seuls les yeux vivaient: dans son regard il y avait une malice, ou mieux, une méchanceté diabolique. Pas un éclair de douceur, mais une _âpreté_ continue. Si elle parlait, sa voix était sèche et dure: on aurait cru entendre le grincement des rouages d'une automate.

Maître Aloysius, le père, s'approcha d'elle et lui fit sur les cheveux une caresse amicale: l'enfant ne sourit pas. Elle tourna sur le savant ses yeux mats et fixes, avec leur reflet d'acier bleuâtre.

Truphêmus salua galamment dame Tibby, en lui disant de sa voix flûtée:

--Eh bien! sommes-nous en appétit aujourd'hui?

Dame Tibby semblait douce: mais il ne faut jamais oublier que les apparences sont éminemment trompeuses. Elle releva la tête à cette interpellation comme le cheval qui sent l'aiguillon:

--En appétit! s'écria-t-elle. Je voudrais bien savoir si la faim n'est pas ici une maladie chronique.

--Eh! eh! ricana Aloysius, voici que vous aussi, chère amie, vous vous habituez à parler le langage scientifique...

--Mieux, du moins, fit-elle d'un ton de colère, qu'à avaler vos misérables drogues...

--Là! là! ne nous emportons pas, reprit Aloysius, tandis que Truphêmus jugeait inopportun de se mêler à la conversation. Je sais que vous êtes attachée aux mesquines préoccupations de la vie des ignorants...

--Certes, si vous entendez par là les rumpsteaks de boeuf ou les côtelettes de mouton...

Aloysius sourit avec une expression de profonde pitié.

--Vous vous laissez séduire par la couleur, par le goût! Tenez, continua-t-il en soulevant et en approchant de son oeil un des flacons déposés sur la table, voyez cette liqueur pure et claire: elle renferme tous les éléments constitutifs des mammifères herbivores... Rien n'y manque. En quoi vous serait-il plus agréable, je vous le demande, de vous fatiguer les dents à déchirer et à broyer cette chair fibreuse? Mais assez sur ce sujet. Ce que saint Chrysostôme disait du jeûne, je l'applique à notre système: C'est la mort du vice, la vie de la vertu; c'est la paix du corps et l'ornement de la vie; c'est le rempart de la chasteté et le boudoir de la pudeur...

--Bravo! dit Truphêmus. Encore un peu d'azote, je vous prie.

--Prenez garde, cher ami, reprit Aloysius en lui passant le tube; vous arriverez à la pléthore; et alors, gare à la congestion!

--Après nous le déluge!

--Cet--après nous!--ne tardera pas beaucoup! murmura l'incorrigible dame Tibby, en sirotant à petits coups une combinaison d'hydrogène et d'acide carbonique.

--Encore! fit Aloysius avec une mine d'impatience. Dame Tibby, ma chère, nous ne nous entendrons donc jamais?

--Non, certes, tant que vous nous condamnerez, Netty et moi, à cette maudite nourriture.

--Je vous ferai remarquer, mon amie, que notre Netty est loin de s'en plaindre.

--Cela ne m'étonne pas! Elle n'en aurait pas la force. Tenez, puisque nous venons à ce sujet, je vais vous dire une fois pour toutes ce que j'ai sur le coeur... Avec vos prétentions de savant, vous et votre digne acolyte, M. Truphêmus, vous êtes des fous...

--Oh! fit Truphêmus, directement interpellé et interrompu dans la dégustation d'un mélange à base d'acide cyanhydrique pour activer la digestion.

--Vous n'avez pas besoin de protester, monsieur Truphêmus! s'écria dame Tibby, qui s'exaltait, vous êtes des fous et des assassins!... Oui, des assassins! Et ce qu'il y a de plus atroce, monsieur le grand docteur Aloysius, c'est que, non content de tuer votre femme, voilà que vous empoisonnez votre enfant!...

--Madame! interrompit Aloysius, les substances vénéneuses...

--Avec cela qu'il ne suffit pas de la regarder, cette pauvre chérie! Est-ce que c'est là un enfant? Elle va avoir cinq ans... cinq ans, entendez-vous?... dans deux mois! Eh bien! est-ce que c'est là une fille de cinq ans? Elle est toute petite, toute faible... Ah! tant que j'ai eu du lait, moi, sa mère, je l'ai soutenue, je l'ai nourrie... Lors de vos premiers essais, j'ai réussi à introduire ici quelques bribes de cette nourriture que vous dédaignez, mais qui lui était nécessaire... Aujourd'hui, rien, plus rien que vos répugnantes combinaisons!... et elle meurt de votre azote et de votre oxygène... mais vous êtes content, vous! Elle est souffreteuse, rachitique, elle ne grandit pas, elle ne vit pas, la mort a déjà la main sur elle... Et vous, enfermé dans votre officine d'empoisonneur, vous cherchez le plus court moyen de vous débarrasser d'elle et de moi!

Dame Tibby, épuisée par ce violent effort, retomba sur son siège.

Aloysius avait repris le calme qui convient aux adeptes de la vraie science. Seulement il murmurait:

--La femme, a dit saint Jean Chrysologue, est la cause du mal, l'auteur du péché, la pierre du tombeau, la porte de l'enfer, la fatalité de nos misères.

L'enfant regardait successivement sa mère et le docteur de son oeil atone.

Truphêmus mangeait... scientifiquement.

--Vous avez fini? demanda enfin Aloysius. À qui n'a pas la foi, nul ne peut la donner. Notre système repose sur des données positives que vos criailleries ne pourront infirmer... J'ai dit.

Le docteur était cependant plus troublé qu'il ne le voulait laisser paraître.

Truphêmus se pencha vers lui, et lui dit un mot à l'oreille. Aloysius le regarda d'un air à la fois surpris et joyeux.

--Oui, oui, reprit dame Tibby qui avait surpris cet aparté, complotez, complotez... mais tout cela ne peut durer.

--Madame, dit Truphêmus, qui se redressa autant que sa rotondité le lui permettait, laissez-moi vous dire que vous vous méprenez sur mon caractère, si vous supposez un seul instant que je puis donner quelque mauvais conseil au docteur Aloysius...

«Je suis persuadé au contraire que vous me remercierez lorsque vous connaîtrez le résultat de l'entretien que je sollicite en ce moment du père de Netty...

Dame Tibby haussa les épaules. Et, après ce geste irrévérencieux, la séance fut levée.

Quelques instants plus tard, les deux savants, grâce aux combinaisons mécaniques dont il a été parlé, se trouvaient dans la caisse dite cabinet de travail du docteur Aloysius.

--Mon cher ami, disait Aloysius, ne vous jouez pas de mon impatience... je vous avoue que les paroles de dame Tibby m'ont vivement ému, sans que je voulusse le lui laisser voir... et je ne suis pas sans inquiétude sur le sort de notre chère Netty...

--Aussi, que vous ai-je dit tout à l'heure?

--Que vous aviez trouvé le moyen de lui donner la force et la santé...

--Et je le prouve.

La conversation devint alors si intime, qu'il eût été impossible à l'ouïe la plus fine d'en saisir un seul mot; seulement, par intervalle, Aloysius laissait échapper un geste d'étonnement, ou hochait la tête en signe de doute.

Alors Truphêmus devenait plus pressant; il parlait, parlait. Aloysius redevenait immobile et écoutait avec attention. Tout à coup il s'écria:

--Admirable! sublime! Docteur Truphêmus, vous avez du génie!

V

Le lendemain matin, un mouvement inaccoutumé se produisit dans Quiet-House. Il fallait évidemment qu'un grand événement se fût accompli ou fût à la veille de se réaliser. Dès l'aube, la porte s'ouvrit et les deux savants sortirent.

Dame Tibby et l'enfant les reconduisirent sur le seuil de la porte: il était clair qu'il y avait eu réconciliation, car la mère avait l'air presque joyeux. Quant à Netty, toujours indifférente, elle regardait la route et les lueurs du soleil.

--Vous voyez bien, chère femme, disait Aloysius, que la science a toujours des secrets en réserve pour ses fervents serviteurs.

--Dieu vous entende! murmura dame Tibby.

Aloysius et Truphêmus ne s'arrêtèrent pas à Hoboken; là, ils louèrent une voiture et roulèrent droit vers la grande route. On les vit passer Jersey City, Harlem, Yorkville, longer le Parc, et, fait plus remarquable encore, s'engager dans Broadway. Ils allaient, ils allaient toujours. Arrivés à Union square, ils regardèrent autour d'eux. Ils semblaient aussi dépaysés que s'ils avaient habité une des extrémités de la terre. Mais leurs yeux rencontrèrent l'enseigne d'une agence de constructions. C'est là qu'ils se dirigèrent.

L'industriel les écouta avec le flegme qui convient, lança de nombreux jets de salive noire en mâchant son tabac, puis il prit un crayon, dessina un plan, inscrivit des dimensions, fit ses calculs, et finalement formula son prix.

Truphêmus tira de sa poche un lingot d'or. Le marchand le regarda, le pesa, l'essaya et signa un reçu, qu'il remit aux deux savants.

--Vous commencerez demain? dit Aloysius.

--Demain.

--Et il vous faut?...

--Huit jours.

--Bien.

Et c'est pourquoi la route qui passait devant Quiet-House s'anima par le passage d'ouvriers qui allaient et venaient; et c'est pourquoi encore, trois mois après, Franz Kerry écrivait à un de ses amis la lettre suivante:

VI

_Franz Kerry, à Edwards B..., à Baltimore_.

«Cher ami, tu vas enfin être satisfait. Tant de fois tu m'as raillé pour n'être pas amoureux, que j'attends par le prochain courrier tes plus vifs éloges. Que veux-tu; il fallait que l'heure sonnât, et en vain j'écoutais tomber une à une dans le passé les journées et les minutes, sans qu'aucun son vînt frapper mon oreille.

«Tu connais mon esprit: né d'une mère maladive et à qui le positivisme de mon père avait fait l'existence désespérée, j'ai sucé dès ma naissance le lait mortel de la fantaisie... Pauvre femme! je m'en souviens encore, je la voyais, tout petit que j'étais, se pencher sur mon berceau, regarder de ses grands yeux bleus mes yeux qui venaient de s'ouvrir... on eût dit qu'elle cherchait à y plonger comme dans un monde inconnu, et moi j'écartais bien larges mes paupières pour lui laisser le champ le plus large possible... puis, comme en un miroir, je voyais dans sa pupille dilatée se dessiner des mondes inconnus, irradier des rayonnements étincelants, ou bien se développer, profonds et dans une perspective infinie, des paysages s'évanouissant en des ombres lointaines; ou bien encore il me semblait que s'approchaient de moi, rapides comme si elles eussent des ailes, des formes admirables de contours et de couleurs.

«C'étaient mes premières excursions dans le pays du rêve: l'attraction commençait, attraction terrible, qui vous entraîne si loin, si loin, qu'il n'est plus de retour possible. Quand j'étais seul, je fermais les yeux et je regardais... Quoi? La nuit, la nuit dont j'éprouvais l'amour, que je recherchais, que je désirais... Dans ces ténèbres volontairement formées pour moi seul, je créais par l'imagination un monde qui m'appartenait, et dans lequel nul n'avait pénétré et ne pénétrerait jamais. Jouissance égoïste que peuvent apprécier ceux-là seuls qui ont été assez maîtres d'eux-mêmes pour la savourer lentement, consciemment.

«Je grandis. Je me trouvai lancé dans le monde extérieur. Combien il me parut mesquin en comparaison de mon univers à moi! Ce que vous appeliez le beau n'était qu'une déviation de cet idéal dont j'avais la pure notion; vos couleurs étaient criardes, vos lignes irrégulières, vos monuments grotesques. En vain, je cherchai; j'entendais quelqu'un d'entre vous parler avec éloge de tel spectacle, de tel bâtiment: aussitôt je me rendais au point indiqué: jamais je n'éprouvais d'autre sentiment qu'une profonde désillusion. Devais-je être plus heureux en contemplant l'homme qu'en étudiant ses oeuvres?

«Oh! que là encore la beauté me parut froide! Pas un front sur lequel resplendît la pensée de l'Infini: partout, au contraire, écrits en rides prématurées, les soucis de la vie actuelle, pratique; sur les plus jeunes visages, des préoccupations mesquines; sur les physionomies des vieillards, le regret du passé et non l'élan vers cet avenir, cependant si proche.

«Et, le dirai-je? la _matérialité_ me faisait horreur. Je ne comprenais pas qu'on se condamnât à vivre dans ce milieu glacé qu'on appelle la société et qui n'est qu'un immense cimetière, quand il était si facile de se créer une existence toute d'extase et de rêverie.

«Vint l'adolescence, ce que vous appelez l'âge des passions, comme si cette fougue n'était pas au contraire un effet de la matière, tendant à dominer l'âme et à en faire son esclave. Chez moi, la lutte fut rude. J'étais plein de vigueur, mon sang bouillonnait dans mes veines, mes tempes battaient. Mais peu à peu le sentiment vrai se dégagea; ce qui parlait en moi, c'était une aspiration nouvelle vers l'idéal qui est la beauté.

«Il ne me suffisait plus de la contempler, de l'admirer: je voulais la posséder, m'identifier à elle, m'en imprégner en quelque sorte en me baignant dans ses effluves. Seulement je fis au préjugé une concession. J'admis la _relativité_ dans la perfection, c'est-à-dire que j'aimai une femme. Elle était admirablement belle. Oh! sur ma foi, jamais plus splendide manifestation de la vie n'avait pu être rencontrée.

«Vous la proclamiez tous le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre, et les femmes elles-mêmes se retournaient sur son passage, s'irritant de l'hommage qu'elles étaient contraintes de lui rendre.

«Ah! je me souviens... et j'en ris encore; j'en ris, je te l'affirme. Je me souviens du débordement d'envie qui monta jusqu'à moi, lorsque la belle Thémia me choisit entre tous ses adorateurs. Pauvre femme! elle m'aimait... j'en ai la conviction. Quand je lui parlais, elle s'efforçait de me comprendre et fixait sur moi ses grands yeux de velours comme si elle eût voulu lire dans ma pensée... Pauvre!... pauvre!... elle était belle comme votre marbre, comme votre diamant, marbre dont la plus belle pierre est striée, diamant qui reflète la lumière, et ne saurait de lui-même tirer un seul rayon!... Un jour, je partis en la maudissant et ne la revis plus.