Chapter 8
--Vous voulez une preuve, madame, fit Maurice en se tournant vers Mme Duméril; n'avez-vous pas remarqué, à cette époque, c'est-à-dire trois ans après son mariage, un changement de Lambert à votre égard?...
--Non, balbutia la veuve; si... je sais seulement qu'il me pria de venir voir souvent sa femme, qui était attristée de la mort de l'ami de son père.
--Eh bien! dès lors, il songeait à son veuvage et à son mariage avec vous. Autre preuve, celle-ci plus convaincante encore. Et cette fois, c'est Mme Gérard qui m'arrêtera si je me trompe. N'est-ce pas pour distraire sa femme que, quelques jours après la mort de cet ami, Lambert lui apporta un bouvreuil dans une cage?
--En effet...
--Qu'il plaça lui-même le clou auquel la cage fut suspendue... en dehors de la fenêtre?
--Vous avez raison.
--Eh bien! écoutez ceci: Lambert achetait tous les jours le _Petit Journal_. Le bouvreuil fut apporté le 16 mai. Or, voici ce qui se trouve dans les faits divers du 16 mai. N'oubliez pas cette circonstance, que les journaux portent la date du lendemain de leur apparition. C'est donc le 15 mai que Lambert lisait ce qui suit: «Hier, un horrible accident est arrivé dans la rue des Jeuneurs. Une jeune fille, habitant une mansarde, en se penchant pour décrocher la cage d'un oiseau, suspendue en dehors de la fenêtre, a perdu l'équilibre et est tombée sur le pavé, d'une hauteur de plus de quinze mètres. La mort a été instantanée.» Le lendemain, Lambert apportait un bouvreuil à sa femme; trois ans après, elle se brisait le crâne en décrochant la cage. Concluez.
Ces coïncidences étaient en effet bien surprenantes.
--Mais, lui dis-je, comment as-tu recueilli tous ces détails?
--Ne te souviens-tu pas que, pendant huit jours après la mort de Mme Lambert, je n'ai pas paru au bureau?
--Permets-moi de te faire observer que je ne comprends pas pourquoi tu avais dirigé tes observations de ce côté. Qui t'a engagé à t'occuper de cage, d'oiseaux, de faits divers, de tous ces détails enfin dont rien ne devait te faire deviner prématurément l'importance?
--Ta remarque est juste. Mais j'ai les moyens de répondre victorieusement à toutes les objections. Premièrement, depuis plusieurs jours, Lambert était préoccupé, très préoccupé. J'avais remarqué, plus rapide et plus fréquent qu'à l'ordinaire, ce mouvement dont j'ai parlé consistant en un frottement de la paume de la main avec les quatre doigts. Mais maintenant, il faut que vous me suiviez pas à pas, avec la plus grande attention. Lorsque je vis le cadavre mutilé, je ne _doutai_ pas que Lambert fût l'assassin de sa femme; mais les objections étaient nombreuses:
1° L'accident avait eu lieu en son absence;
2° Justement ce soir-là il n'avait pas projeté de sortir.
Mais voici ce que je me répondis immédiatement: L'accident avait été préparé de telle sorte qu'il dût nécessairement se produire pendant son absence. De plus, il avait fort bien prévu que, ne le voyant pas venir au café comme d'ordinaire, quelqu'un de nous viendrait le chercher. Enfin, point capital, n'avait-il pas dit à sa femme au moment où il sortait:
«--N'oublie pas de rentrer l'_oiseau_ avant de te coucher... la nuit peut être fraîche.
--C'est clair, m'écriai-je, interrompant Maurice.
--Laisse-moi continuer. Il manque encore bien des anneaux à la chaîne. Mais, pour que j'aie pu dire avec autant d'assurance à cet homme qu'il était un assassin, il fallait que j'eusse encore d'autres preuves. D'abord, dès que je fus dans la cour, je ramassai le clou qui avait causé l'accident. Le voici, c'est un clou à crochet, en fer noir, long de six centimètres, et qui _n'a pas été enfoncé dans le plâtre_, car il ne porte pas les traces blanches qui devraient s'y trouver s'il y avait séjourné. Je mis ce clou dans ma poche. Puis nous nous en allâmes. Te souviens-tu qu'alors je montai un instant au bureau. Voici pourquoi: Le matin j'avais remarqué que Lambert était plus préoccupé que jamais. Je l'avais vu, machinalement, et comme cela lui arrivait souvent, griffonner, tout en réfléchissant, sur le bord d'un registre, puis il avait déchiré le coin du registre et avait jeté le morceau de papier après l'avoir froissé. De ma vue perçante, j'avais distingué la forme de ces griffonnages; ce fut un trait de lumière. Je courus à sa place et retrouvai dans le panier le morceau de papier.
Et Maurice déplia devant nous un feuillet déchiré en biais, dont voici le fac-similé ci-contre:
--Ce qui m'avait frappé avant tout, reprit Maurice, c'était cette forme embryonnaire d'oiseau. Mais je ne me doutais pas que tout l'aveu du crime fût là. Cependant, voyez. Sous le nom de Lambert, il y a... quoi?... un clou. Le clou amenant l'idée de suspension, machinalement il avait dessiné une sorte de potence; puis comme si l'idée d'oiseau se fût simultanément dressée dans son esprit, il avait tracé en un trait la forme d'accent circonflexe, retourné, qui sert à représenter l'oiseau volant dans l'air; l'idée s'était imposée plus fortement, et la forme s'était accentuée. Ce n'est pas tout. Ce treillis ombré ne répond-il pas à l'idée de cage? Enfin, examinez les traits qui terminent; tous ces traits ont été tracés rapidement de haut en bas; pour ceux qui sont contournés en vrille, cela ne fait pas de doute, relativement au sens dans lequel se trouvait le papier. Il serait impossible de les faire en remontant. Quant aux deux traits simples, ils ont été également tracés de haut en bas; car à leur partie supérieure ils sont plus gros et vont en s'amincissant jusqu'à leur extrémité. À quelle idée répondent ces traits? Vous l'avez déjà compris, à l'idée de chute soit tournoyante, soit droite, en tous cas rapide. Et, pour terminer, le croisement de hachures grossières, sans symétrie, comme se coupant et se déchirant l'une l'autre, n'est-ce pas à l'idée de destruction, de _brisement_, qu'il faut le rapporter? Réunissons donc tous les termes de cette incroyable fantaisie et nous trouvons l'enchaînement suivant:
Clou, Cage, Oiseau, Chute, Destruction.
Rapprochons cela de l'accident; nous avons _le clou se détache; la cage et l'oiseau tombent, il y a chute_ (de qui?) _et mort_. Et cela a été tracé le matin même. Commencez-vous à être convaincus?»
--Oui, oui, répondîmes-nous unanimement.
--Reste à savoir comment il a _préparé_ l'accident. Et ici, comme pour le reste, je sais tout. J'avais constaté, je vous l'ai dit, que le clou qui s'était détaché ne me paraissait pas avoir été enfoncé dans le plâtre. En examinant avec soin le dessin, je remarquai que le _clou_ dessiné machinalement par Lambert était à _tête plate_ et non à crochet. Ceci me donna beaucoup à réfléchir. Le lendemain, ayant guetté la sortie de Lambert, je montai chez lui. Mme Gérard doit s'en souvenir. Le pauvre cadavre gisait sur le lit. J'ouvris la fenêtre, et, tout en examinant la place où avait été accrochée la cage, voici ce que je remarquai: j'enfonçai dans le trou du clou une petite branche de bois très mince. Le trou avait trois centimètres de profondeur. J'y plaçai le clou à crochet tout droit; il jouait et ne tenait pas. Alors, après plusieurs essais, je le posai dans la position que voici:
«AA représente le mur; B le fond du trou. En posant le clou à crochet dans la position inclinée, D s'appuyait contre le haut du trou, le clou touchait la saillie du mur, et, en pesant sur le point C à l'angle formé par le crochet, le clou tenait fortement. Or, c'était en C que se trouvait nécessairement l'anneau de la cage qui maintenait le clou. Que s'est-il passé? Lambert avait arraché pendant la nuit le véritable clou qui remplissait la cavité AB et lui avait substitué le clou à crochet. J'ai retrouvé le premier dans un coin de la cour. Mme Lambert s'occupa de retirer la cage. Or, sans doute elle l'avait fait plusieurs fois. Elle était _habituée_ au clou à tête plate, au-dessus de laquelle passait sans effort l'anneau de la cage. Au contraire l'anneau se heurta à la partie relevée du crochet et entraîna le clou. Il y eut surprise, Mme Lambert crut évidemment que la cage échappait à ses mains, elle se pencha en avant comme pour la rattraper. D'où la perte d'équilibre et la chute.
Maurice s'arrêta. La sueur perlait sur son front. Nous nous taisions, il n'y avait pas un mot à répondre. Notre conviction était profonde, absolue, le plus léger doute était impossible. Et l'aveu de Lambert terrifié, fasciné, n'était-il pas là pour corroborer ces admirables déductions?
--Cependant, demandai-je à Maurice, comment expliques-tu, de la part d'un homme aussi profondément dissimulé que Lambert, cet aveu immédiat, sans tentative d'explication, de lutte?
--Si forts que soient les caractères, ils sont humains. Or, ce qui a renversé toute l'assurance de Lambert, c'est l'effroyable étonnement qui a envahi son âme. Avoir tout combiné si adroitement, si longuement, si habilement, que la cuirasse n'a pas un défaut, le rocher pas une fissure, puis voir tout à coup cette masse s'ébranler, s'ouvrir, se déchirer, c'est plus que ne peut supporter l'âme la plus forte. La sécurité même de Lambert l'a perdu.
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Deux mois après, nous apprîmes que le vaisseau qui portait Lambert avait sombré en pleine mer et que tout l'équipage avait péri.
Mme Gérard n'avait pas assez vécu pour apprendre que sa fille était vengée. La pauvre paralytique était morte.
... Ah! j'oubliais de dire que j'ai épousé Mme Duméril.
FIN DU CLOU
MAISON TRANQUILLE
I
En vérité, était-ce bien une maison? Quatre murs, de couleur noirâtre, percés de quelques trous parallélogrammatiques décorés du nom de fenêtres, une porte brune, avec de fortes ferrures et de gros clous, le tout sombre, triste, ressemblant à un visage de nègre qu'on vient de fouetter. Les pierres ont leur résignation: celles-ci avaient l'air de supporter péniblement leur sort.
Jamais un éclat de voix ne venait les égayer, jamais une chanson ne les faisait rire. Elles s'atrophiaient dans leur immobilité, et, lourdes, elles s'appuyaient les unes sur les autres comme pour s'aider à porter le poids de ce silence. Cette masse s'ennuyait. Elle n'avait même pas cette ressource de procurer l'effroi à qui passait.
Quiet-House (_Maison Tranquille_) ne faisait peur à personne. Môle banal, au dessin carré, à l'allure bénigne, un bâillement de pierre: c'est tout.
On passait, on repassait devant cette curiosité, inanimée comme un sphinx endormi, sans même tourner la tête.
Elle était située à l'extrémité de la ville, au delà d'Hoboken[2], auprès des Champs-Élysées, dont les arbres ont la couleur mate des plantations de cimetières.
[Note 2: Faubourg de New-York.]
Pourquoi cette maison était-elle allée se placer là, comme un poste perdu? Nul n'y venait et nul n'en venait. C'était à supposer qu'elle n'était pas habitée.
À la maison attenait une sorte de parc, entouré de murailles trop hautes pour que le regard pût tenter une indiscrétion. En réalité, personne ne songeait à commettre semblable faute. L'habitation était isolée: donc pas de voisins intéressés à percer le mystère, si toutefois il en eût valu la peine. La route devant laquelle elle étalait sa façade grise était peu fréquentée, et il eût été presque surprenant d'y voir marcher quelqu'un après le coucher du soleil.
Mais le plus curieux, c'était moins ce que l'on ignorait que ce que l'on savait. Il était de notoriété publique que Quiet-House n'était pas abandonnée. Elle servait bel et bien de demeure à trois personnages, à quatre pour mieux dire: c'étaient deux médecins, les docteurs Aloysius et Truphêmus, dame Tibby, femme du premier, et la petite Netty, leur fille.
Comment se procurait-on les aliments nécessaires à la vie: voilà ce que personne n'aurait pu dire; et, sur ma foi, si bien que fût gardée la maison, il fallait que le secret fût bien caché, pour que nul n'eût pu le découvrir. En effet, John Clairfax, le boucher d'Hoboken, Smithson, l'épicier établi à côté de lui, Parden, le boulanger, n'avaient pu admettre tout d'abord que la clientèle de Quiet-House ne leur échût pas. Aussi s'étaient-ils présentés, dans le temps, pour offrir leurs services; ils avaient arrêté devant la porte leurs trois voitures chargées de provisions, l'une avec ses gigots pendants et ses quartiers de boeuf tressautant aux cahotements des roues, l'autre avec ses saucissons et ses chandelles disposées en guirlandes à la capote de cuir, le troisième enfin avec ses pains tout dorés et brillants.
Ils avaient dû frapper longtemps avant que ne s'ouvrît la porte blindée en dehors, verrouillée au dedans. Mais le fournisseur a l'âme patiente. Si bien que le panneau avait enfin roulé sur des gonds criards et qu'une figure douce et souffreteuse, encadrée de cheveux grisonnants, avait paru, regardant avec de grands yeux surpris les gens tenaces qui ne se rebutaient pas de ce silence prolongé.
--Que voulez-vous, messieurs? demanda d'une voix douce dame Tibby, femme du docteur Aloysius.
Mais reconnaissant bien vite à qui elle avait affaire:
--Oh! merci, dit-elle vivement, nous n'avons besoin de rien.
--Aujourd'hui, insinua gracieusement John, le boucher à la face réjouie, mais demain?
--Demain non plus, répondit dame Tibby.
--Alors, reprirent en même temps Smithson et Parden, ce sera pour la semaine prochaine.
--Inutile de vous déranger, messieurs, insista la femme; nous n'avons et nous n'aurons besoin de rien.
--Jamais! grogna John.
--Comment cela? cria Smithson.
--On ne mange donc pas ici! exclama Parden.
Au même instant, une tête blonde parût, à hauteur du coude de dame Tibby, tête d'enfant d'un ton singulier, tant il était clair et uni, quoique sans couleur.
Netty--car c'était l'enfant d'Aloysius--poussa un cri de joie et d'admiration en apercevant toutes les victuailles orgueilleusement étalées par les tentateurs:
--Oh! maman, s'écria-t-elle, qu'est-ce que c'est que cela?
--Rien, rien, mon enfant, dit dame Tibby qui tressaillit et regarda derrière elle comme si elle eût craint d'être surprise.
Puis, repoussant la petite Netty:
--Va-t'en, mon amie! et vous, messieurs, adieu, je vous dis... Je regrette de vous dire qu'il est inutile de revenir...
Et la porte se referma.
Les trois négociants se regardèrent; mais aucun d'eux ne trouvant sans doute une solution à l'étrange problème qui venait de leur être posé, ils s'en prirent à leurs chevaux qu'un vigoureux coup de fouet lança vers la ville.
_Je vous dis... je regrette de vous dire_...--avait insisté dame Tibby. Réellement elle avait accentué ces deux mots--je regrette--de bizarre façon, et si l'on ne craignait de se tromper on pourrait affirmer qu'en les prononçant elle avait regardé gigots, saucissons et miches de pain d'un regard presque ardent.
Elle avait pourtant ajouté qu'on n'aurait jamais besoin de rien!
Revenus à Hoboken, les fournisseurs déclarèrent avoir rencontré une famille de gens qui ne mangeaient pas. Un homme pratique répondit que ces gens-là étaient bien heureux; plusieurs ajoutèrent que c'était une notable économie d'argent. Et comme tout Américain doit, en premier lieu, négliger de se livrer à des réflexions inutiles, personne ne songea plus aux habitants de Quiet-House, qui restèrent libres de vivre à leur guise.
II
Troisième personnage; le docteur Aloysius, maître de la maison. Pour parler de lui, la transition est facile. Car seul, on le voyait quatre ou cinq fois par an sortir de la maison fermée. Ce jour-là la porte laissait passer une sorte d'émaciation vivante qui avait une tête, des bras et des jambes et qui devait avoir évidemment la prétention d'appartenir à la race humaine. La tête était pointue, anguleuse: il y avait au-devant de cette tête un visage jaune qui, si la peau eût été grattée, aurait peut-être révélé le plus curieux de tous les palimpsestes; ce visage avait une proéminence dans laquelle on avait quelque peine à reconnaître un nez, tant les narines serrées faisaient ressembler la chose à un morceau de lame de couteau, fichée entre deux joues, d'ailleurs plates et creuses. La bouche était un trou pale, au fond duquel on eût en vain cherché des dents. Les gencives avaient la couleur des lèvres, _id est_, point de couleur. Les yeux étaient noirs comme de l'anthracite, le crâne pelé, la barbe absente. Rien de l'oiseau de proie cependant: dans toute la physionomie, une bonasserie morne, une inertie peut-être inoffensive, mais peut-être cachant l'indifférence la plus absolue pour le bien comme pour le mal.
Les jambes, véritables types de fuseaux, sortaient d'un sac sans forme, qui avait dû être noir mat, mais était lustré par l'usure et la vieillesse. Les mains osseuses s'étendaient hors des manches élimées et toutes frangées.
Donc le docteur Aloysius paraissait au seuil de la maison: un autre personnage l'accompagnait jusqu'au perron. C'était le quatrième: maître Truphêmus.
Antithèse vivante de chair et d'os. De chair surtout. Truphêmus était rond: il représentait le cercle comme Aloysius la ligne droite. Et, en vérité, moins le cercle que la sphère. Tout était rond en Truphêmus, ensemble et détails. Agglomération de boules formant boule.
La tête d'abord, ronde avec des yeux ronds, bombés; une bouche ronde, des joues rondes, un menton rond, un nez rond. Les épaules fuyaient dans une douce déclivité pour encadrer un thorax qui ne faisait qu'un avec le ventre, proéminent et se fondant avec les hanches, les cuisses et le reste. Le dos voûté ne déparait pas cette sphéricité: rien de droit ne brisait cette courbe. Les jambes complétaient, pôle sud, la tête qui figurait le pôle nord. On eût dit une outre qu'un verrier venait de remplir d'un souffle vigoureux.
Les deux docteurs causaient un instant sur le pas de la porte. Maître Aloysius tirait de sa poche un papier qu'il déroulait, puis lisait quelque chose que maître Truphêmus écoutait avec l'attention la plus profonde. C'était une liste. Truphêmus hochait la tête, approuvait ou avançait les lèvres, comme pour dire: Heu! heu! peu utile! Alors Aloysius biffait. Ce travail de vérification achevé, Aloysius remettait le papier dans sa poche, tendait à Truphêmus sa main longue qui enserrait les doigts potelés de son compagnon.
La porte se refermait, Aloysius partait.
Son absence durait jusqu'au soir. Vers six heures, on voyait sur la route quelque chose d'insolite. C'était une voiture à bras, tirée par un homme. Maître Aloysius marchait derrière, couvant de son regard noir la cargaison du véhicule.
Cargaison bien étrange. Un amas de ferraille. Des débris de métaux de toute sorte; puis pêle-mêle des flacons, pleins de matières de toutes couleurs, du bleu, du jaune, du vert, du rouge, voire même du blanc. La voiture était lourde, car l'homme suait et ses épaules, tendues en avant, s'arquaient sous la pression des bridelles de cuir. Par bonheur, la route était plane.
Le cortège arrivait devant Quiet-House. Maître Aloysius enjoignait au portefaix de s'arrêter quelques pas avant la maison. Puis il allait frapper lui-même de façon particulière, et on lui ouvrait de l'intérieur sans retard.
Maître Truphêmus apparaissait de nouveau, comme ces personnages des horloges qui sortent de leurs niches à certains moments de la journée.
Il venait avec son confrère, enlever successivement de la voiture les objets qu'elle renfermait: c'était un assez long travail, car elle était bondée au-dessus des ridelles. Et puis maître Truphêmus s'arrêtait parfois en chemin pour contempler le précieux fardeau qu'il portait dans ses bras: c'étaient par exemple de vieux morceaux de gouttières ou des barreaux rouillés, arrachés à quelques rampes d'escalier. Il les couvait amoureusement du regard, et, n'était le respect humain, on comprenait qu'il les eût baisés.
Mais Aloysius entendait qu'on se hâtât. Et, s'apercevant du trouble de son compagnon:
--Allons, vieux gourmand, lui criait-il, un peu plus vite que cela! Vous savez bien que le dîner attend.
Dame Tibby se mettait de la partie: et les objets passaient par les mains des trois personnes, comme les briques que les maçons montent d'un étage à l'autre. Netty elle-même avait son rôle. Aloysius lui donnait les plus petits morceaux avec une tape amicale sur le front.
On payait l'ouvrier qui repartait avec un air visible de satisfaction, preuve que le travail était grassement rétribué.
III
Pénétrons dans Quiet-House.
Il est sept heures du soir. Il fait presque nuit. Si bizarre qu'elle soit à l'extérieur, la maison est plus étrange encore à l'intérieur. Pas une pièce régulière et qui ait réellement droit au titre de chambre. Essayons cependant de décrire.
D'abord, les caves ne font qu'un avec le rez-de-chaussée et le premier étage. Seul, le second étage paraît soutenu par un plancher immobile. Tout l'espace qui s'étend depuis ce plancher jusqu'au sol à fleur de fondations est rempli par des caisses de diverses grandeurs que soutiennent dans le vide des chaînes et des cordes fonctionnant au moyen de poulies fixées à des poteaux de fer.
Ces caisses sont de grande taille, plus hautes qu'un homme ordinaire et formant un cube régulier. Elles sont munies d'une porte. Les poteaux de fer ont des bras mobiles qui tournent sur eux-mêmes, si bien que les caisses peuvent changer de position sur toute la largeur de la maison; au moyen de chaînes et de poulies mises en mouvement par un mécanisme dont les engrenages se voient de tous côtés, on peut les descendre à telle hauteur qu'on le désire. Quand toutes ces caisses sont élevées en l'air, elles laissent absolument libre le fond des caves.
Ici, il est plus facile de se rendre compte de la nature du lieu. Ce ne sont que fourneaux de formes bizarres, appareils de toute nature, cornues, alambics, matras; puis des instruments de mécanique, une énorme machine électrique dont le disque de verre mesure plus de deux mètres de diamètre.
Ce sont là matériaux de chimiste et de physicien, à n'en point faire doute un seul instant.
Toute la portion de la façade qui regarde du côté du jardin, dont nous parlerons plus loin, est percée de hautes ouvertures, qui se ferment à volonté au moyen de volets glissant dans des rainures _ad hoc_.
Dans les coins, des amas de matières de couleur noirâtre, débris métalliques et rouillés. Aux murs, presque à ras du sol, des planches supportant des bouteilles, à demi ou complètement remplies de sels, de poudres, d'extraits, le tout étiqueté soigneusement.
En un point spécial, une planchette clouée à la muraille, et percée de trous au milieu desquels on voit des boutons blanchâtres, surmontés de petits écriteaux, portant ces mots: Me Aloysius,--Me Truphêmus,--Salle à manger,--Bibliothèque.
Ces mêmes indications se répètent sur les caisses de bois. Les boutons mettent en jeu des appareils électriques. Selon qu'on presse celui de droite, de gauche ou du milieu, la chaîne qui se déroule laisse descendre le cabinet d'Aloysius ou la bibliothèque. On adapte une échelle qui va du sol à la caisse, on ouvre la porte, et on s'introduit dans la boîte.
Au moment où nous jetons dans Quiet-House un regard indiscret, Truphêmus est au fond de la cave, et à la lueur d'une lampe de forme bizarre, dont se dégage la lumière blanche de l'électricité, suit dans un creuset le travail de transformation qui s'opère. Mais Truphêmus est visiblement préoccupé. Ses yeux ronds regardent mal, et sa pensée ne va pas droit son chemin.
Aussi, en un moment donné, fait-il un geste de découragement suivi d'un autre geste de décision. Il vient de prendre une résolution. Il écarte le creuset du foyer électrique qui maintient la fusion. Puis il se dirige vers le tableau indicateur et pousse violemment le bouton d'Aloysius. Un peu trop fort, en vérité, car voilà la chaîne qui tourne sur la poulie avec un grincement rapide, et la boîte qui descend comme si elle tombait; mais les ressorts sont solides. La caisse s'arrête avec un tressautement.