Histoires grises

Part 2

Chapter 2 3,735 words Public domain Markdown

Il n'aurait osé l'avouer à personne, il ne s'agissait pas d'une casquette ordinaire, celle qu'il avait étant assez bonne d'ailleurs, mais bien d'une casquette neuve, flambante, qu'il avait vue à la devanture du chapelier des chemins de fer. Le couvre-chef avait une calotte bleu-ciel et, au turban de velours noir, était brodé, en lettres d'argent le mot : "COMMISSIONNAIRE". Coiffé de la sorte, il lui semblait que sa situation serait définitivement assise, que les pourboires seraient forcément plus gros, qu'on le reconnaîtrait dans la rue et qu'il se constituerait une clientèle attirée. Le marchand en demandait douze francs, c'était beaucoup.

Le soir, après avoir fait ses comptes, sitôt qu'il était dans sa couverture, il y pensait. Finalement, hésitant, il n'achetait rien; il se contentait pendant le jour, après le déjeuner, de réparer les trous nouveaux de ses effets par des reprises savantes, qu'il cousait péniblement, en tirant la langue pour mieux faire, comme un enfant à ses premiers travaux d'écriture.

Tout de même, quand il regardait en arrière, quels changements dans sa vie d'avant. Maintenant ses jours passaient réguliers, tous pareils, sans imprévu et sans inquiétude. A table, en s'asseyant, il lui arrivait d'avoir bon appétit, mais il ne retrouvait plus jamais la désagréable sensation de la faim. Autrefois, cette douleur lui était familière, de plus en plus tenace, avec cette crampe particulière qu'elle déclanche en nous et qui fait marcher, chercher, se fatiguer à mesure que les forces physiques diminuent; il se rappelait les premières bouchées qu'on mange après avoir eu faim, bouchées qui sont sans goût et qui font au passage, quand on les avale, l'impression de corps étrangers ne se désagrégeant pas.

Tout cela était loin, très loin même; une remarque du marchand de vins chez qui il mangeait, le lui prouvait plus que tout. Le commerçant avait dit à sa femme, un soir, devant lui, d'un de ses clients qui lui devait de l'argent: "Ce n'est pas un travailleur comme moi ou comme Plutarque"...

Ces mots l'avaient frappé! Ils étaient comme la coupure entre sa vie vagabonde et sa vie de maintenant. Désormais son changement était sorti de ses considérations sur lui-même; les autres aussi le constataient. Ce fait donnait à sa situation présente une consécration et impliquait en même temps pour elle une durée, un établissement, comme un vague but atteint qui l'étonnait.

La destinée des êtres est une fantaisie, pensait-il, c'était pour en arriver là qu'il avait fait ce chemin long, accidenté, fou surtout; qu'il avait vécu toutes ses heures incertaines avec, si souvent, l'attente de la catastrophe imminente et définitive. Il se rappelait les conseils d'un vieil ami de son père:

- On fait sa vie... Choisis bien _ta vocation!_

Ces gens établis sont à mourir de rire; ce à quoi on est appelé, est-ce qu'on peut le savoir jamais, avant d'être arrivé? Comme si ce n'était pas la vie toute seule qui se chargeait de vous faire, et de vous faire encore n'importe comment. Quelquefois, du bord des rivières, on voit flotter des petits débris de bois; il en est qui filent tout droit, d'autres disparaissent pour un moment, d'autres s'arrêtent sur les bords, d'autres vont au fond après avoir ou n'avoir pas tourné sur eux-mêmes et ne remontent plus. Sait-on pourquoi? Non, c'est ainsi, et voilà tout. Somme toute, son existence passée aboutissait à faire de lui un vague commissionnaire, domestique d'une auberge de dernier ordre, dans ce quartier d'Auteuil qu'il avait à peine traversé deux fois auparavant. Les choses, d'ailleurs, auraient pu tellement tourner autrement, sans même chercher plus loin que cette fameuse nuit où il s'était payé une chambre pour lui tout seul, à l'hôtel de la rue Caulaincourt, et où l'on aurait si bien pu l'accuser d'avoir assassiné l'homme qui gisait dans le couloir.

IV

Il était arrivé ce matin de bonne heure au marché. La veille, la cuisinière lui avait remis vingt francs pour les achats de légumes qu'on trouvait peu pendant cette saison. Mais c'était vraiment tôt, les marchandises n'étant pas déballées et les prix pas encore fixés. L'agent de police de service devant la porte avait été changé; sans attacher à ce dernier fait la moindre importance, Plutarque se ravisa, rebroussa chemin et flâna un moment sur le trottoir.

Ce manège dut impressionner certainement le nouveau sergent de ville qui le dévisagea d'une façon inquiète et à laquelle le vagabond, maintenant rangé, n'était plus habitué.

La sirène d'une usine mugit, il était six heures. Un peu gêné, Plutarque voulut entrer.

- Qu'est-ce que tu vas chercher là, toi, fit l'agent.

- Je viens acheter, M'sieur l'agent, répondit Plutarque.

- C'est bon, c'est bon, on la connaît va; allez, allez, décanille.

Et, l'empoignant par le bras, il le fit tourner sur lui-même.

Plutarque revint vers lui, très humble.

- Monsieur, j'achète pour quelqu'un.

- Ça suffit, dit le fonctionnaire, en élevant la voix.

Plutarque n'insista pas, entrevoyant des désagréments et vint s'appuyer sur un réverbère, décidé à attendre la cuisinière qui le ferait bien entrer, pensait-il. Son attitude fut-elle jugée provocante par l'agent? Peut-on savoir ce que ces gens-là croient? Le représentant de l'ordre vint à lui, le pinça cruellement au bras, en lui disant presque à voix basse:

- Il faut circuler.

Peut-être par simple douleur physique ou pour d'autres raisons encore, deux larmes piquèrent aux yeux de Plutarque. Il alla vers le refuge de la place attendre la bonne à la descente; il avait de l'argent à elle, il fallait qu'il la rencontrât.

Comme les hasards ne sont pas toujours heureux, il ne la rencontra ni dans la rue, ni à l'arrivée. Il attendit des heures durant tous les tramways, son coeur finissait par battre plus vite quand les voyageurs descendaient. A mesure que le temps passait, il se reprochait de n'avoir pas regardé suffisamment bien la sortie des premières voitures. Puis la certitude vint que la cuisinière était déjà au marché et qu'il l'avait manquée. Il attendit son retour; vers dix heures, il la vit poindre au bout de la place, l'enfant d'une boutiquière qu'il connaissait, lui portait ses paniers. Il s'avança vers elle et s'apprêtait à lui donner des explications. Dès qu'elle l'aperçut, elle se répandit en invectives et en reproches:

- Vous m'avez volé mon argent, on a bien tort d'avoir confiance...

Ce fut en vain qu'il tenta de placer un mot en restituant l'argent. La femme reprit avidement son bien, en lui disant:

- Que je ne vous revoie plus.

Doucement, il l'accompagna quand même jusqu'à la voiture, aida l'enfant qui n'était pas assez grand pour passer les paquets, se découvrit au moment du départ, mais ne reçut que ce seul merci:

- Hypocrite!

L'amertume vint en lui, mais trop près encore de son époque vagabonde, elle venait sans révolte, sans haine. La température n'est pas toujours belle, il pleut bien quelquefois. Pourquoi en vouloir à quelqu'un?

Assez tard dans la matinée, à force de raisonnement, il se reprit, se remonta:

- C'était trop bête. Il y avait une explication à donner. Les choses n'en pouvaient pas rester là. Et puis, en somme, le franc de la cuisinière comptait peu dans ses ressources. C'était sa situation chez le marchand de vin et à l'hôtel qui l'asseyait. Il entrevoyait déjà la possibilité de s'engager davantage chez ses deux employeurs. Il pouvait prendre la place de la bonne dont on était médiocrement satisfait.

Il pensa à toutes ces solutions et alla dans l'après-midi, s'acheter la casquette.

Il eut un succès fou en entrant au débit, et la soirée fut très gaie dans la petite salle de la buvette.

Plutarque, à cause de son histoire avec l'agent et à cause de sa casquette avait eu les honneurs de la conversation. Le patron, la patronne et quelques habitués le congratulaient et jugeaient sévèrement l'autorité.

- "Tout ça, c'est parce qu'on n'est pas riche", dirent les femmes.

Le patron avait surtout de l'admiration pour Plutarque à cause de son idée de couvre-chef...

- "Voilà un garçon, faisait-il remarquer, qui avait des besoins autrement pressants; et bien non, il n'a pensé qu'à son affaire. En faisant ainsi, il connaît son monde".

Et comme les histoires des autres ne vous intéressent que par ce qu'elles ont de commun avec les nôtres, il concluait en s'adressant à sa femme:

- "Je t'avais bien dit que nous aurions eu meilleur compte à faire peindre la devanture qu'à acheter les banquettes et l'armoire".

On causa tard. Les clients et le patron offrirent chacun une tournée, mais refusèrent celle que proposait Plutarque, en raison de ses malheurs et de la dépense énorme de sa journée. De toute la chaleur des alcools absorbés, on se serra les mains en se quittant.

Cette réunion, cet entourage, ces amitiés auraient dû lui donner confiance, et lui montrer que son histoire du matin n'était qu'un pur accident. Cependant, il n'était pas tranquille en se couchant; le charme se rompit dès qu'il fut seul. Son lit lui paraissait meilleur que d'habitude, un peu comme les attentions d'une maîtresse qu'on sent vous quitter, et cependant il s'agitait et ne pouvait arriver à dormir.

Au matin, son pressentiment n'avait pas disparu: il avait peur d'aller au marché. Si l'agent le reconnaissait, si la bonne allait lui faire une scène devant tout le monde? Il était perplexe, mais toute son appréhension s'évanouit quand il eut regardé sa tête sous la resplendissante casquette, dans un miroir de poche qui pendait au mur. Il irait, c'était son droit d'y aller; qui pourrait vraiment trouver à redire? Il discutait avec lui-même. Il pactisa enfin: il attendrait que le marché battit son plein; dans les allées et venues, on ne le reconnaîtrait sûrement pas, surtout coiffé de la sorte. Et, pour se le prouver, il mettait alternativement sa casquette neuve et sa vieille casquette et essayait en tournant rapidement la figure d'avoir un aperçu d'ensemble dans le miroir trop petit et dont la surface ondulée déformait les lignes en mouvement.

Il prit par le chemin le plus long, tourna autour des pâtés de maisons et finit enfin par se lancer de l'autre côté de la rue, à un moment où l'agent -- celui de la veille -- plaisantait avec une fille courtaude qui sortait. A un pas de la porte, il allait passer, son coeur lui donnait des coups dans la poitrine, lorsque l'agent se retourna, le nez sur lui:

- Mais je t'ai vu hier toi, le commissionnaire, lui dit le policier. Tu as un batt'chapeau aujourd'hui.

Plutarque essaya de sourire. L'autre continua:

- Tu as sans doute une autorisation, une plaque, quelque chose pour revenir quand je t'ai dit de f... le camp.

Plusieurs personnes s'étaient arrêtées, à côté de la fille qui, le poing à la hanche, écoutait; la galerie était constituée: Plutarque était perdu.

- Non, répondit-il doucement, je n'ai rien, je travaille.

- Et tu te maquilles en commissionnaire, pour voler, salaud, reprit l'agent. Allez, allez, avec moi, on va voir ça.

Il siffla un collègue qui tournait sur le trottoir d'en face, le pria de le remplacer et partit.

- Ça y est, pensa Plutarque, en marchant.

Comme il aurait mieux fait de ne pas venir, d'attendre au moins. Sans espoir maintenant, il essaya des explications:

- C'est vrai, M'sieur l'agent, je travaille, vous pouvez demander.

L'agent ne répondit pas.

- Et si je vous promets, Monsieur, de ne plus y aller, au marché... plus jamais.

- C'est fini la litanie, dit à haute voix le gardien.

Alors brusquement, une idée folle vint à Plutarque, une de ces idées stupides qui jaillissent soudainement en nous et qui compromettent tout: fuir.

Au premier coin de rue, il fit un bond brusque en arrière, fit un saut à droite et un à gauche pour dépister l'agent qui trébucha, et il partit de toute sa vitesse à grandes enjambées, avec une agilité de singe, courant comme il ne se serait jamais cru capable de courir, comme un fou. L'agent suivait derrière. Les rares passants se gardaient bien d'intervenir.

Plutarque voulait gagner les fortifications qu'il connaissait et où l'on peut se cacher et se perdre. Il menait son train. Il atteignit les pentes gazonnées du rempart près de Boulogne. Sa manoeuvre à travers les rues avait été si savante, sa chance si particulière, qu'en arrivant sur les talus, il n'était encore suivi que par son agent. Il escalada les escarpes, sauta dans les petits chemins et remonta sur le bord jusqu'à ce que brutalement une douleur à l'estomac l'averti qu'il était à bout, qu'il ne pouvait plus; un effondrement de terrain s'offrait, il le dégringola jusque dans le fossé. Là, il fit encore quelques pas et s'arrêta, appuyé au mur.

Il vit l'agent se rapprocher, tenir le coup, lui, plus fort sur ce chapitre aussi. Alors il sentit son couteau dans sa poche, il l'ouvrit, le cachant entre le mur et lui, et au moment précis où, dans la dernière foulée, son chasseur l'atteignait, Plutarque, exténué, lui enfonça la lame dans le cou, sous l'oreille. L'agent roula par terre, abattu; sa rude main encore cramponnée au bras de Plutarque. Celui-ci, pour se dégager, dut le traîner quelques pas.

... Le lendemain, dans un bar de Suresnes, Plutarque était pris par des policiers habillés en bourgeois.

V

Après trois mois de prévention, Plutarque passait aux Assises. Son procès n'était pas celui d'une de ces affaires sensationnelles qui font tant de bruit à Paris. Il n'y avait pas de grand témoin; l'agent de police avait été guéri après dix jours d'hôpital, Plutarque avouait. C'était une petite affaire banale, comme il en a tant. Le public était peu nombreux. En comparaison avec l'âpre froid du dehors, la chaleur était sèche et congestionnante, une de ces chaleurs administratives dont personne ne paye le combustible. On sentait le pétrole et la créosote. L'acte d'accusation était si long, et redisait des choses si souvent entendues à tous les degrés d'instruction, que Plutarque se sentit tout de suite loin de la comédie qui se jouait, comme s'il avait été un simple badaud spectateur et qu'il se fût agi d'un autre; il trouvait ce spectacle terriblement ennuyeux. La mise en scène était ridicule; ces messieurs, costumés pour une semblable cérémonie, un peu grotesques en dépit de toutes les précautions, depuis le président qui paraissait être seul à travailler, jusqu'à cet huissier qu'on avait affublé d'une robe noire pour faire entrer les témoins. A part les jurés qui avaient l'air heureux d'enfants autorisés à toucher un fusil, tous les autres pensaient chacun à ses petites affaires, et c'était très naturel. Leur air de chiens fouettés s'accordait mal avec la solennité du décor et l'emphase des paroles, où revenaient à chaque instant de grands mots à majuscule: l'Honneur, la Justice, qui ne faisaient rien à l'histoire et qui paraissaient faux, comme tout le reste dans ce cadre pompeux.

Le défilé des témoins amena un peu l'air extérieur dans l'atmosphère de cet atelier où se fabriquait la justice. L'expert médical ouvrit le feu par une description minutieuse de la blessure incriminée. Pour dire les choses les plus simples, afin d'établir sa compétence technique, il se servait de mots destinés à n'être pas compris:

- "Plaie pénétrante de la région cervicale, par instrument tranchant..."

Il voulait avoir l'air d'une impartialité scientifique; en réalité, il chargeait Plutarque tant qu'il pouvait, aussi bien pour plaire aux magistrats, seul élément permanent de la séance, que pour être du côté sûrement gagnant, puisque l'accusé avouait:

- "L'arme a pénétré à environ huit centimètres en arrière du paquet vasculo-nerveux et en avant de la colonne vertébrale. Une déviation de quelques millimètres aurait rendu la blessure mortelle. Croire que l'agresseur n'avait pas une intention décisive, c'est lui prêter des connaissances d'anatomie topographique peu vraisemblables, eu égard surtout à la violence du coup."

Les jurés écoutaient bouche bée, impressionnés par les connaissances qu'un tel langage supposait.

Puis l'agent de police s'avança vers la demi-cage des témoins. Son entrée produisit une légère impression. Plutarque l'examina levant la main droite pour le serment, et fut frappé de sa mâle beauté: la tête était régulière et énergique, les grands yeux noirs regardaient bien en face, sur l'uniforme tout neuf tranchait un bout de ruban tricolore - une médaille d'argent. Il parla véritablement sans haine et sans crainte, ainsi qu'il est prescrit, et raconta dans un mauvais français les faits avec une simplicité qui ne manquait pas de grandeur. Le seul point de vue égoïste qui perçait dans son témoignage était une joie d'enfant d'avoir eu une affaire profitable à sa jeune carrière et de s'en être tiré.

- Vous êtes content d'avoir échappé et d'avoir noblement fait votre devoir, lui dit le président.

Dans un large rire qui disait assez son plaisir de vivre, il répondit:

- Je suis content de ne pas être mort.

Cette réflexion déclancha l'hilarité de l'auditoire et permit à l'huissier de placer le seul mot qui lui fût toléré:

- Silence, messieurs.

Plutarque, assis dans son box, le menton sur sa main, l'esprit aussi éloigné que possible de toute cette scène dans laquelle il se sentait compter pour si peu, considérait attentivement celui qu'on appelait: "sa victime". Il trouvait vraiment que de tous, c'était bien lui, l'agent, qui était le plus sympathique; il avait été courageux et était sincère maintenant. Leur petit différend sur l'entrée au marché était déjà bien loin, et avait consisté en bien peu de choses en somme. Que de fois aux courses ou devant les théâtres, les représentants de l'autorité avaient été tout aussi injustes, mais infiniment plus brutaux et méchants; on filait rapidement en "obtempérant", on recommençait ailleurs, puis on n'y pensait plus. Le jour du marché, il avait fallu toutes les circonstances, ce fait particulier que lui, gueux, vêtu comme un gueux, avait en réalité un métier; est-ce que l'agent pouvait savoir tout cela? Non, l'agent avait agi comme il le devait, dans cette grande ville, où la libre circulation des gens posés et dont on n'avait rien à craindre, exige que les vagabonds glissent et passent vite sans s'arrêter, sans causer d'encombrement. Plutarque pensait qu'il aurait pu lui-même se laisser tranquillement amener au poste et chercher à expliquer; en admettant même que le commissaire n'eut pas voulu entendre ses raisons, il en aurait été quitte pour deux jours d'internement administratif, après quoi, il serait retourné à Auteuil dans son hôtel-pension; il aurait si bien pu renoncer au marché et même, s'il voulait continuer, se faire un jour accompagner par son patron qui aurait parlé à l'agent... Oui, mais allez donc penser à tout ça, quand on vous emmène au poste, comme un voleur, devant tout le monde, qu'on sait n'avoir aucun tort et que brusquement l'idée vous a pris de filer, de courir de toutes vos forces pour échapper. Du reste, à quoi bon épiloguer aujourd'hui; l'agent était vivant et avait reçu de l'avancement, lui était pris, convaincu d'avoir donné "à un agent de la force publique, dans l'exercice de ses fonctions, des coups et blessures n'ayant pas entraîné la mort, mais avec intention de la donner". Le fait était patent, établi; pourquoi de si longues explications? Le marchand de vins, son patron, était venu déposer, seul témoin à décharge; il avait juré solennellement sur son honneur que Plutarque était un garçon sérieux, rangé et travailleur, qu'il était doux, que toute cette affaire reposait sur un malentendu, sur un mystère impossible à comprendre. Ce témoignage avait même impressionné, jusqu'à un certain point, les jurés, quand, très négligemment, l'avocat général demanda au témoin:

- Vous avez été condamné l'an dernier pour contravention à la loi sur les fraudes...

L'homme eut beau répondre: "C'étaient des bouteilles que j'achetais cachetées". L'effet produit se dissipa pendant que l'accusateur disait en tapotant l'air de sa droite:

- C'est bien, c'est bien.

Plutarque n'eut plus la moindre illusion et, dès lors, il trouva cette cérémonie encore plus longue, encore plus ennuyeuse. Le banc était dur et son derrière était talé. Il se rappelait la caserne où il avait été puni pour un jour assez sévèrement: le Lieutenant-Colonel, homme élégant, qu'on ne voyait jamais, l'avait fait appeler et lui avait simplement dit: "Vous avez fait ça, vous aurez quinze jours de prison". Le tout n'avait pas duré cinq minutes. C'était mieux ainsi. Quand les plus forts sont décidés, n'est-ce pas? Aujourd'hui l'avocat général était particulièrement savoureux, n'en manquant pas une: "La parfaite éducation", le malheureux père, "fonctionnaire distingué", jusqu'à une citation quelconque de Plutarque l'Antique, destinée à montrer sa haute culture; et, dans son désir fielleux d'obtenir le maximum, il allait jusqu'à parler avec attendrissement des pauvres criminels ordinaires, n'ayant pas été élevés de semblable façon, et qu'il devait charger, les autres jours, avec un tout semblable acharnement. Le jeune avocat fut très brillant, en plaidant la sévérité excessive et stupide du "distingué fonctionnaire", mais son discours portait à faux, parce que la plupart des jurés, étant pères de famille, n'appréciaient pas, cette mise en cause de la paternelle autorité, dans une affaire d'assassinat d'agent. Un petit couplet sur la mère que "la mort avait empêchée de veiller au droit de l'enfant", fut, pour Plutarque, le seul incident de cette interminable journée: l'évocation avait été inattendue et avait produit en lui un étourdissement passager; pauvre petite maman qu'il avait perdue tout enfant et à peine connue, elle devait être décidément sa dernière tendresse. Deux larmes brûlèrent au coin de ses yeux qui n'étaient point habitués à s'émouvoir, ce fut un instant seulement et personne n'avait pu le remarquer. A quoi bon d'ailleurs? Les choses avaient tourné ainsi...

La délibération fut courte.

- Sur mon honneur et ma conscience, avait dit le premier juré, la main sur le côté...

Le garde fit sortir Plutarque pour le prononcé de la sentence, puis le fit rentrer de nouveau.

- ... 10 ans de travaux forcés...

- J'ai mon compte, se dit simplement Plutarque.

Dans le couloir, où il dut attendre, au sortir de la salle, toute une série de papiers dont le municipal avait besoin, il regarda par la fenêtre. La Seine coulait doucement sous le Pont Neuf, à travers ce voile léger de buée qu'il avait remarqué si souvent. Les gens, affairés ou flânants, circulaient entre les autobus et les voitures comme à l'ordinaire. Plutarque regardait avidement, comme quelqu'un qui voudrait emporter ce qu'il voit, ce spectacle banal qu'il savait ne revoir jamais.

Pendant qu'il attendait, le président et l'avocat général, dépouillés de leurs robes, passèrent près de lui; un bout de leur conversation lui vint:

- Ma fille, fit l'un, a accouché ce matin d'un gros garçon..."

... Il y en a pour lui la vie tourne bien, pensa Plutarque.

La carrière D'Arsay-Lancourt.

_Après le dîner, un soir d'août, dans le salon de lecture du Jockey de Rio, nous étions assis devant une fenêtre qui donne sur la baie; il faisait une chaleur folle. Au dehors, la nuit était lumineuse et lourde, une de ces nuits de l'Amérique du Sud, pendant lesquelles on n'a pas envie de bouger, de faire quoi que ce soit. Mon vieil ami Turner, récemment débarqué de France, m'avait accompagné au Club. Autour de nous s'étaient groupés quelques Français de la colonie, désoeuvrés comme tout le monde à cette heure. On s'ennuyait un peu.