Part 1
Produced by W. Debeuf
Histoires grises.
By E. Edouard Tavernier.
HISTOIRES GRISES
Plutarque.
_L'honneur est une île escarpée et sans bords, où l'on ne peut plus rentrer... quand on en est, par le fait des autres, trop souvent sorti._
(_Méditations sur Boileau_)
I.
Il s'appelait Plutarque. Ce nom lui avait été donné un soir chez un marchand de vins, à cause d'un livre qu'on lui voyait lire de temps en temps et qu'il avait ramassé à la porte d'un lycée. On connaissait l'homme; pour l'interpeller, il fallait bien un nom. C'était son nom maintenant pour de bon; il s'en accommodait: on se fait à tout.
La journée qui pour lui s'était annoncée normale, c'est-à-dire ni bonne ni mauvaise, avait particulièrement bien fini. Il s'était mis à pleuvoir des arrosoirs, et en dépit de l'opinion courante, la pluie n'est pas une chose désagréable; grâce à l'eau d'en haut, les trottoirs ne sont pas encombrés, les promeneurs et les sergents de ville ne manifestent pas un intérêt particulier à ce que peuvent faire les gueux; ceux-ci ont même le loisir de s'arrêter, dans leur promenade -- ce qui est déjà bien -- sous une porte ou sous la tente d'un café -- ce qui est mieux encore parce que, des conversations qui s'engagent naît la possibilité de rendre quelques services; les obligés ne s'attardent pas en général à compter leur billon.
En passant place de la République, devant un petit hôtel, Plutarque eut le bonheur de voir attendre, dans le cadre de la porte, un homme heureux, c'est-à-dire un ventre assez gros, barré d'une chaîne de montre en or, juché sur deux jambes gainées dans un pantalon soigné finissant en souliers à guêtres blanches, le tout surmonté d'une bonne figure sous un chapeau melon nullement usé. Ne voulant sans doute pas ternir la joie de son âme ou tacher ses guêtres, l'homme heureux avait hélé Plutarque pour un taxi. Peu de temps après, Plutarque arrivait dans un virage savant, à grande allure, debout sur le marchepied, les mains cramponnées à la poignée. Avant de laisser refermer la portière, l'homme heureux avait mis quatre francs dans la main creuse que Plutarque tendait poliment.
Cet homme était évidemment disproportionné, aussi bien avec le service rendu qu'avec les allures du client. Plutarque n'avait pas demandé au conducteur de faire le tour de la place pour laisser croire que ses recherches avaient été laborieuses. Quant au client, il avait l'air à son aise, c'est vrai, mais ne devait pourtant pas être un abonné de l'Opéra. Seulement, quand on est content...
Plutarque examina les pièces sous le réverbère, essaya de les rayer l'une contre l'autre d'abord, puis avec l'ongle noir de son pouce. Les deux épreuves ayant été satisfaisantes, il les glissa dans la poche gauche de sa veste; mais comme la doublure ne tenait pas beaucoup, il les retint dans sa main qu'il ne retira pas.
Evidemment, le problème changeait. La solution du manger et du dormir, quand on n'a pas le sou, est complètement différente de celle qu'on peut lui donner quand on a de l'argent. Du coup, le travail inconscient de la journée tendant à la préparation de la nuit devenait superflu; c'est sur d'autres bases qu'il partait. Naturellement, d'abord il mangerait, cela va de soi, et non un de ces bouillons délavés qu'on vous donne dans les soupes de quartier ou dans les patronages, mais des choses qu'on mâche et qui résistent juste ce qu'il faut: un _navarin-carotte_ par exemple. Et la pensée seule de ce mets amenait du jus dans sa bouche. Puis il mangerait assis, boirait du vin rouge et... bonheur suprême, coucherait seul. Cette dernière perspective le ravissait délicieusement: une chambre à soi, avec une place pour dormir, s'allonger sans qu'on vous marche dessus, ne rien voir, ne rien entendre, pouvoir être avec soi, comme dans la ballade, mais couché. Il faut dire que le dortoir, la grange ou l'asile, c'est bien à cela qu'on se fait le moins.
Il marchait, chiquant ces idées dans sa tête, sans remarquer qu'il s'éloignait terriblement du marchand de vins et de l'hôtel garni qu'il s'était fixé. Il ne s'apercevait pas non plus de la pluie qui avait définitivement collé ses vêtements sur sa peau. Ses souliers beuglaient et giclaient si régulièrement dans sa marche, que leur chanson lui semblait naturelle comme le bruit d'une source ou le battement d'un moteur. D'une porte d'usine où elles attendaient, deux filles haut retroussées l'apostrophèrent:
- Il a de quoi barboter! dit l'une.
L'autre commenta:
- Mais non, Monsieur porte du tissu anglais.
Plutarque, dans un sourire, sans s'arrêter, salua; son geste dut être un peu trop courtois puisque les femmes décontenancées ne trouvèrent rien à ajouter.
Il retourna, avec le sens de l'orientation qu'ont les gens ayant souvent marché sans but, dans la ville; sans savoir du tout où il était, il prit à gauche une petite rue déserte et mal pavée. Le trottoir défoncé brillait par places sous les becs de gaz tremblotants. Des roues de voitures et des tonneaux qui sentaient l'acide étaient rangés sur les côtés; une balayeuse municipale tendait ses bras vers la lune. Plutarque parcourut de la même allure d'autres rues semblables; il ne se pressait pas, car personne ne l'attendait et puis il ne trouvait pas qu'il eut encore assez faim.
II
Le souper fut quelconque. Arrivé tard, Plutarque, ne trouvant plus rien de prêt, avait été obligé de se rabattre sur une _croûte garnier_ que la tenancière composa sur le champ et réchauffa pour lui. La pâte était détrempée et la sauce avait un goût auquel il fallait s'habituer. Le débit était presque vide. Seul, un mendiant dormait dans un coin en attendant la sortie des concerts. On n'entendait que le bec de gaz dont le manchon reniflait par intervalles réguliers comme un enrhumé, pendant que montait et tombait la lumière.
Plutarque ne s'attarda pas. Il paya et sortit. Maintenant c'était la pensée de la chambre qui le hantait. L'hôtel vers lequel il marchait n'avait pas de nom. C'était un immeuble long et bas, à un étage seulement, une étrange vieille maison qu'on ne réparait plus, du temps où le quartier Caulaincourt était de la périphérie, vieille bicoque, que seule la spéculation tenait encore debout sur ce terrain cher. Au-dessus de la porte étroite s'étendait un grand bras de fer où s'accrochait une lanterne blanche; sur la vitre cassée on pouvait deviner le mot _Hôtel_. Plutarque s'engouffra dans le corridor et monta quelques marches d'escalier jusqu'à la loge puante où le ménage patron couchait sur un lit bas. Le tenancier se leva, dévisagea son client comme quelqu'un qui craint "les affaires"; puis, ayant perçu la taxe pour la chambre et la chandelle, il indiqua:
- La quatrième à gauche en entrant.
Plutarque éprouvait une sensation de bien-être en refermant la porte. Des murs! plus d'espace commun à tous; pouvoir étendre son être, renfermé d'habitude en lui-même, jusqu'à la limite d'une chambre si petite qu'elle fût. Pouvoir faire ce qu'on veut, tranquillement, sans risquer aucun geste, aucune remarque, aucune réflexion. De joie, il étira ses bras et cracha par terre, puis il s'étendit sur le vague sommier, dont quelques ressorts jouaient encore, et se tint éveillé pour jouir de sa joie.
Il se rappelait qu'il avait déjà passé deux nuits dans une chambre semblable de cet hôtel, un an ou dix-huit mois avant, il n'était plus absolument sûr. Ses appréhensions d'alors lui revenaient. C'était à l'époque descendante de sa carrière: il avait trouvé, cette première fois, la chambre crasseuse; l'odeur l'incommodait; les punaises le mordaient; il avait peur de la porte qui ne fermait pas, des bruits assourdis que l'on percevait à travers l'épaisse cloison. Aujourd'hui il entendait partir des chambres voisines des vagissements qui avaient beaucoup de chance d'être de même nature que ceux jadis entendus; une autre génération de mêmes insectes s'apprêtait à le travailler; les vieux relents tout au plus augmentés de puanteurs nouvelles flottaient entre les murs, et cependant il était bien maintenant, n'avait nulle crainte et restait confondu de l'accoutumance et de la relativité.
Sa mémoire n'avait rien oublié, et pourtant quel chemin il avait fait! Ce soir, parce qu'il était heureux, le passé triste lui revenait. Il le retrouvait sans orgueil, sans acrimonie, presque dans les mêmes dispositions où il avait reçu la pluie de tout à l'heure. Il se revoyait tout enfant, propre, servi par des bonnes dans la petite maison d'Angers où il était né, et il se reconnaissait: ce n'était pas un autre, c'était bien lui. Il suivait parfaitement la continuité, la vie de famille ordonnée, où l'on économisait en vivant bien; le collège où il était parmi les bons; puis Paris, le Quartier, les tavernes, les femmes et, un jour, la minuscule faute initiale: avoir dépensé dans une fête l'argent d'un examen. Tout de même, quelle mentalité on peut avoir encore dans la bourgeoisie en province, pour punir de telles peccadilles avec des châtiments pareils. Il s'esclaffa tout seul et sans amertume pensa: Crétins!
Il voyait, sans le moindre ressentiment, la figure austère de son père, conservateur des hypothèques.
'Je te dispense désormais de rentrer à la maison" furent les derniers mots de la dernière lettre qu'il avait reçue.
Après, la dégringolade était venue rapidement. Quelques mois de vie à crédit pendant la recherche d'un ouvrage qu'on ne trouve pas parce qu'on n'en avait pas avant; la saisie des malles. On demeure encore un Monsieur juste le temps que durent les habits qu'on a sur soi, c'est-à-dire très peu. Quand on couche dehors et qu'on ne change pas, on use tellement. Après on a faim. Un beau jour on ouvre les portières, on vend des fleurs et n'importe quoi, tout ce qui se présente. Alors, c'est invraisemblable, ça ne change plus. A tout prendre, d'ailleurs, dans les circonstances normales, c'est une vie comme une autre, pas meilleure et pas pire non plus; comme dans toutes les vies, il y a de bons et de mauvais moments.
Pendant qu'il laissait passer ses réflexions, sa porte s'ouvrit doucement et soudain la lumière de la chambre s'augmenta de la lueur d'une seconde bougie. Plutarque vit un homme d'âge moyen, assez bien vêtu, qui s'excusa :
- Pardon.
Plutarque fut contrarié. Il avait payé, ce n'était pas pour qu'on vienne le voir et lui dire "pardon". Trop habitué à ne pas gaspiller l'heure bonne en récriminations, il ne se laissa point pourtant absorber par ce petit inconvénient, et ne perdit pas une minute à se demander ce que cet homme bien habillé pouvait venir faire dans cet hôtel. Il lui intéressait peu de savoir si son visiteur commençait la phrase descendante par laquelle lui-même avait passé, si c'était un policier ou un détraqué vicieux à la recherche d'une combinaison extraordinaire. Dans son monde à lui, comme on ne s'étonne plus, on ne s'occupe guère des affaires des autres: les siennes suffisent.
La pluie dehors battait une charge sur le toit de zinc, et la classique et sadique satisfaction de sentir qu'on est à l'abri soi-même pendant que les autres pataugent, l'envahissait. Malheureusement, depuis un moment des tranchées agaçantes lui tenaillaient le ventre, de plus en plus lancinantes. Il pensa que c'était la _croûte garnier_ ou au moins la sauce qui faisait des difficultés pour passer. Comme il n'y a rien de tel pour digérer que le sommeil, il souffla sa chandelle et s'endormit presqu'au commandement, ainsi qu'il était accoutumé par les nécessités de ses nuits non tranquilles.
Sa pénible digestion le réveilla. Il faisait encore noire dans la chambre. Maintenant il avait chaud et ses tempes battaient. Il alluma sa bougie; comme décidément ça n'allait pas dans cette atmosphère étouffée, il éprouva le besoin de respirer, se leva et sortit dans le couloir obscur. Pressé, son pied buta dans quelque chose et il s'allongea sur un corps couché là; sa figure toucha une figure et à la lueur de sa bougie qui coulait sur le plancher, il reconnut l'homme qui avait ouvert sa porte. Le visage était congestionné, les yeux vicieux gonflés; sur la bouche s'était figée une fraise de sang. Plutarque fit un rétablissement sur ses mains, se redressa et sans la moindre hésitation, feutrant son pas, à croire qu'il foulait de la mousse, il marcha vers la porte, cria:
- Cordon...
et sortit.
Dehors, il ne se hâta pas, tourna à tous les carrefours rencontrés, décidé à aller loin, très loin dans le quartier qu'il se rappellerait en route avoir le moins fréquenté. C'était à peine si son coeur battait plus vite. Il n'avait plus du tout mal au ventre.
L'homme était-il mort ou vivant dans le couloir de l'hôtel? C'était encore "une affaire des autres". Mais allait-on l'impliquer dans l'affaire, le cueillir lui-même? C'était bien le motif qui l'avait fait fuir, mais qu'y pouvait-il? C'était oui ou non. Il fallait se donner toutes les chances. Après tout, en dehors des formalités, des discussions, de l'audience, bien au fond, la prison ne change pas tant les choses. Il se rappelait la caserne. Toujours des avantages et des inconvénients, comme dans toutes les vies, comme dans la maraude, de plus on est nourri, somme toute... et logé.
III
Il faisait noir encore quand il arriva aux Gobelins. C'était là qu'il avait pensé élire domicile, parce que quand on est gueux, à la différence des bourgeois, on ne demeure pas dans une maison ou dans une rue, mais dans un quartier tout entier. Dans le petit bar qui venait de s'ouvrir, il avait presque pris cette décision, assis devant un vin blanc, lorsqu'un souvenir lui revint. Un ancien camarade à lui, du temps où il était étudiant, le fils d'un notaire de Provence, s'était établi crémier dans ce quartier, après un mariage assez drôle avec Ginette, une grande brune qui allait au Bullier. Celui-là avait hérité cinq mille francs d'une tante; la fille, qui avait le sens de la vie, avait exigé l'abandon des carrières libérales, en telle sorte que son époux n'avait descendu que de quelques crans. Plutarque n'avait pas idée de l'endroit où se trouvent la boutique, il avait appris seulement que les affaires de son ami marchaient et que Ginette avait eu deux jumelles. Cette possibilité de les rencontrer était encore trop pour lui; il prit brusquement le parti de s'installer ailleurs et repartit aussitôt de ce pas lent, cadencé et rasant le sol qu'ont tous les chemineaux du monde.
Le petit jour piquait quand il s'approchait d'Auteuil. Il avait suivi les bords de la Seine. Une vague buée flottait sur le fleuve qui sentait la marée. Le froid du premier matin pinçait. Plutarque se promena un moment, puis, sous le regard d'un agent de police, passa la porte du marché. Les boutiques étaient déjà installées. Les carottes, les choux, les salades et les petites bottes de radis étaient bien rangés dans les caisses de bois. Il y avait du poisson, de la boucherie, de la charcuterie, du gibier, du fromage, des fruits, des fleurs, des asperges en branche, de tout ce qui se mange, et en grande quantité, de quoi faire crever des milliers de bedaines. Les vendeuses et les marchands parlaient doucement, étaient sérieux; on sentait toute la gravité de ces actes de vendre et d'acheter pour ce petit peuple de travailleurs.
Comme Plutarque était en train de considérer un chapelet de saucisses, se demandant si on les mangeait crues et si on les vendait au détail, il s'entendit appeler:
"Dites, l'homme, vous voudriez pas m'aider?..."
C'était une grosse cuisinière déjà vieille, une large figure épaisse et résignée. Elle portait un panier plein sous un bras et deux autres vides dans une main. Plutarque la débarrassa du tout et la suivit à travers les petites allées, pendant qu'elle tâtait, marchandait et quelquefois achetait. Son marché dura bien une heure. Plutarque s'étonnait qu'on pût avoir besoin de tant, même dans une grosse maison. Il en avait bientôt plein sa charge et avait dû enlever sa ceinture pour tenir deux fardeaux dans une main.
- Maintenant c'est fini, dit la femme, suivez-moi.
Et elle le dirigea non loin de là vers le centre de la place d'où partait le tramway.
En marchant, elle se plaignait du prix des choses.
- Et encore vous avez vu la première marchande, commentait-elle, voulait me les faire vingt-cinq sous!
Plutarque avait appris à se mettre dans la peau des rôles; il répondit:
- Ne m'en parlez pas, c'est une misère, on ne sait plus, on ne sait plus... et on a bien du mal.
La femme aima cette humilité approbative; elle aima la prévenance de son porteur parce que, de lui-même, il avait offert d'attendre le tramway pour faire passer les paniers. C'est pourquoi peut-être elle lui donna un franc.
Quand le véhicule partit, Plutarque enleva poliment sa casquette. De l'impériale la femme lui cria:
- "Si vous êtes là, demain...
La magie des mots est telle que cette phrase le troubla. Jusque-là, Plutarque avait fait la comédie de circonstance: comme il jouait le sans-travail assasin aux Champs-Elysées quand la nuit venait, ou le pieux mendiant à la porte des églises et la gouape le matin à la sortie des cabarets, il savait faire le malheureux. Maintenant dans les derniers grincements et les appels du timbre qu'on entendait affaiblis, quand, au bout de l'avenue, le tramway n'était plus qu'une miniature semblable à un jouet d'enfant, il restait à arpenter le refuge.
Tant de temps s'était passé qu'on ne lui avait pas dit "à demain". Cette idée qu'on accrochait sa vie du jour à celle qui viendrait, l'étonnait d'abord; penser que la grosse femme ne s'était pas rendu compte de l'instabilité de ses occupations finit par l'amuser. Il en sourit pendant qu'il marchait.
La journée était belle, il poussa une pointe jusqu'à l'entrée du Bois; derrière un bouquet d'arbres, une petite pelouse le tenta; son sommeil avait du retard. Dans l'herbe encore humide, il s'allongea, la casquette sur la figure, la pointe des pieds en l'air; il s'endormit.
Dans l'après-midi, à la sortie des courses, il fit quatre francs. Le soir il s'offrit un bon petit dîner et trouva non loin du marché une chambre où pour vingt-cinq centimes on pouvait aller passer la nuit avec trois autres passagers: le luxe de dormir seul ne lui avait décidément pas assez réussi. Il se leva le dernier au matin, proposa au logeur de balayer la chambre et le couloir. Cette offre fut acceptée; on lui rendit deux sous et de la considération.
Au marché il pénétra encore sous l'oeil de l'agent et se rendit à la boutique de la boucherie par où la cuisinière lui avait dit débuter. Il n'attendit pas. Elle le reconnut à peine, mais n'hésita pas à lui confier ses paniers. Comme la veille, ils firent ensemble le tour des étalages, lui attendant en silence pendant les pourparlers, se contentant d'approuver du coin de l'oeil les arguments de la femme quand elle se plaignait qu'on l'écorchait. En route pour le tramway, ils échangèrent encore quelques paroles. Elle lui apprit qu'elle servait dans un institut de demoiselles, qu'il y avait plus de dix-huit personnes à table, que les pensionnaires étaient de familles riches et beaucoup d'autres détails lesquels, en dépit de tout l'intérêt qu'il montrait, étaient complètement indifférents à Plutarque. Sur le refuge, elle eut une remarque désagréable:
- Je vous ai donné un franc hier; c'était la première fois, mais c'est beaucoup.
- Je sais bien, répondit-il, c'est beaucoup de bonté de votre part; tout de même, si ça ne vous faisait pas défaut à vous, on a tant de difficultés...
La femme redonna vingt sous, ce qui créait la fixité du tarif. Il fit encore passer les paniers sur la voiture après avoir reçu son prix, ce qui constituait une sorte de service gratuit et de remerciement. Il enleva comme la veille sa casquette au moment du départ et entendit une commère sur la plateforme qui soulignait son geste:
- Eh bien, Madame, j'espère que vous avez un porteur poli, c'est si rare aujourd'hui.
Cette remarque étant un hommage indirect à la façon dont la bienfaitrice traitait son homme, elle dit plus gentiment que hier encore:
- A demain.
Cette fois Plutarque réprima une véritable envie de rire. Ah! mais c'était un métier alors. A vrai dire, tous les jours -- car il faut bien qu'elles mangent les demoiselles -- il était embauché. Le soir, il retourna souper dans la même maison, chez un marchand de bois dont la nourriture l'avait satisfait; il coucha dans le même hôtel, et commença une vie toute différente de celle qu'il traînait auparavant.
Les jours qui suivirent améliorent encore sa situation. Il avait bientôt acquis la confiance de la vieille, faisait avant son arrivée le tour des boutiques, voyait la marchandise et s'enquérait des prix. Les marchands ne l'aimaient pas, mais l'estimaient. La cuisinière, en arrivant, écoutait son rapport; même quelquefois lui laissait de petites sommes pour profiter des premières occasions le lendemain. Il s'acquittait consciencieusement de ces missions de confiance, ne majorant les prix que dans une proportion très modeste, très admise, sous le nom d'escompte, par le personnel achetant d'ordinaire.
Il s'était débrouillé aussi dans l'organisation de sa vie. Pour la nourriture, il avait obtenu d'aider au service le soir, moyennant quoi on lui donnait pour rien, à la fermeture de l'établissement, un repas, c'est-à-dire une soupe chaude, un peu de restes, une miche et souvent un verre de vin. A l'hôtel, il balayait et arrosait tout le second étage réservé aux gens de passage et l'escalier en entier; ce service était rémunéré par le droit de coucher dans un lit véritable, dans la chambre à deux lits de la bonne. Plutarque y dormait seul la plupart du temps; sa compagne apportant une régularité surprenante dans l'irrégularité d'une conduite agitée, découchait presque toutes les nuits. Rapidement il était redevenu l'homme d'un certain ordre. Il montait se coucher aussitôt son souper mangé et son travail fini. Sa chambre était l'objet de soins minutieux, toujours balayée et arrosée, même les affaires de sa compagne étaient mises en place par lui -- c'était le seul moyen de n'en pas être encombré --. La cuvette de zinc avait été garnie de bouts de corde déchiquetés, en telle sorte qu'elle pouvait encore parfaitement servir. Une caisse, au pied de son lit, avait reçu des charnières et un cadenas: c'étaient "ses affaires". Pour le moment elle ne contenait guère que des aiguilles, du fil et un bout de savon, mais Plutarque fermait son bien le matin en sortant et emportait sa clef. Quand il rentrait, il comptait son avoir. Assis sur son lit il dénouait, entre ses jambes, un bout de chiffon qui renfermait sa fortune. Ses économies augmentaient, il s'était imposé de ne dépenser que la grappille; tous les soirs, il ajoutait au moins son franc, et les choses allaient assez bien, puisqu'en payant un repas de midi, un peu de tabac et quelques verres, -- en ne se refusant pas grand chose -- son gain régulier s'amassait.
La pensée lui venait d'acheter des vêtements. Plusieurs courses chez les fripiers des environs lui donnaient une idée exacte du prix des choses. Trois objets le sollicitaient; d'abord des souliers, sur les siens les pièces ne tenaient plus bien; ensuite une chemise, la sienne, en lambeaux et moisie par place, aurait gagné à avoir une rechange permettant un lavage et une réparation; enfin, une casquette. Ce troisième désir surtout l'obsédait.