Chapter 30
Mais il y a encore d'autres raisons: les douleurs profondes du ménage, par exemple. Nous avons vu que sa jeunesse précoce avait été tout d'un coup jetée dans les hasards de la vie. Poe fut presque toujours seul; de plus, l'effroyable contention de son cerveau et l'âpreté de son travail devaient lui faire trouver une volupté d'oubli dans le vin et les liqueurs. Il tirait un soulagement de ce qui fait une fatigue pour les autres. Enfin, rancunes littéraires, vertiges de l'infini, douleurs de ménage, insultes de la misère, Poe fuyait tout dans le noir de l'ivresse, comme dans le noir de la tombe; car il ne buvait pas en gourmand, mais en barbare; à peine l'alcool avait-il touché ses lèvres, qu'il allait se planter au comptoir, et il buvait coup sur coup, jusqu'à ce que son bon Ange fût noyé, et ses facultés anéanties. Il est un fait prodigieux, mais qui est attesté par toutes les personnes qui l'ont connu, c'est que ni la pureté, ni le fini de son style ni la netteté de sa pensée, ni son ardeur au travail et à des recherches difficiles ne furent altérés par sa terrible habitude. La confection de la plupart de ses bons morceaux a précédé ou suivi une de ses crises. Après l'apparition d'_Eureka_, il s'adonna à la boisson avec fureur. À New York, le matin même où la Revue Whig publiait _le Corbeau_, pendant que le nom de Poe était dans toutes les bouches et que tout le monde se disputait son poëme, il traversait Broadway[54] en battant les maisons et en trébuchant.
L'ivrognerie littéraire est un des phénomènes les plus communs et les plus lamentables de la vie moderne; mais peut-être y a-t-il bien des circonstances atténuantes. Du temps de Saint-Amant, de Chapelle et de Colletet, la littérature se soûlait aussi, mais joyeusement, en compagnie de nobles et de grands qui étaient fort lettrés, et qui ne craignaient pas le _cabaret_. Certaines dames ou demoiselles elles-mêmes ne rougissaient pas d'aimer un peu le vin, comme le prouve l'aventure de celle que sa servante trouva en compagnie de Chapelle, tous deux pleurant à chaudes larmes, après souper, sur ce pauvre Pindare, mort par la faute des médecins ignorants. Au XVIIIe siècle, la tradition continue, mais s'altère un peu. L'école de Rétif boit, mais c'est déjà une école de parias, un monde souterrain. Mercier, très-vieux, est rencontré rue du Coq-Honoré; Napoléon est monté sur le XVIIIe siècle, Mercier est un peu ivre, et il dit _qu'il ne vit plus que par curiosité_[55]. Aujourd'hui, l'ivrognerie littéraire a pris un caractère sombre et sinistre. Il n'y a plus de classe spécialement lettrée qui se fasse honneur de frayer avec des hommes de lettres. Leurs travaux absorbants et les haines d'école les empêchent de se réunir entre eux. Quant aux femmes, leur éducation informe, leur incompétence politique et littéraire empêchent beaucoup d'auteurs de voir en elles autre chose que des ustensiles de ménage ou des objets de luxure. Le dîner absorbé et l'animal satisfait, le poëte entre dans la vaste solitude de sa pensée; quelquefois il est très-fatigué par le métier. Que devenir alors? Puis son esprit s'accoutume à l'idée de sa force invincible, et il ne peut plus résister à l'espérance de retrouver dans la boisson les visions calmes ou effrayantes qui sont déjà ses vieilles connaissances. C'est sans doute à la même transformation de moeurs, qui a fait du monde lettré une classe à part, qu'il faut attribuer l'immense consommation de tabac que fait la nouvelle littérature.
III
Je vais m'appliquer à donner une idée du caractère général qui domine les oeuvres d'Edgar Poe. Quant à faire une analyse de toutes, à moins d'écrire un volume, ce serait chose impossible, car ce singulier homme, malgré sa vie déréglée et diabolique, a beaucoup produit. Poe se présente sous trois aspects: critique, poëte et romancier; encore dans le romancier y a-t-il un philosophe.
Quand il fut appelé à la direction du _Messager littéraire du Sud_, il fut stipulé qu'il recevrait 2 500 francs par an. En échange de ces très-médiocres appointements, il devait se charger de la lecture et du choix des morceaux destinés à composer le numéro du mois, et de la rédaction de la partie dite _éditorial_, c'est-à-dire de l'analyse de tous les ouvrages parus et de l'appréciation de tous les faits littéraires. En outre, il donnait très-souvent une nouvelle ou un morceau de poésie. Il fit ce métier pendant deux ans à peu près. Grâce à son active direction et à l'originalité de sa critique, le _Messager littéraire_ attira bientôt tous les yeux, j'ai là, devant moi, la collection des numéros de ces deux années: la partie _éditorial_ est considérable; les articles sont très longs. Souvent, dans le même numéro, on trouve un compte rendu d'un roman, d'un livre de poésie, d'un livre de médecine, de physique ou d'histoire. Tous sont faits avec le plus grand soin, et dénotent chez leur auteur une connaissance des différentes littératures et une aptitude scientifique qui rappelle les écrivains français du XVIIIe siècle. Il paraît que pendant ses précédentes misères, Edgar Poe avait mis son temps à profit et remué bien des idées. Il y a là une collection remarquable d'appréciations critiques des principaux auteurs anglais et américains, souvent des mémoires français. D'où partait une idée, quelle était son origine, son but, à quelle école elle appartenait, quelle était la méthode de l'auteur, salutaire et dangereuse, tout cela était nettement, clairement et rapidement expliqué. Si Poe attira fortement les yeux sur lui, il se fit aussi beaucoup d'ennemis. Profondément pénétré de ses convictions, il fit une guerre infatigable aux faux raisonnements, aux postiches niais, aux solécismes, aux barbarismes et à tous les délits littéraires qui se commettent journellement dans les journaux et les livres. De ce côté-là, on n'avait rien à lui reprocher, il prêchait l'exemple; son style est pur, adéquat à ses idées, et en rend l'empreinte exacte. Poe est toujours correct. C'est un fait très-remarquable qu'un homme d'une imagination aussi vagabonde et aussi ambitieuse soit en même temps si amoureux des règles, et capable de studieuses analyses et de patientes recherches. On eût dit une antithèse faite chair. Sa gloire de critique nuisit beaucoup à sa fortune littéraire. Beaucoup de gens voulurent se venger. Il n'est sorte de reproches qu'on ne lui ait plus tard jetés à la figure, à mesure que son oeuvre grossissait. Tout le monde connaît cette longue kyrielle banale: immoralité, manque de tendresse, absence de conclusions, extravagance, littérature inutile. Jamais la critique française n'a pardonné à Balzac _le Grand homme de province à Paris_.
Comme poëte, Edgar Poe est un homme à part. Il représente presque à lui seul le mouvement romantique de l'autre côté de l'Océan. Il est le premier Américain qui, à proprement parler, ait fait de son style un outil. Sa poésie, profonde et plaintive, est néanmoins ouvragée, pure, correcte et brillante comme un bijou de cristal. On voit que malgré leurs étonnantes qualités, qui les ont fait adorer des âmes tendres et molles, MM. Alfred de Musset et Alphonse de Lamartine n'eussent pas été de ses amis, s'il eût vécu parmi nous. Ils n'ont pas assez de volonté et ne sont pas assez maîtres d'eux-mêmes. Edgar Poe aimait les rhythmes compliqués, et, quelque compliqués qu'ils fussent, il y enfermait une harmonie profonde. Il y a un petit poëme de lui, intitulé _les Cloches_, qui est une véritable curiosité littéraire; traduisible, cela ne l'est pas. _Le Corbeau_ eut un vaste succès. De l'aveu de MM. Longfellow et Emerson, c'est une merveille. Le sujet en est mince, c'est une pure oeuvre d'art. Dans une nuit de tempête et de pluie, un étudiant entend tapoter à sa fenêtre d'abord, puis à sa porte; il ouvre, croyant à une visite. C'est un malheureux corbeau perdu qui a été attiré par la lumière de la lampe. Ce corbeau apprivoisé a appris à parler chez un autre maître, et le premier mot qui tombe par hasard du bec du sinistre corbeau frappe juste un des compartiments de l'âme de l'étudiant, et en fait jaillir une série de tristes pensées endormies: _une femme morte, mille aspirations trompées, mille désirs déçus, une existence brisée,_ un fleuve de souvenirs qui se répand dans la nuit froide et désolée. Le ton est grave et quasi-surnaturel, comme les pensées de l'insomnie; les vers tombent un à un, comme des larmes monotones. Dans _le Pays des Songes, the Dreamland_, il a essayé de peindre la succession des rêves et des images fantastiques qui assiègent l'âme quand l'oeil du corps est fermé. D'autres morceaux tels _qu'Ulalume, Annabel Lee,_ jouissent d'une égale célébrité. Mais le bagage poétique d'Edgar Poe est mince. Sa poésie, condensée et laborieuse, lui coûtait sans doute beaucoup de peine, et il avait trop souvent besoin d'argent pour se livrer à cette voluptueuse et infructueuse douleur.
Comme nouvelliste et romancier, Edgar Poe est unique dans son genre, comme Maturin, Balzac, Hoffmann, chacun dans le sien. Les différents morceaux qu'il a éparpillés dans les _Revues_ ont été réunis en deux faisceaux, l'un _Tales of the grotesque and arabesque_, l'autre, _Edgar A. Poe's Tales,_ édition Wiley et Putnam. Cela fait un total de soixante-douze morceaux à peu près. Il y a là-dedans des bouffonneries violentes, du grotesque pur, des aspirations effrénées vers l'infini, et une grande préoccupation du magnétisme. La petite édition des contes a eu un grand succès à Paris comme en Amérique, parce qu'elle contient des choses très-dramatiques, mais d'un dramatique tout particulier.
Je voudrais pouvoir caractériser d'une manière très-brève et très-sûre la littérature de Poe, car c'est une littérature toute nouvelle. Ce qui lui imprime un caractère essentiel et la distingue entre toutes, c'est, qu'on me pardonne ces mots singuliers, le conjecturisme et le probabilisme. On peut vérifier mon assertion sur quelques-uns de ses sujets.
_Le Scarabée d'or_: analyse des moyens successifs à employer pour deviner un cryptogramme, avec lequel on peut découvrir un trésor enfoui: Je ne puis m'empêcher de penser avec douleur que l'infortuné E. Poe a dû plus d'une fois rêver aux moyens de découvrir des trésors. Que l'explication de cette méthode, qui fait la curieuse et littéraire spécialité de certains secrétaires de police, est logique et lucide! Que la description du trésor est belle, et comme on en reçoit une bonne sensation de chaleur et d'éblouissement! Car on le trouve, le trésor! _ce n'était point un rêve_, comme il arrive généralement dans tous ces romans, où l'auteur vous réveille brutalement après avoir excité votre esprit par des espérances apéritives; cette fois, c'est un trésor _vrai_, et le déchiffreur l'a bien gagné. En voici le compte exact: en monnaie, quatre cent cinquante mille dollars, pas un atome d'argent, tout en or, et d'une date très-ancienne; les pièces très-grandes et très-pesantes, inscriptions illisibles; cent dix diamants, dix-huit rubis, trois cent dix émeraudes, vingt et un saphirs, et une opale; deux cents bagues et boucles d'oreilles massives, une trentaine de chaînes, quatre-vingt-trois crucifix, cinq encensoirs, un énorme bol à punch en or avec feuilles de vigne et bacchantes, deux poignées d'épée, cent quatre-vingt-dix-sept montres ornées de pierreries. Le contenu du coffre est d'abord évalué à un million et demi de dollars, mais la vente des bijoux porte le total au delà. La description de ce trésor donne des vertiges de grandeur et des ambitions de bienfaisance. Il y avait, certes, dans le coffre enfoui, par le pirate Kidd de quoi soulager bien des désespoirs inconnus.
_Le Maelslrom_: ne pourrait-on pas descendre dans un gouffre dont on n'a pas encore trouvé le fond, en étudiant d'une manière nouvelle les lois de la pesanteur?
_L'Assassinat de la rue Morgue_ pourrait en remontrer à des juges d'instruction. Un assassinat a été commis. Comment? par qui? Il y a dans cette affaire des faits inexplicables et contradictoires. La police jette sa langue aux chiens. Un homme se présente qui va refaire l'instruction par amour de l'art.
Par une concentration extrême de sa pensée, et par l'analyse successive de tous les phénomènes de son entendement, il est parvenu, à surprendre la loi de la génération des idées. Entre une parole et une autre, entre deux idées tout à fait étrangères en apparence, il peut rétablir toute la série intermédiaire, et combler aux yeux éblouis la lacune des idées non exprimées et presque inconscientes. Il a étudié profondément tous les possibles et tous les enchaînements probables des faits. Il remonte d'induction en induction, et arrive à démontrer péremptoirement que c'est un singe qui a fait le crime.
La _Révélation magnétique_: le point de départ de l'auteur a évidemment été celui-ci: ne pourrait-on pas, à l'aide de la force inconnue dite fluide magnétique, découvrir la loi qui régit les mondes ultérieurs? Le début est plein de grandeur et de solennité. Le médecin a endormi son malade seulement pour le soulager. «Que pensez-vous de votre mal?--J'en mourrai.--Cela vous cause-t-il du chagrin?--Non.» Le malade se plaint qu'on l'interroge mal. «Dirigez-moi, dit le médecin.--Commencez par le commencement.--Qu'est-ce que le commencement?--_(À voix très-basse.)_ C'est DIEU.--Dieu est-il esprit?--Non.--Est-il donc matière?--Non.» Suit une très-vaste théorie de la matière, des gradations de la matière et de la hiérarchie des êtres. J'ai publié ce morceau dans un des numéros de la _Liberté de penser_, en 1848.
Ailleurs, voici le récit d'une âme qui vivait sur une planète disparue. Le point de départ a été: peut-on, par voie d'induction et d'analyse, deviner quels seraient les phénomènes physiques et moraux chez les habitants d'un monde dont s'approcherait une comète homicide?
D'autres fois, nous trouverons du fantastique pur, moulé sur nature, et sans explication, à la manière d'Hoffmann; _l'Homme des foules_ se plonge sans cesse au sein de la foule; il nage avec délices dans l'océan humain. Quand descend le crépuscule plein d'ombres et de lumières tremblantes, il fuit les quartiers pacifiés, et recherche avec ardeur ceux où grouille vivement la matière humaine. À mesure que le cercle de la lumière et de la vie se rétrécit, il en cherche le centre avec inquiétude; comme les hommes du déluge, il se cramponne désespérément aux derniers points culminants de l'agitation politique. Et voilà tout. Est-ce un criminel qui a horreur de la solitude? Est-ce un imbécile qui ne peut pas se supporter lui-même?
Quel est l'auteur parisien un peu lettré qui n'a pas lu _le Chat noir_? Là, nous trouvons des qualités d'un ordre différent. Comme ce terrible poëme du crime commence d'une manière douce et innocente! «Ma femme et moi nous fûmes unis par une grande communauté de goûts, et par notre bienveillance pour les animaux; nos parents nous avaient légué cette passion. Aussi notre maison ressemblait à une ménagerie; nous avions chez nous des bêtes de toute espèce.» Leurs affaires se dérangent. Au lieu d'agir, l'homme s'enferme dans la rêverie noire de la taverne. Le beau chat noir, l'aimable Pluton, qui se montrait jadis si prévenant quand le maître rentrait, a pour lui moins d'égards et de caresses; on dirait même qu'il le fuit et qu'il flaire les dangers de l'eau-de-vie et du genièvre. L'homme est offensé. Sa tristesse, son humeur taciturne et solitaire augmentent avec l'habitude du poison. Que la vie sombre de la taverne, que les heures silencieuses de l'ivresse morne sont bien décrites! Et pourtant c'est rapide et bref. Le reproche muet du chat l'irrite de plus en plus. Un soir, pour je ne sais quel motif, il saisit la bête, tire son canif et lui extirpe un oeil. L'animal borgne et sanglant le fuira désormais, et sa haine s'en accroîtra. Enfin il le pend et l'étrangle. Ce passage mérite d'être cité.
_Cependant le chat guérit lentement. L'orbite de l'oeil perdu présentait, il est vrai, un spectacle effrayant; toutefois, il ne paraissait plus souffrir. Il parcourait la maison comme à l'ordinaire, mais, ainsi que cela devait être, il se sauvait dans une terreur extrême à mon approche. Il me restait assez de coeur pour que je m'affligeasse d'abord de cette aversion évidente d'une créature qui m'avait tant aimé. Ce sentiment céda bientôt à l'irritation; et puis vint, pour me conduire à une chute finale et irrévocable, l'esprit de perversité. De cette force, la philosophie ne tient aucun compte. Cependant, aussi fermement que je crois à l'existence de mon âme, je crois que la perversité est une des impulsions primitives du coeur humain, l'une des facultés ou sentiments primaires, indivisibles, qui constituent le caractère de l'homme.--Qui n'a pas cent fois commis une action folle ou vile, par la seule raison qu'il savait devoir s'en abstenir? N'avons-nous pas une inclination perpétuelle, en dépit de notre jugement, à violer ce qui est la loi, seulement parce que nous savons que c'est la loi? Cet esprit de perversité, dis-je, causa ma dernière chute. Ce fut ce désir insondable que l'âme éprouve de s'affliger elle-même,--de violenter sa propre nature,--de faire mal pour le seul amour du mal,--qui me poussa à continuer, et enfin à consommer la torture que j'avais infligée à cette innocente bête. Un matin, de sang-froid, j'attachai une corde à son cou, et je le pendis à une branche d'arbre.--Je le pendis en versant d'abondantes larmes et le coeur plein du remords le plus amer;--je le pendis,_ parce que _je savais qu'il m'avait aimé et_ parce que _je sentais qu'il ne m'avait donné aucun sujet de colère;--je le pendis, parce que je savais qu'en faisant ainsi je commettais un crime, un péché mortel qui mettait en péril mon âme immortelle, au point de la placer, si une telle chose était possible, hors de la sphère de la miséricorde infinie du Dieu très-miséricordieux et très-terrible._
Un incendie achève de ruiner les deux époux, qui se réfugient dans un pauvre quartier. L'homme boit toujours. Sa maladie fait d'effroyables progrès, «_car quelle maladie est comparable à l'alcool_.» Un soir, il aperçoit sur un des tonneaux du cabaret un fort beau chat noir, exactement semblable au sien. L'animal se laisse approcher et lui rend ses caresses. Il l'emporte pour consoler sa femme. Le lendemain on découvre que le chat est borgne, et du même oeil. Cette fois-ci, c'est l'amitié de l'animal qui l'exaspérera lentement; sa fatigante obséquiosité lui fait l'effet d'une vengeance, d'une ironie, d'un remords incarné dans une bête mystérieuse. Il est évident que la tête du malheureux est troublée. Un soir, comme il descendait à la cave avec sa femme pour une besogne de ménage, le fidèle chat qui les accompagne s'embarrasse dans ses jambes en le frôlant. Furieux, il veut s'élancer sur lui; sa femme se jette au devant; il l'étend d'un coup de hache. Comment fait-on disparaître un cadavre, telle est sa première pensée. La femme est mise dans le mur, convenablement recrépi et bouché avec du mortier sali habilement. Le chat a fui. «Il a compris ma colère, et a jugé qu'il était prudent de s'esquiver.» Notre homme dort du sommeil des justes, et le matin, au soleil levant, sa joie et son allégement sont immenses de ne pas sentir son réveil assassiné par les caresses odieuses de la bête. Cependant, la justice a fait plusieurs perquisitions chez lui, et les magistrats découragés vont se retirer, quand tout à coup: «Vous oubliez la cave, Messieurs», dit-il. On visite la cave, et comme ils remontent les marches sans avoir trouvé aucun indice accusateur, «voilà que, pris d'une idée diabolique et d'une exaltation d'orgueil inouïe, je m'écriai: beau mur! belle construction, en vérité! On ne fait plus de caves pareilles! Et ce disant, je frappai le mur de ma canne à l'endroit même où était cachée la victime». Un cri profond, lointain, plaintif se fait entendre; l'homme s'évanouit; la justice s'arrête, abat le mur, le cadavre tombe en avant, et un chat effrayant, moitié poil, moitié plâtre, s'élance avec son oeil unique, sanglant et fou.
Ce ne sont pas seulement les probabilités et les possibilités qui ont fortement allumé l'ardente curiosité de Poe, mais aussi les maladies de l'esprit. _Bérénice_ est un admirable échantillon dans ce genre; quelque invraisemblable et outrée que ma sèche analyse la fasse paraître, je puis affirmer au lecteur que rien n'est plus logique et possible que cette affreuse histoire. Egaeus et Bérénice sont cousins; Egaeus, pâle, acharné à la théosophie, chétif et abusant des forces de son esprit pour l'intelligence des choses abstruses; Bérénice, folle et joyeuse, toujours en plein air dans les bois et les jardins, admirablement belle, d'une beauté lumineuse et charnelle. Bérénice est attaquée d'une maladie mystérieuse et horrible désignée quelque part sous le nom assez bizarre de _distorsion de personnalité_. On dirait qu'il est question d'hystérie. Elle subit aussi quelques attaques d'épilepsie, fréquemment suivies de léthargie, tout à fait semblables à la mort, et dont le réveil est généralement brusque et soudain. Cette admirable beauté s'en va, pour ainsi dire, en dissolution. Quant à Egaeus, sa maladie, pour parler, dit-il, le langage du vulgaire, est encore plus bizarre. Elle consiste dans une exagération de la puissance méditative, une irritation morbide des facultés _attentives._ «Perdre de longues heures les yeux attachés à une phrase vulgaire, rester absorbé une grande journée d'été dans la contemplation d'une ombre sur le parquet, m'oublier une nuit entière à surveiller la flamme droite d'une lampe ou les braises du foyer, répéter indéfiniment un mot vulgaire jusqu'à ce que le son cessât d'apporter à mon esprit une idée distincte, perdre tout sentiment de l'existence physique dans une immobilité obstinée, telles étaient quelques-unes des aberrations dans lesquelles m'avait jeté une condition intellectuelle qui, si elle n'est pas sans exemple, appelle certainement l'étude et l'analyse.» Et il prend bien soin de nous faire remarquer que ce n'est pas là l'exagération de la rêverie commune à tous les hommes; car le rêveur prend un objet intéressant pour point de départ, il roule de déduction en déduction, et, après une longue journée de rêverie, la cause première est tout à fait envolée, l'_incitamentum_ a disparu. Dans le cas d'Egaeus, c'est le contraire. L'objet est invariablement puéril; mais, à travers le milieu d'une contemplation violente, il prend une importance de réfraction. Peu de déductions, point de méditations agréables; et, à la fin, la cause première, bien loin d'être hors de vue, a conquis un intérêt surnaturel, elle a pris une grosseur anormale qui est le caractère distinctif de cette maladie.
Egaeus va épouser sa cousine. Au temps de son incomparable beauté, il ne lui a jamais adressé un seul mot d'amour; mais il éprouve pour elle une grande amitié et une grande pitié. D'ailleurs, n'a-t-elle pas l'immense attrait d'un problème? Et, comme il l'avoue, _dans l'étrange anomalie de son existence, les sentiments ne lui sont jamais venus du coeur, et les passions lui sont toujours venues de l'esprit_. Un soir, dans la bibliothèque, Bérénice se trouve devant lui. Soit qu'il ait l'esprit troublé, soit par l'effet du crépuscule, il la voit plus grande que de coutume. Il contemple longtemps sans dire un mot ce fantôme aminci qui, dans une douloureuse coquetterie de femme enlaidie, essaye un sourire, un sourire qui veut dire: Je suis bien changée, n'est-ce pas? Et alors elle montre entre ses pauvres lèvres tortillées toutes ses dents. «Plût à Dieu que je ne les eusse jamais vues, ou que, les ayant vues, je fusse mort!»