Histoire poétique des Mérovingiens
Part 6
Il y avait, il est vrai, des annales, et Grégoire lui-même nous déclare avoir tiré ces renseignements de celles qu’il appelle _Annales consulaires_. _Nam et in Consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum, filium Richimeris quendam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus_[99]. Ces annales consulaires, comme leur nom l’indique, sont évidemment romaines, et Grégoire, qui ne les cite plus ailleurs, semble nous indiquer qu’elles ne s’étendaient guère au-delà des premières années du Ve siècle[100]. Il a consulté aussi les _Annales d’Angers_[101], probablement continuées à Tours, qui lui ont fourni un certain nombre de dates pour l’histoire de Childéric. Il a utilisé encore des _Annales burgondes_[102], comme on le voit par la comparaison de ses récits avec ceux de Marius d’Avenches, lequel a eu les mêmes sources. Je ne sais s’il a encore mis à contribution d’autres recueils du même genre; si, comme le croit M. Holder-Egger, il a eu sous la main un exemplaire interpolé des _Annales de Ravenne_[103], ou si, comme l’admet M. Arndt[104], modifiant une opinion de M. Monod, il s’est servi d’_Annales arvernes_, ou encore, s’il faut croire, avec le même M. Arndt, qu’il a connu aussi des _Annales Visigothes_[105]. Ce qui est bien certain, c’est que, dans tous les cas, aucun de ces recueils ne peut être la source des longs et vivants récits qu’il nous donne sur les premiers rois francs et en particulier sur Childéric et Clovis. Tous étaient écrits par des provinciaux qui avaient un médiocre intérêt pour les choses du monde barbare, et qui se bornaient à relater en quelques paroles sèches et succinctes les principaux faits qui s’étaient déroulés dans leur horizon. Leur laconisme et leur sécheresse étaient extrêmes; tout ce qu’ils pouvaient lui apprendre sur les Francs, c’étaient les ravages commis par ces barbares dans les contrées où vivaient les annalistes.
[99] Greg. Tur. 11, 9.
[100] Il fait de Theudomir un contemporain de Clodion, et le place même avant celui-ci: c’est donc que le passage qu’il emprunte à ses _Annales consulaires_ est relatif à une des premières années du Ve siècle.
[101] G. Kurth. _Les Sources de l’Histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_. (_Rev. des Quest. Histor._ 1 octobre 1888).
[102] Id. ibid. Et Monod, _Études_ etc.
[103] O. Holder-Egger, _Untersuchungen über einige annalistische Quellen zur Geschichte des 5ten und 6ten Jahrhunderts_ (_Neues Archiv der Gesellschaft fuer aeltere deutsche Geschichte_ 1876, t. I, p. 268 et suiv.)
[104] Préface de l’édition de Grégoire de Tours dans _Script. Rer. Meroving._ I, p. 22.
[105] Id. ib. p. 23.
Je ne parle pas ici des écrivains romains du Ve siècle qui ne sont pas historiens, comme Sulpice Sévère et Sidoine Apollinaire: leurs œuvres, que nous possédons encore, n’étaient guère en état de renseigner davantage notre chroniqueur au sujet des barbares, et encore est-il à remarquer qu’il n’en a pas même tiré tout ce qu’il était possible de leur emprunter. Ainsi, il paraît avoir ignoré le célèbre passage de Sidoine Apollinaire sur Clodion[106], qui est, en dehors de l’_Historia Francorum_, la seule preuve de l’existence historique de ce roi des Francs, car il ne parle de lui que sur la foi de la tradition populaire. Quant aux plus anciennes vies de saints de l’époque mérovingienne, il est certain qu’il pouvait y trouver plus d’un bon renseignement: mais, malgré la quantité de celles qu’il a lues, nous devons constater que des trois plus importantes, celle de sainte Geneviève, celle de saint Vedast et celle de saint Remy, il n’a connu que la dernière. Or, la première contient un épisode qui jette une vive lumière sur l’histoire de Childéric[107], et la seconde nous fait connaître plusieurs circonstances historiques des plus curieuses accompagnant le baptême de Clovis[108].
[106] V. ci-dessus p. 52, n. [88].
[107] _Vita b. Genovefae Virginis_ ed. Kohler, p. 26.
[108] _Vita S. Vedasti_ (_Acta Sanct._ febr. t. I p. 792).
Ainsi, malgré l’étendue de ses lectures et le zèle de ses recherches, Grégoire de Tours n’était pas même parvenu à connaître tous les documents écrits qui, à cette date, se trouvaient à sa portée. On ne soutiendra pas qu’il en ait connu d’autres, aujourd’hui perdus, et auxquels il aurait pu emprunter certains de ses renseignements dont nous ne voyons pas la source littéraire. D’abord, nous sommes assez au courant de la littérature latine du Ve et du VIe siècle pour en connaître la bibliographie, et pour pouvoir affirmer qu’elle ne contenait pas beaucoup d’autres richesses qui seraient aujourd’hui perdues. Ensuite, quand Grégoire de Tours parle d’après une source écrite, il a généralement soin de la mentionner, pour augmenter l’autorité de son récit. Nous avons donc le droit de conclure que toute la partie de sa chronique relative aux générations qui ont précédé la sienne, et pour laquelle il n’invoque pas de source écrite, lui a été fourni par la tradition orale.
La tradition prend, dans son ouvrage, une place prépondérante, et l’on peut dire qu’elle le constitue presque tout entier, avec l’observation et l’expérience personnelle de l’auteur. Mais celle-ci ne s’exerce que dans un horizon assez restreint, et est elle-même à chaque instant éclairée par la relation d’autrui: elle n’atteint pas les faits qui se passent à distance, encore moins ceux qui se sont écoulés avant le moment où le narrateur a commencé d’observer. C’est donc la tradition qui vient ici à son secours. Cette tradition est multiple. Un grand nombre des récits de Grégoire, dispersés sur tous ses ouvrages, et en particulier disséminés dans l’_Historia Francorum_, lui ont été fournis par les souvenirs clermontois, soit qu’il les ait recueillis sur la bouche de tout le monde, soit qu’ils lui aient été inculqués au jour le jour par ses parents, auprès du foyer de la famille. D’autres lui ont été communiqués au cours de ses voyages, pendant les visites qu’il a reçues, dans les conciles et les assemblées auxquelles il a assisté, par ses collègues dans l’épiscopat, par le clergé des églises ou par les religieux des monastères. C’est à cette source-là qu’il a principalement puisé l’histoire des miracles des saints. Il a fait également appel, et dans une mesure considérable, au témoignage de laïques de toute condition, depuis les grands personnages de l’entourage royal jusqu’aux humbles fidèles perdus dans la foule, quand ils lui paraissaient dignes de foi[109]. Tout cet ensemble de matériaux de provenance orale a été fondu par lui, non sans habileté parfois, avec les récits empruntés à des sources écrites, qu’il enrichit et dramatise de la sorte, sans que le critique puisse toujours se rendre un compte exact de la proportion dans laquelle il mêle le réel au fictif.
[109] Voir sur toute la question des sources de Grégoire, et en particulier de ses sources orales, G. Monod, _Études critiques sur les sources de l’histoire mérovingienne_, p. 79-108; Arndt, préface des œuvres de Grégoire de Tours dans les _Scriptores Rerum Meroving._ p. 20-23; et Krusch, ibid. p. 456-459.
Nous possédons cependant quelques indications qui nous mettent sur la voie. Habitué à citer consciencieusement sa source écrite, lorsqu’il en a une, Grégoire, en ne la citant pas, semble déjà trahir qu’elle lui manque. Il y a plus. Lorsque, pour ses récits de provenance orale, il peut invoquer le témoignage de personnes déterminées, il a soin de le faire, au moins en termes généraux. Il prend cette précaution spécialement lorsqu’il s’agit de miracles, d’abord parce qu’il les connaît ordinairement par les individus qui en ont été témoins[110], ensuite parce que la nature même de ces événements exige des preuves plus certaines. Au contraire, lorsqu’il enregistre des traditions populaires, ou bien il se contente de les indiquer négligemment par un _ut ferunt_ ou toute autre formule, ou bien il laisse même de côté cette vague indication, et il ne donne aucune preuve. Pourquoi? La raison en est claire: c’est que la tradition populaire est trop impersonnelle pour qu’il puisse se retrancher derrière elle, et une garantie anonyme n’en est pas une à ses yeux. De plus, enfant de la civilisation lettrée de Rome, il attache bien plus de valeur aux doctes notices que lui ont laissées par écrit des gens cultivés et instruits, qu’aux grossières et confuses notions de la voix populaire. Voilà pourquoi, parlant de faits passés qu’il ne connaît que par le témoignage d’autrui, Grégoire évite de mentionner ses sources, ou se borne à les introduire par des formules comme _ut fertur_, _multi aiunt_, ou d’autres du même genre.
[110] Testor Deum quia hoc a me non est compositum sed ipsa verba quae audivi vobis exposui. _Virtut. Martini._ II, 1.
Testor autem Deum quia hoc ab ipsius nautae ore cognovi. Id. Ibid. II, 17.
Quae ne incredibilia fortasse videantur, ego eum sospitem vidi, nec audita ab aliquo, sed ab ejus ore narrata cognovi. Ibid. II, 24.
Sed his omnibus medicatis, ore proprio quae retulimus enarravit. Ibid. II, 40.
Haec ab ipsius Florenti ore ita gesta cognovi. Ibid. III, 8.
Mais il a beau omettre de faire connaître la provenance de ses données orales: avec un peu d’attention on les démêle immédiatement. Qu’on me permette de choisir mes exemples parmi ceux de ses récits dont l’origine traditionnelle n’a pas encore été reconnue: on verra qu’elle est facile à établir. Tout le monde sait que l’_Historia Francorum_ contient un récit assez détaillé des persécutions des Vandales d’Afrique, non exempt de grosses erreurs, puisqu’il intervertit notamment l’ordre de succession des rois; utile pourtant, parce qu’il nous offre des renseignements inédits, et parce qu’il reproduit seul le texte de la lettre adressée par saint Eugène de Carthage, du fond de son exil, aux fidèles de son diocèse[111]. D’où Grégoire a-t-il tiré ce long historique? Il cite, il est vrai, quelques vies de saints qu’il aurait consultées[112], mais la plupart des faits qu’il rapporte ici ne figurent dans aucune source écrite, et sont empruntés ailleurs. Où? Je réponds: c’est son ami, l’évêque saint Salvius d’Alby, qui lui a raconté cette histoire, et qui lui a communiqué le texte de la lettre d’Eugène. Alby possédait le tombeau de ce saint, qui y était mort en exil avec plus d’un compagnon d’infortune, et de nombreux miracles continuaient de se faire auprès de ses restes sacrés[113]. La population de cette ville s’entretenait donc souvent de ce confesseur africain, et le clergé de l’église conservait avec respect tout ce qui restait de lui, notamment la copie de sa lettre pastorale à ses fidèles. Or, Salvius, évêque d’Alby, était l’intime ami de Grégoire de Tours[114], et il lui avait même raconté son histoire[115]. Qui ne voit que ce dernier, grand chercheur de souvenirs et de documents, a dû plus d’une fois consulter son vénérable frère, et avoir appris de lui tout ce qu’on savait à Alby sur Eugène et sur les catholiques d’Afrique? Voilà donc, me paraît-il, l’origine orale d’une page importante de l’_Historia Francorum_ établie à suffisance, et la part de la tradition dans les sources de ce livre augmentée d’autant[116].
[111] Greg. Tur. II, 2 et 3.
[112] Legimus tamen quorumdam ex ipsis martyrum passiones, ex quibus quaedam republicanda sunt ut ad ea quae spondemus veniamus. Greg. Tur. II, 3. Arndt ad l. c. ne croit pas qu’il faille penser ici à Victor de Vita, et je suis de son avis.
[113] Tunc, suspenso gladio, apud Albigensem Galliarum urbem exilio depotatus est; ubi et finem vitae presentis fecit. Ad cujus nunc sepulchrum multae virtutis et creberrimae ostenduntur. Greg. Tur. 11, 3.
[114] Greg. Tur. V, 50.
[115] Hic enim, ut ipse referre erat solitus, diu in habitu saeculari commoratus etc... Testor Deum omnipotentem quia ab ipsius ore omnia quae retuli audita cognovi. Id. VII, 1.
[116] Et c’est ainsi, peut-on ajouter, que sont nées les étranges erreurs commises par Grégoire dans l’ordre de succession des rois, erreurs qui ne s’expliqueraient pas s’il avait eu devant lui une source écrite, mais qui sont fort compréhensibles s’il ne doit ses renseignements qu’à la tradition orale. On me dira: Mais pourquoi Grégoire ne cite-t-il pas son bailleur de renseignements sur ces faits? Parce qu’il sait fort bien que Salvius n’en est pas le garant, et qu’il ne parle que d’après une vieille tradition albigeoise. L’autorité de Salvius n’aurait donc rien ajouté à la valeur du récit de Grégoire, et celui-ci paraît en avoir eu conscience.
D’où viennent à Grégoire de Tours les renseignements qu’il consigne, dans l’_Historia Francorum_ et dans le _Gloria Confessorum_, sur saint Servais de Maestricht?[117] D’une biographie aujourd’hui perdue de ce saint, n’a-t-on cessé de répéter. Or, je crois avoir prouvé sans réplique: 1º qu’avant Grégoire de Tours, il n’existait pas de vie écrite de saint Servais; 2º que Grégoire tient d’une source orale tout ce qu’il sait sur ce saint personnage[118]. Le nom même du saint n’a jamais été sous ses yeux par écrit: voilà pourquoi, sur la foi d’un narrateur qui prononçait mal, il l’a appelé _sanctus Aravatius_ au lieu de _sanctus Servatius_. Cette erreur a fait verser en pure perte des flots d’encre aux critiques, qu’elle a amenés à admettre deux évêques de Maestricht, dont l’un se serait appelé Aravatius et l’autre Servatius[119].
[117] Greg. Tur. _Glor. Conf._, c. 71.
[118] G. Kurth, _Deux biographies inédites de S. Servais._ (_Bulletin de la Société d’art et d’histoire_, t. I. Liège 1881.) Id. _Nouvelles recherches sur S. Servais._ (Ibid. t. III. Liège 1883.)
[119] Cette circonstance a échappé même aux historiens assez bien inspirés pour rejeter la légende pédantesque de deux évêques, et, tout dernièrement encore, à M. A. Prost dans son article intitulé: _S. Servais, examen d’une correction introduite dans les dernières éditions de Grégoire de Tours._ (_Bullet. et Mém. de la Société nat. des Antiquaires de France_, t. 50. Paris 1889.)
L’histoire de la destruction de Metz par Attila est également de provenance orale. Elle raconte, comme celle de Maestricht, une belle légende de vision: un fidèle chrétien aurait vu saint Étienne suppliant saint Pierre et saint Paul d’obtenir de Dieu que Metz fût épargné, ou, tout au moins, que son église restât debout. Les apôtres lui accordèrent cette dernière partie de sa prière. Cette fois Grégoire nous fait connaître sa source: _de quo auditorio quod a quibusdam audivi narrare non distuli_[120]. Pourquoi? Parce qu’il s’agit ici d’un événement miraculeux, et qu’il sent le besoin de confirmer son récit par le témoignage de gens dignes de foi, recueilli sur place. S’il n’en a pas fait autant pour l’histoire de saint Servais racontée ci-dessus, c’est que, n’ayant jamais été à Maestricht lui-même, il ne sait le fait que par ouï-dire, et ne peut se retrancher, comme ici, derrière de véritables autorités.
[120] Greg. Tur. II, 6.
Il en est de même du siège d’Orléans. Non seulement le récit de Grégoire est stylisé à tel point qu’il est impossible d’y méconnaître le travail de l’imagination populaire, mais encore il est en contradiction flagrante avec la vie de saint Aignan, qui nous montre Orléans rendu aux Huns, et le pillage commencé au moment où Aétius arrive au secours des habitants[121]. Grégoire n’a donc puisé ici encore que dans la tradition orale. On a pu s’y tromper parce qu’il écrit en parlant de saint Aignan: _cujus virtutum gesta nobiscum fideliter retenentur_, mais cela veut dire simplement que l’on conserve avec foi le souvenir de ses miracles, et cela exclut même la supposition d’une histoire écrite de sa vie[122].
[121] Voir le texte du _Vita Aniani_ dans Theiner, _S. Aignan ou le siège d’Orléans par Attila, notice historique suivie de la vie de ce saint_ etc. Paris 1832.
[122] Greg. Tur. II, 7.
Je ferai une observation semblable sur les pages consacrées à l’histoire d’Aétius[123]. La vision qui fit connaître à la femme de ce général qu’il serait sauvé est entièrement légendaire, et tout à fait conçue dans le goût des visions qui forment le noyau des épisodes relatifs à saint Servais et à saint Étienne. Cette anecdote, qui manque dans toutes les sources consultées par Grégoire de Tours, a évidemment été empruntée à la tradition populaire, et nous avons ici une preuve de plus de la place considérable que celle-ci occupe dans la chronique de Grégoire.
[123] Greg. Tur. II, 7.
Je prends encore un exemple: c’est le récit de la bataille de Vouillé. Ce que Grégoire nous en dit peut se décomposer en trois anecdotes: 1. Clovis a dans son armée le jeune Chlodéric, fils du roi des Ripuaires Sigebert. 2. Au moment où Clovis venait de tuer Alaric, il fut assailli de droite et de gauche par deux Goths qui cherchèrent à lui percer les flancs, et il ne dut son salut qu’à la fuite. 3. Un grand nombre de Clermontois qui, sous les ordres d’Apollinaire, combattaient dans les rangs des Visigoths, périrent dans cette journée, et, parmi eux, les membres des principales familles sénatoriales. Ce dernier trait est évidemment un souvenir oral conservé à Clermont; dès lors, nous voyons aussi d’où provient le second, pour lequel, comme on le verra plus loin, Grégoire n’avait aucune source écrite. Manifestement, ils faisaient partie l’un et l’autre d’une même tradition locale, et ce sont les Clermontois, de retour de Vouillé, qui ont raconté chez eux ce qui était arrivé à Clovis[124].
[124] M. Monod commet donc une erreur, à mon sens, lorsqu’il écrit p. 99: «La guerre visigothique est également racontée par Grégoire d’après une tradition à demi-cléricale, à demi-populaire, recueillie à Tours et à Poitiers.»
Au surplus, la place de la tradition populaire de Clermont dans l’œuvre de notre historien est des plus considérables, et il n’est pas sans utilité de faire une bonne fois le relevé complet de ce qu’il lui doit. Le voici pour les premiers livres de sa chronique, c’est-à-dire jusqu’en 548: on ne me demandera pas, je pense, de poursuivre cette analyse plus loin.
SOUVENIRS CLERMONTOIS.
I, 31. Origine de l’église de Bourges, due à la charité du Clermontois Leocadius.
I, 32. Ravages de Chrocus à Clermont et aux environs.
I, 33. Cassius et Victorius à Clermont.
I, 34. Saint Privat à Javoulz.
II, 44. Evêques clermontois:
Saint Urbicus.
I, 45. Saint Hillidius.
I, 46. Saint Nepotianus.
I, 47. Les époux vierges, Injuriosus et Scolastica, à Clermont.
II, 11. Particularités sur la mort de l’empereur Avitus.
II, 13. Evêques de Clermont:
Saint Venerandus et saint Rusticus.
II, 16-17. Saint Namatius et sa femme.
II, 20. Gouvernement du duc Victorius à Clermont, pour le compte des Visigoths.
II, 21. Evêques clermontois:
Saint Eparchius.
II, 22-23. Saint Sidoine Apollinaire.
II, 24. Vertus des Clermontois: Ecdicius.
II, 28. Persécution d’Euric en Gaule.
II, 37. Souvenirs clermontois sur la bataille de Vouillé.
III, 2. Evêques de Clermont; intrigues d’Alchima et de Placidina.
III, 9. Expédition de Childebert en Auvergne.
III, 12-13. Ravage de l’Auvergne par Théodoric Ier.
III, 16. Excès de Sigivald en Auvergne.
III, 23. La reine Deutérie à Clermont.
Pour me résumer, la tradition populaire a fourni à Grégoire non seulement des légendes de saints et des épisodes de l’histoire locale, mais elle a inspiré ou coloré une grande partie de ses récits relatifs aux plus importants événements de l’ordre politique. Or si, traitant l’histoire de son propre milieu gallo-romain, qu’il connaissait d’une manière si approfondie, et qui avait été plus d’une fois mise par écrit, il était souvent obligé de compléter par la tradition orale les données insuffisantes de ses sources écrites, à bien plus forte raison ne devait-il pas recourir à cette tradition lorsqu’il avait à raconter le passé d’un peuple barbare comme les Francs, qui s’étaient trouvés hors de son rayon visuel, qui n’avaient jamais eu d’historien, et dont toutes les annales tenaient dans leurs chants épiques: _unum annalium genus_. Il a donc fallu, s’il voulait en connaître quelque chose, qu’il consultât leurs traditions orales. C’est là, c’est dans ces archives vivantes et sonores du peuple qu’il a retrouvé les vieux héros légendaires. Et le caractère qu’ils ont dans sa chronique est bien celui qu’ils devaient avoir dans la poésie. Ils sont pleins de fougue, de passion et d’exubérance; ils sont invraisemblables parfois, mais ils sont toujours dramatiques, et des couleurs vives et tranchées règnent sur leur physionomie. Rien de plus facile que de reconnaître ces récits à leur style. D’une part, le laconisme et la sécheresse sont l’apanage invariable de toutes les notices qu’il a empruntées à des sources écrites du Ve siècle: on reconnaît, rien qu’à leur ton et à leur allure, leur provenance annalistique. Qui s’aviserait, par exemple, de revendiquer une source orale pour le passage suivant, ou de contester qu’il soit emprunté à des annales gallo-romaines du Ve siècle?
_Igitur Childericus Aurilianis pugnas egit. Adovacrius vero cum Saxonibus Andecavo venit. Magna tunc lues populum devastavit. Mortuus est autem Egidius et reliquit filium Syagrium nomine. Quo defuncto, Adovacrius de Andecavo et aliis locis obsedes accepit. Brittani de Bituricas a Gothis expulsi sunt, multis apud Dolensim vicum peremptis. Paulos vero comes cum Romanis ac Francis Gothis bella intulit et praedas egit[125]._
[125] Greg. Tur. II, 18.
Par contre, lorsqu’il s’agit de faits intéressant exclusivement les Francs barbares, et qui, je le répète, se sont passés en dehors du domaine d’observation de notre auteur, alors il devient relativement d’une abondance inattendue. Sa narration, large et complaisante, entre dans les détails avec d’autant plus de familiarité qu’on s’explique moins la manière dont il a pu connaître de si près les événements. Il s’arrête de préférence devant des situations dramatiques, il met en relief les épisodes de la vie intime, il fait parler les personnages, expose les motifs de leurs actions et en montre les mobiles individuels; en un mot, il écrit en poète et non plus en chroniqueur. D’autre part, aucune date, aucune indication chronologique ne marque la place de ses récits au milieu des autres événements qu’il rapporte. En un mot, il est d’autant moins précis qu’il est plus détaillé, d’autant moins exact qu’il a l’air mieux informé. Et tous ces caractères spéciaux d’une partie de sa narration se rencontrent précisément dans ceux de ces récits pour lesquels nous ne pouvons lui découvrir aucune source écrite. En d’autres termes, là où l’examen interne de son texte nous fait reconnaître tous les signes distinctifs de la tradition orale, l’étude externe confirme ce résultat en nous apprenant qu’en effet toute source écrite fait défaut. Ce remarquable accord entre les résultats de deux procédés d’investigation bien différents ne peut pas, je le répète, être l’œuvre du hasard, et nous avons le droit de tirer nos conclusions. C’est la tradition orale qui a fourni, dans les premiers livres de la chronique de Grégoire, tous les récits dans lesquels l’accent poétique de la narration et l’absence de toute source écrite se réunissent pour trahir une origine populaire et poétique.