Histoire poétique des Mérovingiens
Part 5
[85] On connaît le célèbre passage de Saxo grammaticus XIII, p. 427, auquel il est fait ici allusion: il sert à fixer la date d’une des phases les plus importantes du développement de la légende des Nibelungen. Le poète qui débite le chant en question à Canut Laward doit supposer qu’il le connaît parfaitement, puisqu’il veut éveiller sa défiance et lui apprendre indirectement le guet-apens qu’il a juré de ne pas révéler. Il est vrai que Canut, duc de Slesvig, et qui, au rapport du chroniqueur lui-même, était _Saxonici et ritus et nominis amantissimus_ (l. 1) pouvait fort bien avoir appris ce poème dans son entourage allemand; il est vrai encore que le poète qui le lui chante est également un Saxon. Mais l’analogie nous force à admettre _a fortiori_ que le Danemark connaissait tous les chants de la Germanie, puisque l’Islande elle-même les connaissait depuis des siècles.
Sur la présence des chanteurs germaniques à la cour des princes danois, voir encore Saxo Grammaticus, XIV, p. 490 et 497.
Que fait Saxo Grammaticus de cette innombrable collection de récits épiques recueillis par lui sur les lèvres de ses compatriotes, dont il avait une connaissance approfondie? Il les traite à l’égal des matériaux historiques les plus précieux, et les verse tous ensemble dans sa chronique, dont ils remplissent les neuf premiers livres, et où ils constituent pour une série de plusieurs siècles l’unique histoire du Danemark. Là défile, dans une succession factice et selon un ordre arbitraire, le splendide cortège de ces dieux et demi-dieux du Nord, ramenés, il est vrai, au rang et aux proportions humaines par le scrupule chrétien du chroniqueur, mais, pour le reste, considérés par lui comme des personnages historiques. Les derniers venus de cette procession de héros fabuleux se mêlent fraternellement aux plus anciens héros historiques dont l’annaliste nous ait gardé le souvenir, sans qu’il soit possible de tracer une ligne de démarcation entre des groupes qui nous viennent de deux mondes si opposés. Nulle part, on ne vérifie par un exemple plus saisissant l’éternelle confusion faite par les historiens des premiers âges entre les souvenirs concrets de la réalité et les figures idéales de la fiction. Et l’exemple est d’autant plus instructif, que celui qui nous le fournit est loin d’être le premier venu; c’est, au contraire, un écrivain de la brillante époque du moyen âge, et, en outre, le plus savant homme de son pays.
S’étonnera-t-on maintenant de nous voir revendiquer pour les Francs une vitalité poétique semblable à celle des nations qui viennent d’être passées en revue? On ne soutiendra pas qu’ils aient constitué une exception unique au milieu des autres barbares, et dérogé seuls à une loi dont nous venons de constater l’application chez tous leurs congénères. Ils avaient, eux aussi, de grands souvenirs à faire revivre, et des noms illustres à glorifier. Quant à leurs facultés poétiques, elles n’étaient inférieures à celles d’aucun autre peuple de leur race. Ils possédaient au suprême degré le don de s’exalter devant ce qui est noble et beau, et cette puissance d’admiration se traduisait chez eux par des formules d’une naïveté grandiose. Il y a un accent hautement épique dans cette parole qu’ils adressaient à leur compatriote Arbogast, dont ils expliquaient l’heureuse fortune par l’amitié que lui portait un plus grand que lui, saint Ambroise de Milan. «Nous savons maintenant, disaient-ils, pourquoi tu es invincible; c’est parce que tu es l’ami de l’homme qui dit au soleil: arrête-toi, et le soleil s’arrête»[86]. Si haut que nous remontions dans l’histoire, nous entendons l’écho de leurs chants. Ils chantaient au IVe siècle, en allant aux combats, et le rhéteur grec qui guidait contre eux les légions romaines, étonné de la rauque harmonie de ces accords si nouveaux pour lui, les comparait à des croassements de corbeaux[87]: comparaison que n’auraient d’ailleurs pas reniée ces fiers barbares, qui voyaient dans le corbeau l’oiseau sacré des batailles, et le conseiller prophétique du plus grand de leurs dieux! Ils chantaient au Ve siècle, aux jours des grandes invasions et, sans doute, ils redisaient les exploits des héros d’autrefois, lorsqu’au milieu des plaines de l’Artois, ils furent surpris par les troupes d’Aétius au moment où ils célébraient la noce d’un des leurs[88].
[86] Per idem tempus Arbogastes comes adversus gentem suam, hoc est Francorum, bellum paravit, atque pugnando non parvam multitudinem manu fudit, cum residuis vero pacem firmavit. Sed cum in convivio a regibus gentis suae interrogaretur utrum sciret Ambrosium, et respondisset nosse se virum et diligi ab eo, atque frequenter cum illo convivari solitum, audivit: Ideo vincis, comes, quia ab illo viro diligeris, qui dicit soli: Sta, et stat. (Paulin. _Vita Ambrosii_ dans Mign. P. L. t. XIV, _col._ 39.)
[87] Ἐθεασάμην τοι καὶ τοῖς ὑπὲρ τὸν Ῥῆνον βαρβάροις ἄγρια μέλη λέξει πεποιημένα παραπλήσια τοῖς κρωγμοῖς τῶν τραχὺ βοώντων ὀρνίθων ᾄδοντας, καὶ εὐφραινομένοις ἐν τοῖς μέλεσιν. Julien, _Misopogon, in init._
[88] Sidon. Apoll. _Carm._ V, 212.
Un peuple si amoureux de poésie, et chez lequel la fibre poétique devait être excitée sans cesse par les émouvantes péripéties de l’invasion, ne pouvait pas du jour au lendemain renoncer à une de ses facultés les plus brillantes comme les plus enviables. Pour les Francs, comme pour tous les autres Germains, il n’y eut peut-être pas d’époque plus favorable à l’éclosion de chants populaires que ces jours inoubliables de la conquête où, pauvres et demi-nus, au sortir des profondes forêts, ils apprirent à connaître de près la splendeur de la vie romaine, et s’enivrèrent d’avance du parfum d’une civilisation qui allait tomber dans leurs mains. Les héros qui les menèrent à la conquête de cet Éden de la culture durent prendre une grande place dans leurs imaginations, et devenir le centre de leur poésie nationale. Les noms d’un Childéric et d’un Clovis, comme plus tard ceux d’un Théodoric et d’un Clotaire, étaient associés, dans leurs esprits, au souvenir de toutes les aventures dramatiques et glorieuses qu’ils avaient eues à la suite de ces chefs illustres: il n’en était pas de plus populaires parmi eux. Ceci n’est pas une simple conjecture, c’est le témoignage formel d’un écrivain vivant à une date où les chants consacrés à ces héros circulaient encore dans toutes les bouches. Voici comment s’exprime, en parlant de Charlemagne, le versificateur connu sous le nom de _Poeta Saxo_:
Est quoque jam notum: vulgaria carmina magnis Laudibus ejus avos et proavos celebrant. Pippinos Carolos Hludovicos et Theodricos Et Carlomannos Hlotariosque canunt[89].
[89] _Poeta Saxo_ V, 115-120. (Pertz _Scriptor._ II.) Ces Hludovici, ces Theodrici et ces Hlotharii ne sont autres que Clovis, Théodoric I et Clotaire I, dont le poète fait des ancêtres de Charlemagne, comme cela résulte manifestement des deux vers précédents:
Cujus nunc insigne genus si pandere coner Compellar regum scribere catalogum.
V. 111-12.
Il n’a pas inventé cette filiation. On sait que de bonne heure des généalogistes complaisants, échos peut-être de la chanson populaire, rattachèrent les Carolingiens à la famille Mérovingienne. Voir ces généalogies dans Pertz, _Scriptor._ II, p. 304-314.
Si donc, au IXe siècle encore, c’est à dire alors que des héros nouveaux, comme Pepin d’Herstal et Charles Martel, auraient pu faire oublier ceux des âges précédents, on continuait à répéter les chants à la gloire de Clovis et des siens, quelle ne devait pas être la popularité de ces chants au moment de leur éclosion, c’est-à-dire dans la génération qui fut leur contemporaine, et dans celles qui suivirent immédiatement?
Au reste, l’imagination des Francs ne se borna pas à célébrer les rois de la première époque: elle réserva également une part de gloire poétique à leurs successeurs. Je ne crois pas me tromper en l’affirmant d’une manière générale, et les quelques exemples que nous en fournissent les trop maigres sources relatives à cette époque ne laissent pas de justifier pleinement cette conjecture. Lorsque Frédégaire nous dit du roi Gontran qu’il eut un règne tellement prospère, que tout le monde chantait sa gloire, même chez les peuples voisins, on doit sans doute prendre au pied de la lettre cette expression d’un écrivain peu habitué au langage figuré[90]. Le roi Clotaire II a été célébré de la même manière, et de son vivant, par les chants populaires de la Neustrie; l’auteur qui nous l’atteste, d’après de bonnes sources, nous a même conservé quelques passages du chant consacré à sa victoire sur les Saxons, dont il sera parlé plus longuement au cours de ces recherches[91]. Les rois, au surplus, n’étaient pas les seuls que glorifiât la poésie épique; elle redisait également les exploits des grands, et nous apprenons, par un contemporain, que tel duc, célébré par les poètes classiques dans d’élégants hexamètres, recevait aussi les hommages des poètes germaniques sous forme de chants barbares.
[90] Tante prosperitatis regnum tenuit, ut omnes etiam vicinas gentes ad plinitudinem de ipso laudis canerent. Fredeg. _Chronic._ IV, 1.
[91] V. le _Vita Faronis_ de Hildegaire dans Mabillon, _Acta SS_, II, p. 590.
Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudes: Sic, variante tropo, laus sonet una viro.
Fortunat, _Carm._ VII, 8, 69.
Il jaillissait donc, au milieu des populations franques du VIe siècle, des sources toujours vives de poésie épique, qui versaient dans un même flot continu les cantilènes du passé lointain, et les chansons écloses sous la dictée de l’heure présente. En s’écoulant à travers les générations, qui ne les laissaient point passer sans écho, toutes ces productions du génie poétique de la nation devaient constituer, à la longue, un véritable _Romancero_ contenant l’histoire légendaire du peuple franc, depuis ses plus lointaines origines mythologiques jusqu’aux plus récents exploits des monarques régnants. Un tel trésor national ne pouvait laisser indifférent l’esprit universel de Charlemagne. Avec cette sûreté de coup d’œil qui était l’un des attributs caractéristiques de son génie, il en apprécia l’importance à une époque où quiconque se piquait de culture littéraire aurait rougi d’admirer autre chose que les écrits de l’antiquité classique. Et, pour assurer à son peuple la conservation de ces monuments de son passé poétique, il les fit recueillir par écrit. «C’étaient, dit Eginhard qui nous l’apprend, de très vieilles chansons barbares qui célébraient les guerres et les exploits des anciens rois[92].» Que ce recueil ait contenu aussi les chants relatifs aux héros des autres cycles nationaux, nous ne pouvons en douter, n’y eût-il, pour nous le faire croire, que la diffusion générale des sujets épiques parmi tous les peuples barbares; mais, ce qui est certain, c’est qu’il était consacré en toute première ligne à l’histoire poétique des rois francs eux-mêmes. Clovis, ses ancêtres et ses successeurs y occupaient sans doute la place d’honneur.
[92] Item barbara et antiquissima carmina, quibus veterum regum actus et bella canebantur, scripsit memoriaeque mandavit. Eginhard, _Vita Karoli_ c. 29.
Quel malheur que le recueil de Charlemagne ait disparu sans laisser aucune trace, et sans qu’après ce grand homme aucun de ses successeurs ait pensé à prendre des mesures pour en assurer la conservation! On a cru à tort, sur la foi d’un passage mal interprété de Thegan, qu’il fallait attribuer la responsabilité de cette disparition à Louis le Débonnaire. C’est une erreur[93]. Il paraît bien plutôt que le recueil existait encore vers la fin du IXe siècle, puisque, à cette date, l’archevêque Foulques de Reims, écrivant à Arnulf de Carinthie, lui rappelle l’histoire poétique du roi Ermanarich, qu’il avait trouvée, nous dit l’auteur, dans des livres allemands. Or, quel aurait pu être, en Gaule, à la fin du IXe siècle, le livre allemand relatant de vieux chants épiques, si ce n’est précisément le recueil composé par ordre de Charlemagne[94]?
[93] L’erreur est d’ailleurs universellement commise, notamment par Fauriel _Hist. de la poésie provenc._ I, p. 348; Ampère, _Histoire litt. de la Gaule après Charlemagne_; Am. Thierry, _Hist. d’Attila_, nouv. édit. II, p. 266; G. Paris, _Histoire poétique de Charlemagne_, p. 449; A. W. Schlegel, _Essais historiques_ (passage cité dans la _Romania_ 1885, p. 400.); W. Grimm, _Heldensage_, 3e édition, 1889, p. 30; Ebert, _Allgem. Gesch. der Litt. des Mittel. im Abendlande_, II, p. 116; W. Scherer, _Gesch. der deutschen. Lit._ 4e édition, p. 28; B. Simson, _Jahrbücher des fraenk. Reichs unter Ludwig dem Frommen_, p. 39; B. Symons, _Heldensage_, p. 8. (dans le _Grundriss der Germanischen Philologie_ de Paul, t. II, I, p. 8); Von Schubert, _Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken_, p. 132; Bossert, _La littérature allemande au moyen-âge_, p. 140, etc., etc.
Certains de ces écrivains sont allés jusqu’à dire que Louis le Débonnaire avait fait détruire le recueil en question, et beaucoup ont rendu la piété de l’empereur responsable de son prétendu acte de vandalisme. Tout cela tombe devant le texte de Thegan, que je reproduis ici:
Linguâ graecâ et latina valde eruditus, sed graecam melius intellegere poterat quam loqui, latinam vero sicut naturalem aequaliter loqui poterat. Sensum vero in omnibus scripturis spiritalem et moralem, nec non et anagogen optime noverat. _Poetica carmina gentilia quae in juventute didicerat respuit, nec legere nec audire nec docere voluit._ (Thegan, dans Pertz _Scriptor._ II) Vita _Hludovici, Imperatoris_, c. 19.
Il faut être prévenu pour voir dans ces _poetica carmina gentilia_ autre chose que les œuvres des classiques païens, que Louis le Débonnaire avait effectivement apprises dans sa jeunesse, puisqu’on lui avait donné la culture littéraire à la mode, et qui plus tard inspirèrent à son esprit naturellement religieux le dégoût dont parle Thegan. Les chants barbares ne sont jamais entrés dans le programme de l’éducation carolingienne, tout le monde le sait; au surplus, Louis n’aurait pas eu, pour mépriser ces traditions de ses ancêtres, les mêmes raisons que vis à vis des fictions licencieuses de la mythologie romaine. Il est à peine besoin de démontrer que le mot _gentilis_ s’applique, dans la pensée de l’auteur, à tous ceux qui n’ont pas eu le baptême; or, l’immense majorité des héros de l’épopée germanique, Clovis et Théodoric en tête, étaient des baptisés, et ceux-là même qui sont, comme Siegfried, antérieurs à l’époque chrétienne, étaient conçus comme des chrétiens: le qualificatif méprisant de Thegan ne peut donc pas se rapporter à eux. D’autre part, l’adjectif _poeticus_ désigne des œuvres littéraires et écrites, c’est-à-dire tout autre chose que ces chants barbares et purement oraux, que Charlemagne fit le premier mettre par écrit. Pour le lettré, les barbares n’avaient pas de _poètes_, mais tout au plus des _chanteurs_, et s’ils possédaient des chants, ils ignoraient l’art de la poésie. M. Léon Gautier a été seul à comprendre cela: «Qui ne voit, dit-il, que les _poetica carmina_ signifient uniquement les poètes de la gentilité?... Ce sens ne nous semble pas douteux. Et il n’est question ici ni de cantilènes, ni de chanson de geste.» _Les Épopées françaises_, I, p. 72. Au surplus, ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on se préoccupe de savoir ce que pourrait être devenu le précieux _Romancero_ franc. Au XVIIIe siècle, un gentilhomme allemand avait offert un prix de cent ducats à qui retrouverait les chants des anciens bardes allemands que Charlemagne avait fait mettre par écrit. Là-dessus, A. W. Schlegel, après avoir avec raison écarté ce mot impropre de bardes, émit l’opinion que le recueil de Charlemagne, c’était... les Nibelungen! (_Atheneum_, 1799 B. II, 2e Stück, p. 306; reproduit dans ses œuvres complètes, Leipzig 1847, p. 39. D’après Raumer _Geschichte der germanischen Philologie_, Munich 1870, p. 306). De nos jours, un érudit belge a cru pouvoir supposer, sur la foi d’un poète flamand du moyen âge, que le recueil de Charlemagne s’était conservé jusqu’au XIIe siècle dans l’abbaye d’Egmont en Hollande. (De Smedt, _Hist. de Belgique_, 5e édition, Gand, 1840, t. II, p. 143). Mais cette hypothèse ne résiste pas à l’examen.
[94] Subjicit etiam ex libris teutonicis de rege quodam Hermenrico nomine, qui omnem progeniem suam morti destinaverit impiis consiliis cujusquam consiliarii sui, supplicatque ne sceleratis hic rex acquiescat consiliis, sed misereatur gentis hujus et regio generi subveniat decidenti. Flodoard, _Histor. Eccles. Remensis_ IV, 5.--Grimm, _Die deutsche Heldensage_, p. 34, écrit à ce sujet: Die _libri teutonici_ beweisen die Aufzeichnung der Gedichte und bestaetigen die Angaben Eginharts.
Nous pouvons donc affirmer que chez aucun autre peuple germanique l’existence de chants narratifs à la gloire des héros nationaux n’est attestée par un ensemble de témoignages aussi formels que chez les Francs. C’est tout ce qu’il nous fallait pour conclure qu’il y a eu sans contredit une épopée mérovingienne.
A-t-il passé quelque chose de cette épopée dans les récits des chroniqueurs de cette époque, ou bien faut-il croire que, par une étonnante et unique exception, l’historiographie de ce peuple serait restée totalement fermée aux échos de sa poésie populaire? Ici, nos recherches deviennent d’autant plus délicates qu’aucun des premiers chroniqueurs francs ne parle en termes explicites de chants populaires, ni ne dit y avoir puisé: aussi est-il facile de triompher de leur silence quand on veut, comme M. Fustel de Coulanges[95], se dispenser de la tâche qui fait l’objet de ce livre. Mais qu’importe que ces écrivains citent ou ne citent pas leurs sources, lorsque la critique a établi que sur certaines époques de l’histoire, ils ne pouvaient avoir à leur disposition que des traditions orales, c’est-à-dire, en partie du moins, des chansons épiques? Qu’importe encore qu’ils se soient abstenus d’inventorier, à la manière d’un érudit moderne, les documents oraux et écrits qu’ils ont consultés, si l’analyse même de leurs ouvrages nous fait apparaître avec un caractère de suffisante authenticité les matériaux épiques fondus dans leur texte? Le second point sera établi d’une manière spéciale, à l’occasion de chacun des épisodes qu’on étudiera dans ce livre; il en fera proprement le sujet, et nous n’avons pas à en parler plus longuement ici. Quant au premier, nous allons le démontrer une fois pour toutes, afin de n’avoir plus à y revenir par la suite.
[95] _La Monarchie Franque_, p. 6, note. «Quelques modernes ont prétendu, notamment Junghans et M. Monod, qu’il (Grégoire de Tours) avait dû se servir de chants germaniques à la louange de Clovis et des Francs; c’est une pure hypothèse, sans aucun fondement. Le seul motif qu’ils donnent (!), c’est qu’il y a chez lui quelques phrases d’un tour très poétique; mais ceux qui sont familiers avec les écrivains de cette époque savent très bien que ce qui caractérisait justement la prose, c’était l’abus des formes poétiques, tandis que, par une interversion singulière, la poésie adoptait les formes les plus prosaïques. Quelques épithètes brillantes (!) ne prouvent donc aucunement, ainsi qu’on l’a soutenu, que Grégoire ait connu et employé des poèmes, et aussi n’en parle-t-il jamais.»
Nous possédons trois chroniqueurs de l’époque mérovingienne: Grégoire de Tours, Frédégaire, et le moine neustrien qui a écrit le _Liber Historiae_[96]. Chacun de ces trois auteurs raconte, en qualité de témoin, une partie des faits contenus dans son livre, et relate d’après le témoignage d’autrui ceux qui se sont passés avant lui. Grégoire a été témoin des événements écoulés à partir de la mort de Clotaire I, en 561; il est obligé de s’en rapporter à d’autres sources pour tout ce qui précède cette date. Le point précis à partir duquel Frédégaire devient témoin contemporain est plus difficile à fixer, selon qu’on le considère comme ayant écrit vers 658, ou qu’on admet avec M. Krusch qu’il avait fini son travail en 642[97]; dans tous les cas, on ne peut guère croire que son autorité commence plus d’une génération avant le moment où il écrit, et nous placerons vers 615 la date à partir de laquelle il devient notre source. Enfin, pour ce qui concerne l’auteur du _Liber Historiae_, dont le récit s’arrête à la date de 727, son autorité de témoin ne s’étend pas au-delà des événements qui se déroulent à partir de 681[98]. Tout ce qui, pour chacun de ces trois auteurs, remonte plus haut que ces trois dates respectives, leur a été fourni soit par la tradition, soit par des sources écrites. Si nous parvenons à déterminer exactement ce qui, dans chacun d’eux, appartient à celles-ci, nous aurons par là même délimité le domaine de celle-là, et circonscrit d’avance le champ de nos explorations.
[96] C’est le titre sous lequel M. Krusch a publié, dans les _Scriptores Rerum Merovingicarum_, t. II, l’écrit connu jusqu’ici sous le nom de _Gesta Regum Francorum_. Je regrette de voir disparaître un titre qui avait acquis droit de bourgeoisie dans l’érudition depuis trois siècles, mais je n’ose le conserver de peur d’augmenter la confusion résultant de l’emploi concurrent de désignations différentes.
[97] V. Krusch dans le _Neues Archiv_, VII (_Die Chronicae des sogenannten Fredegar_) et dans la préface de son édition de Frédégaire (_Scriptores Rer. Meroving._ t. II).
[98] G. Kurth. _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_.
Or, il est facile, tout d’abord, de faire l’énumération des sources écrites qui ont été à la disposition de Grégoire de Tours, pour l’histoire des Francs antérieure à la mort de Clotaire I, c’est-à-dire pour toute la partie de cette histoire comprise entre les dates extrêmes de 429 à 561. D’historiens romains, c’est-à-dire de chronographes écrivant l’histoire selon le procédé classique, il n’y en avait plus. Ceux qu’il a pu consulter, ou bien n’atteignaient pas les commencements des annales franques, comme saint Jérôme et Paul Orose, ou bien en frôlaient seulement les premières années, comme Sulpice Alexandre, qui s’arrête avant la fin du IVe siècle, et Renatus Frigeridus Profuturus, qui ne va que jusqu’au commencement du Ve siècle. Ces deux derniers sont les seuls écrivains romains dans lesquels il ait trouvé des renseignements sur les Francs; il leur a emprunté des passages assez étendus, mais on peut croire à bon droit que s’ils avaient contenu autre chose sur le même sujet, il se serait gardé de l’omettre. Ces passages sont d’ailleurs d’un intérêt purement romain; s’il y est parlé des Francs, c’est à l’occasion des expéditions que les généraux romains ont dû faire contre eux: leur histoire interne laisse les narrateurs absolument indifférents, et ils nous fournissent, en somme, une preuve convaincante du peu de curiosité qu’inspiraient aux derniers annalistes de l’empire les barbares qui allaient le renverser.