Histoire poétique des Mérovingiens

Part 44

Chapter 443,303 wordsPublic domain

[750] Francus a signifié, jusqu’à Clovis, un barbare appartenant au peuple des Francs. A partir de Clovis, tout en conservant ce sens primitif, il s’est enrichi d’un autre plus large, désignant tout homme libre faisant partie du royaume mérovingien. Vers le VIIIe siècle, se greffant sur ce second sens, apparaît le troisième qui signifie simplement _homme libre_. Vassus, d’autre part, est un terme d’origine celtique qui a signifié primitivement esclave, et qui, dans le royaume franc, a été employé vers le VIIIe siècle pour désigner l’homme libre dans ses relations avec celui dont il dépendait.

Il est manifeste que dans notre légende ces deux termes sont employés l’un et l’autre dans leur sens le plus récent, et épuisent à eux deux toute la classe libre du royaume franc. La légende n’est donc pas antérieure à l’époque où est né ce sens dérivé.

Tous les chroniqueurs du moyen âge qui ont rapporté la légende franco-troyenne se sont bornés à reproduire l’une ou l’autre de ces versions, parfois plusieurs à la fois, en cherchant, comme l’a déjà fait le _Liber Historiae_, à les combiner entre elles. Il ne serait pas sans intérêt de les passer en revue pour se rendre compte de l’étonnante vitalité qu’a eue la légende inventée par un barbare ignorant du VIIe siècle. On verrait la ténacité avec laquelle, à la manière d’un lierre, elle a enfoncé ses tendons dans toutes les fissures de l’histoire pour s’y faire de nouvelles attaches. Mais ce travail appartient à un autre ordre de recherches.

II

Les généalogies des rois mérovingiens.

§ 1.

Il a existé de bonne heure des généalogies des rois mérovingiens. La plus ancienne que je connaisse est celle que Pertz a trouvée dans le manuscrit 732 de la bibliothèque de Saint-Gall (IX-Xe siècle) et qu’il a publiée dans le tome II des _Monumenta_[751]. Elle présente deux caractères d’antiquité: 1º elle s’arrête à Dagobert I, ce qui ferait croire qu’elle a été composée de son temps; 2º elle s’appuie sur Grégoire de Tours et non sur le _Liber Historiae_, d’où il semble résulter qu’elle est pour le moins antérieure à cet ouvrage. On voit d’ailleurs qu’elle a été composée en Austrasie, puisqu’après avoir nommé tous les rois francs jusqu’à Clotaire I, à partir de son fils Sigebert, elle ne nomme plus que les successeurs de ce prince. La voici d’après Pertz:

[751] Pertz, _Script._ II, p. 307.

DE REGUM FRANCORUM.

_Primus rex Francorum Chloio._

_Chloio genuit Glodobode._

_Ghlodobedus genuit Mereveo._

_Mereveus genuit Hilbricco._

_Hildebricus genuit Genniodo._

_Genniodus genuit Hilderico._

_Childericus genuit Chlodoveo._

_Chlodoveus genuit Theodorico Chlomiro Hildeberto Hlodoario._

_Chlodharius genuit Chariberto Ghundrammo Chilberico Sigiberto._

_Sigibertus genuit Hildeberto._

_Hildebertus genuit Theodoberto et Theoderico et ante Hilbericus genuit Hlodhario._

_Hlodharius genuit Dagobertum._

Qu’est-ce que ces mystérieux personnages Chlodebaud, Chilpéric et Genniod, que cette généalogie intercale, le premier entre Clodion et Mérovée, les deux autres entre Mérovée et Childéric? Je ne les ai jamais rencontrés, ni dans les sources, ni dans les traditions fabuleuses du moyen âge. En attendant que de nouvelles recherches, peut-être destinées à rester infructueuses, me permettent de parler plus catégoriquement à leur sujet, je me borne à placer ici un point d’interrogation, et je passe outre.

§ 2.

Une seconde et une troisième généalogie des rois mérovingiens me sont fournies par les manuscrits 4628A, 9654 et 4631 de la bibliothèque nationale de Paris. Avant de les reproduire, je vais rapidement faire connaître ces manuscrits.

4628A est un manuscrit du Xe siècle décrit par Guérard et Pardessus[752]. Il contient, en tête de la Loi Salique, un document composé de plusieurs pièces dont je copie les titres.

[752] V. Guérard dans _Notices et extraits des ms. de la bibliothèque du Roi_, t. XIII, 2e partie, p. 62 et suiv., et Pardessus, _La Loi Salique_ p. XVIII.

I. _Incipiunt nomina regum qui super Francos regnaverunt._

C’est une généalogie des rois de Neustrie allant de Faramond jusqu’à Pepin le Bref; on la trouvera ci-dessous.

II. _Item de regibus Romanorum._

C’est 1º le catalogue semi-légendaire des rois de la Gaule jusqu’à Syagrius; 2º la fameuse table ethnique des Francs; je les reproduis également ci-dessous.

III. _Item de regibus Francorum quomodo regnaverint._

C’est une autre généalogie des rois mérovingiens sur laquelle je m’expliquerai tout à l’heure.

IV. _Laus Francorum._

Sous ce titre est reproduit le grand prologue de la Loi Salique.

V. _Incipit prologus legis salicae._

C’est le petit prologue de la même loi, précédant immédiatement le texte de celle-ci.

9654 est un manuscrit du Xe siècle contenant les textes I, III en partie, IV et V, et à qui manque II.

4631 est une copie du XVe siècle, sur papier, de 4628A, et en reproduit les cinq textes en entier[753].

[753] En voir la description sommaire dans Pardessus, _Loi Salique_, p. XXI.

Je vais maintenant procéder à l’examen de ceux de ces textes qui m’intéressent, à savoir de I, II et III.

Le texte I de 4628A, reproduit dans 9654 et 4631, est, comme je l’ai dit, une généalogie des rois de Neustrie[754]. Fait d’après le _Liber Historiae_, et même d’après un manuscrit appartenant à la classe B de Krusch[755], il suit fidèlement sa source, et là où il semble s’en écarter, il y a lieu de croire à une erreur du copiste, qui aura sauté une ligne: j’ai marqué par une série de points les deux passages où cela paraît avoir été le cas. Si Chilpéric II ne figure pas sur sa liste, c’est évidemment une omission voulue: ce roi était considéré comme un intrus par le _Liber Historiae_, c. 52, et notre auteur s’est conformé à ce point de vue. Il paraît d’ailleurs avoir l’esprit assez juste; c’est ainsi qu’il a reconnu l’identité étymologique des noms de Clodio et de Clodovechus, puisqu’il les emploie l’un pour l’autre, et qu’il ne se laisse pas induire en erreur, par le langage ambigu du _Liber_, sur le lien qui unit Mérovée à Clodion. Il n’est d’ailleurs pas exempt d’erreurs chronologiques. On a vu plus haut qu’il donne 34 ans de règne à Dagobert I, qui n’en eut en réalité que 16 (v. Fredeg. IV, 79), mais en cela il s’est borné à suivre sa source. Il donne 18 ans de règne à Clotaire III, qui n’en a régné que 14. Enfin, il fait de Childéric III le fils de Thierry IV, alors que selon l’opinion commune, il est fils de Chilpéric II: mais qui peut répondre qu’il n’a pas plus raison ici que ceux qu’il contredit?

[754] Il a été publié par Duchesne I, p. 793 et d’après lui par Bouquet II, p. 695, et par Guérard (o. c. p. 63) qui la croit à tort inédite.

[755] Ainsi, par exemple, avec B il donne 34 ans de règne à Dagobert, tandis que, d’après les manuscrits de la classe A, ce roi en aurait régné 44. Avec A il donne 23 ans de règne à Chilpéric, mais seulement dans une correction qui laisse supposer qu’avec B il lui en donnait 24.

INCIPIUNT NOMINA REGUM QUI SUPER FRANCOS REGNAVERUNT[756].

[756] Dans l’indication des variantes, _B_ désigne le manuscrit 9654, _C_ le manuscrit 4631, _Duch._ l’édition de Duchesne, et _Guér._, celle de Guérard.

_Primus rex Francorum Faramundus._

_Secundus Chlodovecus[757] filius ejus._

[757] Chludio A. Chlodovetus _C. et Guér._

_Tertius Merovius[758] filius Chlodoveci[759]._

[758] _Au-dessus de la ligne_: Als Meroveus _A et C._ als Merevius _B._

[759] Merevei _Duch._

_Quartus Childericus filius Merevii et regnavit annis XXIII._

[En marge: Liber Historiae 19.] _Quintus Chlodoveus filius Childerici et regnavit annis XXX et habuit_ =filios IIII id est=[760] Theodoricum Chlodomirum Childebertum _et_ Chlotharium =qui= _regnum inter se diviserunt_.

[760] Hi sunt Theodericus Clodemirus Hildebertus Hlotharius _B. et Duch._

_Sextus[761] Chlotharius filius Chlodoveii et regnavit annis LI._

[761] Sextus rex _Duch._

_Septimus rex Chilpericus regnum Chlotharii accepit._

_Mortuus est Chilpericus filius Chlotharii et regnavit annis XXIII[762]._

[762] _Ex correctione A_.

_Mortuus est Chlotharius filius Chilperici et regnavit annis XLV._

_Dagobertus filius Chlotharii mortuus est et regnavit annis XXXIIII._

_Chlotharius[763] filius Dagoberti._

[763] _Lisez_ Clodoveus.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Chlotharius[764] filius Chlodoveii regnavit annis XVIII._

[764] Regnavit annos IIII Theodoricus _B. et Duch. Ce passage a fort souffert depuis_ Dagoberti. _B. et Duch. lisent:_ Chlotharius filius Dagoberti regnavit annos IIII. Theodoricus filius Clodovei, _et le reste comme dans A. La vraie succession est:_ Chlodovecus filius Dagoberti. Chlotharius filius Clodovechi. Theodoricus filius Clodovechi. Chlodovechus filius Theodorici, _etc._

_Chlodovecus filius Teoderici regnavit annis II._

_Childebertus filius[765] regnavit annis XVII._

[765] Theodorici _B. et G. et Duch._ ejus _C._

_Dagobertus filius Childeberti regnavit annis V[766]._

[766] VI _Duch._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Teodericus genuit Childericum qui in Sithio monasterio constitutus est._

_Pippinus regnavit annis XVI._

§ 3.

Je n’ai rien à dire du texte II, pour lequel je renvoie aux pages 87 et 96 du présent volume, et je me borne à le reproduire.

ITEM DE REGIBUS ROMANORUM.

_Primus rex Romanorum Allanius[767] dictus est._

[767] Allanus _C_.

_Allanius genuit Pabolum._

_Pabolus Egetium._

_Egetius genuit Egegium._

_Egegius genuit Siagrium per quem Romani regnum perdiderunt._

_Tres fuerunt qui dicti sunt primus Ermenius[768] secundus Ingo[769] tertius Escio. Inde adcreverunt gentes XIII._

[768] Hermenius _C_.

_Primus Ermenius genuit Gothos Walagothos Wandalos Gippedios et Saxones._

_Ingo[769] genuit Burgundiones Thoringos Lungobardos Baouueros._

[769] Higo _C_.

_Escio genuit Romanos Brittones Francos et Alamannos._

§ 4.

J’arrive à la dernière de mes généalogies mérovingiennes. On la trouve dans les manuscrits 4628A, 9654 et 4631; de plus, elle a été éditée par Duchesne[770], par Guérard et par Pertz. Seulement, il y a entre ces divers textes une différence considérable. Celui de Duchesne ne va que jusqu’aux fils de Chilpéric I, tandis qu’à partir de cet endroit dans nos manuscrits, la généalogie se continue, devient même assez verbeuse et emprunte les paroles du _Liber Historiae_, pour ne s’arrêter qu’à Théodoric IV et à Childéric III. Il est bien manifeste, par la différence du style, que cette dernière partie est une continuation postérieure.

[770] Bouquet II. p. 696. se borne à reproduire le texte de Duchesne, pris, nous dit celui-ci, ex veteri manuscripto codice legis salicae.

ITEM DE REGIBUS FRANCORUM QUOMODO REGNAVERINT[771].

[771] _Tout le titre en marge dans A_. regnaverunt _C_.

_Primus rex Francorum Faramundus dictus est._

_Faramundus genuit Chlenum et Chlodionem[772]._

[772] Cleno et Cludiono _B_.

_Chlodius genuit Chlodebaudum._

_Chlodebaudus genuit Chlodericum._

_Chlodericus genuit Chlodoveum et Chlodmarum[773]._

[773] Childevio et Hlodmaro _B_. Clodomir est présenté ici comme le frère et non comme le fils de Clovis, sans doute par suite d’une bévue de l’auteur de la généalogie qui aura lu les deux noms sur une même ligne.

_Chlodoveus genuit Childebertum Teodericum et Chlotharium._

_Chlotharius genuit Guntharium Cherebertum Gunthrannum[774] Chrannum et Sigebertum._

[774] Gunthranno, Hilprico, Chranno. _Duch._

_Sigebertus genuit Childebertum._

_Childebertus genuit Tetbertum Teodericum et Chilpericum._

_Chilpericus genuit Chlotharium[775]._

[775] Chlothario Flodrio _B. et Duch._

[En marge: Liber. Histor. 40.] _Chlotharius regnavit annis XLIII filius Childerici et Fredegunde. Eo tempore_ Gondolandus major domus in aula regis =habebatur=.

[En marge: Ibid. B. 43. 42.] _Dagobertus filius Chlotharii regnavit annis XXXXIIII, et_ monarchiam in totis tribus regnis accepit sagaciter. =Eo tempore Erconaldus major domus erat.=

[En marge: Ibid. 44. 43.] =Chlodoveus filius Dagoberti regnavit annis XVI. Hunc= Franci super se =in regnum= statuunt. Accepitque uxorem de genere Saxonum nomine Balthildem pulchram.

[En marge: Ibid. 44. 45.] Franci vero Chlotharium =filium ejus= seniorem =in totis= tribus =regnis= statuunt cum ipsa regina matre =sua= regnaturum. Eo tempore defuncto Erconaldo majore domus Franci in incertum vacillantes prefinito consilio Ebroinum hujus honoris altitudine majorem domus in aula regis statuunt.

In his diebus Chlotharius regnavit annis III[776].

[776] IIII _Lib. Histor._ 45.

Teodericus frater ejus rex elevatus est Francorum. Eo tempore Franci adversus Ebroinum insidiis preparatis super Teodericum consurgunt, eumque regno deiciunt crinesque capitis amborum incidunt. Ebroinum totunderunt[777] eumque Luxovio monasterio in Burgondiam[778] dirigunt. In Austrum =legationem= mittentes propter Childericum una cum Wulfaldo duce =ad se venire=.

[777] _Sic ex correct. A_ totundunt _Lib. Histor. et C._

[778] _A. et C. mais A corrige en_ Burgundiam.

Franci autem Leodetium filium Erconaldi =nobilem= majorem domus =constituunt, et postea Ebroinus interficitur=.

[En marge: Ibid. 47.] Franci vero consilio =accepto= Warratonem virum inlustrem in locum ejus =concessione= regis majorem domus =in palatio= constituunt.

[En marge: Ibid. 48.] Erat =hisdem= temporibus memorato Waratoni filius Gislemarus =et Bertherium in majorem domatum restituunt=.

[En marge: Ibid. 48. 49.] Post hec Pippinus Theodericum regem =accipit. Eo tempore quidam nomine= Drogo ducatum accepit a Campania[779]. Obiit rex regnavit annis XVIII.

[779] Cette phrase nous permet de juger de la manière dont l’auteur de la généalogie a travaillé. Le _Liber Historiae_ avait écrit: Eratque Pipino principe uxor nobilissima et sapientissima nomine Plectrudis. Ex ipsa genuit filios duos: nomen majoris Drocus, nomen vero minoris Grimoaldus. Drocus ducatum Campaniae accepit. L’auteur de la généalogie, en quête seulement de noms, n’a lu que cette dernière phrase et n’a pas même pris la peine de se convaincre, par la lecture de la précédente, que son _quidam nomine Droco_ est en réalité de Pepin.

Flodoveus filius ejus puer regalem sedem suscepit nec multo =tempore= regnavit annis II.

Childebertus frater ejus =junior= inclitum in regnum =statuunt=[780].

[780] Cette fois, notre auteur distrait, copiant une phrase au passif, la continue à l’actif sans s’en apercevoir.

[En marge: Ibid. 50.] =Tunc= est Grimoaldus Pippini filius junior in aula regis =constitutus=. Childebertus rex justus migravit ad Dominum regnavit annis XVII. Sepultus est in Cauciaco regnavitque Dagobertus filius ejus.

[En marge: Ibid. 51.] =Eo tempore bone memorie Grimoaldus defunctus est.= Teodoaldus vero =juvenis filius ejus= in aula regis. Eo tempore Pippinus =et Febroaldus= mortuus est, habuitque principatum annis XXVII.

In illis diebus Franci in Cocia silva =bella congesserunt=. Teodoaldus per fugam lapsus ereptus est.

[En marge: Ibid. 52.] Teodoaldo effugato Ragemfredum in principatum in majorem =domatum elevaverunt=. Sequente[781] tempore Dagobertus rex egrotans mortuus est. Regnavit annis V.

[781] _Ex correct. A. et C._

[En marge: Ibid. 53.] Franci Memorum[782] quondam clericum cesariae capitis recrescente eum in regno stabiliunt, atqi[783] Chilpericum =nolebant=. Eo tempore denuo exercitum commoventes =ipse Chilpericus=... Succedente igitur tempore iterum ipse Chilpericus cum Ragenfredo hostem =movente Ragenfredus et Chilpericus rex fuga elapsus= Karlus persecutor non repperit. Et Odo cum multis muneribus Chilpericum regem =Karlo= reddit. Regnavit=que= annis V.

[782] Le _Liber Historiae_ avait écrit: Franci nimirum Danielem quondam clericum. Du _nimirum_, qui était vraisemblablement écrit _nemerum_, notre auteur a fait _Memorum_. Il est probable que son exemplaire du _Liber_ avait sauté _Danielem_.

[783] Atque _Liber Histor._ 52 _et C._

Franci vero Teodericum Kala monasterio nutritum filium Dagoberti junioris...

_Teodericus genuit Childericum qui in Sithio[784] monasterio constitutus est._

[784] Siduo _C._

III

Les noms poétiques des Francs.

Le nom qu’un peuple porte dans l’histoire n’est, d’ordinaire, qu’un des nombreux vocables sous lesquels il a été désigné dans l’origine. Une série de circonstances fortuites, presque toujours oubliées, ont fait prévaloir ce nom sur les autres, qui, mis hors d’usage, se réfugient dans la langue poétique, ou ne survivent que dans le parler de certaines régions. Il n’est pas sans intérêt d’aller chercher dans les sous-sols de l’histoire les traces de ces noms qui n’ont pas servi: ils ont toujours quelque chose à nous apprendre.

Remarquons d’abord la portée du nom de Franc. Nous n’en connaissons au juste ni le sens ni la date exacte, et il est peu probable que nous serons jamais plus savants. Nous voyons seulement que ce nom est la désignation collective de tout un ensemble de peuples germaniques du Bas-Rhin, et qu’à partir du milieu du IIIe siècle il se substitue insensiblement, pour chacun de ces peuples, à son nom spécifique. Saliens, Ripuaires, Sicambres, Bructères, Chamaves, Chattes, Ampsivariens[785] et autres ne se font plus appeler que Francs. On sait d’ailleurs que les Chamaves sont déjà signalés comme Francs sur la carte de Peutinger. Franc est comme un titre d’honneur. Plus tard, quand Clovis conquerra la Gaule, les Gallo-Romains revendiqueront à leur tour ce nom illustre, qui finira par rayonner sur la Gaule et sur la Germanie, en attendant qu’il devienne, dans le Levant, la désignation commune de tous les Occidentaux. A côté de ce nom, les Francs en ont porté plusieurs autres que nous allons examiner.

[785] Le passage principal sur les diverses peuplades qualifiées de franques au IVe siècle est celui de Sulpice Alexandre dans Greg. Tur. II, 9.

§ 1.

SICAMBRES

Dans plusieurs sources, les Francs sont qualifiés de Sicambres. Cela veut-il dire que ceux à qui est donné ce nom sont en effet des Sicambres qui n’ont pas entièrement perdu leur vieux nom national? Il en résulterait cette conclusion importante qu’on pourrait en quelque sorte reconstituer le peuple des Sicambres au moyen de ses descendants, et qu’il faudrait lui attribuer dans l’histoire des Francs un rôle tout à fait hors ligne. Voyons ce qui en est.

Le nom de Sicambre reparaît dans les passages suivants:

Greg. Tur. II, 31. (Cf. _Lib. Hist._ 16) Paroles de saint Remy à Clovis:

Mitis depone colla Sigamber[786].

[786] Je crois avoir montré _Rev. des Quest. hist._ oct 1888, p. 403-415, que ces paroles sont empruntées à un _Vita Remigii_ écrit dans la première moitié du VIe siècle.

Fortunat, _Carm._ VI, 4, s’adressant au roi Charibert:

Cum sis progenitus clara de gente Sigamber.

_Vita Sigismundi Regis_ c. 2 (_Script. Rer. Merov._ II, p. 334):

In ipsis temporibus Sicambrorum gens ilico convalescens. (Il s’agit des Francs conquérants de la Gaule).

_Vita sancti Arnulfi_ c. 16 (Ibid. III, p. 439). Il s’agit du jeune roi Dagobert confié aux soins de saint Arnulf:

Quem ille acceptum ita altissima et profunda erudivit sapientia, ut in Secambrorum natione rex nullus illi similis fuisse narraretur.

_Vita sancti Dagoberti_ c. 3 (Ibid. II, p. 513). Il est question du roi Childebert III, frère de Dagobert III:

Tali igitur protectore et gubernatore ac famosissimo rege viduata gens Sicambriae.

_Vita sancti Medardi_ (Bouquet III, p. 452). Le roi Clothaire I procède à une translation du saint:

Posthaec mitis Sicamber ulnas primus supponit[787].

[787] Ce passage contient une réminiscence manifeste de celui de Greg. Tur. cité ci-dessus.

_Vita sancti Columbani_ prol. (Mabill. _Acta Sanct._ II, p. 3):

Quamquam me et per biennium Oceani per ora vehat et scabra lintris adacta, has quoque scatens molles sectando vias madefecit saepe et lenta palus Elnonis plantas ob venerabilis Amandi pontificis ferendum suffragium, qui his constitutus in locis veteres Sicambrorum errores evangelico mucrone coercet.

_Vita sanctae Salabergae_ c. 9 (Id. II, p. 407):

Morabatur denique iisdem temporibus in aula praedicti principis vir quidam strenuus consiliis regiis gratus, et inter suos fama celeber nomine Blandinus, qui cognomentum Baso acceperat, qui utpote et ipse ex Sicambrorum prosapia spectabilis ortus est...

Ibid. c. 17 (p. 410):

Nam inter ceteras nobilium Sicambrorum feminas, Odila nobilitate et ingenii natura boni pollens...

Boboleni _Vita sancti Germani abbatis Grandivallensis primi_ c. 7 (Ib. II, P. 491):

Erat autem pater monasterii illius (_scil._ Luxovii) Waldebertus nomine vir egregius ex genere Sicambrorum, et magnae conversionis vitae.

Hariulfi _Chronic. Centul._ I, 1 (Bouquet III, p. 349):

(Franci) primum regem traduntur habuisse Meroveum ob cujus potentia facta et mirificos triumphos, intermisso Sicambrorum vocabulo, Merovingi dicti sunt.

Sygambros i. e. Francos. Sicambri gens Galliae i. e. Franci. Gloses haut-allemandes du XIIe siècle à Horace, Carm. IV, 2, 36 et 14, 51 (_Germania_ XVIII, p. 75).

_Translatio sancti Eugenii ad monasterium Broniense_ c. 2 (_Anal. Bolland._ III, p. 31):

Diebus itaque incliti regis Karoli exstitit quidam nobilissimus Sicamber, nomine Gerardus, qui in Francia parvipendens commoda, etc.

Simon Keza, _Chronic. Hungarorum_ I, 23 (Dans W. Grimm, _Die deutsche Heldensage_, p. 183):

Erant tunc Sicambriae principes Germaniae multi regi Attilae ob metum illius, coacta servitute allegati, inter quos Detricus de Verona excellentiam habebat non ultimam.

Ekkehard, _Waltharius_ (ed. Scheffel et Holder) v. 1435. Paroles de Walther à Hagen le Franc:

Cur tam prosilies admiror lusce Sicamber.

A ces textes, il faut ajouter ceux qui parlent d’une ville de Sicambria qui aurait été la capitale des Francs avant leur arrivée en Gaule, ou de la Sicambrie comme étant le pays des Francs; ce sont:

_Liber Historiae_ c. 1 (_Script. Rer. Merov._ II, p. 242): (Franci) ingressi Meotidas paludes navigantes pervenerunt intra terminos Pannoniarum juxta Meotidas paludes et coeperunt aedificare civitatem ob memoriale eorum appellaveruntque eam Sicambriam.

Id. c. 4 (ib. II, p. 244):

Illi quoque egressi a Sicambria venerunt in extremis partibus Reni fluminis in Germaniarum oppidis, etc.

Aethici _Cosmographia_ ed. Wuttke, p. 77:

Urbem construunt Sichambriam barbarica sua lingua nuncupant, idem gladio et arcum more praedonum externorumque posita.

Il suffit d’un coup d’œil rapide sur ces divers textes pour se convaincre que tous, sans exception, prennent ici le mot de _Sicambre_ comme un synonyme pur et simple de celui de _Franc_. Nulle part on ne voit qu’il y soit question d’une espèce particulière de Francs qui descendraient de la peuplade des Sicambres; partout, depuis Grégoire de Tours jusqu’au moine Ekkehard, le nom garde son acception toute générale et poétique. Cette acception poétique est particulièrement frappante dans nos deux sources les plus anciennes, à savoir Grégoire de Tours et Fortunat: on y voit _Sicambre_ employé à peu près dans le même sens que barbare. Aucun de ces auteurs n’a pensé un seul instant à l’acception ethnographique du mot, et il faut croire qu’elle était bien oubliée.