Histoire poétique des Mérovingiens
Part 42
P. 56. _n. infra. Le recueil de Charlemagne._--L’origine de l’opinion erronée de De Smedt se trouve elle-même dans une erreur de Desroches, érudit belge du XVIIIe siècle, qui, dans son _Mémoire sur la religion des peuples de l’ancienne Belgique_ (_Mém. de l’Acad. imp. et roy. de Belgique_, t. I, p. 429), avait cru, sur la foi de quatre vers mal interprétés de Claes Colyn, que les chants des bardes (!) se conservaient encore au XIIe siècle à l’abbaye d’Egmond. Voici ces vers d’après la citation de Desroches:
En ti barden woizen lezen Ti noch overich hebben wezen Minen daghe binnen Hegmonde Zulcks heb ic zo bevonden.
Comme le même Desroches, quelques lignes avant ce passage, avait parlé aussi du recueil de Charlemagne, De Smedt, qui paraît l’avoir lu trop vite, se sera persuadé qu’il identifiait le recueil d’Egmond avec celui de Charlemagne, et a écrit que celui-ci se conservait à Egmond. Voilà comment s’élaborent les erreurs historiques!
P. 78-79. _Grégoire de Tours savait-il le franc?_--M. Max Bonnet, dans son livre intitulé _Le latin de Grégoire de Tours_, Paris 1890, p. 28 et 29, fait une réponse négative à cette question et apporte des arguments nouveaux.
P. 126. _L’allitération familiale._--Lire sur ce procédé Stark, _Die Kosenamen der Germanen_, p. 343 et suiv.
P. 147. _Paragraphe à rétablir._--Après le premier alinéa, il a été sauté un paragraphe contenant l’histoire de Mérovée d’après Frédégaire; je le rétablis ici.
«On rapporte que, comme Clodion était assis sur le rivage de la mer avec sa femme pendant la saison d’été, sa femme alla vers midi prendre un bain dans la mer, et qu’une bête de Neptune, semblable au Quinotaure, se jeta sur elle. Elle conçut bientôt, soit de cette bête, soit de son mari, et elle mit au monde un fils du nom de Mérovée; à cause de lui les princes francs ont été appelés ensuite Mérovingiens.» (Fredeg. III, 9.)
P. 152. _La filiation de Mérovée._--L’expression ambiguë de Grégoire de Tours a été interprétée par beaucoup d’écrivains dans ce sens que Mérovée ne serait pas le fils de Clodion, mais seulement son parent. Ainsi déjà le _Liber Historiae_ ne veut voir dans Mérovée qu’un parent de Clodion (_de genere ejus_) et Aimoin ne lui accorde pas d’autre qualité (_ejus affinis_), tandis que d’autres, aspirant à plus de précision, comme par exemple une généalogie des rois francs composée au XIIIe siècle, font de Mérovée le _neveu de Clodion_ (Bouquet II, P. 697) et que d’autres encore, comme Hugues de Flavigny, omettent purement le nom de Mérovée sur la liste des rois francs. (Bouquet III, p. 353). Encore Robert Gaguin écrit: Nullis relictis liberis... _Clodio vita excessit. Qui autem illi sanguine propior erat Meroveus regno praefectus est_. (_Compendium super gestis Francorum_, Paris 1504, fol. IIII.) Mais ce n’était pas assez, et d’autres, faisant un pas de plus, ont cru savoir non seulement que Mérovée n’était pas le fils de Clodion, mais encore que les fils de celui-ci avaient été détrônés par leur ambitieux cousin. On s’est enquis de ce qu’étaient devenus ces princes victimes de l’ambition de leur cousin, et, naturellement, on a fini par le découvrir; voir ce qu’au XIVe siècle Jacques de Guyse raconte dans ses _Annales du Hainaut_ IV, 6, 9, d’un certain Auberon de Mons, dernier fils de Clodion et adversaire acharné de Mérovée. Étienne Pasquier, lui, rattache assez ingénieusement les prétendus fils de Clodion aux rois mis à mort par Clovis: «Clodion, deuxiesme roy des François mourant, laissa trois petits princes ses enfants: Ranchaire, Renaut et Aulbert, sous la conduite de la Royne leur mère, et cognoissant la foiblesse du sexe de la mère, et du bas aage de ses enfants, il leur ordonna pour gouverneur Mérovée, sien parent grand capitaine. Lequel prenant ceste occasion à son advantage, se fit proclamer roy des François. De manière que la pauvre princesse fut contrainte de se blottir avec ses enfants dedans quelques villes des Pays-Bas, conquises par le feu roy son mary, où ils prindrent le nom et tiltre de roy de Cambresy Tournay et Cologne, mais au petit pied. Tiltre qui ne leur fut envié par Mérovée, etc.» (_Les recherches de la France_ V, ch. 1 dans ses _Œuvres_ t. I, col. 433.)
P. 154. _L’historicité de Mérovée._--Nous ne possédons aucun témoignage contemporain sur Mérovée. Tous ceux qui en ont parlé sont les échos de Grégoire de Tours. Le premier écrit qui le mentionne comme ayant assisté à la bataille de Mauriac est le _Vita Lupi_ qui est du IXe siècle (_Acta Sanct._ t. VI de juill. p. 77 E), mais on peut croire qu’il n’y a là qu’une conjecture explicative du texte de Grégoire de Tours II, 7, d’après lequel un roi des Francs, qu’il ne nomme d’ailleurs pas, aurait assisté à la bataille (_Simili et Francorum regem dolo fugavit_). On s’est autorisé de cette absence de témoignages contemporains pour révoquer en doute l’existence même de Mérovée. C’est une erreur et une faute de méthode. Clodion, que Grégoire de Tours ne connaissait non plus que d’après les traditions, et qui, précédant Mérovée, devrait être plus problématique encore, appartient positivement à l’histoire, de par le témoignage de Sidoine Apollinaire étudié plus haut, p. 139. Si ce témoignage n’avait pas été accidentellement conservé, on raisonnerait _a fortiori_ sur Clodion comme sur Mérovée, et on serait dans le faux. Le silence des textes du VIe siècle sur des choses du Ve ne peut d’aucune manière être invoqué contre celles-ci. Au surplus, cette discussion elle-même n’aurait pas de raison d’être si l’on pouvait faire état d’une ligne qu’on lit dans le _Chronicon Imperiale_ (vulgairement appelé _Chronique de Prosper Tiro_) à la 25e année de Théodose II: _Meroveus regnat in Francia_. Mais déjà Henschen a démontré (_Acta Sanct._ mai t. XVI, praef. p. XL) que ce renseignement et tous les autres de cette chronique sur les premiers rois francs sont des interpolations tirées de la chronique de Sigebert de Gembloux, et l’on peut s’étonner que des érudits comme Roth (_Germania_ I, p. 41) et Zarncke (_Berichte der koen. saechsischen Gesellsch. des Wissensch. Phil. Hist. Klasse_ XVIII (1866), p. 285 et suiv.) aient encore cru à l’authenticité du passage en question. Il est vrai que le dernier s’est rétracté plus tard. (V. _Literarisches Zentralblatt_ 1869). Lire sur le _Chronicon Imperiale_ l’importante étude de Holder-Egger (_Neues Archiv_ I (1876) p. 91-120), qui s’exprime ainsi au sujet des notices sur les rois francs: «Dass ein Chronist des V. Jahrhunderts, welcher sonst die Franken niemals erwaehnt, nicht wird die sagenhaften fraenkischen Koenige aufzaehlen und ihnen eine bestimmte Regierungsdauer zuweisen koennen, ist selbstverstaendlich, ebenso wird ihm der Begriff _Francia_ gaenzlich unbekannt sein.» (O. c. p. 97.)
P. 193. _Bar-le-Duc._--V. dans Pétigny II, p. 197, une excellente note où il établit l’identité du _Barrum_ de Frédégaire avec Bar-le-Duc (Bar-sur-Ornain). Il ajoute: «Remarquons encore que l’arrivée de Childéric à Bar s’accorde bien avec la tradition qui le fait venir d’Italie, car s’il était venu de la Thuringe, il serait entré dans la Belgique par le nord et non par le midi.» L’observation est juste, mais ne prouve rien pour l’historicité du fait. Il en résulte seulement que la légende de l’arrivée de Childéric à Bar fait partie intégrante de celle qui le fait venir de Constantinople, et cela vaut en effet la peine d’être noté.
P. 200. _Les motifs individuels dans l’épopée._--L’épopée, c’est-à-dire l’imagination populaire, incapable de saisir les raisons politiques des événements, les explique toujours par des motifs individuels. Parmi ceux-ci, le libertinage des rois est très fréquemment allégué comme la cause de leur chute. Je ne sais si l’histoire du meurtre de Valentinien III, causé par l’outrage qu’il avait infligé à la femme du sénateur Petronius Maximus, ne rentre déjà pas dans cette catégorie, mais à coup sûr il faut y faire rentrer la légende de l’empereur Avitus, telle qu’elle est racontée par Frédégaire III, 7.--M. Gaston Paris, _Romania_ XIV, p. 603, fait remarquer qu’il y a trois chansons de geste françaises qui contiennent ce même motif: _Lohier et Mallard_, _Baudouin de Sebourc_ et _Hugues Capet_. On peut aussi faire rentrer dans cette catégorie de légendes l’histoire du roi visigoth Rodrigue et de la fille du comte Julien, et celle du ressentiment de Henri de Schwerin contre le roi Waldemar de Danemark.
P. 201. Le _Vita Genovefae._--Le renseignement que j’emprunte à cet écrit sur la présence de Childéric à Paris a perdu beaucoup de son autorité depuis la dissertation de M. Krusch, _Die Faelschung der Vita Genovefae_ (_Neues Archiv_, t. XVIII). Je suis loin d’accorder à M. Krusch que cet ouvrage ne soit qu’un faux, dont l’auteur aurait connu de ce sujet tout autant que nous-mêmes, c’est-à-dire rien du tout; toutefois je reconnais que, selon toute vraisemblance, nous ne possédons du _Vita Genovefae_ qu’une recension de l’époque carolingienne, et c’en est assez pour infirmer singulièrement l’historicité de l’épisode où figure Childéric.
P. 255, n. _Erratum._--La citation de la lettre de saint Avitus à Aridius doit être rectifiée et complétée comme suit: _Epist._ II dans Baluze, _Miscell._ I, 358.
P. 276. _Animal montrant un gué à une armée._--En 971, au siège du château de Warcq, près de Givet, par l’archevêque Adalbéron de Reims, une génisse traversant la Meuse à gué montra le passage aux assiégeants. _Historia Monasterii Mosomensis_ c. 8 dans Pertz, _Script._ XIV, p. 605.
P. 296. _Qualités physiques d’un roi barbare._--La _Lex Bajuvariorum_ II, 9, dit: Si quis filius ducis tam superbus vel stultus fuerit vel patrem suum dehonestare voluerit per consilio malignorum vel per fortiam, et regnum ejus auferre ab eo, _dum pater ejus adhuc potest judicium contendere, in exercitu ambulare, populum judicare equum viriliter ascendere, arma sua vivaciter bajulare, non est nudus nec cecus, in omnibus jussionem regis potest implere, sciat se ille filius contra legem fecisse_, etc. (Pertz, _Leges_ III, p. 286.)
P. 327. _Les excitations de Clotilde._--Robert Gaguin a parfaitement compris que si Clotilde a poussé ses fils à la deuxième guerre de Burgondie, elle doit avoir à plus forte raison poussé son mari à la première. Aussi n’hésite-t-il pas à écrire à l’occasion de celle-ci: «Paternam deinde necem animo frequenter volvens Clotildis ultionis percupida mulier Clodoveum adit queriturque paternum sibi regnum fraude Gundobaldi Burgundionis ereptum: necato ejus patre, matre vero in profluentum abjecta. Id inhumanum facinus causam maximam regi esse debere belli adversus Gundobaldum gerendi, quo et indignam parentum ejus necem ulcisceretur, et Burgundorum regnum reciperet.» (_Compendium super Francorum gestis_, fol. V.)
P. 365. n. 1. _Fossés creusés pour y faire tomber l’ennemi._--Procope, _Bell. Pers._ I, 4, p. 21 (Bonn) raconte une histoire semblable des Huns Ephthalites, qui, en guerre avec Perozes, roi des Perses, creusent des fossés où leurs ennemis viennent tomber.
APPENDICES
I
L’origine troyenne des Francs.
La légende de l’origine troyenne des Francs n’a rien d’épique. C’est une fiction d’érudit, qu’il n’y avait pas lieu de discuter dans ce livre. Toutefois, elle confine de si près à notre sujet, qu’il convenait de ne pas l’exclure entièrement du cadre de nos recherches. Voilà pourquoi je lui consacre, à cette place, un rapide examen.
La plupart des peuples européens ont eu la prétention de descendre d’une des nations de l’antiquité classique. Dès avant notre ère, nous voyons, outre les Romains, les Vénètes et les Arvernes se réclamer d’une origine troyenne. Bien plus, il paraîtrait même qu’à l’époque de Tacite, les Germains occidentaux se confectionnaient des arbres généalogiques non moins respectables, si la légende qui attribue à Ulysse la fondation d’Asciburgium sur le Rhin est née parmi eux[717]. Il est assez intéressant de constater que ces futurs destructeurs de l’Empire aimaient mieux descendre des conquérants de Troie que de ses défenseurs. Les Germains orientaux ont obéi à la même inspiration en se rattachant aux Gètes, ces constants ennemis de la civilisation hellénique[718].
[717] Tacite, _German._ c. 3.
[718] Jordanes, _passim_.
On ne doit donc pas être surpris de voir circuler chez les Francs, à partir d’un moment donné, une légende qui raconte l’origine troyenne de ce peuple. Et il n’est nullement nécessaire, pour en rendre compte, d’admettre avec plusieurs critiques que le point de départ de cette légende se trouve dans le vague souvenir que les barbares auraient conservé de leur provenance asiatique[719]. Cette légende aura le caractère de toutes les fictions du même genre. Elle sera de provenance érudite et nullement populaire, elle se confinera dans le monde des livres, et elle ne se répandra jamais dans les masses. En un mot, ce ne sera pas une création vivante du génie poétique de la nation, ce sera un fabricat du pédantisme des lettrés.
[719] Comme croient Pétigny I, p. 91, et Ozanam, _Études germaniques_ t. I, p. 31, n. Nul n’a plus exagéré ce point de vue que Roth, _Die Trojasage der Franken_ (_Germania_ t. I). On peut lire dans Heeger (_Ueber die Trojanersagen der Franken und Normannen_, Landau 1890, programme) l’intéressant historique de toutes les tentatives faites jusqu’à nos jours pour rendre compte de la tradition franco-troyenne, les uns admettant que c’est une vraie tradition populaire et ancienne, comme Mone, Goerres, Roth, en Allemagne; Ozanam, Moët de la Forte-Maison, etc., en France, les autres la rattachant à des faits historiques postérieurs, comme, par exemple, le retour des Francs établis sur le Pont Euxin par Probus (Mascou), une prise de Troie par les Goths au IIIe siècle (Wormstall), la _cohors sugambra de Tacite_ (Dederich), d’autres encore n’y voyant qu’une invention, mais se partageant en multiples avis sur la date et la nature de celle-ci.
D’abord, qu’on veuille bien le remarquer, les traditions populaires qui, dès le VIe siècle, circulaient parmi les Francs au sujet de leur origine, excluaient formellement la légende d’une provenance troyenne. Suivant ces traditions, comme nous l’avons vu, les Francs descendaient de Mannus, l’ancêtre éponyme de tout le genre humain, ou du moins de toute la race germanique[720]. Quant à leur dynastie royale, loin d’avoir le moindre lien avec celle de Troie, elle se rattachait, par la filiation mystérieuse de Mérovée, au sang des dieux nationaux[721]. Voilà ce que nous apprennent les souvenirs épiques de ce peuple, et cela suffit pour permettre d’affirmer qu’il n’y a pas de place dans ce récit pour des ancêtres troyens.
[720] Voir ci-dessus p. 87 et suiv.
[721] V. ci-dessus p. 147 et _Additions et corrections_ p. 501.
Il y a plus. Les premiers essais qui furent faits pour expliquer le passé de la race autrement que par la mythologie barbare ne s’appuyaient pas sur l’hypothèse d’une origine troyenne. De bonne heure, on voit l’érudition s’évertuer à rendre compte du nom national des Francs. Ce sont d’abord des jeux de mots auxquels leurs auteurs eux-mêmes, sans doute, n’attachaient pas d’autre importance, comme quand, par exemple, Vopiscus écrit: _Franci quibus familiare est fidem frangere_[722], ou quand Libanius affecte d’appeler les Francs Φρακτοί, et cela simplement pour pouvoir en tirer ἔθνος πεφραγμένον πρὸς τὰ τῶν πολέμων ἐργα (_Oration._ III, 317 Reiske). Plus tard, on en vient à imaginer un héros éponyme Francus. Il semble qu’on s’en soit tenu là d’abord, et qu’on n’ait pas cherché les ancêtres de ce héros fictif. Du moins Jean Lydus, qui est ici notre autorité, se borne-t-il à dire, en parlant d’un projet d’expédition de Justinien contre les Francs: Ως δὲ καὶ Συγάμβροις ἐπαγρυπνεῖν ἠπείλει, (Φράγκους αὐτοὺς ἐξ ἡγεμόνος καλοῦσιν ἐπὶ τοῦ παρόντος οἱ περὶ Ῥῆνον καὶ Ῥοδανόν)[723]. Des écrivains postérieurs, il est vrai, feront de ce Francus ou Francio un descendant de Priam[724], mais rien ne permet de supposer que cette filiation fît déjà partie de la tradition connue de Jean Lydus. Celui-ci se borne à nous apprendre que les Francs doivent leur nom à un héros qui leur a laissé le sien; il ne dit rien de plus, et nous ne sommes pas autorisés à rien ajouter à ses paroles. Ne contiennent-elles qu’une simple conjecture personnelle de cet auteur, ou nous offrent-elles une tradition recueillie par lui? A le bien lire, il me paraît que cette dernière hypothèse est la plus probable: Lydus se fait l’écho des barbares et ne parle pas d’après lui-même.
[722] Vopiscus, _Procul._ 13.
[723] Joann. Lydus, _De Magistratibus_ III, 56 (Bonn).
[724] Comme fait Roth, _Die Trojasage der Franken_ (o. c. p. 39), réfuté Zarncke o. c. p. 281.
L’étymologie reproduite par Lydus n’était pas la seule. Dès une époque presque aussi ancienne, il y avait une seconde manière d’interpréter le nom des Francs. Au dire de saint Isidore de Séville, qui d’ailleurs rapporte aussi la précédente version, ils le devaient à leur naturel sauvage et farouche[725].
[725] Franci a quodam proprio duce vocati putantur. Alii eos a feritate morum existimant. Sunt enim illis mores inconditi, naturalis ferocitas animorum. Isid. Hispal. _Etymol._ IX, 11, 101.
V. plus loin la légende du _Liber Historiae_ sur les circonstances dans lesquelles le nom fut donné pour la première fois.
Tels sont les plus anciens essais qu’on ait faits pour rendre compte du nom national des Francs: ils sont indépendants l’un de l’autre, et fort antérieurs à la fiction de l’origine troyenne. Celle-ci apparaît pour la première fois au VIIe siècle, dans la chronique de Frédégaire, sous deux rédactions qui, tout en s’accordant pour le fond, varient un peu dans le détail[726]. La première se trouve dans la partie de la chronique de Frédégaire qui a été écrite vers 615, et que j’appelle Frédégaire I; la seconde appartient à la partie du même ouvrage qui n’est pas antérieure à 642, et qui est de Frédégaire II[727]. Les voici toutes les deux.
[726] Sur le prétendu témoignage du prétendu Prosper Tiro, v. ci-dessus p. 502. Zarncke, lui-même, qui croit encore (p. 269) que Frédégaire l’a consulté, ne sait pas expliquer pourquoi il ne lui a pas emprunté son Pharamond, et se tire d’affaire en supposant qu’il ne l’a utilisé qu’indirectement.
[727] M. Krusch a démontré d’une manière magistrale (_Neues Archiv_, t. VII) que la chronique dite de Frédégaire est de trois auteurs différents, dont les deux premiers ont écrit aux dates citées, et dont le troisième, vers 658, a ajouté quelques chapitres à tendances carolingiennes.
«Les Francs, nous dit Frédégaire I, eurent pour premier roi Priam, le ravisseur d’Hélène, laquelle avait obtenu le prix de beauté d’un berger. On voit dans les livres des histoires qu’ensuite ils eurent pour roi Friga. Puis ils se partagèrent en deux groupes. Les premiers gagnèrent la Macédoine et ils y prirent le nom de Macédoniens, qui était celui du peuple habitant cette région: ils avaient été invités par ce peuple, opprimé par ses voisins, à lui porter secours. Ensuite, unis à eux, ils se multiplièrent par un grand nombre de générations, et c’est leur race qui a rendu les Macédoniens de vaillants guerriers; en dernier lieu, pendant les jours du roi Philippe et de son fils Alexandre, la renommée confirma ce qu’était leur valeur. Les autres, sortis de Frigie, et trompés par la ruse d’Ulysse, non faits prisonniers toutefois, mais chassés de leur pays, errèrent à travers beaucoup de régions avec leurs femmes et leurs enfants, et se choisirent un roi nommé Francio, duquel ils reçurent le nom de Francs. Enfin, ce Francio, qui passe pour avoir été très vaillant, et qui pendant longtemps fit la guerre à nombre de peuples, ayant dévasté une partie de l’Asie, se dirigea sur l’Europe et vint s’établir entre le Rhin et le Danube et la mer. Francio étant mort là, comme à cause des nombreux combats qu’il avait livrés il ne restait qu’un petit nombre de Francs, ils mirent à leur tête des ducs choisis dans leur sein.» Frédégaire, après quelques mots sur l’histoire de ces Francs jusqu’à son temps, ajoute qu’un troisième groupe de Troyens fugitifs vint s’établir sur les bords du Danube entre la mer et la Thrace, et qu’il reçut de son chef Torquotus le nom de Turcs[728].
[728] Fredeg. II, 4-6.
Ce récit de Frédégaire I est reproduit en substance par Frédégaire II, qui l’attribue à saint Jérôme, et qui nous apprend qu’avant celui-ci il avait déjà été consigné dans l’_histoire du poète Virgile_. Ses paroles sont à citer textuellement: _De Francorum vero regibus beatus Hieronimus qui jam olym fuerant scripsit, quod prius Virgilii poetae narrat storia_[729]. Il y a là une double naïveté dont nous devons l’explication à M. Krusch. Le livre II de la chronique frédégarienne contenant la légende franco-troyenne est en effet un résumé de saint Jérôme, et porte même cet en-tête: _incpt capitolares cronece Gyronimi scarpsum_. L’affirmation de Frédégaire II est donc vraie en partie; seulement, cet écrivain ignore que le résumé est chargé d’interpolations, et que, précisément dans le passage qui nous occupe, sur trente-cinq lignes saint Jérôme ne peut revendiquer que les trois premières et la dernière.
[729] Lüthgen, _Die Quellen und der historische Werth der fraenkischen Trojasage_, Bonn 1875 (dissertation).
La mention de Virgile semble, à première vue, se justifier moins. Tout le monde sait que l’Énéide--c’est elle en effet qui est désignée incorrectement sous le nom de _storia_--ne contient pas une ligne qui se rapporte, de près ou de loin, à la fable franco-troyenne[730]. Mais il faut remarquer que la gaucherie du langage de Frédégaire II a ici trahi sa pensée en lui faisant dire plus qu’il ne voulait. Voyant dans son pseudo-Jérôme que des _livres d’histoire_ mentionnaient un roi Friga qui aurait été le successeur de Priam, et ne connaissant pas d’autre historien de la chute de Troie que Virgile, il se sera dit que c’était celui-ci que visait saint Jérôme. Il ne s’est pas avisé de rechercher si Virgile et saint Jérôme concordaient sur le fait qu’il nous raconte, il lui a suffi qu’ils racontassent tous les deux les événements postérieurs à la chute de Troie pour se persuader, dans sa simplicité, que leurs récits devaient être identiques[731].
[730] Je ne note ici que pour mémoire l’ingénieuse conjecture de Rathaïl supposant que le Virgile auquel fait allusion Frédégaire serait ce Virgile de Toulouse dont les œuvres ont été retrouvées et publiées par A. Mai (_Classicorum Auctorum_ t. V, Rome 1833), et qui aurait vécu vers le sixième siècle dans le midi de la Gaule. Et, de fait, ce rhéteur bizarre, espèce de décadent à la moderne, raconte toutes sortes d’histoires fabuleuses au sujet des Troyens. Mais 1º à supposer que Virgile de Toulouse ait vécu avant Frédégaire, ce qui n’est pas encore démontré, il est peu probable que notre ignorant chroniqueur ait connu un écrivain de la Gaule méridionale qui n’a jamais eu la moindre notoriété; 2º Virgile de Toulouse est un rhéteur et un grammairien, et non un poète, et il n’a rien écrit qui puisse justifier le titre de _storia_; 3º la légende en question ne se trouve nulle part dans ses œuvres.
[731] Cf. Zarncke o. c. p. 267.
Nous avons donc la preuve que le récit de Frédégaire II s’appuie sur celui de Frédégaire I, qu’il invoque et qu’il confirme. La seule variante un peu notable qu’on y remarque est la suivante.