Histoire poétique des Mérovingiens

Part 41

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Ce n’est pas que le chant populaire fasse défaut chez les Gallo-Romains, mais il est consacré à d’autres sujets. Il est lyrique et non épique. Le christianisme, qui avait renouvelé toute la vie de l’âme, avait fait aussi refleurir la poésie dans les masses[704]. Il leur avait appris à redire auprès des autels des hymnes dans lesquelles elles s’entretenaient avec Dieu de tout ce qui leur était cher et sacré. A ces chants composés par les clercs s’en ajoutaient d’autres d’un cachet plus rustique. Ils consistaient surtout en chœurs, chantés de préférence par des femmes. Ils retentissaient surtout les jours de fête, ils pénétraient même dans les églises sous forme de joyeuses farandoles, au risque de compromettre la majesté du lieu saint[705]: preuve de leur réelle popularité. Il y avait donc là une vraie vie poétique, et un milieu bien apte à se faire l’écho des poètes. Quiconque avait trouvé quelque beau vers pouvait espérer qu’un jour il serait répété par la foule. C’était un honneur auquel on ne restait pas insensible, même derrière les murailles du cloître, même sous le voile de la vie religieuse. Le cœur battait plus vite quand on entendait retentir sur les lèvres de la multitude les stances qu’on avait trouvées dans la solitude silencieuse de la cellule. Il en arriva ainsi à une des religieuses qui vivaient avec sainte Radegonde dans le monastère de Sainte-Croix à Poitiers: «Madame, s’écria-t-elle toute joyeuse, je viens de reconnaître un de mes cantiques chantés par ces gens qui dansent.» Et si la sainte se borna à blâmer la sœur de s’intéresser encore au siècle, c’est, apparemment, parce que ses cantiques étaient religieux, et qu’elle n’avait pas à lui reprocher le choix de ses sujets[706].

[704] Cf. G. Paris dans la _Romania_ 1884, p. 614.

[705] Concile de Châlon-sur-Saône en 650 c. 19. Valde enim omnibus noscitur esse indecorum, quod per dedicationes basilicarum aut festivitates martyrum ad ipsa solennia confluentes chorus femineus turpia quidem et obscena cantica decantare videtur, dum aut orare debent aut clericos psallentes audire. Unde convenit ut sacerdotes loci talia a septis basilicarum vel porticibus ipsarum ac etiam ab ipsis atriis vetare debeant et arcere. Et si voluntarie noluerint emendare, aut excommunicari debeant aut disciplinae aculeum sustinere. (Dans Sirmond, _Concil. Gall._ I, p. 493.)

[706] Quadam vice, obumbrante noctis crepusculo, inter coraulas et citharas dum circa monasterium a saecularibus multo fremitu cantaretur, et sancta duabus testibus perorasset diutius, dicit quaedam monacha sermone joculari: Domina, recognovi unam de meis canticis a saltantibus praedicari. Cui respondet: Grande est, si te delectat conjunctam religioni audire odorem saeculi. Adhuc soror pronuntiat: Vere, domina, duas et tres hic modo meas canticas audivi quas tenui. Fortunat, _Vita Radegundis_ c. 36 (Krusch).

Ainsi les Gallo-Romains du VIe siècle avaient déjà, à un degré remarquable, les deux éléments constitutifs de l’épopée, je veux dire l’imagination épique et le chant populaire, l’âme et le corps. Mais cette âme et ce corps étaient séparés l’un de l’autre, et il fallait les unir pour tirer de leur alliance cette création du génie national, le chant épique. Comment ce phénomène se passa-t-il? En d’autres termes, comment les populations romaines prirent-elles l’habitude de verser leurs souvenirs nationaux dans le moule déjà existant de la chanson populaire?

Ce sont les Francs qui ont appris cet art à leurs compatriotes nouveaux. Les Francs, comme tous les barbares, possédaient de temps immémorial ces _antiquissima carmina_ qui résonnaient les jours de bataille sur le front de l’armée, et qui, pendant la paix, charmaient auprès du foyer la monotonie des longues heures d’oisiveté. Ils les entonnaient fréquemment, et ils les redisaient avec orgueil et amour, car ces chants, c’était toute leur histoire, c’étaient leurs irrécusables titres de supériorité sur l’ennemi vaincu.

Il ne faudrait pas croire que les Gallo-Romains, à qui il arrivait de les entendre, fussent insensibles à l’émotion qu’ils communiquaient à leur auditoire barbare. Le temps était bien passé où les derniers lettrés de la Gaule ne parlaient qu’en souriant de la langue des Germains. Eux, ils avaient adopté les barbares pour protecteurs et pour patrons, ils avaient déposé à leurs pieds l’orgueil de la civilisation romaine. Fiers de faire partie du royaume fondé par leurs invincibles souverains, ils attachaient plus de prix au titre de Franc qu’à celui de Romain, et ils mettaient leur gloire à mériter de tout point leur nouveau nom national. Le costume des barbares, leurs armes, leurs mœurs, leurs vices mêmes, ils leur empruntèrent tout, et se les assimilèrent avec une facilité que jamais plus la race française n’a montrée au même degré vis à vis de l’étranger[707]. Ils ne dérogeaient donc pas en leur empruntant également le chant épique.

[707] G. Kurth, _Les origines de la civil. moderne_, 2e édition, II, p. 67.

Mais dans quelles circonstances les Romains du royaume franc ont-ils appris cet art par excellence? Ce fut, à n’en pas douter, la cour des rois et des grands qui leur servit d’école. Là, comme au confluent de toutes les ressources des deux races, les chantres barbares se rencontraient avec les poètes lettrés. Se figure-t-on bien une salle de festin comme celle de Charibert, où, à tour de rôle, le chant barbare et l’ode latine faisaient retentir l’éloge du souverain? Fortunat, qui était un familier du palais, nous dit que le monarque recevait dans les diverses langues les applaudissements de la poésie[708]. Les grands étaient l’objet des mêmes hommages. Nous voyons à la cour du duc Lupus la lyre romaine marier ses accents à ceux de la rote celtique et de la harpe des Germains[709]. «Nous autres poètes romains, disait au roi un des lettrés admis à ces joutes poétiques, nous t’offrons nos vers, les barbares entonnent leurs _lieds_, et c’est ainsi que l’éloge d’un seul héros retentit sur des rythmes variés[710].»

[708]

Hinc cui barbaries illinc Romania plaudit; Diversis linguis laus sonat una viro.

Fortunat, _Carm._ VI, 2, 7.

[709]

Romanusque lyra plaudet tibi barbarus harpa Graecus Achilliaca, crotta britanna canat. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudos Sic variante tropo laus sonat una viro.

Id. ib. VII, 8, 63 et suiv.

Fortunat reparle encore du _lied_ barbare dans le prologue de ses _Carmina_ adressé à Grégoire: Sola saepe bombicans barbaros leudos arpa relidens.

[710] Est-ce d’un de ces poètes que nous parle le _Vita Eligii_ (Ghesquière, Act. _Sanct. Belgii_ III, p. 233): Vir improbus vocabulo Maurinus ut videbatur populis habitu religiosus, cantor in regis palatio laudatus, atque ex hoc, ut rei docuit eventus, mente turbidus corde protervus atque actione dissipatus?

L’émulation qu’entretenaient ces rencontres était, sans contredit, une des plus fécondes sources de l’inspiration poétique: de part et d’autre, on devait faire effort pour se surpasser[711]. Mais, dans des luttes de ce genre, la palme de la victoire ne pouvait rester longtemps indécise. Si les Romains avaient pour eux l’avantage d’une langue savante et cultivée, c’étaient là des qualités qui ne contrebalançaient pas, à l’heure où il s’agissait d’entraîner l’auditeur, les chaudes effusions du génie barbare. Le plus disert des lettrés, le plus ingénieux des versificateurs latins était bientôt réduit au silence, lorsque, sa harpe à la main, les yeux brillant du feu de la poésie, le chanteur germanique rappelait à un auditoire éperdu d’admiration la gloire des héros nationaux et les exploits des ancêtres. Il y avait alors des transports d’enthousiasme auxquels les Romains eux-mêmes ne pouvaient pas rester étrangers. Ils voyaient quelle supériorité donne au poète le contact avec l’âme de sa nation par le moyen de la langue populaire. Aussi, quoi d’étonnant si ceux d’entre eux qui se sentaient vraiment poètes s’efforçaient, en sortant de là, de redire au peuple de leur race des chants aussi puissants? Et cela n’était pas difficile pour qui avait l’inspiration. La langue était à ses ordres avec son impressionnabilité populaire; l’auditoire lui-même, naïf et facile à émouvoir, venait en quelque sorte au-devant du poète avec la complaisance de son imagination. De pédants lettrés dont le sourire moqueur eût pu glacer son inspiration, il n’y en avait plus; les milieux réfractaires au goût nouveau qui se manifestait dans le peuple avaient disparu. A part le clergé, toutes les classes de la nation se trouvaient au même rang intellectuel. Le chant épique rencontrait donc en pays gallo-romain un accueil aussi sympathique que parmi les barbares eux-mêmes.

[711] Percy, dans l’_Essay on the ancient minstrels in England_ qui figure en tête de ses _Relics of ancient poetry_, nous montre le même phénomène dans l’Angleterre après la conquête normande: «At more than a century after the conquest, the national distinction must have begun to decline, and both the Norman and English languages would be heard in the house of the great: so that probably about this era, or soon after, we are to date that remarkable intercommunity and exchange of each others’s compositions, which we discover to have taken place at some early period between the French and English minstrels; the same set of phrases, the same species of characters, incidents, and adventures, and often the same identical stories, being found in the old metrical romances of both nations.» (Edit. _Chandos Classics_, p. 28.)

Il est probable que les poètes francs contribuèrent dans une large mesure, par leur initiative, à l’éclosion de l’épopée en langue romane. Leurs chantres ambulants ne devaient pas se contenter de se faire entendre dans les milieux de leur nation: tout porte à croire qu’ils recherchaient aussi les applaudissements de la foule gallo-romaine. Le poète ambulant a été, pendant tout notre moyen âge, le vrai intermédiaire des nations et des idiomes. C’est lui qui a porté à travers tous les peuples les souvenirs de chacun d’eux; c’est grâce à lui que les Anglo-Saxons redisaient dans leur île les chants des barbares du continent, que les Francs étaient au courant de l’histoire de Théodoric de Vérone, et que les régions polaires se familiarisaient avec celle du jeune Ripuaire Sigfried. Maître de plusieurs langues, le poète ambulant, lorsqu’il arrivait dans un pays où on parlait un autre dialecte que le sien, se bornait à y transvaser sa poésie. Si le vase manquait d’élégance, si le langage péchait par incorrection ou par gaucherie, il ne s’en tourmentait pas outre mesure, certain que son public attachait trop d’importance au sujet pour regarder aux défectuosités de la forme. En un temps où nul n’avait de style personnel, et où l’intérêt s’attachait surtout à l’histoire et non à la manière de la raconter, de pareilles complaisances s’expliquent fort bien. Nous connaissons plusieurs de ces chantres polyglottes. Un poème anglo-saxon du VIIIe siècle, intitulé _Vidsyth_, met en scène un poète qui a voyagé chez tous les rois de l’histoire et de la légende, et qui a été partout bien reçu, parce qu’il répartit la gloire aux souverains. Évidemment, ce poète ne se bornait pas à chanter dans sa langue: il maniait aussi celle des peuples qu’il visitait, et il est probable qu’il s’est exercé dans toutes. Mais c’est le moyen âge français qui abonde en exemples de ce genre. Nous possédons des poèmes de chevalerie, tels que le _Fierabras_ et le _Betonnet_, qui ont été écrits par des jongleurs français pour des auditeurs provençaux, _en je ne sais quel provençal du vingtième ordre_[712], comme dit M. Léon Gautier, mais qui, enfin, ont dû être appréciés, puisqu’on a pris la peine de les mettre par écrit[713]. Pareillement, il y a toute une collection de chansons de geste écrites en une langue franco-italienne qui n’est ni l’italien ni le français, et qui sont l’œuvre, tantôt de poètes français essayant de se faire comprendre d’un auditoire italien, tantôt de poètes italiens s’enhardissant à manier la langue française. Et il faut bien que ces poètes aient été écoutés malgré l’étrangeté de leur langage hybride, puisqu’ils ont laissé tant de traces. Nous en connaissons un au moins de ces chanteurs ambulants et internationaux: il s’appelait Jeandeus de Brie, et il était auteur de la chanson de geste connue sous le nom de _La bataille Loquifer_. Voyant qu’il y avait en France trop de poètes qui pouvaient lui faire concurrence, il partit pour la Sicile où il exploita sa chanson, qui, à ce qu’il paraît, lui rapporta de forts revenus[714]. Ce qui était possible au XIIe siècle l’était à bien plus forte raison au VIe. «A l’époque mérovingienne, dit un critique, la muse est polyglotte comme la Gaule elle-même[715].» Faudrait-il donc tant s’étonner qu’à l’exemple du _Vidsyth_ anglo-saxon, et, devançant les italianiseurs des âges suivants, des poètes francs aient parcouru, la vielle en main, les provinces de langue latine, et y aient éveillé aux accents de leur narration barbare le génie épique endormi dans la multitude?[716]

[712] L. Gautier, _Les Épopées françaises_, 2e édition, I, p. 268.

[713] «La France, la langue d’_oui_, fournissait alors des jongleurs au monde entier, comme nous fournissons aujourd’hui des acteurs à tout l’univers. C’étaient des jongleurs français qui sillonnaient les routes de ces beaux pays vénitien et lombard. Ils n’avaient pas été, d’ailleurs, sans s’apercevoir que le public italien ne comprenait pas aisément nos chansons de geste. Que firent-ils? Ils accommodèrent ces chansons à l’italienne; ils firent en lombard ce qu’ils avaient fait en langue d’oc; ils traduisirent grossièrement leurs vers français en une espèce de charabia épouvantable, que les érudits de ce temps-ci appellent poliment du franco-italien ou du français italianisé.» Léon Gautier I, p. 28. Cf. le même p. 131 et suiv. et p. 142.

[714] Léon Gautier I, p. 215.

[715] Aubertin, _Hist. de la langue et de la litt. franç. au moyen âge_ I, p. 133.

[716] Quoi d’étonnant à ce que les poètes qui chantaient à la cour des princes et des seigneurs francs, s’adressant d’ailleurs à deux sortes de populations, l’aristocratie germanique et la population romane, usassent tour à tour des deux idiomes, et tantôt traduisissent en roman les chants germaniques composés par eux ou reçus de tradition, tantôt en composassent en roman?» Darmesteter, _Revue Critique_, nouv. série, t. XVIII, p. 496.

Voilà les origines les plus lointaines de l’épopée française. Faut-il le dire? Je ne sais s’il existe, dans toute l’histoire littéraire, un spectacle d’un plus puissant intérêt que celui de cette fécondation de l’esprit roman par l’imagination germanique. Ce n’est pas ici l’éducation d’une nation par l’enseignement toujours un peu pédantesque des lettrés étrangers, c’est moins encore l’imitation servile et voulue, produisant, sur les bancs de l’école, une littérature d’emprunt, toute en formules et en recettes. C’est l’âme d’un peuple entier que le contact d’une âme vigoureuse et ardente anime d’une vitalité nouvelle, et qui sent insensiblement germer en lui l’inspiration et la faculté créatrice. Il n’imite pas, il se transfigure, il passe lui-même à la barbarie, si je puis ainsi parler, pour créer à son tour des chants comme ceux des barbares, mais portant l’empreinte d’un esprit nouveau.

Le génie français n’a donc pas à rougir de son initiation poétique. Il a été le disciple des barbares, mais c’est un disciple qui bientôt égalera ses maîtres, que dis-je? qui les dépassera. La Neustrie sera au moyen âge la terre épique par excellence, la vraie patrie des _chansons de geste_. Par un de ces phénomènes qui ne sont rares ni dans le monde végétal, ni dans celui des idées, l’épopée, transplantée sur une terre qui n’est pas la sienne, y fleurit avec plus de vigueur et d’éclat que dans son climat natif. Nulle part le développement de ce genre de poésie ne se présente avec le caractère organique et les proportions harmonieuses que nous lui trouvons sur ce sol prédestiné. Nulle part les chefs-d’œuvre de l’inspiration épique n’auront une action si profonde sur les esprits, et ne feront partie, au même degré, du patrimoine intellectuel. Nulle part ils n’auront un souffle plus élevé, une unité plus puissante, une forme plus parfaite. De toutes nos épopées, la _Chanson de Roland_ est celle qui donne la mesure la plus juste du génie moderne. La vigueur du souffle épique de la Neustrie est telle qu’un jour viendra où le mouvement qu’il a créé se communiquera à l’Allemagne elle-même. Et ce jour, la France rendra à ses précepteurs barbares ce qu’elle a reçu d’eux. Au XIIe siècle, ce sont les chansons de geste françaises qui, traduites en allemand, réveilleront la vie littéraire d’Outre-Rhin, et détermineront la renaissance à laquelle nous devons l’épopée des _Nibelungen_. Les initiateurs redeviendront, à leur tour, les disciples de l’élève merveilleux qu’ils auront formé.

Qu’on juge, par la grandeur de ces résultats, de ce qu’il doit y avoir eu d’énergique et de puissant dans le mouvement poétique d’où est sortie l’épopée française! J’ai essayé, dans ce livre, d’en faire reconnaître l’étendue, mais, pour en apprécier l’intensité, il faut descendre le cours de l’histoire littéraire du moyen âge, et suivre, dans les innombrables canaux par lesquels il s’épanche, ce large et fécond fleuve de l’inspiration épique, qui, de la France où il est né, se répand sur tous les peuples de l’Europe. On comprendra alors combien a dû être puissant le coup de verge qui l’a fait jaillir du rocher.

ADDITIONS & CORRECTIONS

P. 17. _Historicité des légendes._--En 1851, Pétigny, qui ne manque pourtant pas d’une certaine critique, reste convaincu de l’absolue historicité de toutes les légendes épiques des Francs: l’épisode d’Aurélien lui-même ne le choque pas. (V. _Études Mérovingiennes_ III, p. 168, 195, 403-410, 544-547, 551-553.)

P. 21. _Les prédécesseurs de Rajna._--M. Gaston Paris n’est donc pas tout à fait dans le vrai lorsqu’il écrit dans la _Romania_, t. XIII (1884), p. 599: «C’est à notre pays qu’appartiennent les prédécesseurs que M. Rajna rencontre sur son chemin tantôt pour les accompagner, tantôt pour les combattre. Les Allemands, au contraire, chose étrange, ont fait très peu dans ce domaine.»

P. 22. _L’opinion de Fustel de Coulanges._--Jusque dans ses derniers jours, Fustel de Coulanges est resté obstinément fidèle au point de vue étroit qui lui faisait nier l’existence de l’épopée franque, parce qu’elle n’était pas explicitement affirmée dans des textes. L’autorité qui s’attache au nom de cet écrivain ne permet pas de laisser passer ses dernières assertions sans les caractériser au passage; la réfutation en est généralement faite d’avance dans les diverses parties de ce livre. Fustel consent à admettre, parce que Tacite le dit formellement, que les Germains avaient des chants nationaux, mais, ajoute-t-il, _rien de tout cela n’est venu jusqu’à nous_. (_L’Invasion Germanique_, p. 228.) Mais qui donc lui a dit que parmi les chants épiques qui ont circulé au moyen âge, plus d’un ne plonge pas ses racines jusque dans ces âges barbares? Le Sigfried des Nibelungen n’est-il pas lui-même un héros que probablement célébraient déjà les Germains du premier siècle?

Il veut bien accorder encore, puisqu’il y a un passage d’Eginhard qui l’y oblige, que Charlemagne a fait mettre par écrit les vieux chants barbares: c’est donc qu’il y en avait tout au moins, au VIIIe siècle, assez pour en faire un volume, bien qu’aucun texte antérieur à Eginhard n’ait formellement dit qu’ils existaient. Mais, cette concession faite, Fustel prend immédiatement sa revanche, et s’autorisant de ce qu’aucun texte postérieur à Eginhard ne reparle de ce recueil, il écrit hardiment: «Non seulement ces poésies ne nous sont pas parvenues, mais aucun auteur du moyen âge ne les mentionne: on ne voit plus trace d’elles après Charlemagne» (p. 228). Il déclare avec la même sérénité que le poème des Nibelungen ne contient aucun souvenir de l’époque des invasions, et conclut magistralement par ces paroles qui sont dignes du début: «On admettra volontiers que ces anciens Germains avaient des traditions, des légendes, des souvenirs comme tous les peuples en ont. Ce seraient pour nous des documents précieux. Mais aucune de ces traditions ne s’est conservée dans la mémoire des hommes. Les Francs n’en ont transporté aucune en Gaule. Je ne crois pas qu’on en ait trouvé jusqu’ici en Allemagne. Aucun document du moyen âge n’en signale l’existence. Les légendes mêmes avaient péri, etc.» Ces quelques lignes contiennent de véritables énormités. On ne saurait avec plus de désinvolture biffer tous les résultats acquis par un siècle de recherches philologiques. Il eût mieux valu de déclarer qu’on s’était tenu absolument en dehors de cet ordre d’études. Cela eût épargné la peine de conclure, après plusieurs pages du même goût, par les lignes suivantes, dont la naïveté a quelque chose de comique: «Il semble que ces Francs eux-mêmes eussent déjà oublié leur ancienne histoire et leur ancienne patrie. _On a peine à s’expliquer une si complète disparition des souvenirs nationaux des anciens Germains_» (p. 234). Cette disparition serait en effet tout à fait inexplicable, si elle était réelle. Si Fustel avait pris la peine d’ouvrir le volume de W. Grimm intitulé: _Die Deutsche Heldensage_, y aurait trouvé, je pense, assez de témoignages du moyen âge sur les traditions épiques des Germains pour le faire changer d’avis.

P. 23. _La thèse de Rajna._--M. Gaston Paris dit même dans la _Romania_, t. XIII (1884), p. 601, que depuis son _Hist. poét. de Charlemagne_ il s’est de plus en plus rapproché de la thèse de Rajna: «Si M. Rajna n’avait pas écrit son livre, ajoute-t-il, j’en aurais probablement écrit un sur le même sujet.»

P. 35. _Le chiffre trois dans l’épopée._--Dans le _Jugement de Liboucha_, le célèbre poème épique des Slaves de Bohême, Tchekh arrive dans ce pays _après avoir traversé trois rivières_. Plusieurs critiques se sont donné la peine de chercher ces rivières, mais Schafarik et Palacky croient que le nombre trois est employé ici comme déterminatif poétique. V. L. Léger, _Chants héroïques et chansons populaires des Slaves de Bohême_, p. 52.

P. 48. _La conquête de la Saxe par les Saxons._--On trouve déjà la tradition saxonne consignée au IXe siècle dans la _Translatio S. Alexandri_ de Rodolphe et de Meginhard: Saxonum gens, sicut tradit antiquitas, ab Anglis Britanniae incolis egressa, per Oceanum navigans, Germaniae litoribus studio et necessitate quaerendarum sedium appulsa est in loco qui vocatur Haduloba, eo tempore quo Thiotricus rex Francorum contra Irminfridum generum suum ducem Thoringorum dimicans, terram eorum crudeliter ferro vastavit et igni, etc. (Pertz, _Script._ II, p. 676). Les divergences de cet écrit avec celui de Widukind sont d’ailleurs grandes, et la supériorité de ce dernier incontestable.

P. 51. _Chants populaires des Francs._--Tacite parle d’une _Sugambra cohors_ qui servait au premier siècle dans les armées romaines en Mésie; il la dit _promptam ad pericula, cantuum et armorum tumultu trucem_ (_Annal._ IV, 47).

P. 52. _Même sujet._--Fortunat écrit dans le prologue de ses poésies: Ubi mihi tantumdem valebat raucum gemere quod cantare apud quos nihil disparat aut stridor anseris aut canor oloris, sola saepe bombicans barbaros leudos arpa relidens: ut inter illos egomet non musicus poeta sed muricus deroso flore carminis poema non canerem sed garrirem, quo residentes auditores inter acernea pocula salute bibentes insana Baccho judice debaccharent. C’est, au VIe siècle, le même point de vue que celui de Julien l’Apostat au IVe.