Histoire poétique des Mérovingiens
Part 14
Si, comme tout le montre, Mérovée, fils de Clodion qui fleurit en 430, et père de Childéric qui règne déjà en 457, était roi des Francs lors de la bataille de Mauriac (451), c’est lui qui a été à la tête du contingent franc d’Aétius, et c’est lui qui, après la victoire, s’est laissé duper, au dire de la tradition, par le général romain. Aétius, en effet, était parvenu à réunir sous ses drapeaux les Francs et les Visigoths, et ils avaient été pour une bonne part dans son succès; même le roi des Visigoths, Théodoric, était resté sur le champ de bataille. De peur d’avoir à partager avec d’autres les profits de la victoire, Aétius renvoya sans retard Thorismund, fils de Théodoric, en lui faisant craindre la compétition de ses frères à la succession paternelle, et il se débarrassa du roi des Francs par une ruse semblable[238]. Voilà ce que nous raconte Grégoire, d’après des traditions qui ont déjà singulièrement élaboré la dramatique figure d’Aétius. Ces traditions ne sont pas franques; elles concentrent l’intérêt autour du général romain, elles ne font apparaître le roi des Francs qu’à l’arrière-plan, elles ne disent d’ailleurs pas même son nom, que Grégoire se serait bien gardé d’omettre ici s’il l’avait connu, et elles nous obligent à recourir à la conjecture pour le retrouver.
[238] Greg. Tur., II, 7.
Je conclus de tout ce qui précède, que la légende poétique des Francs sur l’origine de la dynastie mérovingienne repose sur une base historique. Clodion, Mérovée et Childéric se succèdent de père en fils à la tête de leur peuple. Il n’y a pas lieu de douter de l’historicité des deux premiers, non plus que du lien de filiation qui rattache le troisième au second, et le second au premier. En revanche, la tradition relative à la naissance de Mérovée est un mythe populaire qui, suggéré peut-être par le nom de ce héros, était destiné à glorifier la dynastie royale conformément à l’habitude de tous les peuples germaniques.
Je ne terminerai pas ce chapitre sans faire une autre observation qui ne trouverait nulle part sa place mieux qu’ici. C’est que les Francs n’ont point possédé, comme les autres peuples, des généalogies rattachant leurs rois aux dieux, et les faisant descendre de Wodan, l’ancêtre commun de tous les rois anglo-saxons et scandinaves. Leurs souvenirs, au moment où Grégoire de Tours les consigne, ne remontent pas au delà du troisième ascendant de Clovis, et ils ne lui connaissent aucune filiation divine. Cependant la tendance à faire descendre leurs rois des dieux apparaît chez eux également, et se manifeste dans la légende de Mérovée. Celui-ci est devenu le point de départ d’une tradition mythologique qui semblait appelée, si le christianisme n’était venu l’arrêter net, à servir de lien entre la dynastie des Francs et leurs dieux. Que conclure de là, sinon que la nation des Saliens, comme telle, devait être de date assez récente, puisque l’histoire poétique de sa dynastie n’avait pas encore subi l’élaboration ordinaire, et que le souvenir de ses origines historiques n’était pas encore effacé? Il n’est pas sans intérêt de constater ici l’accord entre les données de l’histoire et les souvenirs de la poésie autour d’un même fait, à savoir la formation tardive de la nationalité salienne et de ses traditions mythologiques.
CHAPITRE VI
La jeunesse de Childéric.
Childéric semble avoir été le héros de plus d’un chant national chez les Francs. Ils doivent avoir eu quelque affection pour ce type de _vert galant_ dont la bravoure faisait pardonner les légèretés, et qui sut inspirer des amitiés et des amours également passionnées. Je crois trouver dans nos sources la trace d’au moins trois chansons qui lui étaient consacrées. La première était relative aux dramatiques aventures de son enfance; la seconde racontait sa brouille et sa réconciliation avec son peuple; la troisième célébrait son mariage avec Basine, et les visions prophétiques de sa nuit nuptiale. Chacune de ces trois chansons mérite un examen détaillé.
Je commence par les _Enfances Childéric_. Qu’on me permette de donner ce nom au poème auquel il est fait allusion dans nos sources, et qui semble être resté inaperçu de tous les critiques. C’est Frédégaire qui nous en a conservé la mémoire. Parlant du fidèle Wiomad, dont nous nous occuperons plus longuement à l’occasion de la deuxième chanson sur Childéric, il dit: _Wiomadus Francus fidelissimus ceteris Childerico, qui eum cum a Chunis cum matre captivus duceretur, fugaciter liberavit_[239].
[239] Frédég. III, 11.
Ces quelques lignes ouvrent toute une perspective. Elles nous laissent entrevoir l’existence de traditions franques sur les invasions hunniques; elles font apparaître, au fond de l’épopée mérovingienne, le redoutable roi des Huns avec son innombrable armée de peuples vassaux et de rois en tutelle.
Il n’y a là rien de surprenant. Nous savions déjà, par le Nibelungenlied et par plusieurs poèmes du _Heldenbuch_, la place considérable occupée par Attila dans l’épopée du peuple allemand. Ces poèmes eux-mêmes ne sont que le dernier écho des nombreuses chansons germaniques sur le roi des Huns. La trace en est déjà manifeste dans les récits des historiens du Ve siècle, et Jordanès, qui a recueilli ceux des Goths, mêle plus d’une fois l’histoire et la légende dans ce qu’il dit des Huns[240]. Il n’y a aucune raison de croire que, seuls parmi les peuples germaniques, les Francs n’aient rien raconté sur ces terribles guerriers. Ils avaient été en contact avec eux; ils avaient été sur leur chemin à l’aller et au retour de leur expédition en Gaule, ils s’étaient mesurés avec eux à Mauriac, ils avaient vu les villes périr sous leurs coups ou sauvées par de saints évêques. Aussi avaient-ils, au VIe siècle, des récits émouvants dans lesquels ces tragiques péripéties étaient déjà racontées avec des ornements légendaires. A Maestricht, on rapportait que saint Servais, évêque de Tongres, avait prévu les malheurs qui allaient fondre sur sa ville, qu’il était allé à Rome pour implorer la clémence divine sur le tombeau de saint Pierre, et que le prince des Apôtres lui était apparu pour lui dire que Tongres était condamnée par le jugement de Dieu, mais que le spectacle de sa destruction lui serait épargné. Le saint était alors rentré chez lui, avait préparé son tombeau, et était allé mourir à Maestricht, où on l’enterra le long de la chaussée publique, sur les bords de la Meuse. Et, disait la légende, la neige était habituée à respecter son repos sacré: en plein hiver, quand elle couvrait tous les endroits, elle ne descendait jamais sur son tombeau[241].
[240] Voir en particulier les légendes sur l’origine des Huns (c. 24), sur la guerre de Balamir, leur roi, avec Hermanaric (ibid.), et surtout sur la bataille de Mauriac (c. 40): Nam, si senioribus credere fas est, rivulus memorati campi humili ripa praelabens, peremptorum vulneribus sanguine multo provectus est, non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus insolito, torrens factus est cruoris augmento. Et quos illic coegit in aridam sitim vulnus inflictum, fluenta mixta clade traxerunt: ita constricti sorte miserabili sorbebant, potantes sanguinem quem fuderant sauciati. Il y a là plusieurs traits épiques, notamment le ruisseau gonflé de sang, et le sang avalé par les combattants: on retrouve le dernier à plusieurs reprises dans la poésie épique du moyen âge, en particulier dans le poème des Nibelungen et dans l’histoire du combat des Trente (_Bois ton sang, Beaumanoir!_)
[241] Greg. Tur. II, 5, et _Glor. Conf._ c. 71.
Metz et Orléans racontaient d’autres légendes de l’époque d’Attila. A Metz, les prières de saint Étienne n’avaient pas eu plus de succès que celles de saint Servais, et sa ville épiscopale avait été condamnée à périr sous les coups des hordes hunniques. Mais, par une faveur spéciale de la Providence, l’église qui lui était dédiée avait été sauvée miraculeusement[242]. Orléans avait une histoire plus réconfortante encore: là, une légende singulièrement dramatique, et qui semble avoir été stylisée d’assez bonne heure, montrait l’évêque saint Aignan tenant en quelque sorte les destins en suspens par ses prières, et amenant l’armée de secours sous les murailles de la ville au moment où l’ennemi les battait déjà en brèche[243]. A côté de ces saints pontifes protecteurs des cités apparaissait, dans les traditions des populations romanes, un personnage bien fait pour devenir un héros d’épopée, et dont la figure poétique suffirait à elle seule pour prouver que les Gallo-Romains du Ve siècle étaient capables de créations épiques: je veux dire Aétius, ce pendant civilisé du redoutable barbare, dont la physionomie a de bonne heure appelé les légendes. Aétius devient, dans les traditions des provinciaux, un Achille doublé d’un Ulysse, et qui est favorisé de la protection spéciale des saints[244]. Ces récits profondément populaires, dans lesquels la réalité historique ne se laisse plus qu’entrevoir, circulaient de bouche en bouche au temps de saint Grégoire de Tours, et les populations franques des bords de la Meuse les redisaient avec le même intérêt que les habitants gallo-romains de la Lorraine ou des bords de la Loire.
[242] Greg. Tur. II, 6.
[243] V. Greg. Tur. II, 7. Le récit de Grégoire offre une version déjà fort épique de l’épisode du siège d’Orléans, qu’on retrouve sous une forme plus conforme à l’histoire dans un _Vita Aniani_ publié par Theiner.
[244] Greg. Tur. II, 7.
Mais c’étaient là des traditions d’origine ecclésiastique et chrétienne; elles n’étaient pas nées au milieu du peuple franc, qui était encore barbare et païen à l’époque d’Attila, et elles ne furent jamais pour lui que des légendes adventices. Les souvenirs qu’il avait gardés lui-même du _fléau de Dieu_ avaient une couleur toute différente; c’étaient des épisodes de guerres et d’aventures, reflétant cette vie belliqueuse et mouvementée qui était celle de tous les peuples germaniques.
L’histoire à laquelle fait allusion Frédégaire est elle-même le récit d’un des nombreux épisodes de l’invasion hunnique. Les Huns, en passant par le pays franc, ont fait prisonniers le jeune roi Childéric et sa mère. Dans quelles circonstances? A la prise d’une ville, ou à la suite d’une bataille dans laquelle aura péri le roi Mérovée? Il n’est pas facile de le savoir, puisqu’il ne reste rien de ce chant épique. Néanmoins, l’énigmatique sommaire que nous avons ici sous les yeux s’éclairera d’une certaine lumière, si on le rapproche de quelques autres histoires de captivité et de fuite, qui nous restent de l’époque des invasions.
Paul Diacre nous en a conservé quelques-unes. Les Lombards ont eu, eux aussi, leurs envahisseurs: c’étaient les Avares, peuple redoutable et sauvage comme les Huns, dont ils étaient d’ailleurs les parents, et dont ils occupaient le territoire. Comme les Huns avaient été, au Ve siècle, le fléau de la Gaule, les Avares furent celui de l’Italie au VIe et au VIIe. Un jour, à la tête d’une armée innombrable, leur Cagan fit irruption en Vénétie. Gisulf, duc de Frioul, se jeta courageusement au devant de lui avec une poignée d’hommes, mais, entouré par l’immense multitude des ennemis, il tomba les armes à la main. Romilde, sa femme, se réfugia dans les murs de Friuli avec les débris de son armée. Elle avait avec elle ses quatre filles, dont deux seulement, Appa et Gaila, sont connues par leur nom, et ses quatre fils, parmi lesquels Taso et Cacco étaient déjà grands, tandis que Roduald et Grimoald étaient encore enfants. Les Avares vinrent mettre le siège devant la ville. Pendant que leur roi, suivi d’une grande escorte, faisait à cheval le tour des murailles pour voir par où il fallait l’attaquer, Romilde l’aperçut du haut des murs, et la beauté du jeune prince fit une telle impression sur la malheureuse, qu’elle lui fit dire que, s’il consentait à l’épouser, elle lui livrerait la ville. Le barbare accepta ces propositions, et aussitôt les portes de Friuli s’ouvrirent devant les hordes forcenées des Avares, qui mirent tout à feu et à sang. Ils emmenèrent aussi un grand nombre de captifs, en leur promettant d’une manière ironique de les reconduire dans la Pannonie, qui était leur berceau. Mais, arrivés à un endroit appelé _Campus Sacer_, ils se mirent à les massacrer. Les fils du duc Gisulf, qui étaient parmi les prisonniers, s’échappèrent à cheval pendant le carnage. Malheureusement, le cadet, Grimoald, était si petit et si faible, qu’il menaçait de ne pas fournir une longue course, et un de ses frères levait déjà sa lance sur lui pour le tuer, trouvant que la mort était préférable pour lui à la captivité. Mais l’enfant le supplia avec larmes de l’épargner, promettant qu’il saurait bien gouverner sa monture. Son frère alors, l’empoignant par le bras, le jeta à cru sur le dos d’un cheval, et lui, s’emparant des rênes, galopa à la suite de ses frères. Mais des Avares s’étaient aperçus de leur fuite; ils les poursuivirent, et, pendant que les trois autres frères parvenaient à gagner le large, ils rattrapèrent Grimoald. L’un de ces barbares, prenant la bride de son cheval, le ramena ainsi, fier et heureux de sa capture princière, car c’était, dit le chroniqueur, un bel enfant dont les yeux brillaient d’un éclat extraordinaire parmi les longues boucles de ses cheveux blonds. Mais son courage ne le cédait pas à sa beauté. Dégainant son épée, qui était presqu’un jouet, il en asséna un coup furieux par derrière sur la tête de l’Avare, qui tomba à terre, le crâne brisé. Aussitôt l’enfant tourna la bride à son cheval et se sauva. Lorsqu’il eut rejoint ses frères, il les réjouit doublement en leur racontant son aventure[245].
[245] Paul Diacre, IV, 37.
Voilà comment le courage et la présence d’esprit du petit Grimoald le firent échapper aux horreurs de la captivité, pendant que la lâcheté et la perfidie de sa mère rencontraient un juste châtiment. En effet, pour se conformer à sa promesse, le Cagan reçut Romilde dans son lit après la prise de la ville, mais la livra ensuite à douze Avares qui lui infligèrent, pendant le reste de la nuit, les traitements les plus brutaux. Puis, il la fit empaler en plein champ en disant: «Voilà le mari que tu mérites.»
Les filles de cette misérable femme n’imitèrent pas l’impudicité de leur mère. Elles étaient chastes, et, pour ne pas être outragées par les barbares, elles se placèrent sur la poitrine de la chair crue de poulet, qui, en pourrissant, dégagea bientôt une odeur insupportable. Les Avares qui voulurent s’approcher d’elles s’éloignèrent avec dégoût, imaginant que c’était leur odeur naturelle, et disant que toutes les Lombardes sentaient mauvais. Ces nobles vierges échappèrent ainsi au déshonneur: plus tard, vendues en divers pays, elles firent des mariages dignes de leur condition; l’une épousa le roi des Alamans, l’autre, dit-on, le prince de Bavière[246].
[246] Paul Diacre, _Hist. Langob._ IV, 37. C’est, ainsi que je l’ai dit dans mon étude sur _La Lèpre en Occident avant les Croisades_, dans le dernier trait de cette longue légende qu’il faut chercher l’origine de l’opinion populaire au VIIIe siècle, d’après laquelle la lèpre avait pris naissance parmi les Lombards, à moins toutefois que la légende elle-même n’ait été inventée pour expliquer l’origine de cette opinion dans un sens favorable à ce peuple. V. la lettre du pape Étienne II à Charlemagne et à Carloman dans Jaffé _Bibl. Rer. Germ._ IV, 159.
Avec quelle émotion, avec quel intérêt ne devait-on pas écouter ces histoires dans un peuple où des événements semblables, arrivés hier encore, pouvaient arriver le lendemain! Aussi Paul Diacre ne croit-il pas abuser de la patience de ses lecteurs en faisant suivre un autre récit du même genre.
Cinq frères, nous dit-il, faits prisonniers pendant cette même invasion des Avares, avaient été emmenés, enfants encore, en Pannonie, et réduits en esclavage. Quand ils furent devenus grands, l’un d’eux, nommé Lopichis, résolut de secouer le joug de la servitude et de se sauver en Italie. Le voilà donc qui prend la fuite, muni seulement d’un arc et d’un carquois, avec quelques provisions de route. Il ne savait de quel côté se diriger, lorsqu’un loup se présenta à lui qui devint son guide et son compagnon de voyage. L’animal marchait devant lui et regardait fréquemment en arrière: quand le fugitif s’arrêtait, il s’arrêtait également, et quand il se remettait en marche, il reprenait sa route aussi. Lopichis alors comprit que cet animal lui était envoyé par la Providence. Pendant plusieurs jours, l’homme et la bête cheminèrent ainsi par les montagnes à travers la solitude. Bientôt le voyageur fut à bout de vivres, et il fallut continuer sa route à jeun. Se sentant sur le point de mourir d’inanition, il banda son arc et se disposa à percer le loup, dans l’intention de le manger. Mais le loup, s’apercevant de ses intentions, se sauva. Alors le malheureux, de plus en plus affaibli par la faim, s’abandonna au désespoir et se jeta à terre. S’étant endormi, il vit en rêve un homme qui lui dit: «Debout! Il n’est pas temps de dormir; prends du côté vers lequel tu as les pieds tournés; c’est là qu’est l’Italie.» Lopichis, à son réveil, obéit à l’homme de sa vision, et bientôt il rencontra une habitation humaine, car il y avait des Slaves établis dans cette région. Une vieille femme accueillit le fugitif, le cacha dans sa maison, et lui donna à manger, mais en petite quantité à la fois, de peur que, si elle le rassasiait du coup, il ne vînt à périr[247]. Lorsqu’il eut repris ses forces, elle lui donna des provisions et lui indiqua le chemin qu’il devait prendre. Quelques jours après, Lopichis mettait les pieds sur le sol de l’Italie, et rentrait dans sa maison paternelle. Elle n’avait plus de toit; les ronces et les épines croissaient en épais buissons à l’intérieur. Lorsqu’il eut d’abord élagué toute cette végétation, il trouva un grand frêne auquel il suspendit son carquois. Avec les secours que lui fournirent ses proches et ses amis, il put rebâtir la maison, puis il se maria, mais il ne recouvra jamais les nombreux biens que son père avait possédés, car ceux qui les avaient envahis étaient protégés par la prescription. «Ce Lopichis, ajoute Paul Diacre par manière de conclusion, était mon bisaïeul, puisqu’il fut le père de mon grand-père Aréchis, et le grand-père de Warnefrid dont je suis le fils[248].»
[247] Paulatim ei victum ministravit, ne, si ei usque ad saturitatem alimoniam praeberet, ejus vitam funditus extingueret.
[248] Paul Diacre, _Hist. Langob._, IV, 37.
Plus célèbre et non moins dramatique est l’histoire de la fuite de Walther et d’Hildegonde, qui nous ramène d’ailleurs au beau milieu des invasions hunniques. Bien qu’elle n’ait été mise par écrit qu’au Xe siècle, dans le beau poème du moine Ekkehard de Saint-Gall, elle remonte par sa donnée première aux jours mêmes qui suivirent l’expédition d’Attila en Gaule, et c’est une raison de plus pour la rapprocher de notre chant inconnu sur la captivité de Childéric parmi les Huns.
Walther, fils du roi d’Aquitaine, et Hildegonde, fille du roi des Burgondes, sont fiancés depuis longtemps. Livrés l’un et l’autre au roi barbare en qualité d’ôtages, ils vivent à sa cour dans les liens d’une captivité dorée, car, bien que le jeune homme ait conquis la faveur du roi, et que la jeune fille soit dans les bonnes grâces de la reine, ils ne sentent pas moins lourdement le poids de leurs chaînes. Un jour enfin, en revenant d’une expédition victorieuse qu’il a faite pour le compte d’Attila, et où il s’est couvert de gloire, Walther s’ouvre de ses projets à la princesse burgonde. «J’irai où tu iras, lui répond-elle avec une noble simplicité, et je partagerai ta destinée.» Walther offre un grand banquet au roi des Huns et à toute sa cour. Au milieu de la nuit, pendant que les convives, accablés par le vin, dorment éparpillés dans son palais, il fuit avec sa fiancée. Tous deux montent sur _Lion_, le cheval de Walther: lui, couvert de sa cuirasse et de son casque, les jambes garnies de guêtres d’or, une épée à chaque côté, le bouclier au bras, la lance au poing; elle, tenant les rênes du cheval en même temps que les filets de pêche, engins qui doivent leur procurer leur nourriture pendant la route. Aux deux flancs du coursier, ils ont pris la précaution de pendre un coffre rempli de trésors. Dans cet attirail, ils fuient, et leur fuite dure quarante jours. Pendant la nuit, le bon coursier leur fait dévorer l’espace; dès que vient l’aube, ils se tiennent cachés à l’ombre des forêts, sur la croupe des montagnes, prenant des oiseaux à la glu ou au piège, et du poisson quand ils arrivent dans les vallées. Les Huns envoyés à leur poursuite ne parviennent pas à les rattraper. Les deux fugitifs atteignent enfin les Vosges, où, dans le défilé de Wasgenstein, les attendent leurs suprêmes aventures.
Telles étaient les histoires d’évasion qui circulaient parmi les peuples germaniques, et que la voix ailée de la poésie faisait retentir de peuple en peuple. Il y en avait peu qui inspirassent un intérêt plus passionné et plus universel. Aussi comprend-on que des épopées entières, comme l’est le _Waltharius_, soient sorties du récit d’un de ces simples épisodes. Chacun se retrouvait soi-même dans les héros de ces poèmes, et, en les entendant chanter, voyait se dresser devant sa mémoire le souvenir des heures les plus dramatiques de son passé. La poésie n’était ici que l’écho de la vie; elle la reflétait avec des couleurs à peine plus éclatantes, et l’imagination ne pouvait pas ajouter grand chose aux émotions de la réalité. Je ne vois presque aucune différence de qualité entre la fuite de Waltharius et d’Hildegonde, racontée par le poète du Xe siècle, et celle de Léon et d’Attale, telle qu’au VIe siècle le chroniqueur franc l’écrit sous la dictée de souvenirs personnels. Voici, dans le texte de Grégoire de Tours, cette curieuse aventure, que je ne veux pas déflorer par une analyse.