Histoire poétique des Mérovingiens

Part 13

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Frédégaire, comme nous l’avons vu plus haut, n’a pas l’ombre d’esprit critique. Il raconte sans sourciller les récits les plus fabuleux, se bornant, lorsqu’il le faut, à sacrifier les détails les plus choquants pour l’esprit chrétien, et se figurant, dans sa naïveté, qu’ils seront plus vrais quand il les aura rendus plus vraisemblables. D’instinct, il applique, aux données que lui fournit la tradition germanique, le procédé banal d’Evhémère, qui consiste à laisser passer la mythologie entière, sauf à ramener ses dieux à des proportions humaines. Il a humanisé ici une légende qui célébrait la descendance divine de la dynastie mérovingienne.

Pour faire toucher du doigt la vérité de cette observation et mettre dans tout son jour le procédé particulier de Frédégaire, je vais montrer de quelle manière, dans une occasion analogue, il a remanié un récit dont la version primitive nous est heureusement conservée. Il s’agit de la légende relative à l’origine du nom des Lombards. Cette tradition, dont, au VIe siècle, l’_Origo Gentis Langobardorum_ nous a reproduit la forme la plus pure, est foncièrement fabuleuse, et ce serait perdre sa peine que de vouloir y trouver un noyau historique. C’est ce qu’a fort bien vu Paul Diacre, qui, au VIIIe siècle, reproduit la même légende, et qui croit devoir ajouter qu’elle est ridicule et digne de mépris, sans essayer d’en garder quoi que ce soit. Si, au contraire, vous lisez la version de Frédégaire, vous ne pouvez que vous étonner des efforts désespérés du brave homme pour sauver la plus grande partie possible du récit. On en jugera par le petit tableau suivant, où je reproduis les trois versions en regard, en y ajoutant le résumé qu’en donne une _Historia Langobardorum_ qui n’est elle-même qu’un abrégé de l’_Origo_.

_Origo Gentis Langobardorum_, c. 1.

Tunc Ambri et Assi, hoc est duces Wandalorum, rogaverunt Godan ut daret eis super Winniles victoriam. Respondit Godan dicens: Quos sol surgente antea videro, ipsis dabo victoriam. Eo tempore Gambara cum duobus filiis suis, id est Ybor et Agio, qui principes erant super Winniles, rogaverunt Fream [uxorem Godan] ut ad Winniles esset propitia. Tunc Frea dedit consilium, ut sol surgente venirent Winniles et mulieres eorum crines solutae circa faciem in similitudinem barbae et cum viris suis venirent. Tunc luciscente sol dum surgeret, giravit Frea, uxor Godan, lectum ubi recumbebat vir ejus, et fecit faciem ejus contra orientem, et excitavit eum. Et ille aspiciens vidit Winniles et mulieres ipsorum habentes crines solutas circa faciem, et ait: Qui sunt isti Longibarbae? Et dixit Frea ad Godan: Sicut dedisti nomen, da illis et victoriam. Et dedit eis victoriam ut ubi visum esset vindicarent se et victoriam haberent. Ab illo tempore Winnilis Langobardi vocati sunt.

_Histor. Langobardorum._ (Codex Gothanus.)

Hic incipiens originem et nationem seu parentelam Langobardorum, exitus et conversationem eorum, bella et vastationes quae fecerunt reges eorum, et patrias quas vastarunt, Vindilicus dicitur amnis ab extremis Galliae finibus; juxta eundem fluvio primis habitatio et proprietas eorum fuit. Primis Winili proprio nomine seu et parentela, nam ut asserit Hieronimus[228], postea ad vulgarem vocem Langobardi nomen mutati sunt pro eo ad barba prolixa et nunquam tonsa.

[228] Erreur: c’est Isidore de Séville _Etymol._ IX, 226: Langobardos vulgo ferunt nominatos a prolixa barba et numquam tonsa. Vindilicus amnis ab extremis Galliae erumpens, juxta quem fluvium habitasse et ex eo traxisse nomen Wandali perhibentur.

Ce passage nous montre la raison du rapport établi par notre auteur entre les noms des Lombards et le Vindelicus: il croyait à l’identité des _Vandales_ et des _Winiles_ ou Lombards, et il s’est figuré que c’était encore de ces derniers que parlait S. Isidore. (Voir _Script. Rer. Langob._, éd. Waitz, p. 8, n. 2.)

Paul Diacre, _Historia Langobardorum_, I, 8.

Refert hoc loco antiquitas ridiculam fabulam: quod accedentes Wandali ad Godan victoriam de Winnilis postulaverint, illeque responderit, se illis victoriam daturum quos primum oriente sole conspexisset. Tunc accessisse Gambara ad Fream, uxorem Godan, et Winnilis victoriam postulasse Freaque consilium dedisse, ut Winnilorum mulieres solutos crines erga faciem ad barbae similitudinem componerent maneque primo cum viris adessent seseque Godan videndas pariter e regione, qua ille per fenestram orientem versus erat solitus aspicere, conlocarent. Atque ita factum fuisse. Quas cum Godan oriente sole conspiceret dixisse: Qui sunt isti Longibarbi? Tunc Frea subjunxisse, ut quibus nomen tribuerat victoriam condonaret. Sicque Winnilis Godan victoriam concessisse.

Haec risui digna sunt et pro nihilo habenda. Victoria enim non potestati est adtributa hominum, sed de caelo potius ministratur.

9. Certum tamen est Langobardos ab intactae ferro barbae longitudine cum primis Winnili dicti fuerint ita postmodum appellatos. Nam juxta illorum linguam _lang_ longam _bart_ barbam significat. Wotan sane, quem adjecta littera Godan dixerunt ipse est qui apud Romanos Mercurius dicitur et ab universis Germaniae gentibus ut deus adoratur; qui non circa haec tempora, sed longe anterius, nec in Germania sed in Graecia fuisse perhibetur.

Frédégaire, III, 65.

Langobardorum gens, priusquam hoc nomen adsumerit, exientes de Scathanavia que est inter Danuvium et mare Ocianum cum uxores et liberis Danuvium transmeant. Cum a Chunis Danuvium transeuntes fuissent comperti, eis bellum conarint inferre, interrogati a Chuni, que gens eorum terminos introire praesumerit. At ille mulieris eorum praecipiunt comam capitis ad maxellas et mentum legarint, quo pocius virorum habitum simulantes plurima multitudine hostium ostenderint, eo quod erant mulierum coma circa maxellas et mentum ad instar barbae valde longa. Fertur desuper uterque falangiae vox dixisse: Haec sunt Langobardi, quod ab his gentibus fertur eorum deo fuisse locutum, quem fanatice nominant Wodano. Tunc Langobardi clamassent: Qui instituerat nomen, concidere victoriam. Hoc prilio Chunus superant, partem Pannoniae invadunt.

On le voit, l’_Origo_ et Paul Diacre nous ont gardé le récit traditionnel tel qu’ils l’ont eux-mêmes entendu. Frédégaire n’a pas la naïveté du premier ni le sens historique du second; il n’ose, ni croire à la fable, parce qu’elle est trop païenne, ni la rejeter résolument, parce que cela est trop hardi, et alors il la mutile pour la rendre vraisemblable. Dans la version qu’il nous présente, il ne reste plus que ceci: les femmes des Lombards ont été prises un jour pour des hommes à longue barbe, et de là vient le nom de leur peuple. Tout le reste a disparu: le danger couru par les Lombards, l’intervention de la déesse, le stratagème de celle-ci, le serment de Wodan et enfin Wodan lui-même. Il reste, il est vrai, le mot qu’il a prononcé, mais ce mot s’est prononcé tout seul, il est tombé du ciel, on ne sait de quelle bouche il est sorti. Tel est le procédé de Frédégaire. Il rend inepte et à peu près inintelligible l’histoire qu’il raconte, parce qu’il veut la sauver tout en la dépouillant de son caractère païen. N’eussions-nous pas conservé les documents qui nous ont permis de faire le contrôle de son récit, encore aurions-nous été autorisés, par la simple inspection de celui-ci, à conclure à la présence, dans la version primitive, d’un élément mythologique éliminé par le chroniqueur. Et, partout où nous le voyons raconter des récits analogues, et se débattre visiblement pour donner à la fable le masque de la réalité, nous sommes fondés à admettre qu’il se trouve aux prises avec une donnée mythologique.

Appliquons à la légende de Mérovée le résultat de notre comparaison: nous y verrons tout de suite en quoi Frédégaire a altéré sa donnée. Le _bistea Neptuni_ n’est autre chose qu’un dieu marin ou fluvial, et l’expression _Quinotauro similis_ fait allusion aux cornes que les Germains, aussi bien que les peuples classiques, attribuaient à ce genre de divinités. Le _aut a bistea aut a viro_ est une assez plaisante expression de l’embarras où cette malencontreuse légende jette notre chroniqueur, qui, ne pouvant croire que Mérovée soit le fils d’un dieu, est obligé d’admettre qu’il doit le jour à une bête, à moins toutefois, ajoute-t-il dans sa simplicité, que la reine n’ait conçu de son mari. Le récit défiguré par Frédégaire se rétablit donc dans les termes suivants: un jour que la reine, femme de Clodion, se baignait dans la mer, un dieu s’unit à elle, et de cette union naquit Mérovée, le héros éponyme de la dynastie franque[229].

[229] Des légendes de ce type sont nombreuses chez tous les peuples indo-européens. Sans essayer d’en faire l’énumération, je me contenterai de signaler la curieuse ressemblance de la nôtre avec une tradition lombarde sur la reine Théodelinde, qui est rapportée par les frères Grimm dans _Deutsche Sagen_, II, p. 47, mais qui est anthropomorphisée plus encore que celle de Mérovée.

A quand remonte cette légende? Évidemment, elle est antérieure à la conversion du gros de la nation au christianisme: elle n’a pu naître que dans un milieu païen, et c’est tout au plus si, à partir de la conversion, elle aura traîné parmi les Francs une existence précaire, exposée à des mutilations du genre de celle que lui a infligée Frédégaire. Elle existait donc déjà du temps de Grégoire de Tours, et on est fondé à admettre qu’elle a dû être connue de lui. On devine bien ce qu’il en aura pensé. Évêque chrétien et fils de Romains, il avait un point de vue plus critique que Frédégaire, et il ne pouvait admettre d’aucune manière cette bête de Neptune, semblable au Minotaure, qui aurait été le père de Mérovée. Tout ce qui avait pour lui quelque couleur de vérité, c’est que Mérovée avait pour mère la femme de Clodion: sur ce point, nulle difficulté. Mais qui était son père? Évidemment pas le dieu marin, qui n’existait pas, ou qui n’était qu’un démon! Était-ce Clodion alors? Il était bien plus facile d’admettre cette hypothèse, sans compter qu’elle était la plus morale, la plus honorable pour la dynastie, la plus vraisemblable aussi. La seule difficulté, c’est qu’elle était en contradiction formelle avec l’unique source qui parlât de l’origine de Mérovée. Grégoire incline naturellement à admettre la paternité de Clodion, mais il n’ose cependant l’affirmer d’une manière absolue, en présence de la légende qui dit le contraire, et alors il écrit cette phrase dubitative, qui est l’expression adéquate de ses doutes et de sa somme d’esprit critique: _Quelques-uns croient que Mérovée est de la race de Clodion_[230]. On s’est généralement trompé sur la portée de ces paroles, se figurant qu’elles contenaient une allusion à une autre version sur l’origine de Mérovée[231]. Nous verrons, plus d’une fois encore, notre chroniqueur recourir à la même formule dubitative, lorsqu’il sera obligé de rapporter, sur la foi d’une tradition orale, un récit qu’il éprouve de la difficulté à croire. Pour peu qu’on soit familiarisé avec ses habitudes littéraires, on parvient, si je puis ainsi parler, à lire entre ses lignes, et la véritable portée de ses réticences apparaît avec une grande clarté. C’est comme si Grégoire nous disait formellement: «Je connais une tradition d’après laquelle Mérovée serait fils d’un dieu marin. Mais, comme il n’y a pas de dieu marin, et que, de plus, cette impertinente tradition attribue à notre dynastie royale une origine flétrissante, je préfère m’en tenir à l’opinion la plus vraisemblable, et qui a pour elle de bonnes autorités.»

[230] De hujus stirpe quidam Merovechum regem fuisse adserunt. Greg. Tur., II, 9.

[231] Déjà le _Liber Historiae_ interprète les paroles de Grégoire dans ce sens qu’il existerait une version d’après laquelle Mérovée ne serait pas le fils, mais seulement le parent de Clodion, et c’est cette version qu’il adopte: _Chlodione rege defuncto, Merovechus de genere ejus regnum ejus accepit_ (c. 5). Une généalogie des rois mérovingiens, qui semble être du VIIIe siècle, et que l’on trouvera reproduite dans l’appendice de ce livre, fait hardiment un pas de plus dans ce sens, et donne la lignée suivante de Faramond jusqu’à Clovis: _Faramundus genuit Chlenum et Chlodionem. Chlodius genuit Chlodebaudum. Chlodebaudus genuit Chlodericum, Chlodericus genuit Chlodovaeum et Chlodmarum._ On le voit, Mérovée est tout simplement éliminé, et Clovis se rattache par Chlodéric (= Childéric) à un fils de Chlodion qui s’appelle Chlodebaud. Aimoin I, 6, s’en tient à la version du _Liber Historiae_: Post haec Chlodione rege vita decedente Meroveus ejus affinis regni Francorum gubernacula suscepit. Un vieil auteur cité par Fauriel qui ne le nomme pas: Quia sine filio fuit (Chlodio) successit ei in regno nepos ejus Meroveus. De même les chroniques de Saint-Denis: Après lui (Clodion) régna Mérovée. Cilz Mérovée ne fu pas son fils, mais il fu de son lignage (Bouquet, III, p. 159). Ce point de vue a été, je pense, celui de la plupart des chroniqueurs du moyen âge; je le retrouve encore dans Robert Gaguin: _Compendium de Francorum gestis_, f. III. Fauriel s’y est laissé prendre, et écrit: «Grégoire de Tours reconnaît qu’il y avait de son temps des hommes qui affirmaient que Mérovée était, sinon le fils de Clodion, du moins de sa race, de sa famille, mais il ne se prononce point sur cette opinion, il ne l’adopte point, et semble par là la déclarer douteuse (I, p. 215)». Fauriel va même plus loin et fait état du témoignage de certains chroniqueurs que lui-même dit «_de plusieurs siècles postérieurs à Frédégaire_», et d’après lesquels Clodion n’avait pas de fils et Mérovée n’était que son neveu (_Hist. de la Gaule mérid._, p. 216). Von Sybel aussi croit pouvoir mettre sur la même ligne la tradition rapportée par Grégoire, et les généalogies factices des Mérovingiens, compilées au VIIIe siècle, pour conclure en faveur de son système, d’après lequel l’existence d’une famille royale chez les Francs n’est pas prouvée avant Childéric.

La tradition franque sur l’origine de Mérovée existait donc dès le temps de Grégoire de Tours, et remontait jusqu’au passé de la nation. Mais que signifie-t-elle? Est-il vrai, comme l’a pensé Waitz[232], après d’autres[233], que ce soit simplement une légende étymologique, suggérée par le désir d’interpréter le nom de Mérovée, qui deviendrait ainsi le fils de la mer? Müllenhoff le nie. Mer se disait en franc _mari_, et il est peu probable que l’_umlaut_ ait atteint dès lors l’_a_ radical d’un mot pour en faire un _e_[234]. Ensuite, il est visible que Frédégaire ne pense nullement à expliquer le nom de Mérovée, et que sa source orale n’y pense pas davantage. Ce qu’il s’agit d’expliquer, c’est le nom de _Merovingi_ porté par les princes de la dynastie; aussi Frédégaire a-t-il soin d’ajouter, après avoir rapporté la légende: _Per eo regis Francorum post vocantur Merohingii_. Nous ne sommes donc pas ici en présence d’une fantaisie étymologique; les Francs du Ve siècle n’avaient pas d’érudit qui pût se passer cette distraction, et la légende a un caractère trop archaïque pour cela; elle est l’expression d’un sentiment national intense, qui pousse à la glorification de la dynastie, et qui le fait à la manière populaire, c’est-à-dire en lui attribuant une origine divine. L’ancêtre éponyme des Mérovingiens est un fils de dieu: voilà tout ce que veut dire la légende, rien de plus, rien de moins.

[232] Waitz, _Verfassungsgeschichte_, t. II, p. 33.

[233] Notamment Eckhart, cité ci-dessus, p. 9. Le passage que j’y reproduis est précédé immédiatement des lignes suivantes: «Fabulam hanc ex nomine Merovei ortam esse certum est. _Mer_ enim _mare_, et sax. _veh_ vel german. _vieh_ bestiam, pecus vel animal notat, unde si compositum facias _Mervich_ et latinobarbare _Meroveus_ id designabit _animal marinum_ sive _bestiam Neptuni_.»

[234] K. Müllenhoff, _Die Merovingische Stammsage_ dans Haupt, _Zeitschrift für deutsches Alterthum_, t. VI.

Cela établi, faut-il aller, avec quelques-uns, jusqu’à contester l’historicité de Mérovée lui-même, et le regarder comme un être mythique inventé pour rendre compte du patronymique _Meroving_? Ceux qui le prétendent soutiennent que cet appellatif viendrait, non d’un héros qui n’a jamais existé, mais du nom de la Merwe, bras de mer à l’embouchure de l’Escaut, et dont les populations riveraines auraient fait un dieu. Les rois francs seraient des _Merwings_, c’est-à-dire des descendants de la Merwe, et leur éponyme Merovechus disparaîtrait de l’histoire, qui d’ailleurs ne connaît de lui que son nom. Du reste, si les rois francs devaient leur nom à _Merovech_, c’est _Meroveching_ qu’ils devraient s’appeler; or, ce nom ne figure nulle part dans les sources, qui écrivent unanimement _Meroving_.

Ainsi raisonne K. Müllenhoff. Je ne saurais pas être de son avis, et je déclare ingénuement que, des deux interprétations du nom de _Meroving_, celle que nous donne le chroniqueur du VIIe siècle me paraît de beaucoup préférable à celle du savant notre contemporain. A une époque où l’on continuait de se servir du suffixe -_ing_ pour former des noms patronymiques, il était difficile qu’on se trompât sur la valeur du radical qui précédait le nom, et j’imagine que tout le monde sentait le nom de _Merovech_ à travers celui de _Meroving_. C’est toujours un nom propre d’homme qui forme le radical des mots ayant un suffixe en -_ing_, et, chaque fois, ce nom désigne l’ascendant commun ou le chef suprême. Je ne connais pas d’exemple du contraire en pays franc, et _Meroving_ serait ici une exception unique. Müllenhoff, il est vrai, admet que la Merwe aurait été d’abord personnifiée, mais c’est là une supposition fort gratuite. Il se trompe également en niant que _Meroving_ vienne de _Merovechus_, parce qu’il ne présente pas la forme _Meroveching_; _Meroving_ n’est, en effet, que la contraction de la forme _Meroveching_, après la chute de l’aspirée _ch_, qui a produit la forme intermédiaire _Meroving_. Si les formes _Meroveching_ ou _Meroving_ n’apparaissent jamais dans nos textes, c’est que le nom lui-même y est très rare: Grégoire de Tours ne l’emploie jamais, Frédégaire et le _Liber Historiae_ ne l’offrent qu’une seule fois chacun; après cela, on ne le trouve que dans le _Vita Columbani_ de Jonas, dans le prologue de la _Lex Alamannorum et Bauariorum_, dans le _Vita Agili_, dans le _Vita Karoli_ d’Eginhard, et dans quelques autres textes cités au bas de cette page[235]. La rareté du terme s’explique sans doute par ce fait que les écrivains romains n’avaient pas l’intelligence des patronymiques tudesques; mais elle suffit pour nous permettre d’expliquer l’absence d’une forme _Meroveching_. La chute de l’aspirée _ch_ apparaît dès le VIIe siècle dans _Meroveus_, _Chlodoveus_, etc., à plus forte raison devait-elle avoir lieu de bonne heure dans _Meroveching_, forme où l’aspiration gutturale était encore plus difficile à rendre pour des gosiers romains[236]. D’ailleurs, la preuve que _Meroving_ se rattache bien à _Merovech_ par un hypothétique _Meroveching_ est fournie par le poème anglo-saxon de Beowulf, qui le contient sous la forme _Merovioing_, dérivé de _Merovio_ qui est lui-même la forme saxonne du _Merovich_ franc[237]. _Meroving_ est donc bien, quoi qu’en dise Müllenhoff, le patronymique de _Merovech_. Et il reste constant que les Francs, comme tous les autres peuples, ont entendu désigner par ce patronymique la descendance de leurs rois d’un héros national, que celui-ci soit historique ou purement légendaire.

[235] Frédég., III, c. 9: Meroveum, per eo regis Francorum post vocantur Merohingii.

_Liber Historiae_, c. 5: Ab ipso Merovecho rege utile reges Francorum Merovingi sunt appellati.

Jonas, _Vita Columbani_, c. 57: Aiebant enim nunquam se audiisse Merovingum in regno sublimatum voluntarium clericum fuisse.

Eginhard, _Vita Karoli_, I, _in init._: Gens Merovingorum, de qua Franci reges sibi creare soliti erant.

_Lex Bajuvariorum_, tit. I: Regnum Mervungorum.

_Mirac. S. Agili_, c. 3: Rodberto apud Merovingiam, quae alio nomine dicitur Francia, tenente jus regium.

Hariulf, _Chronic. Centul._ (Bouquet, III, p. 349): Intermisso Sicambrorum vocabulo Merovingi dicti sunt.

Roricon (Bouquet, III, p. 4): A quo Franci et prius Merovinci dicti sunt.

Beowulf, fitte XL:

Us waes â siddan Merevioinga Milti ungyfede.

C’est-à-dire: «Depuis lors, l’amitié des Mérovingiens nous a été refusée.»

Bachlechner a restitué le mot _Merevioinga_, et montre d’ailleurs qu’il vient de Merovio, forme anglo-saxonne de Merovig, comme Osweoing de Osweo (Haupt, _Z. f. d. A._, VII (1849) p. 524 et suiv.).

[236] Cf. les noms lorrains _Créhange_ et _Fleurange_, formes françaises de _Krichingen_ et de _Florchingen_.

[237] V. Bachlechner, _Die Merovinger im Beowulf_ dans Haupt, _Zeitschr. für deutsches Alterthum_, t. VII (1849) p. 524 et suiv.

Je crois d’ailleurs à l’historicité du personnage de Mérovée. Sans doute, on aurait pu l’inventer pour rendre compte du nom dynastique; sans doute, ceux qui lui refusent une existence historique peuvent arguer de ce qu’il n’apparaît nulle part dans l’histoire des Francs, excepté dans ce passage-ci, qui est emprunté à une légende mythologique. Mais ces raisons ne suffisent pas pour l’écarter. Le nom que la légende donne à l’ancêtre éponyme des Francs est de ceux qui reparaissent fréquemment dans leur lignée: nous le voyons porté par des fils de Chilpéric, de Clotaire II, de Théodebert II et de Théodoric II: cela est déjà une présomption en faveur du Mérovée éponyme. Et pourquoi se figurer que la tradition poétique des Francs aurait pu se tromper sur l’existence d’un personnage qu’elle-même plaçait après Clodion, c’est-à-dire dans la seconde moitié du Ve siècle? L’historicité incontestée de Clodion nous garantit ici celle de son fils Mérovée. Si ce dernier était fictif, la tradition en aurait fait le père de Clodion, et non son fils. D’autre part, Grégoire de Tours, si défiant de la légende, parle cependant du roi Mérovée avec une assurance qui laisse croire qu’il le considère comme connu de tout le monde: à le regarder bien, ce texte semble écrit, non pour nous apprendre l’existence de Mérovée, qu’il suppose universellement connue, mais pour nous mettre au courant de ce qu’on raconte sur son origine. Il en résulterait que le nom de Mérovée lui était connu par ailleurs. Et je crois voir au moins un document dans lequel il aura pu être mentionné: c’est le chant épique sur la jeunesse de Childéric, dont je parlerai dans le chapitre suivant. Ce chant, qui racontait la captivité de Childéric et de sa mère chez les Huns, nommait sans doute, à cette occasion, le père du jeune prince. Dans tous les cas, il est certain que le lien de filiation qui rattache Childéric à Mérovée ne fait pas l’ombre d’un doute pour Grégoire. Or, comme il n’était point parlé de ce lien dans la légende que nous étudions, il est indispensable d’admettre qu’il a connu Mérovée par une autre source encore, soit orale, soit écrite. Et cette source, quelle qu’elle soit, ne peut s’être trompée sur le point qui nous occupe. Ou elle était écrite, et alors elle ne disait que ce qu’elle savait bien; ou elle était traditionnelle, et alors elle rapportait un chant qui s’était formé à une époque où nul ne pouvait avoir oublié le nom du père de Childéric.