Histoire naturelle des oiseaux d'Afrique, t. 1

Part 2

Chapter 23,740 wordsPublic domain

Les jeunes Huppards sont d'abord couverts d'un duvet gris-blanc, qui peu à peu est remplacé par des plumes brunâtres, bordées de roux. J'ai été à portée d'examiner trois nids de Huppard; je n'y ai jamais trouvé que deux petits, dont toujours l'un étoit mâle et l'autre femelle: ce qui étoit facile à remarquer à la différence de leur taille. Au sortir du nid, la huppe est déja apparente dans le mâle.

LE BLANCHARD, Nº. 3.

Si l'intrépidité et le courage sont les caractères moraux qui distinguent les aigles des autres oiseaux de proie, sans contredit celui dont il est question ici est autant un aigle que celui dont nous avons parlé sous le nom de griffard; car il est le tyran de tous les grands oiseaux qui habitent ses états; c'est un vrai despote, qui, abusant de ses moyens, fait la guerre à tout ce qui l'environne, et immole tout ce qui l'approche. Destiné à faire la chasse au peuple aîlé, la nature l'a doué d'une grande aisance dans son vol; une très-longue queue lui sert admirablement bien pour se diriger avec agilité, et parer aux reviremens fréquens et prompts qu'emploient les oiseaux qui cherchent à éviter ses cruelles serres; écarts brusques, qui, presque toujours, les font échapper à tout autre oiseau de rapine, mais qui deviennent inutiles avec celui dont nous parlons.

C'est à la poursuite des ramiers que l'on peut admirer l'adresse du Blanchard; il semble même de préférence chasser ces oiseaux, dont le vol est le plus rapide et le plus varié; et c'est sur-tout de l'espèce que j'ai décrite sous le nom de ramron dont il fait sa proie ordinaire. J'ai vu des faucons, des autours, des éperviers, des hobereaux, etc., poursuivre nos ramiers en Europe; mais je les ai peu vu réussir dans cette chasse, même en se jetant dans des volées entières de ces oiseaux. Leurs moyens étoient, à la vérité, différens de ceux qu'emploie le Blanchard avec tant de succès. Les oiseaux de haut vol poursuivent à tire d'aîle leur proie, et cherchent à l'aborder, soit par dessus, soit de côté, afin de s'en saisir; celui-ci, au contraire, mesure son vol, se domine et ne donne rien au hasard. Le ramron, comme on peut le voir dans sa description, s'élève au-dessus des grands arbres, et semble s'amuser d'une singulière manière de voler qui n'appartient qu'à lui: c'est alors que le Blanchard part de l'endroit où il étoit en embuscade; et s'il peut arriver sous le ramron avant que celui-ci ait eu le tems de se précipiter dans le bois, pour se cacher dans les broussailles, c'en est fait de lui: tous ses détours, tous ses mouvemens brusques et réitérés lui deviennent inutiles; son ennemi pare à tout, et semble chercher plutôt à le lasser qu'à le poursuivre. Toujours au-dessous de lui, son unique soin est de l'empêcher de gagner les arbres; et plutôt le ramron s'y précipite, plutôt il est pris; parce que le Blanchard, parcourant pendant le même tems la ligne la plus courte, se trouve toujours au passage, et saisit sa proie au moment où souvent elle croit lui échapper. Ce n'est que lorsque le ramron est forcé de gagner la plaine, que le Blanchard vole droit sur lui, et le prend en un instant, parce qu'alors il est déja très-fatigué; mais il est fort rare qu'il ose quitter le bois, vu que son unique ressource est d'arriver dans le plus épais des arbres, où les mouvemens du Blanchard se trouvant gênés, il peut espérer d'échapper à la mort.

Le Blanchard plume sa proie avant de la déchirer, et c'est toujours perché sur les branches basses d'un gros arbre, qu'il la dévore, ou sur le tronc d'un arbre renversé, ou sur un rocher, enfin sur un endroit élevé, mais jamais à terre.

Le Blanchard ne fréquente que les forêts; il se tient de préférence dans les endroits où se trouvent les plus grands arbres, et où il y en a le moins; parce que, découvrant mieux tout ce qui lui paroît propre à faire sa nourriture, c'est de-là que, tapi derrière une grosse branche, il guette les ramrons et les perdrix de bois, qu'il saisit en se précipitant avec bruit de dessus l'arbre sur la troupe. Il se nourrit aussi d'une très-petite espèce de gazelle, qui ne se trouve que dans les forêts; j'en ai parlé dans mes voyages sous son nom hottentot de _nometjes_.

J'ai eu long-tems le plaisir d'observer un couple de Blanchards, mâle et femelle, qui étoit établi près de mon camp dans les bois du charmant et délicieux pays d'Auteniquoi. Je les ai examinés pendant plus de trois semaines avant de les tuer. Assis au pied d'un arbre, je passois des matinées entières à observer tous leurs mouvemens et toutes leurs ruses. Comme, dans ce tems, ils étoient occupés à couver, et que jamais le nid n'étoit vaquant, je me voyois sûr de les retrouver chaque jour dans les mêmes lieux. Quand l'un d'eux s'étoit saisi d'une proie quelconque, tous les corbeaux des environs accouroient par troupes innombrables, criant autour de lui, et cherchant à avoir leur part du butin; mais l'aigle paroissoit mépriser ces oiseaux piaillards, qui, n'osant approcher de trop près, se contentoient de se jeter sur les débris qui tomboient de l'arbre où le Blanchard dévoroit paisiblement sa proie. Quand il se présentoit dans l'arrondissement un oiseau de rapine quelconque, le Blanchard mâle le poursuivoit à toute outrance jusqu'à ce qu'il fut hors de son domaine. Les plus petits oiseaux pouvoient tous impunément s'approcher jusque sur le nid même de cet aigle, qui ne leur faisoit aucun mal; ils étoient même là en sûreté contre les attaques des oiseaux de proie d'un ordre inférieur.

Les aîles du Blanchard ne paroissent point être d'une envergure aussi considérable que celles des autres aigles; parce que, ne s'étendant que jusqu'à la moitié de la longueur de la queue, elles semblent être plus courtes, proportionnellement à cette queue, qui est fort longue; mais si l'on considère le volume de son corps, on trouve son envergure assez grande.

Le Blanchard a le corps moins gros que nos aigles; il est plus allongé et plus svelte de taille; enfin, comme il convenoit qu'il fut construit pour la chasse aux oiseaux. Il est, en un mot, à nos aigles ce que sont les lévriers aux dogues.

Le Blanchard est caractérisé par une espèce de huppe qui prend naissance derrière l'occiput; mais elle est beaucoup moins apparente que dans l'espèce précédente. On l'apperçoit très-peu dans la femelle: celle-ci est d'un tiers plus forte que le mâle; sa couleur est généralement plus lavée de brun fauve, sur le manteau et les couvertures des aîles; tous deux sont gantés; c'est-à-dire, qu'ils ont des plumes sur les doigts. La queue est rayée transversalement de noir et de blanc; les grandes pennes sont brunâtres dans leurs barbes extérieures, et rayées dans toute la partie qui est couverte quand l'aîle est ployée. L'iris et les doigts sont d'un beau jaune; les griffes, qui sont très-fortes, ont une couleur plombée, ainsi que le bec.

Toutes les plumes du Blanchard sont blanches, flambées de noir-brun sur le manteau; elles sont douces au toucher, et non rudes, comme celles des aigles en général. Son ramage est formé de plusieurs sons aigus répétés précipitamment, et qu'on peut rendre par _cri-qui-qui-qui-qui_. Lorsqu'il est perché et repu, on l'entend pendant des heures entières répéter ces mêmes accens, qui paroissent assez foibles pour un oiseau dont la taille égale, à un tiers près, celle du griffard. Le Blanchard bâtit son aire sur le sommet des grands arbres. Le mâle couve tour à tour avec sa femelle. Je n'ai trouvé que deux œufs dans le seul nid de Blanchard que j'aie vu: ils étoient blancs et de la grosseur de ceux d'une dinde, mais d'une forme plus ronde.

Quand, obligé de quitter mon camp, je me décidai à tuer le mâle et la femelle, les petits étoient déja couverts entièrement d'un duvet blanc fauve. J'ai essayé d'élever ces deux aiglons; mais mes chiens les tuèrent avant qu'ils ne fussent couverts de toutes leurs plumes. A juger par celles qu'ils avoient déja, la première livrée du Blanchard approche beaucoup de celle de l'âge fait; à l'exception que le brun est plus lavé et que toutes les couvertures des aîles sont bordées de roussâtre. En général, j'ai remarqué dans beaucoup de jeunes oiseaux de proie, que la couleur fauve ou rousse borde toujours plus ou moins les plumes de tout le manteau. Je n'ai jamais rencontré le Blanchard que dans le pays d'Auteniquoi.

LE VOCIFER, Nº. 4.

Voici, sans contredit, une des plus belles espèces d'aigles; non-seulement distinguée par la beauté de son plumage, mais encore par l'élégance de sa forme et par sa taille, dont les dimensions égalent celles de l'orfraie. Le Vocifer est remarquable par le blanc de la partie antérieure du corps et de la queue, et par le brun-roux mêlé de noir qui en pare le reste; les plumes de la tête, du cou et des scapulaires, qui sont également blanches, montrent toutes leurs côtes brunes. Celles de la poitrine portent quelques taches rares, longitudinales, d'un noir-brun; le reste du plumage est d'un brun ferrugineux, flambé d'un noir brûlé; les plus petites couvertures des aîles sont d'une teinte plus claire, approchant de la rouille; les scapulaires qui les avoisinent sont mêlés de noir, et tranchent agréablement sous le blanc des autres, qui s'étendent sur le dos en pointe de mouchoir. Les pennes de l'aîle sont noires, et en partie comme finement marbrées de blanc et de roux à leurs barbes extérieures; le bas du dos et les recouvremens du dessus de la queue sont d'un noir mêlé de blanc sale. Entre le bec et l'œil, la peau se montre, et cette partie est seulement couverte de poils rares: sa couleur est jaunâtre, ainsi que la base du bec, les pieds et les doigts. L'iris est d'un brun-rouge; les plumes des jambes descendent d'un demi pouce sur le tarse par devant; les ongles et le bec sont d'un bleu de corne; le jabot, qu'on apperçoit un peu, est couvert d'un duvet long et frisé. La queue est légèrement arrondie; c'est-à-dire, que les pennes extérieures sont les plus courtes, tandis que les autres s'allongent successivement jusqu'aux deux du milieu qui sont les plus longues et d'ailleurs égales entre elles.

La femelle a beaucoup moins de noir dans son plumage; son blanc est moins pur et son roux moins foncé. Elle est plus forte que le mâle.

Les aîles ployées s'étendent jusqu'à l'extrémité de la queue, et leur envergure est de près de huit pieds.

Dans son jeune âge, le Vocifer, au lieu de blanc, porte du gris cendré, et sa queue est alors entièrement de cette dernière couleur; mais avec l'âge elle devient blanche. A la seconde mue, il a déja autant de blanc que de gris, et la queue est de même composée de quelques pennes absolument blanches, d'autres d'un gris-brun, et quelques-unes enfin mêlées de ces deux couleurs. Ce n'est donc qu'à la troisième année que ces oiseaux prennent leur élégante livrée, telle qu'on la voit dans la planche enluminée, qui représente la femelle.

On trouve le Vocifer sur les bords de la mer, et principalement à l'embouchure des grandes rivières, sur la côte est et ouest d'Afrique, dans toute la distance que j'ai parcourue de cette partie du monde. Je ne l'ai jamais vu dans l'intérieur des terres, parce que, faisant sa principale nourriture de poisson, il ne fréquente que les lieux jusqu'où remonte la marée; car la plupart des rivières d'Afrique n'étant que des torrens qui descendent des montagnes, on sent bien que le poisson doit y être aussi rare qu'il est abondant sur la côte et dans la partie des rivières qui avoisinent la mer. Dans l'intérieur des terres, j'ai seulement trouvé ces oiseaux le long du cours de la rivière d'Orange, ou Grande-Rivière, parce qu'elle est poissonneuse par-tout.

Le Vocifer, de même que l'orfraie et le balbusard, fond rapidement du haut des airs sur le poisson qu'il apperçoit. J'ai eu souvent occasion de voir cet aigle s'abattre avec bruit sur l'eau, y plonger même entièrement son corps, et en sortir tenant un gros poisson dans ses serres. C'est sur des rochers voisins ou sur des troncs d'arbres que les eaux ont déracinés, chariés et amoncelés sur les bords des rivières, qu'il va dévorer sa proie et qu'il fait l'établissement de sa pêcherie d'une manière fixe et stable; car il mange habituellement sa pêche aux mêmes endroits, qu'il est facile de reconnoître aux monceaux de têtes et d'arêtes de poisson que l'on y trouve. J'ai vu des ossemens de gazelles parmi ces restes; ce qui prouve qu'il chasse aussi ce gibier. Il dédaigne apparemment de faire la guerre aux oiseaux; car je n'en ai jamais trouvé des débris dans ceux dont j'ai parlé, mais bien ceux d'une espèce de grand lézard très-commun dans plusieurs rivières d'Afrique.

J'ai pris le nom de Vocifer, de l'habitude qu'ont ces aigles de jeter fréquemment de grands cris, différemment accentués, et de se répondre entre eux de fort loin, perchés sur les rochers qui bordent la mer, ou sur quelque tronc d'arbre renversé sur le sable des rivières. On les voit, pendant ces sortes de conversations bruyantes, faire de très-grands mouvemens du cou et de la tête; indice certain des efforts nécessaires à la production des accens variés de leur voix. Ces cris les décèlent toujours; mais il est néanmoins fort difficile de les approcher d'assez près pour les tirer. J'ai été obligé, pour parvenir à en tuer un, de faire creuser une fosse, recouverte d'une natte sur laquelle j'avois fait jeter de la terre: j'ai passé trois jours entiers dans cette embuscade à portée d'un tronc d'arbre sur lequel un couple de ces oiseaux venoient d'ordinaire dévorer leur proie. Ils n'y sont revenus que quand la terre dont j'étois recouvert n'avoit plus une couleur fraiche et différente de celle qui est hâlée par l'ardeur du soleil. A la fin du troisième jour, j'ai tué la femelle, qui encore, comme on a pu le voir dans la relation de mes voyages, m'a presque couté la vie, lorsque, pour l'aller chercher de l'autre côté du Queur-Boom où elle étoit tombée, je m'avisai de traverser cette rivière pendant la haute marée et manquai de m'y noyer. Sans la ruse dont je me suis servi, j'aurois probablement quitté l'Afrique sans avoir pu jouir du plaisir de posséder un aussi bel oiseau. Le mâle en cherchant sa femelle, se fit tuer près du camp en dévorant les restes d'un buffle que j'avois fait jeter pour attirer les oiseaux carnivores.

Le Vocifer est très-méfiant et fort difficile à approcher; il part dès qu'il apperçoit le chasseur, et même de très-loin. Il s'élève à une hauteur prodigieuse; son vol a une grâce toute particulière: on entend fréquemment le mâle, pendant cette fonction, pousser des sons que l'on peut rendre par _ca-hou-cou-cou_. Ces syllabes étant prononcées lentement, la seconde chantée quelques tons plus haut que la première et les deux autres successivement d'un ton plus bas, on imitera parfaitement le ramage de plaisir de cet oiseau[2]. Il est à remarquer que c'est toujours en l'air que le Vocifer fait entendre ce chant; non en planant, mais quand il accompagne son vol d'un mouvement d'aîles remarquable et comme avec une sorte de complaisance, en les ramenant par dessous son corps, au point de les faire toucher presqu'ensemble. Nous observerons dans ce mouvement, qui accompagne la voix pendant le vol, une analogie avec ce que nous avons dit de celui qu'il forme en criant lorsqu'il est perché, et qui montre, à ce que je crois, la nécessité d'un surcroît d'effort dans cet oiseau, dont la voix est extraordinaire et fort remarquable, en ce qu'elle est très-sonore, qu'on y trouve une certaine harmonie qui plaît, et qui flatte l'oreille, sans avoir enfin le désagréable ton perçant, aigre et plaintif de la plupart des oiseaux de proie.

[2] [Illustration: Ca-hou-cou-cou.]

Le mâle et la femelle ne se quittent point, et partagent de la meilleure intelligence ce que l'un ou l'autre a pêché ou pris à la chasse. Ils construisent leur aire sur le sommet des arbres ou sur les rochers; il est absolument fait comme celui du griffard, à l'exception qu'il est garni intérieurement de matières douilletes, telles que plumes, laine, etc.; sur lesquelles sont déposés deux ou trois œufs entièrement blancs et de la forme de celui d'une dinde, mais plus gros.

Les colons du Cap de Bonne-Espérance nomment cet oiseau grand pêcheur de poisson (_groote-vis-vanger_), ou pêcheur de poisson, blanc (_witte-vis-vanger_).

Je n'ai jamais entendu le Vocifer qu'une seule fois dans les environs de la baie Falso; de sorte que cet oiseau paroît très-rare vers le Cap. Ce n'est guère qu'à soixante ou quatre-vingts lieues de là que j'ai commencé à le voir communément; mais l'endroit où il s'en trouve le plus, c'est vers la baie Lagoa. Il semble que le Vocifer se trouve aussi en Négritie; car c'est assurément à lui que l'on peut rapporter ce que Gaby raconte de l'aigle qu'il désigne sous le nom de nonette. Il a, dit-il, la couleur de l'habit d'une carmélite, avec son scapulaire blanc. Cette courte description convient certainement plus au Vocifer qu'à notre balbusard, à qui Buffon la rapporte très-mal à propos.

LE BLAGRE, Nº. 5.

Le Blagre est en Afrique ce qu'est le balbusard en Europe. Modélé sur les mêmes proportions, il a aussi précisément les mêmes mœurs. Il fait sa principale nourriture de poisson, qu'il fixe du haut des airs, et qu'il saisit en se plongeant même entièrement dans l'eau. Perché sur un arbre, près d'une rivière ou d'un lac, ou sur quelque rocher qui borde la mer, il passe des matinées entières à y guetter les poissons qui se présentent à sa portée. On le trouve rarement dans l'intérieur des terres arides; il ne fréquente que les bords de la mer et des rivières poissonneuses. Il vole à une prodigieuse hauteur, d'où on l'entend pousser des cris très-aigus. Ces oiseaux paroissent avoir l'œil perçant; car je les ai vu descendre presque des nues tout droit sur des poissons qui nageoient à la surface de l'eau, et en emporter d'assez gros dans leurs serres. La chair du Blagre a un goût insipide de poisson, et sa graisse, qui est très-abondante, est si huileuse, qu'en écorchant l'oiseau, elle se répand sur toutes les plumes. Deux individus de cette espèce, que j'avois préparés avec le plus grand soin, ont été totalement gâtés, parce que cette graisse, avec le tems, s'est répandue sur chacune des plumes de ces oiseaux; de manière qu'elles s'en sont trouvées entièrement imbibées, comme si on avoit trempé la peau dans de l'huile.

Le Blagre est de la taille de notre balbusard; ses plumes ont la rudesse de celles des martins-pêcheurs, sur-tout celles du ventre, dont les barbes sont très-serrées et fort unies entre elles. La tête, le cou, et tout le plumage antérieur, sont d'un blanc satiné. Sur la tête et le derrière du cou, la côte de chaque plume est brunâtre; le manteau et les petites couvertures des aîles sont d'un léger gris-brun, ainsi que la queue, dont le bout est blanc. Les grandes pennes sont noirâtres; les moyennes ont leurs barbes extérieures de la même couleur que le manteau; le bec est brunâtre, les pieds sont jaunes, les ongles noirs et l'iris est d'un brun foncé.

Les ornithologistes qui, comme Buffon, ne cherchent qu'à diminuer les espèces, ne manqueront pas de prendre le Blagre pour une variété de notre balbusard; mais moi, qui ne crois point à ces grandes variations produites par l'influence du climat, je le donne pour être certainement une seconde espèce du même genre.

Kolbe, dans son voyage au Cap, fait mention de plusieurs aigles qu'il a vus, dit-il; mais, en jetant les yeux sur la partie ornithologique de son livre, il est aisé de voir qu'il n'avoit pas la moindre connoissance dans cette partie. Le stront-vogel, qu'il donne pour un aigle, est un très-grand vautour du Cap, dont je parlerai. Je n'ai jamais vu au Cap l'orfraie, ni l'oiseau qu'il nomme l'aigle canardière, lequel s'élevant, suivant lui, à une prodigieuse hauteur, dévoroit en l'air les canards. Il est absurde d'avancer un pareil fait, qui est parfaitement faux; car jamais les oiseaux de rapine ne dépècent leur proie en volant. Buffon rapporte, je ne sais pourquoi, cet aigle canardière à son petit aigle: il n'y a pourtant pas un mot dans l'indication de Kolbe qui puisse l'avoir autorisé à ce rapprochement. Quant aux autres aigles que ce voyageur a vus en mer dévorant les poissons volant, ce n'étoit probablement que des frégates ou des albatros, dont il aura fait des aigles; comme de l'outarde du Cap il a fait un paon; parce qu'en effet les colons nomment cet oiseau, paon sauvage. Il seroit plus qu'étonnant, qu'ayant passé cinq ans au Cap, uniquement occupé à la recherche des oiseaux, je n'aie jamais apperçu ces aigles dont parle Kolbe, et qu'il dit sur-tout être si communs. Je ne me serois jamais avisé de parler des oiseaux dont cet auteur fait mention, si Buffon ne s'étoit pas servi de ses indications pour faire des rapprochemens, et en tirer ensuite des conséquences souvent très-absurdes.

Il n'y a point d'oiseau sur lequel on ait débité autant de fables que sur les aigles, et principalement sur notre balbusard, qui a été très-anciennement connu; si toutefois on peut se servir du mot connu, pour désigner les erreurs grossières qui ont été débitées sur cet oiseau. Albert le Grand ayant écrit que le balbusard avoit un pied d'épervier, et l'autre pareil à celui d'une oie; Gesner, Aldrovande, Klein, et même Linnæus, l'ont répété d'après lui. Rien ne prouve mieux la manière dont observoient les anciens ornithologistes; et malheureusement il n'y a aucun ouvrage nouveau qui ne soit entaché de toutes les erreurs et absurdités des écrivains anciens; et cela parce qu'il est plus court et plus facile, de compiler tranquillement un livre que de faire soi-même des observations; et c'est très-souvent d'après les exposés les plus absurdes et les plus hors de vraisemblance qu'on tire des conséquences; car les ornithologistes qui n'ont jamais étudié la nature que dans les écrits de leurs prédécesseurs, et voulant cependant nous donner aussi leurs propres idées, entassent de nouvelles réflexions absurdes sur d'anciennes erreurs; ce qui ne nous donne que des résultats encore plus monstrueux. C'est ainsi que Buffon lui-même, confondant souvent trois et quatre espèces très-différentes et très-connues, pour n'en faire qu'autant de variétés de la même espèce, nous présente ensuite, pour une seconde espèce du même genre, un oiseau dont il n'a d'autre indication qu'une description si imparfaite qu'il est impossible de débrouiller le genre auquel il appartient.