Histoire naturelle des oiseaux d'Afrique, t. 1

Part 1

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HISTOIRE NATURELLE

DES OISEAUX D'AFRIQUE;

PAR

FRANÇOIS LEVAILLANT.

TOME PREMIER.

A PARIS,

CHEZ J. J. FUCHS, LIBRAIRE, RUE DES MATHURINS,

HÔTEL DE CLUNY.

DE L'IMPRIMERIE DE H. L. PERRONNEAU, RUE DES GRANDS AUGUSTINS.

AN VII DE LA R. F. (1799).

ÉPITRE DÉDICATOIRE

A J. TEMMINCK,

TRÉSORIER DE LA COMPAGNIE DES INDES,

A AMSTERDAM.

MON AMI,

_Je vous adresse mon Ornithologie, comme un foible témoignage de mon estime et de ma reconnoissance; si votre modestie s'en trouve offensée, vous pardonnerez au motif bien pur qui a dicté mon offre._

_Je vous salue_,

LEVAILLANT.

PRÉFACE.

J'aurois voulu me dispenser de faire une préface à cette partie descriptive de mes voyages, à laquelle les relations que j'ai déja publiées servent naturellement d'introduction; j'ai toujours craint de donner à ce que j'ai fait trop d'importance, et ceux qui me connoissent savent assez quel prix j'attache à cette gloriole littéraire, dont tant d'hommes sont entichés aux dépens de leur repos, quelquefois même de leurs jours. Cependant j'aurois bien quelques confidences à faire au public, et il seroit un peu long d'aller compter à chacun en particulier, les déplaisirs nombreux qui m'ont assailli depuis le moment où l'on m'a traîné sur cette scène littéraire: il faut donc qu'en une seule fois j'en dise une partie à tous, et de la même manière; ceux qui auroient désiré des ménagemens particuliers, ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes d'en avoir manqué à mon égard, et je ne peux avoir deux façons de me plaindre, quand je n'en ai qu'une de sentir l'offense.

Pour prix de mon dévouement aux progrès d'une science que je crois être encore à son enfance, je n'ai reçu que des outrages, je n'ai éprouvé que des injustices; et l'insulte de ceux qui m'ont trompé porte un caractère de bassesse et de lâcheté, dont nulle histoire privée n'offre d'exemple. Je ne suis pas le premier qui ait à se plaindre de l'envie et de la perfidie des hommes; mais je serai sans doute le dernier, qui, forcé de se taire sur la plus lâche imposture et le vol le plus manifeste, se voie dans la dure nécessité de ne pouvoir se plaindre sans honte pour lui-même et sans tache pour celui qui a cherché aussi publiquement à lui nuire.

Des hommes puissans m'avoient attiré, caressé, flatté. Je ne m'en cache pas, j'avois compté sur leur reconnoissance; les motifs qui sembloient la fonder étoient purs et vrais. Je me plaignois avec raison d'avoir sacrifié ma fortune et ma plus belle jeunesse aux progrès d'une science jusqu'alors toute en théorie et que peu d'expérience avoit fondée. Je contrariois, il est vrai, de brillans romanciers, de longues études de cabinet, que nul ne prétendoit avoir faites en pure perte; mais je venois les preuves à la main. J'ouvris aussi un cabinet d'histoire naturelle; j'y déposai les nombreux individus que j'avois été chercher à quatre mille lieues de Paris. Cette ville entière, et tout ce qu'elle renferme d'étrangers, fut à même de juger de mes travaux, et de comparer mes observations aux observations consacrées dès un long-tems dans la collection de mes nombreux oiseaux. Plus de cinq cents individus nouveaux ou faussement décrits, déposoient contre l'ignorance ou le charlatanisme; je soulevai l'un et l'autre contre moi. Depuis dix ans, ils ne m'ont point quitté. Je n'ai recueilli d'autre prix de mes fatigues, de mes efforts et de mes dépenses, que l'honneur de leur être constamment en butte; et je n'ai pas manqué de les trouver dans mon chemin toutes les fois qu'ils ont pu me nuire, soit directement, soit indirectement.

Cependant cette révolution qui, dit-on, remet chaque chose et chacun à sa place, n'étoit pas encore éclose, que le gouvernement, par le seul moyen qui nous convint à tous deux, voulut me dédommager de mes dépenses. Il fut même déja convenu que mon cabinet seroit déposé au Muséum d'histoire naturelle, et qu'il me seroit payé 60 mille livres, outre une pension qui me seroit faite à titre d'indemnité. C'est dans cet instant que naquirent les premiers élans de la liberté; cédant avec transport aux efforts naissans de cette fille chérie de la nature, j'oubliai bientôt mon intérêt particulier pour ne plus songer qu'à l'intérêt général; et je remis à d'autres tems le soin de ma fortune entièrement négligée jusqu'alors. Lors de l'assemblée constituante, le gouvernement parut un moment vouloir remplir, à mon égard, les mêmes engagemens; mais ayant une antipathie insurmontable pour les sollicitations, et n'ayant sur-tout point de ces puissans protecteurs, si nécessaires à ceux qui veulent réussir, je fus bientôt oublié. L'assemblée législative vint à son tour, et fut sur le point de réparer les retards d'une équitable indemnité; mais l'assemblée législative s'endormit également dans sa justice. Enfin, la convention nationale, plus puissante et plus expéditive, sembla se proposer de réparer les torts qu'on m'avoit fait éprouver jusqu'alors. La plus grande partie des membres du comité d'instruction publique virent mon cabinet; des commissaires furent nommés pour le visiter; la commission temporaire des arts fut elle-même saisie de cette affaire; les citoyens Richard et Lamarck firent un rapport à ce sujet; enfin, aucun moyen économique d'entrer en possession des seules richesses que je possédasse au monde ne fut négligé. Mais des affaires plus intéressantes sans doute, firent oublier la mienne. Ayant écrit une lettre au comité pour la lui rappeler, on parla de faire faire l'estimation de mon cabinet. ESTIMER un à un les individus d'une collection! qui m'avoit couté trente ans de travail, dont cinq années de courses dans les déserts brûlans de l'Afrique, et pour laquelle je ne demandois pas la vingtième partie de la valeur; puisque, malgré les progrès des tems et la différence des besoins, la somme offerte en 1789 étoit celle que je demandois encore au gouvernement en 1795. . . . . Enfin, cette somme, malgré sa modicité, est restée dans les trésors de la nation, et mon cabinet est toujours en mon pouvoir, et va probablement passer à l'étranger ou être dispersé, car ma fortune ne me permet plus de le garder.

Un autre espoir m'occupe aujourd'hui entièrement, et me fera peut-être oublier d'aussi longues injustices. Livré tout entier aux soins que demande mon Ornithologie, je me console de ne pas voir au rang des richesses nationales l'humble mais rare tribut que je venois offrir à ma patrie; je donnerai mes oiseaux à l'Europe entière: j'en ai multiplié les portraits fidèlement peints, et aussi fidèlement décrits; ils seront pour les amateurs et pour les savans une propriété plus précieuse; ils pourront les consulter, les visiter à toute heure; les originaux sortiroient en vain de France, nul événement ne peut plus leur porter atteinte; tous les dessins de mon Ornithologie sont achevés.

En publiant l'Histoire des oiseaux d'Afrique, j'ai cru que c'étoit rendre service à la science que de faire mention de toutes les espèces rares et non décrites que j'ai trouvées dans les différens cabinets de l'Europe. J'ai eu soin en même tems de désigner toujours la collection d'où je les ai tirées: je préviens les lecteurs que tous les oiseaux qui se trouvent sans cette indication appartiennent à ma collection, et que les numéros qui sont placés en tête de chaque oiseau correspondent à la planche qui représente l'espèce dont je donne la description.

HISTOIRE NATURELLE

DES OISEAUX D'AFRIQUE.

OISEAUX DE PROIE.

LE GRIFFARD, Nº. 1.

Les proportions de toutes les parties du corps, fournissent aux naturalistes les meilleurs caractères qu'ils puissent employer pour désigner les différentes espèces d'animaux. Les formes déterminent souvent les facultés et les mœurs; tandis que les couleurs ne nous présentent quelquefois que des livrées accessoires, sur-tout dans la classe très-nombreuse des oiseaux de proie, dont chaque âge nous offre autant de variétés de plumage. Les formes distinguent physiquement les divers genres d'animaux les uns des autres, et jettent des différences sans nombre dans les fonctions de la vie et des caractères moraux, qu'il est aussi essentiel de saisir dans l'étude de la nature que celles qu'on remarque dans leur conformation.

L'aigle d'Afrique, que j'ai nommé Griffard, se distingue parmi les espèces de ce genre d'oiseaux, qui possèdent éminemment le courage, la force et des armes sanguinaires: avec une taille égale à peu près à celle du grand aigle, ou aigle royal, il a les jambes plus longues, plus musculeuses et des serres plus fortes: caractères propres à faire reconnoître cet oiseau, non-seulement lorsqu'il est placé dans une collection à côté des autres aigles, mais encore quand il vole, les jambes pendantes, à la poursuite des quadrupèdes dont il fait sa pâture.

Les diverses espèces de petites gazelles et les lièvres sont sa proie ordinaire: il fond sur les premières, les tue facilement et d'une manière qui démontre la force dont la nature l'a doué. Mais c'est sur-tout dans sa haine pour les autres grands oiseaux de rapine, qu'il fait admirer son courage: il les poursuit dès qu'il les apperçoit; font-ils résistance, il les combat impitoyablement, les oblige à fuir, et n'en souffre aucun dans le canton qu'il a choisi pour son domaine et sa chasse.

Il arrive souvent que des bandes de vautours et de corbeaux, se réunissant, cherchent à saisir le moment favorable pour s'emparer de l'animal que vient d'abattre le Griffard; mais la contenance intrépide et fière de cet oiseau posé sur sa proie, suffit pour tenir à l'écart cette légion de carnivores.

On trouve ordinairement le Griffard accompagné de sa femelle; ils se séparent rarement, et ne s'écartent point du vaste arrondissement où ils se sont fixés. C'est sur la cime des plus grands arbres ou entre les rochers escarpés et inaccessibles qu'ils établissent leur aire: c'est ainsi que se nomme le nid des aigles, qui n'est jamais creux comme celui des autres oiseaux, mais plat, en manière de plancher. Celui du Griffard est si solide, qu'un homme peut s'y tenir, sans craindre de l'enfoncer; aussi lui sert-il nombre d'années. Il est composé d'abord de plusieurs fortes perches, plus ou moins longues, suivant la distance des enfourchures des branches sur lesquelles elles doivent porter. Ces dernières traverses sont enlacées, en tous sens, par des branches flexibles qui les lient fortement ensemble et servent de fondement à cet édifice; qui est ensuite surmonté d'une grande quantité de menu bois, de mousse, de feuilles sèches, de bruyère, et même de feuilles de plantes liliacées ou de roseaux, s'il s'en trouve dans les environs. Ce second plancher est recouvert d'une couche de petits morceaux de bois sec; et c'est sur ce dernier lit, où il n'entre rien de douillet, que la femelle dépose ses œufs. Cet aire ou nid, ainsi construit, peut avoir quatre à cinq pieds de diamètre et deux pieds d'épaisseur; sa forme est irrégulière. Il dure, comme je l'ai remarqué, nombre d'années, et peut-être même toute la vie du couple, quand aucun danger ne les oblige de s'éloigner d'un premier établissement.

A la vétusté graduelle d'un amas considérable d'ossemens de différens quadrupèdes, que je trouvai au pied d'un très-grand arbre qui portoit un de ces nids, ainsi qu'aux diverses couches des débris de la surface extérieure du nid, mêlés à ceux des animaux, on auroit pu calculer son ancienneté, et compter combien de fois il avoit été réparé pour les besoins d'une famille naissante.

Quand le local n'offre point d'arbre au Griffard, pour y construire son aire, il le place entre des rochers, et le façonne, comme le premier, à l'exception du fondement, qui devient inutile, puisque le lit de mousse est établi directement sur la pierre; mais c'est toujours sur des buchettes que les œufs sont déposés, et dans aucun cas sur des matières plus moëlleuses.

J'ai observé que, de préférence, le Griffard choisit un arbre isolé pour son domicile; parce qu'il est très-méfiant et qu'il aime à voir ce qui se passe autour de lui. Dans les rochers, sa couvée est plus exposée à devenir la proie de plusieurs espèces de petits quadrupèdes carnassiers; qui, justement parce qu'ils sont plus petits, sont d'autant plus à redouter. C'est ainsi que, parmi les hommes, les ennemis foibles et pusillanimes sont souvent les plus dangereux.

La femelle du Griffard pond deux œufs presque ronds, entièrement blancs, et de trois pouces quelques lignes de diamètre; pendant qu'elle couve, le mâle veille aux besoins communs, lui apporte sa nourriture et chasse pour toute sa famille, jusqu'à ce que les petits puissent rester seuls dans l'aire sans courir de danger; car, devenus plus grands, ils exigent des provisions si considérables, que les vieux, suffisant à peine à leur voracité, sont alors obligés de chasser ensemble, afin de satisfaire un appétit aussi démesuré que l'est celui de deux aiglons; il est tel même, que des Hottentots m'ont assuré avoir vecu, pendant près de deux mois, de ce qu'ils déroboient chaque jour à deux Griffards, dont le nid étoit dans leur voisinage. Je n'ai pas eu de peine à les croire, d'après ce que j'ai vu moi-même d'un de ces oiseaux que j'ai conservé quelque tems vivant, ne lui ayant cassé que le bout de l'aîle en le tirant: il fut trois jours entiers sans vouloir absolument manger, malgré tout ce que je pus lui offrir; mais aussitôt qu'il fut habitué à prendre sa nourriture, nous ne pouvions plus le rassasier; il devenoit furieux à la vue d'un morceau de viande qu'on lui faisoit voir, en avaloit tout entier des tronçons de près d'une livre, et n'en refusoit jamais, quoique son jabot fut quelquefois si plein qu'il étoit forcé d'en dégorger une partie; mais il ne tardoit jamais à reprendre ce qu'il avoit ainsi rendu. Toute chair quelconque étoit de son goût, même celui d'autres oiseaux de proie; et il s'accommoda fort bien des débris d'un autre Griffard que j'avois dissequé.

Lorsque ces oiseaux sont perchés, on les entend de très-loin pousser fréquemment des cris aigus et perçans, mêlés, de moment à autre, de tons rauques et lugubres. Ils volent à une si prodigieuse hauteur, que souvent on les entend sans qu'il soit possible de les appercevoir.

Le Griffard peut donc être comparé au grand aigle pour la taille; mais il en diffère, comme nous l'avons fait remarquer, par les dimensions des jambes et des serres, et par la tête qu'il a aussi plus ronde, quoique son bec soit plus foible et moins renflé dans la partie de sa courbure. Il est caractérisé: 1º. par les plumes de l'occiput, qui, étant un peu plus longues que les autres, forment par derrière une espèce de petite huppe pendante. 2º. La queue est carrée, c'est-à-dire, que toutes les pennes qui la composent sont également longues entre elles. Nous nous servirons toujours par la suite de la même dénomination pour exprimer cette forme de queue. 3º. Les jambes et les pieds sont couverts de plumes jusqu'à la naissance des doigts; celles des jambes[1] sont courtes et ne forment point ce que l'on désigne vulgairement en fauconnerie sous le nom de culotte. 4º. L'oiseau étant en repos, les aîles s'étendent jusqu'à l'extrémité de la queue. La femelle du Griffard a huit pieds sept pouces d'envergure et le mâle seulement sept pieds cinq pouces. 5º. Le jabot est proéminent et couvert d'un fin duvet blanc très-lustré; le bec, bleuâtre à son origine, est noir au bout; les doigts, très-écailleux, sont d'une couleur jaunâtre; les ongles approchent du noir; ils sont très-arqués et forment autant de demi-cercles presque parfaits: celui de derrière se trouve le plus grand; ensuite celui du milieu, puis ceux du dedans; enfin, les deux plus petits, sont les extérieurs de chaque côté. L'œil, qui est très-ouvert, s'enfonce dans la tête et se recouvre par la partie supérieure de l'orbite, qui déborde de trois lignes. L'iris est d'un beau brun noisette très-vif.

[1] La jambe d'un oiseau est la partie qu'en général, on nomme la cuisse. Le pied, par conséquent, se trouve être celle qu'on appelle vulgairement jambe. Je suis fâché d'être obligé de me conformer à l'usage reçu des anatomistes, quoique plusieurs naturalistes, notamment Buffon, se soient servis indistinctement des mots cuisse et jambe, pour désigner la même partie dans un oiseau. Tout cela seroit assez indifférent; mais ce qui ne l'est pas, c'est de ne point s'entendre. Ainsi donc, il étoit nécessaire de prévenir les lecteurs.

Je n'ai remarqué d'autre différence entre le mâle et la femelle sinon que cette dernière étoit plus forte d'un quart à peu près dans tout son volume. Les couleurs étoient les mêmes à une légère teinte près, que le mâle avoit de plus foncé sur les aîles.

On rencontre le Griffard dans le pays des Grands Namaquois. C'est vers le vingt-huitième degré de latitude sud et sur les bords de la Grande-rivière, que je vis le premier couple de ces oiseaux. J'étois à plus de trois lieues de ma tente, quand je les tuai tous deux, à peu de distance l'un de l'autre. Arrivé à mon camp, j'étois excédé de les avoir portés. Ils pesoient ensemble à peu près vingt-cinq à trente livres. En avançant vers le tropique, j'ai vu souvent des oiseaux de la même espèce; et comme je ne les ai jamais rencontrés dans mon voyage à la Caffrerie, je crois pouvoir fixer leur demeure dans l'espace compris entre le vingt-huitième degré de latitude sud et le tropique, et même jusqu'à la ligne, et peut-être sous toute la zone torride; enfin, dans la partie de l'Afrique qui n'est point habitée par les Blancs. Il est même plus que probable qu'autrefois l'espèce étoit répandue jusqu'au Cap de Bonne-Espérance; mais sans doute que les colons, à mesure qu'ils défrichèrent les terres et pénétrèrent dans le désert, contraignirent ces aigles à s'enfoncer encore plus avant dans le pays; comme l'ont fait tous les grands animaux de ces contrées, qui, ayant besoin eux-mêmes d'une vaste étendue de terrain pour fournir à leur subsistance, ont fui un plus grand dévastateur qu'eux, l'homme en société.

Une courte et succincte description des couleurs du Griffard suffira maintenant pour ne pas le faire confondre ni avec le grand aigle ni avec aucun des aigles qui ont été décrits jusqu'à ce jour. Il a le dessous du corps, depuis la gorge jusqu'à la queue, y compris les jambes et les tarses, d'un beau blanc. Le dessus de la tête, le derrière et les côtés du cou sont couverts de plumes blanches à leur origine et d'un gris brun vers la pointe; le blanc s'aperçoit autant que le brun vers les joues et dans quelques endroits du cou, ce qui forme une espèce de tigré fort agréable. Le dos et les couvertures de la queue, sont brunâtres; tout le manteau est de cette dernière couleur, mais chaque plume est bordée d'une teinte plus claire que le fond; les grandes pennes de l'aîle sont noires; les moyennes sont rayées transversalement d'un blanc sale et de noirâtre; les dernières sont bordées de blanc à leur pointe; la queue est rayée de même que les moyennes pennes de l'aîle.

LE HUPPARD, Nº. 2.

Malgré les grandes différences qui se trouvent entre les dimensions du Huppard, comparées à celles de l'aigle dont nous venons de faire mention, il est évident que cet oiseau appartient au genre des aigles. Comme le griffard, il est courageux; comme lui, il vit principalement de sa chasse et ne cherche les voieries, que lorsque, tyrannisé par la faim, il n'a trouvé rien de mieux pour se repaître et appaiser sa voracité: ce que font généralement tous les oiseaux de proie de quelque genre qu'ils soient. J'ai tant de fois été à même de vérifier cette observation, que, quoiqu'en disent tous nos historiens poëtes, et tous les écrivains qui les ont copiés, je soutiendrai et je répéterai, qu'il est faux que les aigles, quelqu'affamés qu'ils soient, ne se jettent jamais sur les cadavres.

Comme le griffard, le petit aigle, dont il est ici question, est caractérisé par une huppe, mais qui est beaucoup plus allongée; ses pieds sont de même couverts d'un fin duvet, qui s'étend jusqu'à la naissance des doigts; son bec crochu, ses ongles fortement arqués et bien affilés, annoncent un oiseau de guerre et de destruction, quoique sa taille ne surpasse guère celle de nos plus fortes buses. N'ayant pas assez de force pour saisir et abattre les gazelles, le Huppard se contente du menu gibier, tels que lièvres, canards et perdrix, qu'il chasse avec dextérité. Ses longues aîles, dont la pointe s'étend presqu'aussi loin que le bout de la queue, lui servent merveilleusement bien pour s'élancer avec promptitude et saisir avec succès des oiseaux dont le vol est aussi rapide que celui des perdrix d'Afrique.

J'ai tiré la dénomination de cet aigle de l'espèce de huppe qui le caractérise si bien. Cette touffe de plumes prend naissance sur l'occiput, se prolonge de cinq à six pouces par derrière, et descend avec grâce, en se courbant un peu vers le corps; elle est si flexible et si légère, que le plus petit vent ou le moindre mouvement de l'oiseau suffit pour la faire jouer en tout sens; ce qui lui prête une grâce toute particulière, en donnant à cette panache mille formes différentes, qui ajoutent encore à son agrément celui de varier à l'infini cet ornement de tête; parure que nos femmes ont si bien su imiter.

La couleur générale de cet oiseau est d'un brun sombre, plus clair sur le cou et la poitrine, et plus foncé au ventre, et sur tout le manteau. Les culottes, ou longues plumes des jambes, sont mêlées de blanc; le duvet qui tapisse le tarse dans toute sa longueur, jusqu'à la naissance des doigts, est encore plus mêlé de cette dernière couleur. Les grandes pennes sont d'un noir rembruni, et on apperçoit du blanc dans une partie du milieu de leurs barbes extérieures; toutes les autres pennes de l'aîle sont ondées d'un léger gris-brun et de blanc, ainsi que toutes celles de la queue, dont le bout est entièrement d'un brun-noir. Cette queue est tant soit peu arrondie. Les doigts sont jaunâtres; le bec est couleur de corne; l'iris est d'un jaune plus ou moins foncé suivant l'âge de l'oiseau; les ongles sont d'un noir luisant.

Je n'ai rencontré cette espèce que dans le pays d'Auteniquoi et dans la Caffrerie.

Le Huppard construit son nid sur les arbres, et le garnit de plumes ou de laine en dedans. La femelle pond deux œufs presque ronds, tachetés de brun-roux: elle est plus forte que son mâle; sa couleur est moins foncée, et sa huppe moins longue. Elle a aussi plus de blanc dans ses culottes, et sa tête porte quelques petites taches blanches vers les yeux et sur le sommet de la tête.

On est sûr de trouver le mâle et la femelle ensemble et toujours dans le même canton.

Le cri du Huppard ne produit qu'un son plaintif, que l'on entend fort rarement, à moins qu'il ne soit à la poursuite de quelques corbeaux, oiseaux auxquels il fait une guerre opiniâtre, quand ils s'approchent trop près de son nid. C'est sur-tout à l'espèce que j'ai nommée corbivau, qu'il paroît le plus acharné, parce que ceux-ci, mieux armés et plus entreprenans, osent souvent attaquer cet aigle pour se saisir de sa proie; en nombre, ils cherchent même à s'emparer de son aire, pour dévorer ses œufs ou ses petits. Il arrive même maintes fois que toute la couvée devient la proie de ces corbeaux voleurs; mais ce n'est jamais qu'excédé par le grand nombre, et après une défense opiniâtre, qui a coûté la vie à plus d'un corbivau, que le malheureux couple se voit réduit à laisser enlever et dévorer les membres épars et palpitans de ses chers aiglons, souvent trop foibles encore pour s'être défendus autrement que par les cris du désespoir.