Histoire Médicale de l'Armée d'Orient. Volume 2

Chapter 6

Chapter 63,757 wordsPublic domain

Les campagnes de l'Égypte sont d'immenses plaines où la lumière est très vive; leur terrain est sec, friable, et brûlant, particulièrement l'été; il est argileux et crayeux, contenant le nitrate de potasse tout formé, le natron, et le muriate de soude; les jours sont brûlants et sereins, et les nuits fraîches, humides, et nébuleuses. Il est évident que ces circonstances physiques réunies doivent nuire aux yeux des animaux sur lesquels elles exercent leur action, et doivent agir en stimulant; ce qui attire le concours des humeurs, rompt l'équilibre du ton naturel de la partie en l'augmentant ou en le diminuant, ce qui fait naître l'ophtalmie sthénique ou asthénique. En effet, ce qui frappe le plus en Égypte un voyageur, c'est de rencontrer un nombre prodigieux d'aveugles ou de personnes affectées de maladies des yeux. L'ophtalmie attaque également les riches et les pauvres, les habitants des villes et ceux des campagnes. L'histoire nous apprend aussi que plusieurs des Pharaons moururent aveugles. Les animaux ne sont pas plus exempts que les hommes des maladies des yeux; la plupart des chiens sont aveugles ou borgnes, et beaucoup d'ânes, de chevaux, de boeufs, et de chameaux, ont les yeux tachés ou légèrement affectés. Je conclus de la réunion de tous ces faits, assez faciles à vérifier, que l'ophtalmie est endémique dans les pays arrosés par le Nil, et augmente dans les saisons chaudes, c'est-à-dire depuis le commencement de l'été jusqu'à la fin de l'automne.

Quelques-uns ont prétendu que les peuples qui se nourrissent de riz, ou qui en font un grand usage, comme les Égyptiens, sont sujets à cette maladie. S'il en était ainsi, les Italiens, et surtout les habitants de la Lombardie, qui en mangent deux fois le jour, devraient être incommodés de la même endémie. Cette opinion se trouvant encore démentie par l'exemple de plusieurs autres peuples ne demande pas une plus longue réfutation.

On compte ordinairement parmi les causes de l'ophtalmie une terre ou poussière nitreuse qui abonde en Égypte. Nous devons entendre par cette manière de s'exprimer les sels neutres produits par la combinaison de l'acide nitrique avec un alkali fixe ou une terre simple, qui, comme ils absorbent l'humidité de l'atmosphère, excepté le nitrate de potasse, ne peuvent se maintenir dans l'état neutre sous forme de poussière. Nous savons en outre que l'acide nitrique a plus d'affinité avec la barite et avec la potasse qu'avec la soude et les autres terres primitives; c'est par conséquent le nitrate de potasse qu'on a mal à propos appelé poussière nitreuse: je ferai bientôt voir que ce sel ne nuit point aux organes de la vue.

L'argile qui a l'alumine pour base, et la craie qui est une combinaison de l'acide carbonique avec la chaux, sont deux substances terreuses extrêmement répandues sur le sol de l'Égypte. L'expérience prouve que ces deux substances et leurs bases occasionnent sûrement l'ophtalmie. En effet je les ai introduites, après les avoir pulvérisées, dans les yeux de divers chiens, qui devinrent presque aveugles le lendemain de l'opération. J'ai éprouvé le nitrate de potasse sur divers autres chiens, et il n'a occasionné aucun mal. J'ai vu deux grenadiers se jeter, en plaisantant, de la chaux, qui porta sur leur visage et entra dans leurs yeux; ils eurent une ophtalmie qui les obligea de venir à l'hôpital, où je les traitai et les guéris: ces faits sont convaincants.

Presque tous les maçons de l'Égypte ont mal aux yeux, parce que dans leur travail mal entendu ils manient continuellement la chaux ou respirent dans une atmosphère chargée de molécules calcaires, crayeuses, argileuses. Les maçons d'Europe qui travaillent différemment sont peu sujets aux mêmes maladies.

On pourrait accumuler les exemples; mais cela contrarierait la brièveté que je me suis proposée.

_Division nosologique de l'Ophtalmie._

L'ophtalmie est sthénique ou asthénique, c'est-à-dire née de l'excès ou du défaut de ton. Il n'y a qu'une espèce appartenant au premier genre, que je nomme _inflammation du bulbe de l'oeil_; il y a deux espèces appartenant au second genre, que je distingue en _inflammation des tarses_, et _inflammation de la conjonctive_: chacune de ces trois espèces est caractérisée par des symptômes qui lui sont particuliers.

PREMIÈRE ESPÈCE.

_Inflammation du bulbe de l'oeil._

Les paupières rouges et enflammées s'ouvrent avec beaucoup de difficulté; une douleur insupportable du bulbe de l'oeil correspond dans l'intérieur de la tête; les petits vaisseaux de la conjonctive sont tellement engorgés de sang, qu'ils forment une pellicule membraneuse qui entoure l'oeil. La vue est obscurcie, couverte de nuages, quelquefois éteinte; on ne peut supporter la lumière; une excrétion purulente remplace les larmes; et les malades se plaignent souvent de sentir de petites pierres qui picotent leurs yeux, et un morceau de drap qui les recouvre.

SECONDE ESPÈCE.

_Inflammation des tarses._

Gonflement des paupières supérieures, elles pâlissent et se relâchent; difficulté de les ouvrir; la lumière produit une sensation désagréable; le tarse est douloureux et enflammé; larmoiement.

TROISIÈME ESPÈCE.

_Inflammation de la conjonctive._

La lumière est insupportable; la conjonctive est enflammée; douleur poignante; la vue trouble, épanchement de larmes.

_Traitement de l'Ophtalmie._

J'ai commencé le traitement des trois espèces d'ophtalmie en purgeant indistinctement les malades avec une once de sulfate de magnésie; et j'ai ensuite continué d'administrer les remèdes propres à remplir les indications.

L'ophtalmie sthénique demande l'attention d'un médecin habile et observateur, parce que la guérison dépend de l'activité des premiers remèdes. Dans ce cas, un vésicatoire à la nuque, et une saignée locale à la temporale ou à la jugulaire, sont très utiles, et il ne faut pas les négliger: une heure après la saignée, on aperçoit un changement remarquable dans la maladie; le spasme et la douleur grave de la tête diminuent le lendemain, ou cessent de tourmenter. Quelquefois cet effet n'est pas si subit, et la maladie continue accompagnée d'une petite agitation fébrile: pour venir à bout de l'arrêter, il faut la saignée et les purgatifs. On prescrit un régime modéré; pour boisson, une décoction d'orge avec le tartrite acidulé de potasse, et un collyre résolutif et calmant, fait avec l'opium dissous dans l'esprit de vin, et une décoction de safran. Il faut continuer ce traitement jusqu'à ce que l'enflure diminue, et que les paupières viennent à se renverser avec une certaine augmentation de volume; phénomène constant, dû à l'affaiblissement et au relâchement des vaisseaux. Quand ce changement est survenu, on ordonne un collyre savonneux, qui consiste dans une dissolution de savon dans l'esprit de vin, dont l'usage rend aux paupières leur position naturelle, et elles se rouvrent librement, de manière à ce que l'on voit facilement la cornée transparente, légèrement rongée ou tachetée: dans le premier de ces deux cas, on emploie avec succès l'eau fraîche et le vinaigre, et dans le second un collyre sec, composé avec le sucre candi, le sulfate d'alumine, et le nitrate de potasse; ce qui détruit les taches en peu de jours. En prenant les topiques et les remèdes internes désignés ci-dessus, on obtient facilement la guérison dans l'espace d'un ou deux mois; si on vient à outrepasser ce terme, il faut désespérer de recouvrer l'usage des parties affectées.

Pour ce qui est relatif au traitement de la seconde espèce d'ophtalmie, j'ai employé un seul collyre tonique, ou une dissolution de sulfate de zinc dans l'eau mêlée avec du vinaigre et de l'eau-de-vie: ce remède a été très utile, et a guéri radicalement en vingt jours ou un mois.

Un autre collyre, fait avec le muriate de soude dissous dans l'eau mêlée au vinaigre, a servi à guérir la troisième espèce d'inflammation ophtalmique, qui est la plus simple, mais tenace comme la précédente. J'ai vu guérir cette indisposition sur les côtes de l'Italie avec de simples bains d'eau de mer.

Plusieurs louent l'application des cataplasmes émollients et résolutifs dans les trois espèces d'ophtalmie; mais l'observation apprend le contraire, et fait voir que ces moyens relâchent les parties, augmentent la douleur, et produisent d'autres mauvais effets.

Tel est le traitement dont je me suis servi dans les hôpitaux militaires; et sur environ mille malades que j'ai traités, je n'ai eu à déplorer le sort que de deux qui sont devenus aveugles, et de deux autres qui ont perdu un oeil.

_Moyens préservatifs de l'Ophtalmie._

Les moyens que j'ai à indiquer ne peuvent guère servir aux soldats, que leur profession et leurs exercices continuels privent de pareils soins; cependant ils peuvent être utiles à ceux qui auront plus d'aisance et de loisir.

D'abord il faut éviter de s'exposer à la lumière trop vive du soleil la tête découverte, et à l'humidité de la nuit sans se couvrir; en second lieu il faut se baigner les yeux deux ou trois fois par jour avec de l'eau claire, mêlée avec du vinaigre ou du suc de limon; il faut faire la même chose quand l'organe a été irrité par la poussière, la fumée, le frottement, une légère percussion; et, quand il a été affaibli par trop de lumière ou d'humidité, il faut y souffler des liqueurs spiritueuses ou toniques: enfin il faut s'abstenir soigneusement d'aliments salés, et en même temps exciter une transpiration modérée, conserver les cheveux un peu longs, éviter la fraîcheur quand on est échauffé, et entretenir la liberté du ventre.

Ces préservatifs simples sont appuyés sur l'observation et l'expérience; et, quand ils sont employés à propos, ils préviennent la maladie et conservent la vue.

NOTICE

_Sur la topographie physique et médicale de Ssalehhyéh; par le citoyen SAVARESI, médecin ordinaire de l'armée d'Orient._

Ssalehhyéh, dans la province de Charqyéh, est la réunion, au milieu d'une immense forêt de palmiers, d'une trentaine de petits hameaux bâtis avec une boue sablonneuse et séchée au soleil. On y observe douze à quinze petits lacs, qui restent à sec pendant l'été, et un grand nombre de fossés où l'eau vient se déposer et séjourner toute l'année. Il s'élève au milieu de ces hameaux une assez belle mosquée, en partie ruinée, dont le minaret surmonte la forêt, interrompt agréablement la régularité du rideau de verdure, et fait un bel effet dans le paysage. Ce monument, entouré d'une fortification élevée par les Français, et qui doit être considéré comme le point principal de tout ce canton, est situé, d'après les observations exactes et récentes du citoyen Nouet, au 29° 39' 30" de longitude, et au 30° 48' 28" de latitude boréale, méridien de Paris.

Les maisons des paysans, ou plutôt leurs huttes ont six pieds d'élévation sur quatre pieds de large et cinq pieds de long; il y en a de plus petites encore: quelques-unes sont blanchies intérieurement avec du plâtre; elles sont garnies d'un lit et d'une natte de palmier ou de jonc. Les hommes et les animaux vivent à peu près pêle-mêle. Les habitants sont Arabes, et de diverses tribus qui autrefois étaient ennemies et souvent en guerre.

La forêt, qui a trois à quatre lieues de tour, confine à l'est avec le désert, qui, d'après les modernes, sépare l'Asie de l'Afrique, ou forme l'isthme de Souès. C'est à environ deux heures de marche dans ce désert qu'eut lieu le combat de thermidor an VI, lorsque l'armée poursuivit Ibrahim bey dans sa fuite en Syrie.

Le terrain de cette contrée est composé de sable quartzeux et d'argile: on peut assurer que la proportion de la première partie avec la seconde est comme trois à un. Si ce pays était un an sans être arrosé, il deviendrait très aride: les eaux du Nil, qui y arrivent par des canaux, déposent dans leur trajet une assez grande quantité du limon dont elles sont chargées; mais cela ne suffit pas pour engraisser la terre, et la partie sablonneuse y prédomine toujours. C'est malgré cela le seul endroit de la basse Égypte où j'ai vu des prairies naturelles, ornées de fleurs de camomille, de gremil (_lithospermum augustifolium._ Lin.) de lichens et de narcisses, et qui offre des points de vue aussi agréables.

Quoique le pays présente peu de ressources, les habitants vivent assez bien; ils recueillent du blé et de l'orge; ils ont du trèfle, du tabac, de l'indigo, des radis, des banniers (_hibiscus esculentus._ Lin.), de la mauve, des dattes excellentes, du poisson, des poulets, des pigeons, des canards, des troupeaux de chèvres et de moutons. J'ai vu fort peu de buffles et de boeufs, et je crois qu'ils ne leur sont pas nécessaires, parce qu'ils arrosent à force de bras, et qu'ils défrichent la terre sans le secours de ces animaux.

Une multitude de hérons et d'oiseaux nageurs passent leur vie sur les bords des lacs dont j'ai parlé; ils y pêchent de petits poissons, et y cherchent des vers pour se nourrir. Les insectes sont en général, et comme dans le reste du désert, de la couleur parfaite du sable; de sorte qu'il y a trois ou quatre espèces d'orthoptères, qu'on ne peut distinguer que quand ils sautent. On prend beaucoup de hérissons dans les bois, et on y chasse le sanglier. Les corbeaux et les milans purgent promptement la terre des cadavres. Les chiens sont comme ceux du reste de l'Égypte. Les déserts voisins sont peuplés de gazelles, d'autruches, de caméléons, et de lézards prodigieux, tels que ceux que l'on fait voir par curiosité dans les rues du Kaire.

Au nord de la forêt il y a des tamaris, des saules et des nabkhs (_rhamnus napeca._ Lin.). J'ai trouvé la _salsosa_ et la _suæda_, le _chenopodium polyspermum._ Lin., la _filago gallica._ Lin., le _colchicum autumnale._ Lin., le _ranunculus sceleratus._ Lin., l'_alisma, plantago_ Lin., la _fumaria officinalis._ Lin., le _buphtalmum spinosum._ Lin., l'_arthemisia absyntium._ Lin., et la _medicago marina._ Lin. Les _cyperus_, communs sur les bords du Nil, sont ici très rares. La chicorée sauvage, la bourrache et la cynoglosse y croissent en abondance.

On a pour les arbres un respect religieux: cela tient-il à leur grande utilité, ou bien à l'usage où les habitants de ce pays sont d'enterrer quelquefois leurs morts au pied des arbres? Je frappais un jour avec une baguette le tronc d'un beau nabkh; un vieillard s'avança vers moi; il était ému et ses yeux étaient baignés de larmes: _Cesse_, me dit-il en suppliant, _cesse de troubler le sommeil d'un cheikh vénérable qui repose sous les racines de cet arbre_. Je me conformai à l'instant à ses désirs, et il me combla de bénédictions.

Les lieux incultes sont, comme le reste de l'Égypte, couverts de muriate de soude. J'ai observé deux citernes ruinées et bâties en brique, sur lesquelles on trouve une matière saline blanche, qui m'a paru du natron.

Il y a très peu de minéraux; on rencontre par fois des morceaux de lave qui sont des débris de meules.

Les habitants de Ssalehhyéh ont peu de maladies, et la mortalité est limitée chez eux. D'après un calcul que j'ai fait, l'ophtalmie attaque tous les ans la vingtième partie de la population. Il y a peu d'aveugles, et beaucoup de borgnes. La perte de la vue est souvent la suite de la petite vérole, qui fait de fréquents ravages, et se joint tous les dix ou quinze ans aux fièvres contagieuses qui se propagent d'ordinaire de Damiette. L'application du feu et les scarifications, moyens énergiques et par conséquent efficaces, quand l'emploi en est sagement déterminé, composent à peu près toute la médecine du pays, qui est d'ailleurs sain, et où il pleut sept ou huit fois par an dans l'hiver. Les habitants se baignent fréquemment dans les lacs. Ils sont sobres. Ils ont placé leurs cimetières loin de leurs habitations. Il est digne d'observation que les hommes et les femmes n'ont pas, comme dans le reste de l'Égypte, l'usage de se couvrir le corps de marques bleues, de noircir leurs paupières, et de colorer leurs ongles avec le henné (_lewsonia inermis._ Lin.), pratique au reste très ancienne chez les Arabes, même parmi les khalifes, et dont il est fait mention dans l'Histoire sarrasine d'Elmacin, traduite par Erpenius. J'ai vu à Ssalehhiéh un grand nombre de vieillards assez robustes, et n'ai pas observé un seul estropié. Il faut sans doute rapporter en grande partie cette belle conformation à la grande liberté des mouvements qui ne sont jamais comprimés dans l'enfance.

NOTICE

_Sur la topographie physique et médicale de Belbeys; par le citoyen VAUTIER, médecin ordinaire de l'armée d'Orient._

Belbeys est une ville de la Charqyéh, et le chef-lieu du 4e arrondissement de l'Égypte, dans la division établie par l'ordre du général en chef Kléber, du 28 fructidor an VII.

Le citoyen Nouet, membre de l'institut, observant au camp un quart-d'heure en avant de Belbeys, en a déterminé la situation au 29° 13' 36" de longitude, et 30° 25' 36" de latitude, méridien de Paris, et à 24,687 toises ou 10 lieues 8 toises, à 2,283 toises par lieue, nord nord-est du grand Kaire, tour des janissaires.

La population actuelle est de deux mille habitants environ, tous musulmans, à l'exception de quelques familles de chrétiens, qui n'exercent aucun culte public, et s'y trouvent fixées seulement depuis l'occupation de l'Égypte par les Français.

On a cru mal-à-propos que Belbeys était bâtie sur les ruines de l'ancienne Bubaste. Les ruines de cette dernière ville sont à six lieues ou six heures de marche, nord nord-est de Belbeys.

Il paraît certain, d'après beaucoup de renseignements, que Belbeys est l'ancienne Pharbætis.

Belbeys était considérable lorsqu'Amauri, roi de Jérusalem, en fit le siège à la tête des croisés, l'emporta d'assaut, et la livra au pillage: depuis cette époque cette ville présente un aspect misérable; les rues sont mal percées et les maisons mal bâties. Il y a seulement une assez belle mosquée, en partie ruinée, et convertie par les Français en hôpital militaire. Les fortifications construites pour notre défense donnent pourtant à cette ville, un aspect et un caractère qu'elle n'avait pas auparavant.

Les environs de Belbeys sont, les uns déserts et sablonneux, et les autres susceptibles d'une belle culture. La partie du nord-est, qui s'étend vers le Mokatam, appartient au premier genre; le reste, abandonné depuis très peu de temps, et par une suite des circonstances de la guerre, était très bien cultivé.

Dans quelques fouilles aux environs de la ville j'ai trouvé beaucoup de terres argileuses, des bois pétrifiés, et une quantité considérable de briques. On remarque quelques traces de l'ancienne enceinte au nord et à l'est de la moderne.

Au nord-est et à cinq cents toises de Belbeys on voit les restes d'une digue appartenant à l'ancien canal de Souès, appelé depuis Abou-Menedjéd; cette digue était revêtue d'un quai en maçonnerie près de Belbeys. Le canal abreuvait la ville, arrosait les environs, servait au commerce, qui consistait principalement en blé et en graine de lin. Les sables portés par les vents ont comblé presque entièrement le canal, abandonné au dépérissement par une suite de l'insouciance des habitants, et de l'inertie coupable du gouvernement, qui n'est cependant institué partout que pour s'occuper de la prospérité publique: c'est l'époque à laquelle a commencé une grande stagnation dans l'activité et dans l'industrie des habitants, et la diminution de l'aisance qui est la récompense du travail. Il n'y a plus à Belbeys que quarante cinq tisserands, et onze fabriques ou moulins à huile de lin, qui se consomme sur les lieux, et s'exporte en Syrie.

On cultive le lupin en assez grande quantité dans les environs, et l'on en mange les graines après les avoir fait germer, ce qui leur enlève leur odeur nauséabonde.

On cultive également le henné dans les environs de Belbeys, et autour des villages de Zéribéh et Géty: on ne permet point à cet arbrisseau de s'élever à une grande hauteur, comme dans les jardins du Kaire, où l'on aime ses fleurs blanches et odorantes; on se contente de les laisser croître jusqu'à six à sept pieds de hauteur: on coupe les branches deux fois par an, ensuite on les entasse pour les faire sécher au soleil; après la dessiccation on sépare les feuilles des branches en les battant avec des massues: cette première opération faite, on ramasse les feuilles, que l'on passe dans un tamis afin d'en séparer la terre, ensuite on les pulvérise dans un moulin dont la meule est de granit, et divise en molécules très déliées. La poudre qui en est le résultat est encore passée dans un tamis de crin, afin d'en retirer les parties ligneuses qui ont pu rester dans la pulvérisation. On met ensuite la poudre dans des sacs de cent-vingt livres, et c'est ainsi qu'elle est répandue par la voie du commerce dans l'Égypte, la Syrie, et la Perse, où elle est employée avec beaucoup de succès dans la teinture des étoffes, particulièrement de laine. Les citoyens Berthollet et Descotils, membres de l'institut, ont déjà publié sur les propriétés tinctoriales du henné des observations qui ne me laissent rien à dire sur cet objet.

Les Égyptiens colorent en rouge orangé leurs ongles, et souvent la peau de leurs mains, avec une pâte faite de poudre de henné: c'est ordinairement à l'époque à laquelle ils vont contracter le mariage; et ce signe de leurs engagements répond en quelque sorte à nos fiançailles.

Indépendamment des productions dont j'ai parlé, on cultive encore dans la campagne du blé, des lentilles, des fèves, du tabac, de la coriandre, etc.

On a sans fondement donné le nom de _Camp des Romains_ à l'enceinte d'une ancienne ville ou plutôt d'un temple égyptien d'une haute antiquité, qui se trouve près du village de Mit-Habit. Ces ruines sont désertes; mais les environs sont bien cultivés, arrosés par les eaux du Nil; ils sont ornés d'un grand nombre de dattiers.

Les habitants de Belbeys sont généralement secs, maigres, et très robustes. Il y a parmi eux beaucoup de vieillards; mais on ne peut, comme dans le reste de l'Égypte, fixer l'âge bien précis d'aucun d'entre eux.

Le caractère des habitants m'a paru doux, de même qu'ils m'ont paru attachés aux Français. Cette bienveillance, fruit de la justice de notre gouvernement, n'a pas même échappé à nos ennemis, quand le grand-vizir s'avança, l'an VIII, jusqu'aux portes du Kaire pour exécuter la partie de la convention d'êl-A'rych qui lui était avantageuse.

Les maladies dont les habitants de Belbeys sont le plus souvent affectés sont l'ophtalmie, la diarrhée, la dysenterie, les fièvres gastriques, et les intermittentes, la petite vérole discrète, et surtout la confluente, qui est, sans en excepter les fièvres pestilentielles, celle de toutes les maladies qui fait le plus de ravages en Égypte.

Les habitants sont très sujets aux vomissements, quand, après avoir mangé, ils boivent l'eau des citernes: les troupes françaises ont éprouvé la même indisposition. Cela tient à ce que ces eaux, surtout quand elles sont anciennes, contiennent beaucoup de gaz hydrogène sulfuré; mais en les exposant à l'air, en les agitant, en les versant de haut, on leur rend l'oxygène nécessaire pour être très bonnes et agréables à boire.

Le peuple écoute avec plaisir en Égypte les avis des médecins européens. En profitant de cette disposition confiante des esprits, on pourrait répandre des principes d'hygiène énoncés avec clarté et simplicité; et quand ils seraient réduits en pratique, l'on aurait beaucoup moins de maladies à craindre et à combattre.

NOTICE

_Sur la topographie physique et médicale de Rosette; par le citoyen L. FRANK, médecin ordinaire de l'armée d'Orient._