Part 10
_Le livre 85ème_ est dédié à Henriette de Balsac, Marquise de Verneuil, Royne de beau plaisir. “Ce livre traicte de la continuation de ma vie, tant de fortune que de mon infortune pour ne m'estre pas sceu gouverner selon les fantaisies et dissimulations du monde: Chacun mesure la capacité des esprits d'autruy, comme ils mesurent la leur; mais celuy qui compte sans son hoste, est sujet à compter deux fois. Les penseurs feroient beaucoup si ce n'estoit leurs contre-penseurs. En Dieu je me console.”
_Le 91ème_ livre traite de l'interprétation du Royaume de France et des provinces et duchés qui appartiennent au Grand Empereur Théodose.
_Le 92ème_ est la continuation du même sujet.
_Le 93ème_ contient l'interprétation du nom des possessions du Roy du Levant.
_Le 94ème_ livre est intitulé _le livre de la désolation et lamentation_, et dédié au Nonce du Pape. “Le sujet en est, dit-il, l'interprétation de l'Annonciation de la Vierge Marie.” Ce livre de 12 pages, malgré ce qu'il annonce, ne se compose que de plusieurs courtes oraisons et prières.
_Le livre 95ème_ est dédié “à Catherine de Lorraine, Princesse et Duchesse de Nevers, Royne de toute Vertu, l'Excellence de la France.”
Ce livre est également rempli d'oraisons. Portraits des prophètes Elie et Enoch, Jérémie et David.
_Livre 96ème._ En tête se trouve le singulier intitulé suivant, en lettres Italiques: “Il n'y a nul rapport au contenu de ce livre dédié à la Princesse de Dombes et de Montpensier: Pere Cothon s'appellera Rembourré parceque le coton sert à rembourrer les pourpoints, et luy comme plein de vérités, rembourre le vice.”
En tête, figure du prophète Isaïe, qui fut le premier, dit Bluet, qui ait prophétisé l'avénement du fils de Dieu.
_Le livre 97ème_ est intitulé: _Le Prophète Daniel_, et donne son portrait. Ce livre traite _de l'interprétation du Duché de Nemours, et autres royaumes et principautés_. “Le Duché de Nemours s'appellera Tentation d'amitié, parceque Amour est amitié: un amoureux et une amoureuse qui se baisent, pour armoiries.” Une gravure en marge les représente.
“Rome en Genevois, s'appellera aveugle, parceque celuy qui est borgne n'est pas aveugle: un homme borgne pour armoiries.” Gravure d'un borgne.
Tout est de cette force, durant douze pages.
_Le livre 98ème_ est dédié _à Monsieur le Grand, de France, gouverneur pour le premier du monde, de la Duché de Bourgogne_.
Nous avons cité plus haut le volume des _dernières œuvres de Bluet d'Arbères_, volume séparé et excessivement rare, de 200 feuillets, avec des gravures sur bois, et qui commence au livre 141 et finit au 173ème. Nous nous proposions d'en donner également une analyse détaillée, mais ce travail a été si bien exécuté par _le Bibliophile Jacob_, dans le Bulletin du Bibliophile de Techener, du mois de Juillet 1859, page 450, que nous avons préféré y renvoyer les curieux.[51]
[51] Nous consignerons ici, en finissant, une note de Beuchot dans le 33ème volume de son édition des œuvres de Voltaire, où il est question du Comte de Permission: “Fréron reproche à Voltaire, y est-il dit, d'avoir tiré presque mot pour mot l'épisode de _l'hermite_, dans _Candide_, d'une pièce de 150 vers, intitulée _The Hermit_, par Th. Parnell. Avant Parnell, plusieurs auteurs avaient traité le même sujet, et entr'autres Bluet d'Arbères, dans le livre 105 de ses œuvres. C'est en 1604 qu'avaient paru les livres 104 et 115, dont on ne connaît encore qu'un seul exemplaire, découvert en 1824.”
JEAN MARIE CHASSAIGNON.
“Les cataractes de l'imagination, déluge de la scribomanie, vomissement littéraire, hémorhagie encyclopédique, monstre des monstres, par Epiménide l'inspiré--Dans l'antre de Trophonius, au pays des visions.--4 vol. in 12º, 1779.”
Certes, ce titre seul annonce que notre auteur eût pu être mis dans une maison de santé, sans grande injustice, d'autant mieux que ce n'est ni ce titre, ni cet ouvrage seulement, qui prouvent le dérangement des idées de l'auteur, mais encore la manière de traiter ses sujets.
Une mauvaise gravure représentant l'auteur en robe de chambre, assis à son bureau, ayant derrière lui la Renommée et la Muse de l'histoire, se trouve vis-à-vis du titre du 1er volume. Au dessous sont gravés les cinq vers suivants:
Muses, retirez-vous, je cède à mon génie, Un cœur comme le mien est au dessus des lois. La crainte fit les dieux, l'audace fit les rois. Qui consulte est un lâche et ne sait point écrire. Servons d'exemple, et n'imitons personne.
Chassaignon a certainement tenu parole, car il n'a imité qui que ce soit, mais ses vœux sont restés inexaucés, il n'a heureusement servi d'exemple à personne.
Dans une longue préface de près de cent pages, il avoue qu'il écrit dans un genre inconnu à son siècle, et il apostrophe ainsi ceux qui douteraient de son mérite: “Mais lis encore une fois, insolent faquin, lis, dégoûté scélérat, lis, bourreau mécréant, qui doute de notre supériorité originale,” et à ses critiques trop rhéteurs et puristes il dit: “d'un seul éclat de mon imagination, je foudroierais ce pusillanime troupeau d'esclaves, nés pour aligner des mots, symétriser des phrases et couper les ailes du génie.”
Comme nous l'avons déjà fait observer, les monomanes ont souvent la connaissance parfaite du dérangement de leurs idées. Ce fait est prouvé par la science. Aussi notre auteur décrit très bien lui-même comment ses accès de folie commencent: “Je n'écris jamais plus d'une heure de suite, souvent même je cesse au bout d'un quart d'heure, une crispation dans les nerfs, un éblouissement dans la vue, une palpitation de cœur, une ébullition de cerveau, m'empêchent de tenir la plume, de regarder le papier, et même de combiner mes idées. Souvent au moment où j'entre en verve, mes fibres organiques s'ébranlent et se déchirent, je retiens une explosion qui m'accablerait.”
Cet état du cerveau explique suffisamment les jugements littéraires qu'il énonce: “l'Esprit des lois, le Cid, Cinna, Emile et Mahomet n'ont pour moi que d'arides beautés. Voltaire, J. Jacques, Corneille, et Montesquieu n'ont pas senti ce que je sens. Je préfère _moi_ à tous ces fastidieux personnages.”
Il raconte plusieurs des visions qu'il eut; une entr'autres pendant la nuit qui lui représente l'enfer: “_Horrescentes stetêre comæ_, dit-il, la plume m'échappe ici de frayeur; encore une minute, et j'expirais. J'écrivis ma vision à un incrédule qui en perdit la tête, et mourut.”
Ayant conçu le plan d'une satire sanglante qui retracerait un tableau des scélératesses qui ravagent notre globe, il évoque tous les souvenirs les plus capables de lui donner ce qu'il nomme _des convulsions poétiques_. “Que la rage, la haine et la vengeance, s'écrie-t-il, broient mes couleurs avec leurs bras de fer... Un frénétique accès s'empare de ma verve, l'Etna est dans ma tête, le Vésuve est dans mon cœur.”
Monté à ce diapason, il consacre un chapitre à l'expression du désir que les “coups de sa plume soient aussi destructifs que les dents de l'Ichneumon qui pénètre dans les entrailles du crocodile, et les lui déchire; aussi terribles que des tenailles rougies qui emportent des lambeaux de chair et arrachent le cœur... que ces satyres ressemblent au tonneau armé en dedans de lames tranchantes, dans lequel les Carthaginois firent rouler Régulus tout nu... qu'elles soient aussi meurtrières que le poison qu'Agrippine reçut de l'empoisonneuse Locuste”... et une foule de souhaits semblables, remplissent six pages.
Enfin il conclut en disant que si quelqu'un était tenté de le persifler: “Ah! je l'en préviens, je lui fais effacer ses écrits dans des larmes de sang; j'imprime sur son front le fer de la satire, rougi sur une braise infernale, et on le verra convulsionner sous le poignard du remords... je le contraindrai à se pendre de honte et de desespoir!”
Je pense qu'après cette tirade, personne ne doutera que notre forcené méritait d'être mis aux Petites Maisons.
Les chapitres suivants sont consacrés à la critique de la littérature de l'époque. Après un assez long examen des meilleurs écrivains français, il conclut en disant qu'il n'en finirait pas s'il prenait à tâche de relever tous les solécismes, barbarismes, expressions impropres, vers boursoufflés, images incohérentes, mots vagues, rebattus, rimes oiseuses, négligences basses, licenses choquantes, fatiguantes répétitions, &c. &c., dont fourmillent les chefs-d'œuvres de Boileau, Racine, Corneille, Voltaire, Crébillon, Rousseau, &c. &c.
Après cet examen vient un volume et demi de notes, sous le titre de: _Détachement ou Entrailles du monstre_, titre qu'il justifie par le motif suivant: “Ces notes étaient d'abord consubstantiellement renfermées dans les volumes, et y occasionnaient une espèce d'engorgement et d'obstruction. Pour dégager la masse, vider le ventricule, et éclaircir le chaos, on a cru devoir en détacher les parties hétérogènes, indigestes et compliquantes, et donner ces notes en supplément.” Cette explication aurait pu trouver place dans quelques endroits du _Médecin malgré lui_.
Vers le milieu du 4ème volume se trouve une espèce de Post-face de deux feuillets, imprimés en encre rouge, et intitulés: _Fin du Monstre et de ses entrailles, suivie (sic) de la fin du monde et d'une esquisse des Enfers_.
L'ouvrage se termine par deux cents pages presque toutes consacrées à une amère critique des œuvres de Voltaire, ce que l'on ne devinerait guère sous le titre, en encre rouge, de: _Arrière-Monstre, plus terrible que le Monstre: Paraphrase des prophéties d'Ezéchiel, &c. &c., visions, enfers, apocalypse nouvelle. Offrande au Clergé._
Le lecteur ne doit pas s'imaginer pourtant que ces quatre volumes ne soient remplis que d'extravagances; l'auteur y déploie une très grande érudition, et prouve par ses citations et ses extraits sans nombre, qu'il avait immensément lu, et, qui plus est, retenu ses lectures. Malheureusement tout est si incohérent, qu'il serait difficile de les lire en entier. C'est évidemment le produit d'un cerveau en délire.
Dans un autre ouvrage: _Les nudités, ou les crimes du peuple_, 8º, 1793, Chassaignon nous a retracé les malheurs que les aberrations de son esprit attirèrent sur lui. M. J. Lamoureux, dans l'article qu'il lui a consacré dans la Nouvelle Biographie Universelle, par Firmin Didot, t. 10, p. 42, a très bien résumé ces événements. Nous y renvoyons les curieux et nous nous contenterons d'indiquer les autres ouvrages de Chassaignon.
1º. Eloge de la Brotade (Poème de Julien Pascal), par un enthousiaste. Genève (Lyon) 1779, in 12º.
2º. Les Etats Généraux de l'autre monde, vision prophétique. Le Tiers Etat rétabli pour jamais dans tous ses droits, par la résurrection des bons Rois, et la mort éternelle des tyrans. Langres (Lyon) 1789, in 8º.
3º. Etrennes à Messieurs les Rédacteurs du Courrier de Lyon, Autun (Lyon) 1790, in 8º.
4º. Les Ruines de Lyon, Ode, 1794, in 8º.
Ces ouvrages, dit M. Breghot du Lut (Mémoires biographiques et littéraires, 1828, in 8º), sont devenus fort rares, et contiennent la plupart, au milieu de beaucoup de folies, des choses très sensées et très spirituelles.
Il publia en 1793 une défense de Chalier, ce disciple de Marat, condamné à mort. Ce fut peut-être ce qui lui permit de traverser le règne de la Terreur sain et sauf. On l'avait porté sur la liste des émigrés. Il adressa une réclamation aux Représentants du peuple, dans laquelle il dit, entr'autres choses originales, “Comme on sait que les penseurs ont l'âme cosmopolite, les affections vagabondes, l'imagination aîlée et émigrante, on s'est diverti à mettre mon nom sur la liste des émigrés, et cette petite malice ne tend à rien moins qu'à me faire mourir de faim et de soif.”
Heureusement pour lui, ce ne fut pas la fin qui lui était destinée. Il mourut tranquillement, mais l'esprit toujours exalté, à Thoissy, département de l'Ain, à l'âge de 60 ans, dans un modeste domaine dont il avait hérité.
Son frère, épicier à Lyon, sa ville natale, fit servir à envelopper les marchandises de son commerce, les nombreux manuscrits laissés par le défunt, et parmi lesquels se trouvait une tragédie de _Cromwell_.
ALEXANDRE CRUDEN.
Ce savant était fils d'un des magistrats d'Aberdeen en Ecosse, et naquit en 1701. Sa folie bien caractérisée, et d'autre part la preuve qu'il nous a laissée de sa science philologique et de ses patientes recherches, en font un des phénomènes les plus curieux de l'aberration mentale. A dix-neuf ans il prit ses degrés de Maître-es-Arts, et se destinait à devenir ministre de la religion, mais toute sa carrière fut interrompue par un événement qui bouleversa à jamais ses facultés mentales.
Durant ses études à l'Université, il conçut une passion violente pour la fille d'un des ministres de sa ville natale, mais celle-ci ne répondit pas à ses sentiments, et comme il continuait ses poursuites avec une obstination que rien ne pouvait vaincre, le père de la jeune personne fut obligé de lui interdire sa maison. Ce désappointement produisit un effet si terrible sur son organisation qu'il fut frappé de folie immédiatement après, au point que l'on dut l'enfermer dans une maison de santé. Cet événement fut peut-être un bonheur pour lui, car on découvrit plus tard que la jeune fille avait été la victime d'une passion coupable pour l'un de ses frères.
Au bout de quelque temps les soins assidus des amis de Cruden, et son application à l'étude qu'il avait toujours conservée, durant ses moments de lucidité, finirent par donner un peu de calme à son esprit malade, et l'on put le rendre à la liberté. Afin de détourner le cours de ses idées, il quitta Aberdeen et vint s'établir à Londres en 1722. Il y donna pendant quelque temps des leçons particulières, puis alla habiter l'Ile de Man, et obtint enfin la place de correcteur d'imprimerie dans la Métropole. Ses connaissances et son assiduité au travail lui firent des protecteurs, et il fut recommandé à Sir Robert Walpole, par l'influence duquel il fut nommé, en 1735, libraire de la Reine Caroline, épouse de George II. Depuis longtemps il s'occupait d'un grand ouvrage, _La Concordance de la Bible_. On sait que dans l'origine les Saintes Ecritures n'avaient aucune division en chapitres ni en versets, divisions qui furent établies plus tard pour faciliter la lecture et les citations. C'est la corrélation des divers passages qui forme la base du travail de Cruden, qui appliqua à la Bible ce qu'on avait fait pour les auteurs Grecs et Latins, afin de trouver à volonté les concordances du texte. La préface de la première édition donne un résumé historique de tout ce qui a été fait avant lui, dans ce genre, et établit d'une manière très claire les avantages de cette œuvre de patience qui l'occupa toute sa vie. On peut se faire une idée de l'immense labeur exigé pour un pareil livre, lorsqu'on se rappelle que le premier essai se fit sous la direction d'Hugo de St Marc, qui pour cela employa, en 1247, cinq cents moines à la fois.
Maintenant que Cruden avait un poste qui lui laissait quelque loisir, il mit la dernière main à son ouvrage, et la première édition en fut publiée en 1737. Elle était dédiée à la Reine, à laquelle il en présenta un exemplaire, et qui lui promit son appui, et lui assura qu'elle ne l'oublierait point. Malheureusement pour l'auteur, elle mourut seize jours après, et ainsi s'évanouit tout espoir pour lui d'être aidé pécuniairement. C'était un terrible coup, car il avait engagé son modique avoir tout entier dans cette immense entreprise. Aussi sa profonde anxiété, jointe sans doute à une trop grande tension d'esprit par suite d'un excès de travail, le privèrent de nouveau de l'usage de sa raison, et on dut l'enfermer dans la maison de santé de _Bethnal Green_. A sa sortie il publia un pamphlet satirique, plein de bizarreries, dans lequel il se plaignait des mauvais traitements qu'il prétendait avoir reçus; il intenta en même temps une action contre le médecin et le directeur de l'établissement, mais l'examen judiciaire de la cause, et le plaidoyer qu'il voulut faire lui-même, prouvèrent que si sa mise en liberté était sans danger pour ses amis, ses facultés intellectuelles étaient néanmoins décidément dérangées. Malgré cela, il reprit ses occupations de correcteur d'imprimerie, et continua pendant plusieurs années à revoir les feuilles de plusieurs éditions des classiques Grecs et Latins, sans donner d'autres signes de son état mental qu'une grande taciturnité et une constante mélancolie.
Un événement montra que son ancienne blessure ne s'était pas cicatrisée. Un jour un de ses amis, Mr Chalmers, lui proposa, afin de le distraire, de le présenter chez un des marchands de la Cité, qui par le plus grand des hasards se trouvait être un des frères de celle qui avait été la cause de sa folie. Ce fut elle-même qui vint ouvrir la porte. A cette vue Cruden se jette en arrière, et saisissant violemment et d'un air effaré la main de son ami: C'est elle! s'écrie-t-il, ah! elle a toujours les mêmes beaux yeux noirs!--
Mr Chalmers le ramena en toute hâte chez lui, et eut beaucoup de peine à calmer son agitation. Il n'y eut pas de seconde entrevue, mais il ne prononçait jamais le nom de cette jeune femme, sans qu'une sombre douleur ne s'emparât de lui aussitôt.
En 1753 sa sœur fut obligée de le faire garder de nouveau à vue, dans une maison de Chelsea, et lorsqu'au bout de quelque temps, ses excentricités paraissaient avoir disparu, une idée bizarre s'empara de lui. Convaincu qu'on lui devait une réparation pour la perte de sa liberté, et qu'il ne pouvait l'obtenir de la justice ordinaire, ainsi qu'il en avait déjà eu la preuve, il écrivit à sa sœur et à plusieurs de ses amis, leur proposant, avec la plus grande simplicité, de lui fournir eux-mêmes _une légère compensation_, de l'injustice qu'il avait soufferte, par un moyen très facile. C'était de subir à leur tour un emprisonnement à Newgate. Sa sœur, disait-il, en serait quitte en lui payant une amende de dix ou quinze livres, et pourrait choisir entre les prisons de Newgate, de Reading, d'Aylesbury, ou le château de Windsor, où elle resterait enfermée durant quarante huit heures seulement.
Le reste de la vie de Cruden s'écoula dans une espèce de paisible hallucination. Il croyait avoir reçu du ciel une mission spéciale de corriger les mœurs publiques, et quoiqu'il continuât paisiblement ses occupations quotidiennes à l'imprimerie, ordinairement jusqu'à une heure de la nuit, il trouvait encore le temps de travailler à corriger sa _Concordance de la Bible_, dont il se proposait de donner une nouvelle édition. Elle fut publiée en 1761, l'auteur en présenta un exemplaire au Roi, qui lui octroya une indemnité de deux mille cinq cents francs.
Jouissant maintenant de quelque repos, sa manie religieuse l'absorba tout entier. Dans ses visions, des voix célestes lui disaient qu'il avait une grande mission à remplir. Il crut que pour le faire efficacement, son autorité devait être reconnue par le Roi en conseil, et il demanda à être nommé _Correcteur du peuple_ par acte du Parlement, et à être créé _chevalier_.
Il nous donne lui-même de curieux détails sur ses démarches, à cet effet, auprès des chambellans et des Ministres d'Etat. Comme il était fort connu, on ne le rudoyait jamais, mais on cherchait à échapper à ses importunités. Il se plaint souvent de ce qu'on l'évite, excepté, raconte-t-il, un Lord qui, ayant la goutte dans les pieds, fut forcément obligé de lui donner audience.
Une autre de ses manies fut de faire la cour à la fille d'un baronnet, et, malgré tous les refus, il continua à importuner la jeune personne de ses poursuites incessantes. Pour éviter une esclandre son père la fit partir pour un voyage; Cruden aussitôt fit circuler dans le public des prières imprimées où il implorait l'assistance de Dieu pour qu'elle et sa suite revinssent sans accident dans leurs foyers. A son retour, il distribua également des actions de grâce pour remercier le ciel.
Toujours résolu à être de fait ou de droit le correcteur de la moralité publique, il parcourait les rues, une éponge dans sa poche, et effaçait sur les murs les inscriptions qui lui paraissaient n'être pas conformes à l'honnêteté, ou il arrachait les affiches.
En 1769 il fit une excursion dans sa ville natale, et en sa qualité de correcteur du peuple, y fit des lectures publiques en Latin et en Anglais, sur la nécessité d'une réforme générale des mœurs. Il distribuait des pamphlets sur le même sujet à tous ceux qui voulaient les lire.
Il mourut d'une façon aussi extraordinaire qu'il avait vécu. Un matin, la femme qui le soignait dans son modeste logis à Islington, le trouva dans le privé, mort et agenouillé dans l'attitude de la prière.
Parmi les nombreux pamphlets que Cruden publia, un des plus curieux est: _The adventures of Alexander the Corrector_, in 8º, Londres, 1754.
Il y a une naïveté dans les détails, et une conviction si profonde de la mission qu'il est appelé à remplir, qu'on ne peut s'empêcher d'être convaincu que le malheureux ne recouvra jamais l'usage complet de sa raison. Cette brochure, ainsi que toutes les autres, du même auteur, est assez rare, et il serait fort difficile de les réunir toutes.
SIR THOMAS AMES GEVAEFT.
On vit paraître en Belgique, en 1839, un volume des œuvres d'un écrivain dont le nom inscrit au titre, paraît être un pseudonyme, mais dont les idées, quel qu'il fût, avaient un cachet évident de folie. Nous croyons ce volume très peu connu, et comme il rentre tout-à-fait dans notre cadre, nous en donnerons une courte analyse.
L'auteur commence par une préface où il adresse au peuple Belge un avis sur les droits d'auteur. “Plusieurs des principaux articles de votre belle constitution sont sortis de ma plume, dit-il, et quoique jusqu'ici, je n'aie reçu de récompense des éminents services que j'ai rendus à la cause des Belges, malgré tous les titres que j'ai fait valoir au gouvernement, je ne puis contempler mon ouvrage sans ressentir ce noble sentiment d'orgueil, connu seulement aux hommes savants et vertueux.”
“L'impression de mes beaux poèmes, tous dédiés à des têtes couronnées, et dont le manuscrit est déposé, est le prélude de celle de mes œuvres complettes, et ce, en ma triple qualité d'historien, de Jurisconsulte et de poète Anglo-Français.”
Ces _beaux_ poèmes sont d'abord des méditations sur le tombeau de Saint Louis, dédiées _Au Saint Père Grégoire XVI, Pontife Suprême_; puis vient LA CRÉATION, _Poème dédié à sa Majesté Louise, Reine des Belges_; en troisième lieu: LE DERNIER JUGEMENT, _dédié à sa Majesté Louis Philippe I, Roi des Français_. Le quatrième poème, écrit en Anglais est intitulé: _The Shipwreck_, et dédié _à sa Majesté Léopold I, Roi des Belges_.
Viennent enfin plusieurs morceaux plus courts ayant pour titres: _La Vertu_; _La Vérité_; _Le Patriotisme_, et trois esquisses en anglais et en prose, sur le caractère de la poésie de Jérémie, d'Isaïe et de David.