Histoire littéraire d'Italie (5/9)

Part 34

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_Anton Francesco Grazzini_, naquit à Florence en 1503[815], d'une famille noble, originaire du village de _Staggia_, dans le _Val d'Elsa_, à vingt-cinq milles de Florence, sur le chemin de Rome. Ses ancêtres y étaient connus depuis le treizième siècle. On ignore sous quel maître _Anton Francesco_ fit ses premières études. On croit qu'il fut, dans sa jeunesse, placé chez un apothicaire, profession, au reste, qui s'allie très-bien avec l'étude de quelques sciences, et même qui l'exige. Le jeune _Grazzini_ joignit des études littéraires et philosophiques à celles de sa profession. Il paraît qu'il ne la suivit pas long-temps, et rien ne prouve qu'il l'exerçât encore lorsque sa réputation dans les lettres commença. Ce fut sans doute de bonne heure, car elle était assez bien établie à l'âge de trente-sept ans pour qu'il pût être un des fondateurs de l'académie de Florence[816]. Cette société prit d'abord le nom d'académie _des Humides_, et chacun de ses fondateurs s'en donna un, selon l'usage, qui avait rapport à l'humidité ou à l'eau. _Grazzini_ choisit celui de _Lasca_, ou du petit poisson qu'on nomme en français le dard, et dans quelques provinces la vaudoise. Sa devise fut une _Lasca_, un dard s'élevant hors de l'eau, et un papillon volant au-dessus. Il voulut désigner par là le caractère capricieux et bizarre de son esprit. Ce poisson, en effet, s'élance souvent hors de l'eau comme pour prendre des papillons, qui sont l'emblème des caprices et des lubies de la fantaisie humaine. Dès la naissance de l'académie, le _Lasca_ en fut nommé chancelier, ce qui prouve la part qu'il avait prise à sa création et la considération dont il y jouissait. Quand cette académie reçut, quelques mois après, du grand-duc, le titre de _Florentine_[817], il en fut choisi provéditeur, et cette dignité lui fut conférée dans la suite jusqu'à trois fois.

[Note 815: Le 22 mars.]

[Note 816: 1er novembre 1540.]

[Note 817: Février 1541.]

Cependant le nombre des académiciens s'étant accru considérablement, les nouveaux, au lieu de conserver pour les fondateurs les égards qui leur étaient dus, firent, sans les consulter, règlements sur règlements, multiplièrent les formes et les entraves, pour l'ordre des lectures, pour la censure des ouvrages destinés à l'impression, et pour d'autres objets qui devinrent à charge aux anciens. Le _Lasca_, plus indépendant qu'un autre, eut plus de peine à s'y conformer, ou plutôt il le refusa nettement, et ayant persisté dans son refus comme les académiciens dans leur exigence, il fut exclus[818] enfin de l'académie qu'il avait fondée. Son talent lui restait tout entier; il ne le laissa point oisif à cette époque; des comédies plaisantes, des poésies satiriques où l'académie, comme on peut croire, n'était pas oubliée, et le petit poëme de _la Guerra de' Mostri_, se succédèrent rapidement. Il recueillit aussi et publia les poésies burlesques du _Berni_ et d'autres poëtes de ce genre. Il en fit autant des sonnets du _Burchiello_, et des chansons si connues sous le titre de _Canti Carnascialeschi_, ou chants du carnaval[819]. La publication de ces chants lui attira, de la part des académiciens de Florence, de nouvelles chicanes, dans lesquelles il serait long et tout à fait inutile d'entrer.

[Note 818: Vers le commencement de 1547.]

[Note 819: Voyez ce que nous en avons dit dans cette _Histoire littéraire_, t. III, p. 504 et 505.]

Il aurait dû être dégoûté de fonder des académies. Ce fut cependant lui qui eut la première idée de celle qui prit, quelque temps après sa création, le titre de _la Crusca_[820]; l'objet du _Lasca_ et des autres fondateurs fut le perfectionnement et la fixation de la langue toscane. Tous les autres membres de cette société nouvelle ayant pris, comme nous l'avons vu ailleurs, des surnoms relatifs à la farine et à la boulangerie, _Grazzini_ seul ne voulut point changer son premier nom académique. Il continua de s'appeler le _Lasca_ dans cette académie comme dans l'autre, prétendant au surplus être en règle, puisque l'on enfarine les dards ou les vaudoises pour les cuire.

[Note 820: Vers l'an 1550.]

L'un des membres de l'académie de Florence qui entretenait avec le _Lasca_ les liaisons les plus intimes était le chevalier _Lionardo Salviati_, le même qui fit quelque temps après, sous le nom de l'_Infarinato_, des critiques si violentes de la _Jérusalem_ du Tasse. _Salviati_, ayant été nommé consul de l'académie florentine, ménagea entre son ami et cette académie un raccommodement. Le _Lasca_ consentit à se soumettre en apparence aux formalités de la censure. Il livra au censeur quelques-unes de ses églogues, et cet officier les ayant approuvées, le _Lasca_ reprit sa place dans l'académie, près de vingt ans après qu'il en était sorti[821].

[Note 821: Le 6 mai 1566.]

En avançant en âge, il ne se refroidissait point sur ses travaux, et conservait surtout le même zèle pour tout ce qui pouvait perfectionner la langue. Dans les fréquentes conférences qu'il tenait avec ses amis et ses confrères les _Cruscanti_ ou _Crusconi_, il réussit à faire admettre parmi eux le chevalier _Salviati_, et reconnut ainsi le bon office qu'il avait précédemment reçu de lui; ou plutôt il rendit à l'académie naissante de _la Crusca_, en y faisant entrer un homme de lettres qui pouvait contribuer à ses travaux et à sa gloire, le même service que _Salviati_ avait rendu à l'académie de Florence, en l'y faisant rétablir.

Le _Lasca_ mourut à Florence, en février 1583, âgé de près de quatre-vingts ans[822], et fut enterré à Saint-Pierre-le-Majeur dans la sépulture de ses ancêtres. C'était un homme d'une complexion forte, bien fait de sa personne, d'une figure un peu sévère, ce qui venait peut-être de sa tête chauve et de sa barbe épaisse. Son esprit était d'une vivacité, d'une gaîté, d'une bizarrerie extraordinaires; et le soin qu'il prit de le cultiver sans cesse par l'étude et par la conversation des premiers littérateurs de son temps, lui donna cette perfection et cette élégance qui brille dans ses écrits. Malgré les traits libres qui n'y sont pas rares, il fut homme de bonnes moeurs, et même très-religieux. Il vécut célibataire, et l'on ne nomme point de femme à qui il ait rendu des soins particuliers. C'est plus de régularité qu'on n'en exige ordinairement d'un poëte, et qu'on n'en attend surtout d'un poëte licencieux.

[Note 822: Soixante-dix-neuf ans dix mois vingt-sept jours.]

Plusieurs de ses ouvrages se sont perdus, entre autres dix-neuf Nouvelles en prose, des églogues en vers et quelques autres poésies. On a de lui vingt-une _Nouvelles_, six comédies, un grand nombre de _capitoli_, ou chapitres satiriques[823], de sonnets et de poésies diverses qui ont été recueillies en deux volumes; enfin le petit poëme satirique et burlesque dont voici en peu de mots l'occasion et le sujet.

[Note 823: Je parlerai bientôt de tous ces différents ouvrages.]

Un Florentin nommé _Betto_ ou _Benedetto Arrighi_ avait imaginé de faire, sous le titre de _la Gigantea_, un poëme burlesque en cent vingt-huit octaves, sur la guerre des géants contre les dieux. _Girolamo Amelunghi_, qui était Pisan, et qu'une difformité naturelle faisait nommer _il Gobbo da Pisa_, le Bossu de Pise, déroba ce poëme à son auteur, le retoucha et le publia, non sous son propre nom, mais sous celui de _Forabosco_: c'est du moins ce dont il fut publiquement accuseé. Quoi qu'il en soit, ce petit poëme est une pure extravagance. Les géants jadis vaincus et foudroyés par Jupiter, s'avisent enfin de vouloir prendre leur revanche. Ils s'arment, et la description de leur armure fait une partie capitale des plaisanteries de l'auteur. Les uns portent une ancre de vaisseau, les autres un os de baleine; un autre tient sur son épaule l'épouvantable faux de la Mort. Osiris, armé de becs de griffons, porte le Nil et l'Adige glacés, pour éteindre l'élément du feu. Cronagraffe met, au lieu de brassards, deux colonnes de porphyre creusées; celles d'Hercule qu'il a arrachées de leur base lui servent de bottes: il a vidé le mont Gibel ou l'Etna, et s'en est fait un casque. Gérastre a creusé de même la grande pyramide, l'une des sept merveilles du monde; il l'ajuste et l'arrange si bien qu'il en fait une sarbacane, avec laquelle il lance au ciel des montagnes, au lieu de balles; et il porte pour provisions de guerre une carnacière de fer, pleine de montagnes. Galigastre a mis sur un éléphant la tour de Nembrod; il l'a remplie de masses de rochers, et de débris de grottes, qu'il doit jeter à la tête des dieux. Lestringon fait un grand trou dans une montagne d'aimant; il se la passe sur le corps, et se coiffe avec la coupole de Florence.

Je laisse beaucoup d'autres folies aussi gigantesques, et n'en citerai plus qu'une qui l'est plus que toutes les autres. Crispérion s'était endormi dans la forêt des Ardennes; il y resta soixante ans. Il lui était venu sur la tête un bois dans lequel on voyait courir des chevreuils, des cerfs, des sangliers, des ours et des lions. Il se réveilla enfin lorsqu'un roi y chassait avec tous ses barons. Le géant étourdi du bruit et des corps, se leva, secoua la tête, le bois tomba par terre, et tout ce qui était dedans en mourut. Les armes de ce géant ne sont autres que des ongles si forts, et qu'il avait tant laissé croître, qu'ils lui avaient suffi pour déraciner Ossa et Pélion; il compte s'en servir pour égratigner les dieux, etc. Le combat est raconté comme les armes sont décrites. Les géants sont d'abord vaincus, mais ils ont leur tour. Les dieux fuient de toutes parts; Jupiter fuit plus vite et plus loin que les autres. Les déesses sont réservées pour les plaisirs des vainqueurs; il ne reste enfin de tous les dieux que celui qui préside aux jardins, et qui s'était sauvé au milieu d'elles.

Le _Lasca_ fut un de ceux qui accusèrent le plus hautement de plagiat l'auteur de ce beau poëme; c'est ce qui lui en fit attribuer un autre qui parut peu de temps après, sous le titre de la _Nanea_, ou la _Guerre des Nains_, parodie ou espèce de contre-partie de celle des _Géants_. L'auteur se déguisa sous le nom de l'_Aminta_, comme _Amelonghi_ sous celui de _Forabosco_, et s'excusa dans sa dédicace de traiter un sujet aussi frivole, par l'exemple de ce _Forabosco_, qui aurait dû pourtant être plus sage que lui, puisqu'il avait deux fois son âge. L'action de ce poëme commence où celle de l'autre finit. Les Nains venaient de remporter, sous les ordres de leur roi Pigmée, une grande victoire sur les Grues, au moment où les Géants venaient de vaincre les Dieux. Jupiter, abandonné de tous les habitants de l'Olympe, jette les yeux sur la terre, et voit le roi Pigmée qui revient en triomphe avec ses soldats. Il lui envoie une ambassade, pour le conjurer de venir à son secours. Le petit roi assemble son conseil. On y délibère sur cette proposition inattendue. Elle est enfin acceptée, et aussitôt les Nains se mettent en marche. Leurs armes sont aussi ridiculement petites, que celle des Géants sont ridiculement grandes. Le capitaine, couvert d'écailles de poisson collées avec de la cire, fait d'une cosse ou gousse de pois le heaume de son casque: il est à cheval sur une grue, son bouclier est une coquille, et sa lance un jonc marin. L'un des guerriers de sa troupe s'est battu avec une guêpe, il lui a arraché son aiguillon et s'en est fait un poignard; d'autres sont couverts de peaux de grenouilles, portent pour boucliers des oeufs de grue, vidés et taillés exprès, et se font des sarbacanes avec des plumes d'oiseaux encore au nid. L'un de ces héros a tué un gros bourdon; et son corps, son aiguillon et ses ailes l'arment de pied en cap; ainsi du reste.

Cette armée bouffonne ose attaquer les Géants. Les Dieux reprennent courage. Il se fait entre les Dieux, les Géants et les Nains une mêlée effroyable. Le roi Pigmée fait des merveilles. C'est un second Jupiter. Enfin le champ de bataille reste aux Nains et aux Dieux. Pigmée et Jupiter sont reconduits en triomphe. Les géants sont précipités dans la mer, où ils restent désormais noyés, sans pouvoir se relever de leur chute. L'intention de se moquer de la _Gigantea_ est bien sensible dans la _Nanea_; le chanoine _Biscioni_, dans sa vie du _Lasca_[824], y voit aussi celle de se venger des ennemis qui l'avaient fait exclure de l'académie florentine; et c'est une de ses raisons pour le lui attribuer, comme il le fait positivement. «Ce poëme, dit-il, contient des allusions aux circonstances du _Lasca_. Il y fait voir que les jeunes et modernes académiciens, en le chassant de l'académie dont il était un des principaux fondateurs, étaient comme les nains qui avaient vaincu les géants.» Il est possible que plusieurs détails contiennent en effet des allusions faciles à saisir du temps de l'auteur, et qui nous échappent aujourd'hui; mais j'avoue qu'elles n'ont pas été sensibles pour moi, et que d'après plusieurs raisons, qu'il serait trop long de déduire, je doute, malgré l'autorité de _Magliabecchi_, cité par _Biscioni_; et celle de _Biscioni_ lui-même[825], que le poëme de la _Nanea_ ait eu le _Lasca_ pour auteur[826].

[Note 824: Imprimée en tête des _Rime_ de ce poëte, Florence, 1741, 2 vol. in-8º., édition donnée par _Biscioni_ lui-même, et accompagnée de ses notes.]

[Note 825: _Ub. supr._]

[Note 826: Pourquoi lui, qui s'est nommé dans la _Guerra de' Mostri_, où il attaque ouvertement la _Gigantea_ et l'académie, aurait-il dissimulé son nom dans la _Nanea_? Le titre de ce dernier poëme porte les quatre lettres initiales: _di M. S. A. F._ On n'a jamais pu les expliquer, _Biscioni_ l'avoue. Il est probable que les deux dernières lettres signifient _Academico Fiorentino_. Peut-être, si l'on avait sous les yeux la liste de ces premiers académiciens, devinerait-on facilement le reste de l'énigme. Quoi qu'il en soit, le _Lasca_ n'avait aucun intérêt à déguiser son nom dans ce poëme; il en aurait eu davantage dans celui qu'il fit après, et il ne l'y déguise pas.]

Il se donna au contraire franchement pour tel, dans le demi-poëme burlesque intitulé la _Guerra de' Mostri_, qui fait suite aux deux précédents[827]: il commence par attaquer encore l'auteur de la _Gigantea_. Les géants qui osèrent déclarer la guerre aux dieux avaient été vaincus et foudroyés; c'est un fait connu de toute la terre; «mais un certain Bossu de Pise est allé chercher une race d'énormes et ridicules géants, par laquelle il a fait enlever le ciel aux dieux. Ils auraient été réduits au désespoir si le peuple nain n'était venu l'autre jour les défendre et les délivrer par sa valeur. Je ne sais si l'auteur a bien ou mal conté la chose; mais ceux qui le croiront, que Dieu le leur pardonne! Ce mauvais exemple a fait naître une autre race, altière, méchante et hargneuse, qui veut aussi que l'on parle d'elle. On n'a jamais chanté ni en vers ni en prose une telle canaille; mais enfin elle le veut, il faut la satisfaire.»

[Note 827: Les deux premiers avaient paru, l'un en avril 1547, l'autre en mai 1548; le troisième parut en 1584, in-4º. Tous trois ont été réimprimés: _La Gigantea e la Nanea insieme con la Guerra de' Mostri_, Firenze, 1612, petit volume in-18 fort rare, ainsi que les trois poëmes imprimés séparément.]

S'il y a des bizarreries et des monstruosités dans la description des géants et des nains, on peut croire qu'il y en a encore plus dans celle des Monstres. Ils marchent à leur tour contre les dieux. Quoique les nains victorieux soient là pour les défendre, le vieux Saturne qui est un dieu d'expérience, conseille à Jupiter de ressusciter les géants, de faire la paix avec eux et de marcher tous ensemble contre les Monstres. Ce conseil plaît à tous les dieux. Vous entendrez maintenant, dit le poëte, comment Jupiter rendit les géants à la vie, comment ils unirent leurs bannières avec celle des nains, comment ces maudits Monstres vainquirent les uns et les autres, s'emparèrent du ciel et en chassèrent les dieux, qui furent alors réduits à errer sur la terre sous des figures d'animaux; vous saurez par quelle route les Monstres arrivèrent dans les cieux, comment ils en prirent le gouvernement, et pourquoi depuis ce moment les vents, les eaux, la disette se sont emparés du monde; on ne distingue plus le mois de mai de celui de décembre, tout enfin paraît aller à rebours. «Or, on pourrait là-dessus dire de très-belles choses, mais la prudence me ferme la bouche. Certaines personnes, pleines de malice et de haine, me guettent, et travestissent mes vers et ma prose d'une manière plus étrange que Circé ou Méduse ne transformaient les gens dans l'ancien temps. Je me tais donc et n'en dirai pas davantage.» Ici l'allusion est évidente; et si l'auteur eût fait ce second chant qu'il annonce, elle serait devenue plus claire encore; mais c'est pour cela sans doute qu'il ne le fit pas.

Ces trois petits poëmes et l'_Orlandino_ furent donc les seuls que l'on puisse citer dans le genre burlesque au seizième siècle. Dans le suivant il y en eut un plus grand nombre, et dans ce nombre il y en eut de meilleurs; mais je ne sais si, malgré l'exemple des Grecs, il ne serait pas à désirer qu'il y en eût moins, et si jamais il peut y avoir beaucoup de gloire à exceller dans un genre essentiellement mauvais.

NOTES AJOUTÉES.

Page 190, note[275].--J'ai cité dans cette note le premier vers seulement de deux sonnets du Tasse, l'un sur le sein, l'autre sur la main de la duchesse d'Urbin. Les sonnets et les _canzoni_ de ce poëte étant assez rares en France, je placerai ici ces deux sonnets, et j'en ferai autant de plusieurs autres pièces qui peuvent éclaircir ce que j'ai dit des amours du Tasse.

I.

_La man ch'avvolta in odorate spoglie Spira più dolce odor che non riceve, Faria nuda arrossir l'algente neve Mentre a lei di bianchezza il pregio toglie._

_Ma starà sempre ascosa? e le mie voglie Lunghe non fia ch'appaghi un guardo breve? S'avara sempre, a me sue grazie or deve, Il mio nodo vital perchè non scioglie?_

_Bella e rigida man, se così parca Sei di vera pietà, ch'el nome sdegni Di mia liberatrice a sì gran torto,_

_Prendi l'ufficio almen d'avara Parca; Ma questo carme un bel sepolcro or segni: Viva la fede, ove il mio corpo è morto._

II.

_Non son sì vaghi i fiori, onde natura, Nel dolce april de' begli anni sereno Sparge un bel volto, come in casto seno È bel quel che di luglio ella matura._

_Maraviglioso grembo, orto e coltura D'amor, e paradiso mio terreno. L'ardito mio pensier chi tiene a freno Se quello, onde si pasce, a te sol fura?_

_Quei, ch'i passi veloci d'Atalanta Fermaro, o che guardò l'orribil drago, Son vili al mio pensier, ch'ivi si pasce._

_Nè coglie amor da peregrina pianta Di beltà pregio sì gradito e vago. Sol nel tuo grembo di te degno ei nasce._

Page 199, addition à la note[290].--Le _Manso_ cite comme une des pièces de vers que le Tasse fit pour cette troisième Léonore, qui était, selon lui, une des femmes de la première, le sonnet suivant, adressé à une _Filli_, qui paraît n'avoir eu rien de commun avec aucune des Léonore, et qui n'avait sans doute été que l'objet de quelque fantaisie de jeunesse. Ce sonnet est même d'un ton de philosophie qui ne fut jamais celui du Tasse, et qui peut faire douter qu'il soit de lui.

_Odi, Filli, che tuona: odi, che 'n gelo Il vapor di lassù converso piove Ma che curar dobbiam, che faccia Giove? Godiam noi qui, s'egli è turbato in cielo._

_Godiam amando, e un dolce ardente zelo Queste gioje nottorne in noi rinnove; Tema il volgo i suoi tuoni, e porti altrove Fortuna, o caso il suo fulmineo telo._

_Ben folle, ed a se stesso empio è colui, Che spera, e teme; e in aspettando il male, Gli si fa incontro, e sua miseria affretta._

_Pera il mondo e rovini: a me non cale, Se non di quel, che più piace e diletta, Che se terra sarò, terra ancor fui._

Page 291, note[443a].--Sonnet sur une belle bouche, à la fin duquel le nom de Léonore est déguisé, à la manière de Pétrarque:

_Rose, che l'arte invidiosa ammira Cui diè natura i pregj, onor le spine, Rose, di primavera infra le brine, E il caldo sol che in due begli occhi gira;_

_Purpurea conca, in cui si nutre e mira Candor di perle elette e pellegrine, Ove stillan rugiade alme e divine, Ov'è chi dolce parla e dulce spira;_

_Amor, ape novella, ah quanto fora Soave il mel che dal fiorito volto Suggi e poi sulle labbra il formi e stendi!_

_Ma con troppo acut'ago il guardi, ah stolta: Se ferir brami, scendi al petto, scendi, E di sì degno cor tuo stra_ LE ONORA.

Sonnet où il avoue lui-même, dans les _Esposizioni d'alcune sue rime_, qu'il joue sur le nom de sa dame, en disant _l'Aurora mia cerco_:

_Quando l'alba si leva, e si rimira Nello speechio dell'onde, allora i' sento Le verdi fronde mormorare il vento, E così nel mio petto il cor sospira._

L'AURORA _mia cerco; e s'ella gira Ver me le luci, mi può far contento; E veggio i nodi, che fuggir son lento. Da cui l'auro ora perde, e men si mira._

_Nè innanzi nuovo sol, tra fresche brine, Dimostra in ciel seren chioma si vaga La bella amica di Titon geloso._

_Come in candida fronte è il biondo crine; Ma non pare ella mai schifa, nè vaga, Per giovinetto amante, e vecchio sposo._

Page 230, note[328].--Dans la grande _canzone_ adressée à Léonore, et dont le premier vers est cité note[328].

_Mentre ch'a venerar muovon le genti Il tuo bel nome in mille carte accolto_, etc.,

la quatrième strophe surtout exprime, de manière à ne laisser aucun doute, le sentiment dont il fut pénétré pour elle dès le premier instant.

_E certo il primo dì che 'l bel sereno Della tua fronte agli occhi miei s'offerse, E vidi armato spaziar vi Amore, Se non che riverenza allor converse_

_E maraviglia in fredda selce il seno, Ivi perìa con doppia morte il core. Ma parte degli strali e dell'ardore Sentii pur anco entro 'l gelato marmo;_

_E s'alcun mai per troppo ardire ignudo Vien di quel forte scudo Ond'io dinanzi a te mi copro ed armo,_

_Sentirà 'l colpo crudo Di tue saette, ed arso al fatal lume Giacerà con fetonte entro 'l tuo fiume_[A].

[Note A: Allusion à Phaéton précipité dans l'Eridan ou le Pô, que le poëte appelle _ton fleuve_ en parlant à Eléonore d'Este, parce que Ferrare, où régnait son frère Alphonse, est situé sur le Pô.]

Page 231, note[331].--Dans cette autre grande _canzone_:

_Amor, tu vedi, e non n'hai duolo o sdegno_,

qu'il paraît avoir adressée à Léonore au moment où elle était demandée en mariage par un prince; cette dernière strophe paraît aussi de la plus grande clarté:

_Nè la mia donna, perchè scaldi il petto Di nuova amore, il nodo antico sprezzi, Che di vedermi al cor già non l'increbbe: Od essa, che l'avvinse, essa lo spezzi;_

_Perocchè omai disciorlo (in guisa è stretto) Nè la man stessa, che l'ordìo, potrebbe. E se pur, come volle, occulto crebbe Il suo bel nome entro i miei versi accolto,_

_Quasi in fertil terreno, arbor gentile, Or seguirò mio stile, Se non disdegna esser cantato, e colto,_

_Dalla mia penna umile: E d'Apollo ogni dono a me fia sparso, S'amor delle sue grazie in me fu scarso._

_Ibid._, note[332].--Sonnet à la même, sur le même sujet.