Histoire littéraire d'Italie (5/9)
Part 2
Alors l'_Alamanni_ commença une vie errante. Accueilli en France avec distinction par François Ier., il eut part aux bonnes grâces et aux libéralités de ce monarque. En 1525, il essaya de se rapprocher de sa patrie; étant en mer aux environs de l'île d'Elbe, il fut attaqué d'une maladie dont il fut sur le point de mourir. Il était à Lyon au commencement de l'année suivante. Il alla ensuite à Gênes[38], où il demeura quelque temps. Enfin la fortune parut s'adoucir en sa faveur. L'armée de Charles-Quint s'empara de Rome[39]: la pape était assiégé dans le château Saint-Ange: Florence se souleva, chassa les Médicis et rappela ses citoyens exilés. L'_Alamanni_ rentré dans ses foyers, ne songea d'abord qu'à se livrer à son goût pour la poésie; mais dans les orages politiques qui peut se flatter de n'être pas arraché à de paisibles études? Dans une assemblée des principaux citoyens, où l'on examinait si Florence devait rester liguée avec le roi de France contre l'empereur, ou tâcher de se réconcilier avec le pape et de renouveler avec l'empereur les anciens traités, l'_Alamanni_ fut appelé, malgré sa jeunesse, et quoiqu'il n'eût aucun emploi public. Frappé des dangers que courait sa patrie en restant attachée à la France, dont les affaires n'avaient jamais pu se rétablir depuis la bataille de Pavie, il soutint l'opinion d'une ligue avec l'empereur, dans un discours que le _Varchi_ rapporte au cinquième livre de son histoire.
[Note 38: En 1526.]
[Note 39: En 1527.]
Rien de plus intéressant que le portrait du jeune poëte tracé par ce grave historien. «Louis _Alamanni_, dit-il, outre la noblesse de sa maison, outre la grande réputation que ses études, ses travaux assidus, et principalement ses poésies en langue toscane lui donnaient déjà dans les lettres, avait un extérieur très-agréable, un caractère plein de douceur, et par-dessus tout un ardent amour de la liberté. Après qu'on eut délibéré quelque temps, et ouvert différents avis selon la diversité des opinions et des partis, lorsqu'on le pria de dire son opinion sur cette affaire et sur ce qu'exigeait en général le salut de la république, il se leva en rougissant, se découvrit avec respect[40], et tout le monde ayant fait silence et tenant les yeux attentivement fixés sur lui, il parla ainsi, non pas avec une voix forte (car il l'avait aussi faible que son esprit était distingué), mais avec beaucoup de grâce.»
[Note 40: Le texte dit: _E il cappuccio di testa reverentemente cavatosi_; ce qui prouve que les Florentins portaient encore le capuce au seizième siècle.]
Ce discours, très-long dans _Varchi_, paraît, comme ceux de Tite-Live, appartenir plus à l'historien qu'au personnage: mais si toutes les paroles ne sont pas de l'_Alamanni_, le fond en est sans doute. On a vu quelle fut son opinion. L'avis contraire l'ayant emporté, on répandit le bruit qu'il avait parlé en faveur des Médicis ses ennemis, contre le roi de France son bienfaiteur. Devenu suspect au parti populaire, il séjourna moins à Florence, et fit à Gênes de fréquents voyages. Il y était en 1527, lorsqu'une armée française et vénitienne s'étant approchée de Livourne; il fut nommé commissaire général pour le logement et l'approvisionnement des troupes, emploi qu'il accepta et qu'il remplit avec beaucoup de zèle. Peu de temps après, Florence ayant armé tous ceux de ses citoyens qui étaient entre dix-huit et trente-six ans, l'_Alamanni_ prit les armes. Il fit cependant de nouveaux efforts pour engager les Florentins à traiter avec l'empereur. Il y était excité par le célèbre André Doria; le libérateur de Gênes, qui avait conçu pour lui beaucoup d'amitié; mais le parti français étant toujours le plus nombreux et le plus fort dans le conseil, l'_Alamanni_ se rendit inutilement plusieurs fois de Florence à Gênes et de Gènes à Florence. Doria partit alors pour l'Espagne avec ses galères; il y conduisit l'_Alamanni_, qui ne tarda pas à être instruit de ce qui se tramait entre le pape et l'empereur contre la liberté de Florence. Il expédia aussitôt de Barcelone un brigantin pour en avertir son gouvernement; mais on n'en voulut rien croire, et on lui sut mauvais gré de ce service.
Cependant Charles-Quint s'étant rendu à Gênes avec la flotte de Doria, les Florentins, revenus trop tard de leur aveuglement, nommèrent quatre ambassadeurs pour se rendre auprès de lui, et chargèrent l'_Alamanni_ d'en prévenir l'empereur et de le disposer à les recevoir. Ces ambassadeurs ne purent rien obtenir. Le sort de la malheureuse Florence était décidé. Les troupes du pape et de l'empereur en pressaient le siége, les assiégés, réduits aux dernières extrémités, furent enfin obligés de se rendre[41], et de recevoir pour maître Alexandre de Médicis. Les principaux du parti populaire furent condamnés, les uns à la mort, les autres au bannissement. L'_Alamanni_ fut exilé en Provence; mais bientôt après, sous prétexte qu'il observait mal son ban, on lui fit son procès comme rebelle. Ayant donc perdu l'espoir de rentrer dans sa patrie, il résolut de se fixer en France. Il trouva dans François Ier un généreux protecteur. Ce roi, dont la véritable gloire est d'avoir été pour nous le restaurateur des lettres, donna au poëte florentin des emplois lucratifs, le décora du cordon de Saint-Michel, lui procura enfin un repos honorable dont plusieurs de ses meilleurs ouvrages furent le fruit. Ce fut alors qu'il publia en deux volumes le recueil de ses poésies toscanes[42], qu'il dédia au roi. Il lui dédia de même son beau poëme didactique de _la Coltivazione_, qu'il fit imprimer environ quatorze ans après[43].
[Note 41: Août 1530.]
[Note 42: Lyon 1532.]
[Note 43: Paris, 1546.]
Malgré les avantages dont il jouissait en France, il désira revoir l'Italie. Il y fit un voyage en 1537. Le duc Alexandre et le pape Clément VII n'étant plus, il espéra, mais en vain, la fin de son exil. Il resta plus d'un an à Rome, se rendit ensuite à Naples; puis revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la Lombardie. En passant à la vue du territoire de Florence, en touchant, comme il le dit dans un fort beau sonnet[44], cette terre qu'il avait trop aimée, il se sentit profondément ému. Ferrare, Padoue, Mantoue l'arrêtèrent quelque temps. De là il revint en France, où la faveur de François Ier l'attendait. Lorsque ce roi voulut envoyer un ambassadeur à Charles-Quint en Espagne, après la paix de Crespi[45], ce fut de l'_Alamanni_ qu'il fit choix. Une circonstance particulière rendait ce choix singulier, et produisit une scène assez piquante entre l'ambassadeur et l'empereur. Long-temps auparavant, l'_Alamanni_ avait adressé à François Ier un dialogue allégorique entre le coq et l'aigle, _Il Gallo e l'Aquila_, dans lequel le coq, emblème du roi de France, appelait l'aigle, qui désignait l'empereur,
_Aquila grifagna Che per più divorar due becchi porta,_
oiseau de proie, qui porte deux becs pour dévorer davantage. Charles connaissait ces vers. Dans l'audience où l'_Alamanni_ lui fut présenté, au milieu d'une cour nombreuse, l'ambassadeur fit l'éloge de l'empereur, en orateur ou même en poëte. Il commença par le mot _Aquila_ plusieurs de ses périodes. Quand il eut fini, Charles qui l'avait écouté avec beaucoup d'attention et l'oeil continuellement fixé sur lui, se contenta de répondre:
_Aquila grifagna Che per più divorar due becchi porta._
[Note 44: Ce sonnet ne se trouve point dans les OEuvres de l'_Alamanni_, mais dans un recueil intitulé: _Rime diverse di_ _molti eccellentissimi autori_, Venezia, 1549, in-8º., l. II, p. 49. Il commence par ces deux vers:
_Io ho varcato il Tebro, e muovo i passi, Donna gentil, sovra le tosche rive._
Et finit par ce tercet:
_Quinci dico fra me: pur giunto io sono Dopo due lustri almen tra miei vicini A toccar il terren che troppo omai._]
[Note 45: En 1544.]
Tout autre en aurait peut-être été troublé; mais l'_Alamanni_ reprit sur-le-champ d'un air grave: «Puisque ces vers sont parvenus jusqu'à V. M., je lui déclare que je les ai faits, mais en poëte à qui la fiction appartient; maintenant, je lui parle en ambassadeur, à qui le mensonge n'est jamais permis. Il me le serait moins qu'à tout autre, puisque je suis envoyé par un roi dont la sincérité est connue, à un monarque aussi sincère que l'est V. M. J'écrivais alors en jeune homme; aujourd'hui je parle en homme mûr. J'étais indigné de me voir chassé de ma patrie par le duc Alexandre, gendre de V. M. Je suis maintenant libre de toute passion et persuadé que V. M. n'autorise aucune injustice.» Cette réponse aussi sage que spirituelle, plut beaucoup à l'empereur. Il se leva, mit une main sur l'épaule de l'ambassadeur, et lui dit: «Vous n'avez point à vous plaindre de votre exil, puisque vous avez trouvé un protecteur tel que le roi de France, et que pour l'homme de talent tout pays est une patrie: c'est le duc de Florence[46] qu'il faut plaindre d'avoir perdu un gentilhomme aussi sage, et d'autant de mérite que vous.» Dès ce moment l'_Alamanni_ fut traité avec la plus grande distinction dans cette cour; et ayant obtenu tout ce qu'il demandait au nom du roi, il partit comblé d'honneurs et de présents.
[Note 46: C'était alors le jeune Cosme de Médicis qui avait succédé au duc Alexandre, assassiné par _Lorenzino_.]
François Ier, mourut en 1547; son fils Henri II n'eut pas moins de bienveillance que lui pour notre poëte. Il l'engagea à terminer son poëme de _Girone il Cortese_, dont François Ier lui avait donné le sujet. L'_Alamanni_ publia ce poëme l'année suivante, et le dédia au nouveau roi. Ce prince l'employa comme avait fait son père, dans plusieurs négociations. Il l'envoya à Gênes[47], pour engager cette république dans ses querelles avec Charles-Quint; mais toute l'adresse du négociateur fut inutile, et il revint sans y avoir pu réussir. Il ne devait plus revoir sa chère Italie. Cinq ans après, il était à Amboise avec la cour, lorsqu'il fut attaqué d'une dyssenterie dont il mourut, âgé de soixante ans et demi[48].
[Note 47: En 1551.]
[Note 48: 18 avril 1556.]
Il avait été marié deux fois. Baptiste, l'aîné de deux fils qu'il avait eus de sa première femme, fit fortune dans l'état ecclésiastique. Il fut abbé de Belleville, évêque de Bazas, et ensuite de Mâcon. Le second, nommé Nicolas, fut chevalier de l'ordre de St-Michel et capitaine des gardes du roi. C'est de celui-ci que sont sorties les différentes branches de cette famille qui ont existé, et qui existent même encore, en France et jusqu'en Pologne[49].
[Note 49: Voyez l'Histoire généalogique des familles de Toscane, par le P. _Gamurrini_.]
Quoique marié et père de famille, l'_Alamanni_ aima, ou parut aimer plusieurs femmes, peut-être seulement pour en faire le sujet de ses vers; car il arrive souvent que les poëtes placent dans leur imagination une maîtresse, comme les peintres posent devant leurs yeux un modèle. On voit dans ses _rime_, ou poésies lyriques, une Cinthie et une Flore tout à la fois. Pendant son séjour en Provence, il ne trouva point de beauté capable de le fixer. Il en dit, dans une de ses satires, des raisons qui ne sont pas flatteuses pour les manières et pour l'esprit des Provençales de ce temps-là. Une seule fit sur lui quelque impression, et lui donna des espérances; mais il s'aperçut bientôt qu'elle se jouait de lui; et, rompant avec elle, il aima mieux reprendre en imagination les fers de quelques beautés italiennes.
Il porta surtout ceux d'une belle Génoise, qu'il désigne souvent sous le nom de Plante Ligurienne, _Ligure Planta_. On croit que son vrai nom était _Larcara Spinola_: on croit aussi qu'elle était pour quelque chose dans les fréquents voyages qu'il fit à Gênes, depuis les premiers dégoûts politiques qu'il avait éprouvés à Florence. Il aima encore une certaine _Béatrice_, de la noble maison des _Pii_, peut-être pour avoir un rapport avec Dante, comme il s'était félicité d'en avoir un avec Pétrarque, en chantant sa _Plante Ligurienne_, auprès de la Sorgue et de Vaucluse. Au reste il ne paraît pas que toutes ces passions aient rien coûté aux belles dames qui eu furent les objets: raison de plus pour croire qu'elles ne furent que poétiques, et qu'elles ne lui coûtèrent à lui-même que des vers.
L'_Alamanni_ est un des poëtes qui font le plus d'honneur à l'Italie, et auxquels il est le plus honorable pour la France d'avoir offert un asyle. Son titre de gloire le plus solide est le poëme de l'_Agriculture_, que nous trouverons au premier rang, quand nous en serons à la poésie didactique. Ses poésies diverses contiennent des élégies, des églogues, des satires, des sonnets, des hymnes, des sylves ou petits poëmes, une imitation en vers de l'_Antigone_ de Sophocle, etc. Ce recueil[50], imprimé à Florence presque en même temps qu'il le fut à Lyon, fut brûlé publiquement à Rome, par ordre de Clément VII, sans doute pour quelques traits amers répandus dans les satires, mais surtout en haine de l'auteur. A Florence, un malheureux libraire s'étant avisé de le mettre en vente, fut condamné par le duc Alexandre à une amende et au bannissement. Un autre qui n'en avait vendu que quatre exemplaires, n'en fut pas quitte à moins de 200 écus. Les traits satiriques contre Rome et contre Florence étaient accompagnés de quelques autres contre les tyrans; et ces derniers traits auraient moins ressemblé à Alexandre, s'il eût été capable de les pardonner.
[Note 50: _Opere toscane, tomo primo, Lugduni_, 1532, in 8º.; _tomo secondo, ibid._ 1533. Le premier volume fut réimprimé à Florence la même année 1532. Les deux volumes reparurent ensemble, à Venise 1533, et _ibid._ 1542, in-8º.]
L'_Alamanni_ laissa de plus une comédie intitulée _Flora_, des sonnets et d'autres pièces de vers épars dans différents recueils, des épigrammes, et le poëme héroïque de l'_Avarchide_, qu'il fit dans les dernières années de sa vie, et qui ne fut imprimé qu'après sa mort. On voit dans tous ses ouvrages une grande pureté de style, de l'élégance, et une extrême facilité, mais qui manque souvent de concision et de force. Il écrivait rapidement, il improvisait même dans l'occasion, sur toute sorte de sujets, et c'est un des seuls improvisateurs italiens qui aient été de véritables poëtes. Il employa tout au plus deux ans à composer _Giron le Courtois_, qui est en vingt-quatre chants, chacun de mille à douze cents vers et quelquefois davantage[51].
[Note 51: _Gyrone il Cortese di Luigi Alamanni, al christianissimo et invittissimo re Arrigo secondo. Stampato in Parigi da Rinaldo Calderio et Claudio suo figliuolo_, 1548, in-4., Venezia, 1549, in-4º., etc.]
Ce poëme est conduit avec art; l'ordonnance en est plus régulière que celle des romans épiques ne l'est ordinairement. Le poëte n'y parle point en son nom: point d'exordes au commencement des chants, ou plutôt des livres, car ce titre, seul connu des anciens, est rétabli[52]; point d'adieux au lecteur à la fin, point de digressions. Le fil des événements est suivi; les aventures n'y croisent pas continuellement les aventures. Ce serait enfin un poëme épique régulier, si la nature même de l'action et des incidents n'était pas toute romanesque.
Dans son épître dédicatoire à Henri II; datée de Fontainebleau, la plus longue qu'aucun poëte épique italien ait mise au devant d'un poëme[53], l'_Alamanni_, sans doute pour que ce roi fût plus en état de goûter les beautés et d'apprécier l'utilité du sien, fait toute l'histoire d'Artus, roi de la Grande-Bretagne et de l'institution de la Table ronde; il en fait connaître les principaux chevaliers, compagnons d'armes de son héros. Il rapporte même tous les statuts de cet ordre, et met ainsi le code de la courtoisie chevaleresque en tête du récit des actions du plus courtois de tous les chevaliers.
[Note 52: Dans les éditions postérieures, on lit à chaque division du poëme, _canto_ 1º, _canto_ 2º, etc.; mais dans celle de Paris, qui est la première et faite sous les yeux de l'auteur, _libro_ 1º, _libro_ 2º, etc.]
[Note 53: Elle remplit treize pages in-4º dans l'édition de Paris.]
La fable de _Giron_, surnommé _le Courtois_, n'est pas une des moins intéressantes du roman de la Table ronde. Ce chevalier était fils d'un autre _Giron_, nommé _le Vieux_, qui avait eu des droits à la couronne de France, mais qui l'avait laissée usurper par Pharamond. Le jeune chevalier se distingua de bonne heure par des actes de courtoisie, qui lui valurent son surnom. Intime ami d'un autre chevalier, nommé Danaïn le Roux, seigneur du château de Maloanc[54], il inspira des sentiments très-tendres à la femme du chevalier, qui était la plus belle personne de toute la Grande-Bretagne. Cette dame lui ayant fait à deux reprises les déclarations les plus vives, il sut, sans l'offenser, la rappeler aux lois du devoir et rester fidèle à l'amitié. Mais cette fermeté eut un terme. Dans un tournoi, dont Giron et son ami Danaïn remportèrent le prix, la dame de Maloanc parut avec un éclat extraordinaire, et lit sur le coeur de Giron un effet qu'elle n'avoit point encore produit. Après ce tournoi, elle retournait à son château avec les dames et les demoiselles de sa suite, sous l'escorte de plusieurs chevaliers. Un chevalier plus fort et plus terrible qu'eux tous, qui avait dessein de l'enlever, fond sur l'escorte, tue les uns, renverse les autres, met le reste en fuite. Giron qui a tout vu, tout laissé faire, pour avoir une plus belle occasion d'exercer Son courage, défie le ravisseur, le combat, le terrasse, et délivre la belle dame[55]. Alors ils se trouvent tous deux seuls, dans un bois épais, au bord d'une claire fontaine. Après un silence très-intelligible, ils parlent et s'entendent encore mieux; Le coeur de la dame est toujours le même: celui de Giron sent naître tout le feu des désirs. On voit ce qui serait arrivé, si la lance du chevalier, suspendue à un arbre, n'eût tombé sur son épée, qui était auprès de lui, et si l'épée n'eût tombé dans la fontaine.
[Note 54: Ce nom est ainsi dans le roman. L'_Alamanni_ a mis dans presque tout son poëme _Maloalto_, qu'il faudrait traduire _Malehauly_; vers la fin cependant il a écrit plusieurs fois _Maloanco_. On a cru devoir mettre partout Maloanc.]
[Note 55: Lib. V.]
Cette épée lui était très-chère. Il la tenait du grand chevalier Hector le Brun qui avait été son maître dans le métier des armes, et qui la lui avait donnée en mourant. Ces mots étaient gravés sur la lame: _Loyauté passe tout; trahison honnit tout_[56]. En retirant de l'eau son épée, Giron jette les yeux sur cette devise. Elle lui fait sentir l'énormité de la faute qu'il allait commettre. Il lui prend un accès de désespoir; il veut se tuer avec cette épée, et se la passe du premier coup à travers la poitrine. Giron perd beaucoup de sang et commence à défaillir; ils se font de tendres adieux; elle reste auprès de lui fondant en larmes.
[Note 56: Cette devise est ainsi dans le roman français. L'_Alamanni_ a mis en deux vers:
_Lealtà reca honor, vittoria e fama, Falsitade honta e duol dona a ciascuno._
Ils ne sont pas bons, et pourraient se rendre ainsi en notre vieux style:
De loyauté naît les, victoire, honneur; De fausseté rien que honte et douleur.
Mais l'ancienne devise vaut mieux.]
Un tiers bien incommode survient; c'est Danaïn, Il a été successivement instruit de tout ce qui s'est passé; mais un méchant et malveillant témoin de la dernière scène l'a dénaturée en la lui racontant. Il croit donc que son infidèle ami et son infidèle épouse lui ont fait le dernier outrage, qu'ensuite un chevalier, qui a voulu le venger, a attaqué Giron et l'a blessé à mort. Il arrive auprès d'eux; ce qu'il voit est d'accord avec ce qu'on lui a dit.
Ses reproches font voir aux deux coupables qu'ils passent dans son esprit pour l'être plus qu'ils ne sont. Ils avouent ce qui est. Chacun des deux s'accuse et prend sur soi toute sa faute; mais tous deux protestent, au nom du ciel et de l'honneur, que le crime n'a point été commis. La sincérité, la tendresse même de leurs déclarations commence à persuader Danaïn. Leur dénonciateur, qui l'avait été par jalousie et par vengeance, vient pour jouir du fruit de ses calomnies. Danaïn l'aperçoit, court à lui, le menace, et tire de lui l'aveu de sa lâcheté. Alors il ne lui reste plus de doute; il ne peut en vouloir à son ami d'un sentiment involontaire qui s'est tenu dans les bornes de l'honneur; il fait transporter Giron à Maloanc, lui fait donner tous les secours de l'art et lui rend tous les soins de l'amitié. Sa femme, dont la raison est tout à fait revenue, le seconde; le courtois chevalier n'est pas devenu moins sage qu'elle;
Et sans honteux désirs, en tout bien tout honneur, Toujours elle garda Giron pour serviteur[57].
[Note 57:
_E con più honesta voglia e miglior core Hebbe_ _Giron per sempre servitore._ (Fin du liv. VI.)]
Il est vrai qu'il avait une autre maîtresse que cette aventure lui avait fait oublier. C'était la plus belle personne du monde et la plus tendre; il se la rappelle, et lorsqu'il est un peu rétabli, il prie son ami Danaïn de l'aller chercher, et de la conduire auprès de lui. Danaïn s'en charge volontiers; mais en chemin, il trouve celle qu'il conduit si belle qu'il en devient amoureux. Il la mène dans un château voisin et s'y enferme avec elle. Il l'entraîne ensuite par force vers des lieux plus éloignés, marchant de nuit par des chemins détournés, et fuyant tous les regards. Giron; instruit de cette déloyauté, sort du château de Maloanc dès qu'il peut porter ses armes, et se met à la recherche de son perfide ami[58]. Arrêté et souvent détourné par un grand nombre d'aventures, où il donne de nouvelles preuves de courtoisie et de valeur, il trouve presque partout des traces du passage de Danaïn et se met toujours à sa poursuite. Il le rencontre enfin, l'accable de reproches et le défie au combat[59]. Ce combat est long et terrible, plusieurs fois interrompu et repris. Enfin Danaïn est renversé et mis hors d'état de se défendre. Giron, prêt à lui donner la mort, est retenu par son ancienne amitié. Il envoie chercher du secours à un monastère voisin; on y transporte son ami blessé, qu'il accompagne tristement.
[Note 58: L. IX, st. 1.]
[Note 59: L. XVII.]