Histoire littéraire d'Italie (3/9)
Chapter 3
Boccace fut généralement regretté à Florence; où il n'avait cependant pas trouvé dans sa pauvreté beaucoup de secours. Plusieurs poëtes, et surtout _Franco Sacchetti_, firent des vers à sa louange. Il fut frappé deux médailles en son honneur; et la république voulant, vingt ans après, rendre un hommage plus solennel à sa mémoire, délibéra de lui ériger un tombeau magnifique, ainsi qu'à Dante et à Pétrarque, dans l'église de _Sancta-Maria del Fiore_; mais ce projet ne fut exécuté pour aucun de ces trois grands hommes.
Le goût dominant de Boccace, dans l'âge des passions, avait été l'amour du plaisir, tempéré par celui de l'étude. Dans son âge avancé, l'amour de l'étude resta seul, et l'occupa tout entier. Il ne s'y joignit aucune ambition de rang ni de fortune. Les emplois qui lui furent confiés vinrent le chercher, et dès qu'il put en déposer le fardeau, il le fit. Il avait la même aversion pour les affaires domestiques que pour les autres, et ne voulut jamais se charger ni de tutelles, ni d'aucune de ces fonctions privées qui engagent dans des discussions d'intérêts avec les hommes. Son caractère était franc et ouvert; il n'était pourtant pas exempt d'un fierté dont on peut blâmer l'excès, mais qui, surtout dans la mauvaise fortune, garantit des condescendances viles, et sert de sauve-garde à l'honneur et à la vertu. Sa figure était belle; son visage rond et plein; ses traits en général un peu gros, mais réguliers; sa taille haute et forte; ses manières libres et engageantes; sa conversation gaie, spirituelle et pleine d'agrément. La philosophie, l'érudition et la poésie en étaient les sujets les plus familiers, et il ne contribua peut-être pas moins par ses entretiens que par ses écrits à répandre dans sa patrie l'amour de l'étude et le goût des lettres.
Le plus considérable des ouvrages latins de Boccace est son _Traité de la généalogie des Dieux_[41]. Ce fut le premier qu'il écrivit depuis qu'il se fut retiré à Certaldo. Il le fit à la demande de Hugues, roi de Chypre et de Jérusalem, à qui il le dédia. Cet ouvrage est divisé en quinze livres, et subdivisé en chapitres, où l'auteur a réuni tout ce que ses longues études avaient pu lui apprendre sur le système mythologique des anciens. Il traite, en autant de chapitres particuliers, de chaque dieu, déesse ou génie, et descend jusqu'aux demi-dieux et aux héros qui passèrent pour être les enfants des dieux. Dans son quatorzième livre, il défend la poésie contre ses détracteurs, contre les ignorants, les pédants, les théologiens, les juristes, les moines et tous les prétendus docteurs de son siècle. Il définit ensuite ce que c'est que la poésie, et en démontre l'antiquité et l'utilité. Le quinzième livre contient une espèce de résumé de tout l'ouvrage. Il y rend compte des sources où il a puisé, des recherches qu'il a dû faire, de la méthode qu'il a suivie, des ordres du roi qui le lui ont fait entreprendre. Il se croit enfin obligé de prouver qu'un chrétien peut sans indécence traiter des sujets de l'antiquité païenne.
[Note 41: _De Genealogiâ Deorum_, lib. XV.]
Ce livre qu'il ne publia qu'environ dix ans après[42], eut alors, et dans le siècle suivant, beaucoup de réputation. Les écrivains de ce temps lui prodiguèrent les plus grands éloges[43]; toutes les bibliothèques en eurent des copies, et dès que l'art de l'imprimerie fut inventé, les éditions se multiplièrent rapidement[44]: cela devait être. Les notions que l'on avait alors de la mythologie étaient si imparfaites et si confuses, qu'on devait saisir avidement ce premier trait de lumière: mais il a perdu de son prix à mesure qu'il a paru sur ce même sujet des ouvrages remplis d'une meilleure critique et d'une érudition plus étendue. Ce qu'on en peut dire aujourd'hui de plus favorable est ce qu'a dit Louis Vivès[45], que ce livre, où Boccace a rassemblé en un seul corps les généalogies de tous les Dieux, est mieux fait qu'on ne pouvait l'attendre de son siècle.
[Note 42: En 1373.]
[Note 43: Philippo Villani, Colluccio Salutato, Giann. Mannetti, etc.]
[Note 44: L'une des premières éditions porte ce titre: _Genealogiæ Deorum gentilium Johannis Boccatii de Certaldo ad Ugonem inclytum Hierusalem et Cypri regem_; et à la fin du volume _Venetiis impressum anno salutis_, 1472, in-fol.]
[Note 45: _Deorum Genealogias in corpus unum redegit, felicius: quam illo erat sæculo sperandum_. Ludov. Vives, _de Tradend, Disciplin._]
On en peut dire autant du petit Traité qu'il composa en un seul livre sur les montagnes, les forêts, les fontaines, les lacs, les fleuves, les étangs, et les différents noms de mer[46]. On le trouve ordinairement, et dans les éditions, et dans les manuscrits, à la suite du précédent. Le titre en explique suffisamment le sujet. C'est un ouvrage qui put être alors très-utile pour l'étude de la géographie ancienne, dont les notions étaient aussi confuses que celles de la mythologie. On y trouve expliqué, par ordre alphabétique, tout ce qui regarde chacune des montagnes, des forêts, des fontaines, etc., dont il est question dans les anciens. L'auteur rapporte dans chaque article l'origine du nom, les variations qu'il a éprouvées chez les différents peuples et les différents auteurs, et lève ainsi les difficultés, les équivoques et les erreurs auxquelles ces variations ont donné lieu.
[Note 46: _De Montibus, Sylvis, Fontibus, Lacubus, Fluminibus, Stagnis, seu paludibus, de diversis nominibus maris_, imprimé à Venise, en 1473, in-fol.]
Deux autres de ses ouvrages en prose latine sont historiques. Le premier est un Traité _Des infortunes des Hommes et des Femmes illustres_[47]. Il commence par Adam et Ève, et descend jusqu'aux personnages de son temps. Le second est intitulé: _Des Femmes célèbres_[48], et s'étend aussi depuis Ève jusqu'à la reine Jeanne de Naples. Boccace n'oublie pas d'y parler d'une autre Jeanne qui a fait beaucoup de bruit dans le monde, mais qui est un personnage plus fabuleux qu'historique: c'est la papesse Jeanne. Dans quelques éditions, une gravure en bois la représente même en habits pontificaux, et entourée de toute la cour romaine, surprise par l'accident qui révéla son sexe, et se délivrant d'un fardeau dont le chef de l'Église ne dut jamais être chargé. L'un et l'autre ouvrage sont assez dans le genre du Traité de Pétrarque, intitulé: _Des Choses mémorables_; mais la latinité n'y est pas à beaucoup près aussi pure, et ne se rapproche pas autant de celle des bons siècles de Rome.
[Note 47: _De casibus Virorum et Fæminarum illustrium_, lib. IX.]
[Note 48: _De claris Mulieribus_.]
Cette différence est encore plus sensible dans les vers que dans la prose. Boccace a laissé seize églogues[49], dont plusieurs sont assez longues, et qui ont presque toutes pour sujet des faits qui lui sont particuliers, ou des traits de l'histoire de son temps, ce qui, joint à la dureté et à l'obscurité du style, les rend le plus souvent aussi difficiles à entendre que peu agréables à lire. Par exemple, la troisième églogue est intitulée _Faunus_, et ce Faune, qui est le principal interlocuteur, est _Francesco degli Ordelaffi_, seigneur d'Imola, de Césène et de Forli. Il était intime ami de Boccace, qui lui avait donné ce nom de Faune à cause de sa passion pour la chasse et pour le séjour des forêts[50]. Il eut des aventures extraordinaires, dont l'histoire de ce siècle fait mention, et auxquelles font allusion plusieurs passages de cette églogue. On n'entend rien à ces passages, si l'on ne connaît cette clef, et si l'on ne consulte l'histoire. La quatrième est intitulée _Dorus_; sous ce nom, le poëte a voulu désigner Louis, roi de Sicile; et la fuite de ce jeune roi, époux de la reine Jeanne, qui était fugitive comme lui[51], est le sujet de cette églogue. Boccace nous apprend lui-même[52] que, comme Louis était sans doute dévoré d'amertume en se voyant chassé de ses états, et que le mot grec _doris_, signifie amertume, il lui a donné le nom de _Dorus_. Il y a deux autres interlocuteurs, Montanus et Pithyas.
[Note 49: Imprimées à Florence, par _Philippo di Giunta_, 1504, in-8°.]
[Note 50: Ces explications des Églogues de Boccace ont été données par lui-même; elles sont tirées d'une de ses lettres latines, conservées en manuscrit dans la bibliothèque Laurentienne, et dont Manni a publié tous les passages relatifs à ces mêmes explications, _Istor. del Decamer._, p. 55 et suiv. Elle a été imprimée toute entière dans une Dissertation historique de _Domenico Antonio Gondolfo_, de l'ordre des Augustins, sur deux cents écrivains célèbres du même ordre. Rome, 1704, in-4°., à l'article de frère _Martin de Signa_, à qui elle fut adressée par l'auteur.]
[Note 51: Lorsque Louis de Hongrie eut envahi le royaume de Naples, pour venger le meurtre de son frère André.]
[Note 52: Dans la lettre citée ci-dessus.]
Le premier peut être pris pour un habitant quelconque de Volterre, parce que cette ville est située sur une montagne, et que le roi y fut bien reçu dans sa fuite; Boccace entend, par le second, le grand sénéchal[53], qui n'abandonna point ce prince, et qui fut pour lui ce que Pithyas fut pour Damon, selon Valère Maxime, dans son chapitre _De l'Amitié_. La cinquième églogue a pour titre _Sylva cadens_, la forêt tombante; et ce n'est point une forêt que Boccace y a voulu peindre, mais la ville de Naples désolée, dépeuplée, et presque abattue et tombante par le chagrin que lui cause la fuite de son roi. Dans cette forêt, qui est une ville, les troupeaux, les moutons, les boeufs, tristes et malades, sont les habitants affligés. Le sujet de la sixième églogue est le retour du roi Louis, qui ne s'y appelle plus _Dorus_, mais _Alcestus_, parce qu'il était devenu un très-bon roi, et qu'il se portait avec ardeur à la vertu. Or, _alce_, en grec, selon Boccace, signifie vertu; et _æstus_, en latin, veut dire ardeur ou chaleur. Cela est contraire à la règle des étymologies, qui défend de tirer celle du même mot de deux langues différentes; mais on n'y regardait pas alors de si près.
[Note 53: Nicolas Acciajuoli.]
Dans la septième églogue et dans les suivantes, ce n'est plus de Naples qu'il est question, mais de Florence. Les querelles entre cette république et les empereurs, sont peintes dans l'une, intitulés _Jurgium_, sous l'emblême dispute entre le berger Daphnis, qui est l'empereur, et la bergère _Florida_, qui est Florence; l'autre, qui a pour titre _Midas_, représente la tyrannie d'un maître avare; et le poëte a donné pour interlocuteurs au roi de Phrygie, Damon et Pithyas, ces deux modèles antiques de l'amitié. Dans une autre, la neuvième, l'embarras et l'incertitude où se trouve Florence lors du couronnement de l'empereur, sont indiqués par le titre de _Lipis_, attendu que ce mot, toujours selon Boccace, veut dire en grec anxiété, incertitude[54]; et l'un des interlocuteurs, qui est le Florentin, se nomme _Batrachos_, mot qui signifie, en grec, une grenouille, «parce que, dit l'auteur, nous autres Florentins nous sommes bavards et poltrons comme des grenouilles.» La dixième églogue est intitulée _la Vallée obscure_, parce qu'il y est question des enfers, lieu où le jour ne luit jamais. L'interlocuteur _Lycidas_, désigne un tyran, du grec _lycos_, loup, animal rapace et cruel, comme le sont les tyrans; l'autre interlocuteur _Dorilas_, est un esclave qui vit toujours dans l'amertume; et comme le poëte a donné dans une autre églogue le nom de _Dorus_ au roi Louis, et qu'il ne convient pas qu'un homme du peuple ait le même nom qu'un roi, il appelle celui-ci, par diminutif, _Dorilas. Panthéon_ est la titre de la onzième églogue, où l'on ne parle que du ciel, de Dieu et des choses divines. L'Église y paraît sous le nom de Myrile; et, par son interlocuteur _Glaucus_, l'auteur entend saint Pierre; car, dit-il, Glaucus était un pêcheur qui, ayant goûté d'une certaine herbe, se jeta tout d'un coup dans la mer, et fut mis au nombre des dieux marins. Pierre fut un pêcheur aussi; ayant goûté la doctrine du Christ, il se jeta dans les flots, c'est-à-dire, à travers les menaces et les fureurs des ennemis du nom chrétien, et il devint ainsi Dieu lui-même, c'est-à-dire saint[55].--Tout cela est dit de très-bonne foi, et il faut avouer que l'auteur de ces allégories paraît fort différent de celui du Décaméron. Rapprochons-nous un peu de cet ouvrage, en parlant de ceux que Boccace écrivit en langue vulgaire.
[Note 54: _Lipis groecè, latinè dicitur anxietas_. Ub. supr.]
[Note 55: Il serait trop long de rapporter l'explication des cinq dernières Églogues. On peut les voir, _ub. supr._, p. 60, 61 et 62. Je citerai pourtant ici la quinzième, intitulée _Philostropus_, de _philos_, ami, et _strepo_, tourner, convertir; Boccace y représente sa conversion, et il avoue qu'il la doit à l'amitié. Sous le nom de _Philostropus_, dit-il lui-même, j'entends mon illustre maître François Pétrarque, dont les conseils m'ont souvent engagé à quitter les plaisirs du monde pour les choses de l'éternité, et qui est ainsi parvenu, sinon à changer tout-à-fait, du moins à beaucoup améliorer mes penchants; et je me désigne moi-même sous le nom de _Thiplos_, qui peut aussi convenir à tout autre homme aveuglé comme moi par le faux éclat des choses mortelles, parce que _thiphos_, en grec (il a voulu dire _typhlos_), signifie un aveugle.]
La poésie fut son premier amour, et même il l'aima toute sa vie: _studium fuit alma poësis_. Nous avons cependant vu comment il traita ses vers italiens quand il eût connu ceux de Pétrarque. Mais ce ne furent sans doute que des sonnets et d'autres poésies amoureuses qu'il livra aux flammes. Il épargna les grands poëmes qui lui avaient coûté plus de travail, et dont il devait toujours retirer la gloire d'avoir essayé le premier en langue vulgaire, une sorte d'épopée, et d'être l'inventeur de l'_ottava rima_, forme poétique si heureuse, qu'un seul poëte excepté[56], elle fut ensuite adoptée par tous les épiques italiens. Les formes principales qui existaient jusqu'alors dans la poésie italienne ne pouvaient convenir à une narration suivie. Le sonnet et la _canzone_ étaient décidément appropriés au genre lyrique. La _terza rima_ avait quelque chose de contraint et d'austère, et les repos ne s'y faisaient pas assez sentir pour le chant qui, dès l'origine, accompagna la poésie épique ou narrative. L'entrelacement des six premiers vers de l'octave sur deux seules rimes, et la chute des deux derniers, qui riment l'un avec l'autre, et sur lesquels paraît s'appuyer l'octave entière, furent l'invention d'une oreille délicate; et quoiqu'elle ait des inconvénients, qui ont influé plus qu'on ne pense sur quelques vices reprochés à l'épopée italienne, et dont l'épopée des anciens était exempte, il faut qu'elle ait de grands avantages, pour avoir été si généralement adoptée.
[Note 56: Le Trissino.]
On a vu aussi, dans la vie de Boccace, que la _Théséide_ fut le premier poëme qu'il composa, et qu'il le fit à Naples pour plaire à sa chère _Fiammetta_. C'est donc dans la _Théséide_ que parut, pour la première fois, la forme harmonieuse de l'_ottava rima_, dont Boccace est généralement reconnu pour inventeur[57]; et ce fut le premier poëme où, renonçant aux visions et aux songes, qui étaient devenus pour les fictions poétiques comme un cadre universel, l'auteur, à l'exemple des anciens poëtes, imagina une action, une fable, et la conduisit, par des aventures diverses, à un dénouement. Ces deux circonstances suffisent pour faire de la _Théséide_ un monument littéraire qui ne sera jamais sans intérêt.
[Note 57: Le Trissino, dans sa _Poétique_; le Crescimbeni, dans son _Hist. de la Poésie vulgaire_, et presque tous les auteurs italiens, attribuent cette invention à Boccace. Le Crescimbeni croit cependant, t. I, p. 199, que la première origine de ce rhythme est due aux Siciliens. Le Bembo, en adoptant cette opinion, observe que les anciens Siciliens ne composaient pourtant l'octave que sur deux rimes, et que l'addition d'une troisième rime, pour les deux derniers vers, appartient aux Toscans. _Prose_, Flor. 1549, p. 70. En effet, dans le Recueil de l'Allacci (_Poeti Antichi raccolti da codici manoscr._, etc., Napoli, 1661), on trouve une _canzone_ de Giovanni de Buonandrea, dont les quatre strophes sont de huit vers andécasyllabes, sur deux seules rimes croisées. M. Baldelli (p. 33, note), en citant d'autres auteurs qui ont été de la même opinion que le Bembo, convient avec sa candeur accoutumée, que l'octave avec trois rimes a été employée en France, avant Boccace, par Thibault, comte de Champagne, et il rapporte toute entière, une de ces octaves citée par Pasquier (_Recherches de la France_, Paris, 1617, p. 724. Amsterdam, 1723, t. I, col. 791.)
Au Rinouyiau de la doulsour d'esté Que reclaircit li doiz à la fontaine, Et que son vert bois, et verger, et pré, Et li rosiers en may florit et graine; Lors chanterai que trop m'ara grevé Ire et esmay, qui m'est au cuer prochaine: Et fins amis à tort acoisonnez, Et moult souvent de léger effréez.
Mais il ne paraît pas que ce rhythme agréable, que l'oreille délicate du comte de Champagne lui avait inspiré, eût été adopté et fût devenu commun en France. En Italie, les Toscans furent sûrement les premiers à en faire usage; et Boccace, le premier de tous, soit qu'il connût la chanson de Thibault, soit qu'il ne la connût pas, employa, dans sa _Théséide_, l'octave à trois rimes, telle qu'elle est restée depuis.]
Le poëme est divisé en douze livres. Thésée, qui lui donne son nom, n'en est cependant pas le héros. Ses exploits n'y forment qu'un grand épisode; mais c'est en quelque sorte dans cet épisode qu'est contenue l'action principale. Le sujet de cette action est l'amour de deux jeunes Thébains, Arcitas et Palémon, pour Émilie, l'une des amazones. Ces femmes guerrières paraissent les premières sur la scène. Leurs combats contre Thésée, la victoire de ce héros, son amour pour leur reine Hippolyte, son mariage avec elle, et les fêtes de ce mariage, célébrées en Scythie, remplissent le premier livre. Pendant ce temps, une autre guerre celle de Thèbes, s'est terminée. Créon a refusé la sépulture aux guerriers tués pendant le siége. Thésée étant revenu de Scythie à Athènes, avec son épouse Hippolyte, les veuves et les mères des guerriers à qui Créon refuse les derniers devoirs, viennent l'implorer contre ce tyran. Thésée marche vers Thèbes, défait Créon en bataille rangée, et le tue de sa main. Les morts sont ensevelis; les blessés faits prisonniers, mais traités avec humanité. Parmi la foule de ces derniers se trouvent, Arcitas et Palémon, deux jeunes guerriers du sang royal de Thèbes. Thésée instruit de leur naissance, fait prendre d'eux le plus grand soin; mais il les retient prisonniers comme les autres, et les destine à orner son triomphe. Les deux amis sont enfermés dans une prison à Athènes, auprès des jardins de Thésée. Une jeune amazone de la suite de la reine, vient le matin dans ces jardins et chante en cueillant des fleurs. Arcitas et Palémon l'aperçoivent, en deviennent amoureux, et c'est leur rivalité et leur amitié, ce sont vicissitudes de leur passion pour Emilie qui font le véritable sujet du poëme.
Après diverses aventures, Thésée, qui est instruit de leur amour, se donne un plaisir dont l'idée appartient aux siècles chevaleresques, et point du tout aux siècles héroïques. Il leur ordonne de combattre l'un contre l'autre, chacun à la tête de cent guerriers, et promet au vainqueur la main d'Emilie. Arcitas remporte la victoire; mais une Furie échappée de l'enfer fait tomber son cheval; et il est blessé mortellement dans cette chute. Quoiqu'il sente sa fin prochaine, il veut recevoir le prix qui lui avait été promis, et mourir époux d'Emilie. Il expire après avoir reçu sa main; Emilie, qui aimait Arcitas, et Palémon, qui n'avait point cessé d'être son ami, le pleurent. Tous deux paraissent inconsolables, mais tous deux ont recours à la même consolation. Thésée veut qu'ils soient unis, ils le sent; et c'est ainsi que finit le poëme. La narration en est facile et naturelle; les événements, assez bien conduits, ne sont pas enchaînés sans art les uns aux autres: il y a de l'abondance et de la facilité dans les descriptions et dans les discours, de l'imagination dans les détails, mais non dans le style, qui est faible, terne et sans couleur. L'octave y a la même forme qu'elle a toujours conservée depuis; mais elle n'a point encore la noblesses, la grâce, les chutes heureuses et l'harmonie soutenue que Politien le premier, et l'Arioste ensuite, devaient lui donner.
Le _Filostrato_ poëme en dix parties, aussi en _ottava rima_, est à peu près du même temps. Boccace l'adresse de même à _Fiammetta_, ou à la princesse Marie, qui était alors absente de Naples, et obligée de suivre la cour à Baies. Le sujet en est encore pris de l'histoire des temps héroïques accommodée à la moderne. _Filostrato_ n'est point le nom du héros, c'est Troïle, fils de Priam, roi sérénissime de Troie, comme notre auteur; et il intitule son poëme _Philostrate_, nom composé, selon sa mauvaise méthode étymologique, d'un mot grec et d'un mot latin qui signifient ensemble vaincu, ou abattu par l'amour, parce que le malheur qui arrive à Troïle est d'être ainsi vaincu, et de l'être si bien qu'il en perd la vie. Ce jeune prince devient amoureux de Chryséis, qui n'est pas ici, comme dans Homère, fille de Chrysès, grand-prêtre d'Apollon, mais fille de Calchas, évêque de Troie; c'est ainsi qu'il est qualifié dans l'argument du premier livre. Troïle fait confidence de son amour à Pandarus, cousin de Chryséis, qui lui rend de très-bons offices auprès de sa cousine. Chryséis hésite quelque temps à se rendre; mais elle cède à l'amour, aux soins empressés de Troïle, et aux conseils de Pandarus. Les deux amants sont heureux. On reconnaît l'auteur du _Décaméron_ dans la description un peu vive de leur bonheur. Cette description, au reste, est mêlée d'anachronismes qui n'avaient alors rien de choquant, mais à qui l'on ne ferait pas aujourd'hui la même grâce. Un fils de roi ne pouvait se dispenser d'aimer beaucoup la guerre et la chasse: aussi Troïle pendant le siége, s'arrachait-il souvent des bras de Chryséis, soit pour aller combattre les Grecs, soit, lorsqu'il y avait quelque trêve, pour aller chasser dans les forêts, tenant sur le poing un faucon ou quelque autre oiseau de chasse.