Histoire littéraire d'Italie (3/9)

Chapter 2

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Malgré toute son application à s'instruire lui-même dans cette langue, qu'il avait précédemment étudiée à Naples, il ne faut pas croire qu'il devint un helléniste aussi profond que le furent à Florence plusieurs hommes de lettres, dans les deux siècles suivants. Le défaut de grammaires et de lexiques grecs empêchait alors d'acquérir une connaissance parfaite de la langue. On cite des exemples tirés de ses ouvrages d'érudition[20], qui prouvent que le vrai sens des termes lui échappait quelquefois, et l'on regarde comme probable que, dans les leçons qu'il prit de Léonce Pilate, il s'occupa des choses et des idées plus que des mots[21]. Mais il n'en eut pas moins le mérite de répandre le premier dans sa patrie, et d'y favoriser de tout son pouvoir, l'amour des lettres grecques. À son exemple, d'autres esprits distingués s'adonnèrent à cette étude, et fondèrent à Florence une espèce de colonie grecque, tandis que, partout ailleurs, cette langue était encore étrangère à toutes les écoles et à toutes universités, et long-temps avant que la chute de l'empire grec en facilitât l'étude en Italie et dans le reste de l'Europe. On s'est habitué à dire, et l'on répète encore par routine, que la dispersion des savants grecs, à la destruction de leur empire, avait été en Europe la source de la renaissance des lettres. Mais Dante, Pétrarque, et surtout Boccace, donnent le démenti à cette assertion banale; et l'on voit déjà ici, ce qu'on verra encore mieux par la suite, que Florence n'en serait pas moins devenue la nouvelle Athènes, quand même l'ancienne et toutes les îles, et la ville de Constantin, ne seraient pas tombées sous les coups d'un vainqueur ignorant et barbare.

[Note 20: M. Baldelli, _Vita del Bocc._, p. 139, note.]

[Note 21: _Id. ibid._]

La générosité naturelle de Boccace, excitée par les deux passions les plus nobles, l'amour des lettres et l'amour de la patrie, lui fit oublier la médiocrité de sa fortune. Il dissipa, pour subvenir à ces dépenses, une grande partie de son modeste patrimoine, et ce fut surtout depuis ce moment qu'il fut tourmenté de tous les embarras qu'entraîne un dérangement d'affaires. Son amour pour le plaisir, disons-le nettement, son inconduite, et l'habitude de se livrer avec ardeur à tous ses goûts, contribuèrent aussi à cet état de gêne où il se trouva réduit, et qui alla jusqu'à l'indigence. Presque tous ses amis l'abandonnèrent alors, comme cela est arrivé dans tous les temps. Mais il n'en fut pas ainsi de Pétrarque: il l'aida de sa bourse, de ses consolations, de ses livres; il voulut lui procurer des places avantageuses, que Boccace refusa par amour pour sa liberté. Pétrarque fut loin de l'en blâmer, car il n'était pas de ces amis qui donnent des conseils comme des ordres, et qui, quelques raisons que l'on allègue, ne pardonnent pas le refus d'y obéir; mais il lui pardonna moins aisément de ne vouloir pas venir partager sa maison et sa fortune. Ce qu'il lui écrivit à ce sujet est d'une simplicité touchante. «Je vous loue d'avoir refusé de grandes richesses que je vous offrais, et d'avoir préféré la liberté de l'âme et une pauvreté tranquille; mais je ne vous loue pas de même de refuser un ami qui vous a tant de fois appelé. Je ne suis pas en état de vous enrichir: si j'y étais, ce ne serait pas par mes paroles ni par ma plume, mais par des choses et des effets que je m'expliquerais avec vous. Je suis dans une position où ce qui suffit pour un suffira abondamment pour deux hommes qui n'auront qu'un coeur et qu'une maison. Vous me faites injure, si vous dédaignez ce que je vous offre, et plus encore, si vous en doutez[22].» Boccace n'accepta point ces offres généreuses; mais il en aima davantage celui qui les lui faisait de si bon coeur, et il fallut bien que Pétrarque lui pardonnât enfin ce refus, accompagné d'un redoublement d'amitié.

[Note 22: Petrarch., _Senil._, l. I, ép. 4, tout à la fin.]

Ce n'était pas toujours de littérature et de philosophie qu'il était question entre ces deux fidèles amis. La vie que menait Boccace, et la licence de ses premiers écrits, ne plaisaient point à Pétrarque, qui lui parlait et lui écrivait là dessus avec toute la tendresse et toute l'autorité d'un père.

Tant que dura le feu de l'âge, ces conseils toujours bien reçus, furent peu suivis. Le progrès du temps amena d'autres dispositions, et un fait singulier en précipita les effets. Un jour que Boccace était dans sa maison, à Florence, un chartreux de Sienne, qu'il ne connaissait pas[23], demanda à lui parler en secret. Il lui dit qu'il venait de la part du bienheureux père Petroni, religieux de la même chartreuse, qui n'avait jamais vu Boccace, mais qui le connaissait à fond par la permission de Dieu. Il lui représenta, au nom de ce père, le danger où il était s'il ne réformait pas ses moeurs et ses écrits, et lui fit des remontrances véhémentes sur l'abus qu'il faisait de ses talents, et sur son penchant à l'amour. «Le bienheureux père Petroni, ajouta-t-il, m'a chargé en mourant de venir vous engager à changer de vie, à renoncer à la poésie et aux lettres profanes. Si vous ne le faites pas, vous mourrez bientôt, et des supplices éternels vous attendent.» Ce chartreux, pour accréditer sa mission, apprit à Boccace que le père Petroni avait vu Jésus-Christ en personne, qu'il avait lu sur son visage tout ce qui se passe sur la terre: le présent, le passé, l'avenir. Il lui fit voir ensuite qu'il savait un secret que Boccace croyait n'être connu que de lui seul; enfin, il lui annonça qu'il allait remplir des commissions semblables à Naples, en France, en Angleterre, et qu'il irait ensuite trouver Pétrarque.

[Note 23: Il se nommait _Giovacchino Ciani_.]

Boccace, frappé de cette prédiction, de ces menaces, et de la révélation de ce secret, fut saisi de terreur, et prit sur-le-champ le parti de la réforme. Il renonça aux femmes, à la poésie, et résolut de vendre sa bibliothèque, toute composée de poëtes et d'auteurs profanes. Il fit part de ses projets et de la visite qui les avait fait naître à Pétrarque, qui lui répondit comme il convenait à son amitié, à sa piété, mais aussi à sa sagesse et à son expérience. Il approuva la réforme des moeurs et blâma tout le reste. Il ne s'en laissa point imposer par la prétendue vision du chartreux mort, ni par les menaces du chartreux vivant. «Voir Jésus-Christ des yeux, du corps, écrivait-il à Boccace, c'est, je l'avoue, une chose merveilleuse, si elle est vraie. On a vu, dans tous les temps, des hommes couvrir du voile de la religion et de la sainteté, des mensonges et des impostures, afin que l'opinion de la Divinité cachât la fraude humaine, c'est ce que je puis vous dire en ce moment. Quand l'envoyé du défunt sera venu jusqu'à moi, après avoir rempli les autres missions dont il est chargé, je verrai quelle foi je dois ajouter à ses paroles. L'âge de cet homme, son front, ses yeux, ses moeurs, son attitude, ses mouvements, sa manière de marcher, de s'asseoir, son discours, et surtout la conclusion et l'intention de l'orateur, serviront à m'éclairer[24].»

[Note 24: _Petrarc. Senil_, l. I, ép. 4. C'est à la fin de cette longue lettre, qu'il répète à Boccace l'offre dont il est parlé plus haut, de venir demeurer avec lui. Toute cette histoire est racontée comme miraculeuse, dans la grande collection des Bollandistes, à la date du 29 mai, t. VII, page 228.]

C'était en 1361, qu'arriva cette aventure; et ce fut sans doute alors que Boccace prit l'habit ecclésiastique[25], et qu'il voulut se livrer à l'étude de la théologie, dont il n'avait pris autrefois qu'une teinture légère; mais il s'aperçut bientôt que c'était commencer trop tard, que cette étude convenait mal aux habitudes de son esprit; et, profitant des conseils de Pétrarque, il reprit le cours ordinaire de ses travaux. Environ deux ans après, il se rendit à la cour de Naples, invité par le grand sénéchal du royaume, Nicolas Acciajuoli; mais il n'eut pas lieu d'être content de ce voyage. Après un assez bon accueil de la part du maître, il fut si mal logé, si malproprement meublé dans son palais, il fut nourri à une table si mal servie et si sale, avec des convives si peu dignes de lui[26], le grand sénéchal prit avec lui des airs de hauteur si insupportables pour un homme habitué aux égards et à la bienveillance des hommes du plus haut rang, qu'il n'y put tenir long-temps, et qu'il partit précipitamment de cette cour inhospitalière. Au lieu de retourner directement à Florence, il fit un long détour, et alla jusqu'à Venise, se dédommager auprès de Pétrarque, des dégoûts qu'il venait d'éprouver[27]. Il y demeura trois mois, et put comparer à loisir l'hospitalité offerte par l'amitié modeste avec la commensalité accordée par l'orgueilleuse grandeur[28].

[Note 25: Il lui fallut pour cela des dispenses du pape, parce qu'il était fils naturel. Manni nous apprend (_Istoria del Decamerone di Giov. Boccac._, Florence, 1742, in-4°., p. 14), que Joseph Marie Suarès, camérier secret du pape Urbain VIII, et évêque de Vaison, faisant des recherches dans les archives d'Avignon, vers le milieu du seizième siècle, y trouva ces lettres de dispense, qui ne laissent aucun doute sur l'illégitimité de la naissance de Boccace. M. Baldelli a voulu se procurer une copie de ces lettres; il a écrit, à ce sujet, à M. Guérin, secrétaire de l'athénée de Vaucluse, qui en a fait inutilement la recherche. Si ce titre existait encore au moment de la révolution, M. Guérin croit qu'il aura été détruit ou vendu, et perdu comme tant d'autre. Voyez _Vita del Boccac._, p. 164, note.]

[Note 26: C'étaient les parasites, les flatteurs, et avec eux les muletiers, les petits garçons, les cuisiniers et les marmitons. _Prose di Dante e di Baccaccio_, citées par M. Baldelli, p. 167 et 168. Quelle idée cela nous donne de la magnificence des grands seigneurs de ce temps-là!]

[Note 27: 1363.]

[Note 28: M. Baldelli, _loc. cit._]

Florence, quand il y retourna, était tourmentée par la contagion et par la guerre. Il alla chercher un air plus pur et la paix dont il avait besoin pour ses travaux, dans le village de Certaldo, dont la position est aussi saine qu'agréable, et qu'il affectionnait toujours, comme le premier berceau de sa famille. On y voit encore avec intérêt la petite maison qu'il habita, et qui est, pour ce village, un ornement plus précieux que ne serait un riche palais[29]. C'est là que, dans une entière indépendance et dans un parfait repos, il médita, ou composa même ses ouvrages en langue latine[30], qui lui ont obtenu, pendant deux siècles, parmi les mythologues et les érudits, le premier rang. La considération dont il jouissait à Florence, l'accompagnait dans sa retraite: ses concitoyens l'y vinrent chercher pour lui confier les deux ambassades auprès du pape Urbain V, l'une à Avignon, l'autre à Rome, dont nous avons déjà parlé. Dans la première, il reçut à la cour pontificale un accueil qu'il devait peut-être en partie à l'amitié de Pétrarque. Le patriarche de Jérusalem, Philippe de Cabassoles, le serra dans ses bras, en présence du pape et des cardinaux, en disant qu'il lui semblait recevoir l'ami dont il regrettait l'absence. Mais il obtint pour lui-même, dans sa seconde ambassade, un éloge flatteur de la part d'un pontife aussi vertueux que l'était Urbain V. Ce pape, dans sa réponse au sénat, dit qu'il avait vu et entendu avec plaisir Jean Boccace, tant à cause de la république qu'en considération de ses vertus. L'auteur du Décaméron était alors devenu un des principaux ornements du clergé. On en cite encore pour preuve une commission que lui donna, quelques années après, l'évêque de Florence, ayant, dit ce prélat dans sa lettre, la plus grande confiance dans la circonspection de Jean Boccace, citoyen et ecclésiastique florentin, dans sa prudence et dans la pureté de sa foi[31], etc.

[Note 29: M. Baldelli, p. 173. Quelques siècles après, la famille des Médicis fit apposer sur la tour qui fait partie de cette maison, ses propres armes, et y fit sculpter cette inscription:

_Has olim exiguas coluit Boccatius oedes Nomine qui terras occupat, astra, polum._

Cette maison a passé depuis dans la famille Ridolfi. Manni en donne le dessin, _ub sup._, p. II.]

[Note 30: _De Genealogiâ Deorum; de Montibus, Sylvis, Stagnis_, etc.; _de casibus virorum et foeminarum illustrium; de Claris mulieribus_.]

[Note 31: Il s'agissait de l'exécution d'un legs relatif à une fondation ecclésiastique, _Confidens quam plurimum_, disait cet évêque, _de circumspectione et fidei puritate providi viri D. Joannis Boccaci de Certoldo, civis et clerici florentini_. Manni, p. 35; M. Baldelli, p. 191, note.]

Dès qu'il se trouva libre, il suivit les mouvements de son coeur qui l'entraînaient toujours vers Pétrarque. Il se rendit à Venise, où il croyait la trouver. Pétrarque était à Pavie, auprès de Galéas Visconti, qui l'y avait appelé. Boccace fut reçu par la fille et le gendre de son ami, comme il l'eût été par ses propres enfants; mais ils ne purent lui rendre les graves et doux entretiens, ni les sages conseils dont son esprit et son âme avaient besoin. Depuis la visite du chartreux de Sienne, il y sentait souvent du trouble; souvent aussi l'état de gêne où il se trouvait, lui rendait nécessaires des secours d'une autre nature. Il lui furent tous offerts par un autre chartreux qui avait été son compagnon d'études, et qui l'invita à l'aller trouver à la Chartreuse de Saint-Étienne en Calabre, dont il était abbé. Boccace fit avec confiance ce long voyage[32]: sa confiance était mal placée: l'abbé[33] évita même sa présence, s'absenta lorsqu'il arrivait, et le laissa dans tous les embarras qui durent suivre un pareil abandon. Le bruit courut cependant à Naples que Boccace s'était fait chartreux. On n'est pas d'accord sur l'époque où ce bruit s'y répandit; mais il est probable que ce fut à l'occasion de ce malheureux voyage[34].

[Note 32: 1370.]

[Note 33: Il s'appelait _Niccolò di Montefalcone_.]

[Note 34: On trouve dans la Préface des Nouvelles de _Franco Sacchetti_, un sonnet de cet auteur, adressé à Boccace, sur sa prétendue entrée dans l'ordre des Chartreux. Manni, p. 99, croit ce sonnet écrit en 1362; l'auteur de la Préface, vers 1373. M. Baldelli le croit, avec plus de raison, fait en 1370, au sujet de ce voyage à la Chartreuse de Calabre. _Vita di Giov. Bocc._, p. 195, note.]

De retour dans sa patrie, il en fut, pour ainsi dire, chassé par les désordres publics qu'il y voyait régner, et peut-être aussi par quelque mécontentement particulier, car il en partit avec une sorte d'indignation. Il se rendit à Naples, où il trouva, dans des hommes du premier rang, un accueil et des traitements qui lui rendirent la tranquillité. Des offres séduisantes lui furent faites alors de tous côtés; la reine Jeanne elle-même fit son possible pour le retenir à son service; mais il avait toujours présent à la mémoire ce qu'il avait souffert dans le palais du grand sénéchal, et l'âge avait encore augmenté en lui son amour pour l'indépendance. Quand il crut pouvoir en jouir paisiblement en Toscane, il y retourna, non pas cependant à Florence, mais dans sa douce retraite de Certaldo[35].

[Note 35: 1373.]

À peine y était-il établi, qu'il fut attaqué d'une maladie interne, accompagnée d'une éruption dont son corps fut tout couvert, et qui le rendit un objet dégoûtant pour lui-même[36]. Ses forces furent bientôt comme anéanties, et il resta dans un état d'abattement qui ne lui permettait plus d'écrire, de lire, ni même de penser. Une crise terrible, une fièvre ardente, un délire nocturne, qui lui fit voir, dans une vie future, les objets les plus effrayants, opérèrent en lui une révolution salutaire: il guérit et se trouva même promptement en état, quoique très-affaibli par sa maladie, de répondre à une nouvelle marque d'estime que lui donnaient ses concitoyens. Il avait fait, au milieu d'eux, si souvent et avec tant de chaleur l'éloge du Dante, il avait professé une si haute admiration pour son poëme, qu'il avait opéré, à son égard, un changement dans les esprits. On reconnaissait enfin les injustices qui avaient été faites à ce génie extraordinaire, et son ouvrage, d'abord mal apprécié, avait acquis peu à peu dans l'opinion la place qui lui était due. On était, pour ainsi dire, en peine de savoir par quels hommages publics on pourrait honorer sa mémoire. Enfin, le sénat fonda une chaire spéciale, pour lire publiquement _la divina Commedia_, en expliquer les endroits difficiles, et en développer les beautés. Un traitement annuel de cent florins fut attaché à cette chaire, et d'un consentement unanime elle fut offerte à Boccace. Malgré sa faiblesse, il accepta cette fonction honorable, qui s'accordait si bien avec ses sentiments presque religieux pour ce poëte, et il se mit aussitôt en état de la remplir. Il ouvrit ce nouveau cours, dans l'église de Saint-Laurent, le 23 octobre 1373, époque qui n'est indifférente, ni pour la gloire du Dante, ni pour la sienne.

[Note 36: _Cominciò a molestarlo schifosa scabbia, che rendeva gli la vita tediosa e afflitta. Aggravò il male debolezza d'intestini, ostruzzione de milza, ed accensione di bile, che lo afflissero co' sintomi i più sinistri_, etc. M. Baldelli, _Vita di Giov. Bocc._, p. 199 et 200.]

Au milieu de ce travail que la destruction presque entière de ses forces lui rendait très-pénible, et qu'il était même forcé d'interrompre de temps en temps, le coup le plus terrible qu'il pût recevoir vint le frapper. Il apprit, d'abord par la voix publique, la mort de celui qu'il appelait son père et son maître: François de Brossano, gendre de Pétrarque, lui confirma ensuite cette triste nouvelle, en lui envoyant, de Venise, les cinquante florins que Pétrarque lui avait légués par son testament.

«Mon premier mouvement, lui répondit Boccace, a été d'aller aussitôt donner de bien justes larmes à votre malheur et au mien, adresser avec vous mes plaintes au ciel, et dire au tombeau d'un tel père les derniers adieux: mais depuis dix mois que j'explique publiquement dans ma patrie la comédie du Dante, je suis attaqué d'une maladie plutôt longue et ennuyeuse qu'accompagnée d'aucun danger.» Il décrit ensuite l'état de langueur, de maigreur et de faiblesse où il est réduit. À peine a-t-il pu se traîner jusqu'à Certaldo, dans la maison de ses pères[37], où il continue de languir, n'attendant plus sa guérison que de Dieu. «Mais, continue-t-il, c'est assez parler de moi: après avoir reçu et lu votre lettre, ma douleur s'est renouvelée, et j'ai encore pleuré pendant presque toute une nuit, non par pitié pour cet excellent homme (sa probité, ses moeurs, ses jeûnes, ses veilles, ses prières et toutes ses vertus m'assurent qu'il est allé se réunir à Dieu, et qu'il jouit de l'éternelle gloire); mais pour moi et pour ses amis qu'il a laissés sur cette terre orageuse comme un vaisseau sans gouvernail, tourmenté par les flots et les vents, et jeté parmi les rochers. En me livrant aux innombrables agitations de mon propre coeur, je pense à l'état où doit être le vôtre et celui de la respectable Tullie, ma chère soeur, et votre épouse. Je ne doute point que votre douleur ne soit encore beaucoup plus amère... Comme Florentin, je porte envie à Arqua, en voyant que l'humilité de l'ami que nous pleurons, plutôt que le mérite de ce lieu, lui a procuré le bonheur de posséder le corps de celui dont le noble coeur fut le séjour chéri des muses, le sanctuaire de la philosophie, le temple de tous les arts, et surtout de cette éloquence cicéronienne, dont ses écrits offrent tant d'exemples. Arqua, jusqu'à présent inconnu, non seulement aux étrangers, mais aux habitants de Padoue, sera désormais connu des nations; son nom sera fameux dans le monde entier. On l'honorera comme nous honorons les collines de Pausilippe, lors même que nous ne les aimons pas, parce qu'à leur racine sont placés les os de Virgile; Tomes, le Phase et les extrémités du Pont-Euxin, qui possèdent le tombeau d'Ovide, et Smyrne, à cause de celui d'Homère... Je ne doute point que le navigateur, revenant chargé de richesses des bords les plus éloignés de l'Océan, et voguant sur la mer Adriatique, ne regarde de loin avec respect le sommet des monts Euganées, et ne dise, ou en lui-même ou à ses amis: Voilà ces montagnes qui renferment dans leurs entrailles l'honneur du monde, celui qui fut l'asyle de toutes les sciences, Pétrarque, ce poëte éloquent, décoré jadis dans la reine des villes, de la couronne triomphale, et qui a laissé dans tant d'écrits des gages d'une immortelle renommée... Ah! malheureuse patrie, il ne t'a pas été donné de posséder les cendres d'un fils aussi illustre. En effet, tu étais indigne d'un tel honneur; tu as négligé pendant sa vie de l'attirer à toi, de le placer honorablement dans ton sein. Tu l'aurais appelé, s'il eût été un artisan de trahisons et de crimes, s'il se fût rendu coupable d'avarice, d'ingratitude et d'envie[38].

[Note 37: _In avitum Certaldi agrum._]

[Note 38: Lettre de Boccace à François de Brossano, publiée par l'abbé Mehus, _Vita Ambros. Camald._, pag. 203-205.]

Cette lettre est beaucoup plus longue, mais ceci suffit pour faire voir combien Boccace fut affecté de cette perte. Son imagination est émue comme son coeur. On aime à retrouver ces traces du sentiment qui unissait deux hommes célèbres. Elles deviendraient surtout précieuses, et pourraient n'être pas sans utilité, dans des temps où les gens de lettres s'isoleraient entièrement les uns des autres, se concentreraient chacun dans leur intérêt particulier, n'auraient même plus pour intérêt commun celui de la gloire et du progrès des lettres, et sembleraient ignorer quel charme prêtent à l'exercice des facultés de l'esprit les communications, les conseils et les doux épanchements de l'amitié.--Boccace ne put en effet se rétablir ni par le séjour de la campagne, ni par les secours de l'art, ni par le ralentissement qu'il mit, mais trop tard, dans l'activité de ses travaux. Il languit encore jusqu'à la fin de 1375, et mourut à Certaldo le 21 décembre, âgé de soixante-deux ans.

Peu de temps avant de mourir, il avait fait son testament, où il dispose de son mobilier, et laisse ce qui lui restait de bien à deux neveux, fils de Jacques, son frère aîné. Le legs le plus considérable est celui de ses livres, presque tous copiés de sa main, ou recueillis avec beaucoup de fatigues et de dépenses. Il en fait don à un certain père Martin, religieux de Saint-Augustin, son exécuteur testamentaire et sans doute son directeur, qui dut les laisser à son couvent; ils se sont ensuite perdus. Un savant célèbre, Niccolo Niccoli, fit, dans le siècle suivant, un acte de générosité qui devait les sauver; il fit faire et orner à ses frais, dans ce couvent, une pièce exprès, où les livres de Boccace furent déposés; mais le temps a fait disparaître la chambre, les ornements et les livres[39]. On remarque aussi dans ce testament qu'il n'y fait aucune mention d'un fils naturel qu'il avait eu dans sa jeunesse, et qui était établi à Florence. Ce fut cependant ce fils qui présida à ses funérailles, et qui le fit enterrer honorablement à Certaldo. Il fit graver sur la tombe de son père, une inscription en quatre vers latins, que Boccace avait composée lui-même. Ces vers sont médiocres, excepté le dernier, qui dit avec concision et élégance que Certaldo fut sa patrie, et la douce poésie son étude[40]:

_Patria Certaldum, studium fuit alma poësis_.

[Note 39: Voyez Mehus, _Vita Ambr. Camald._, p. 288.]

[Note 40:

_Hâc sub mole jacent cineres ac ossa Johannis. Mens sedet ante Deum meritis ornata laborum Mortalis vitoe, Genitor Bocchaccius illi, Patria_ etc.]