Histoire littéraire d'Italie (3/9)

Chapter 23

Chapter 233,540 wordsPublic domain

On a recueilli ses OEuvres en deux volumes _in-folio_. Presque toutes ont pour objet des interprétations et des commentaires sur Platon et sur les principaux Platoniciens, tels que Plotin, Iamblique Proclus, Porphyre, etc., sans compter la traduction des OEuvres entières de Platon. Depuis sa première jeunesse le platonisme fut tout pour lui. Il s'enfonça toute sa vie dans les profondeurs quelquefois peu lumineuses de cette philosophie plus sublime que vraie, et plus faite pour l'imagination que pour la raison. Il s'était familiarisé avec les ténèbres de l'école d'Alexandrie, au point de les prendre pour la clarté. Son style s'était formé sur ces modèles, et souvent dans ses lettres mêmes il est énigmatique et mystérieux. Des rêveries, je ne dis pas de Platon, mais des platoniciens, à celles de l'astrologie il n'y a qu'un pas; il le franchit, et la manière dont il écrivit dans un de ses livres[501] sur cette prétendue science, le fit même soupçonner de magie.

[Note 501: _De Vità coelitus comparandâ_, lib. III.]

Le second soutien de la philosophie platonicienne fut le célèbre Jean Pic de la Mirandole[502], qui fut dès l'enfance une espèce de phénomène, et, dans sa jeunesse, un prodige d'érudition et de science. Une mort prématurée le priva de l'expérience de la vieillesse, et même de la maturité de cet âge où les facultés de l'homme sont dans toute leur force; et cependant il a laissé des preuves si multipliées de son savoir, qu'on croirait qu'il a joui de la plus longue vie. Sa famille était depuis long-temps en possession de la seigneurie de la Mirandole. Il naquit en 1463, et fut le troisième fils de Jean-François, seigneur de la Mirandole et de la Concorde. Dès ses premières années, il annonça un esprit, et surtout une mémoire extraordinaires. On récitait devant lui une pièce de vers, il la répétait aussitôt en ordre rétrograde, commençant par le dernier vers, et finissant par le premier. Il paraissait principalement appelé aux belles-lettres et à la poésie; mais à l'âge de quatorze ans, sa mère ayant sur lui des vues d'ambition ecclésiastique, l'envoya étudier en droit canon à Bologne. Il s'y livra aussi ardemment que si c'eût été par son choix, et fit des progrès rapides.

[Note 502: Tiraboschi, _ub. supr._]

Bientôt la philosophie et la théologie lui parurent plus dignes encore de l'occuper; et, pour approfondir, autant qu'il lui serait possible, ces deux sciences, il se mit à parcourir les écoles les plus célèbres de l'Italie et de la France, à suivre les leçons des professeurs les plus illustres, à disputer contre eux dans des exercices publics. Il acquit par là une étendue de connaissances et une facilité d'élocution, telles que son érudition et son éloquence paraissaient également merveilleuses. Partout, dans ce pélerinage scientifique, il laissa de lui la plus haute idée; et il se fit, parmi les savants et les gens de lettres de ce temps, un grand nombre d'admirateurs et d'amis. Il joignit à l'étude des langues grecque et latine, celles de l'hébreu, du chaldéen et de l'arabe; mais il paya cher l'apprentissage qu'il en fit. Un imposteur lui fit voir soixante manuscrits hébreux, et lui persuada qu'ils avaient été composés par ordre d'Esdras, et qu'ils contenaient les mystères les plus secrets de la religion et de la philosophie. Jeune encore, et sans expérience, il en donna un très-haut prix: c'étaient des rêveries cabalistiques. Il eut le malheur de vouloir s'obstiner à les entendre, et il y consacra, avec son ardeur accoutumée, un temps beaucoup plus précieux pour lui que son argent.

De retour, à vingt-trois ans, de ses voyages, il se rendit à Rome, sous le pontificat d'Innocent VIII. C'est là que, pour donner une idée de sa vaste érudition, il exposa publiquement neuf cents propositions de dialectique, de morale, de physique, de mathématiques, de métaphysique, de théologie, de magie naturelle et de cabale, tirées des théologiens latins et des philosophes arabes, chaldéens, latins et grecs. Il offrit d'argumenter, sur chacune de ces propositions, contre tous ceux qui se présenteraient. Elles sont imprimées dans ses OEuvres; et l'on ne peut que gémir, en les parcourant, de voir qu'un si beau génie, un esprit si étendu et si laborieux, se fût occupé de questions aussi frivoles. Elles excitèrent alors une grande surprise et une admiration universelle. Elles excitèrent aussi l'envie, qui parvint à empêcher la discussion proposée, et à priver ce jeune athlète du triomphe dont il paraissait être certain. On dénonça au souverain pontife treize de ces propositions, comme erronées et sentant l'hérésie. Il écrivit pour les défendre, mais, malgré son apologie, elles furent condamnées par le pape.

Cette persécution qui, au reste, ne s'étendit point jusque sur sa personne, loin de l'aigrir, opéra en lui une sorte de conversion, ou du moins un nouveau degré de perfection dans la conduite et dans les moeurs. Jeune, riche, d'une belle figure; noble et agréable dans ses manières, il s'était jusqu'alors partagé entre le goût de l'étude et l'amour du plaisir. La dévotion prit cette dernière place. Il jeta au feu ses poésies d'amour, italiennes et latines. La théologie devint le principal objet de ses travaux, et il n'admit plus avec elle, dans l'emploi de son temps, que la philosophie platonicienne. De Rome, il alla s'établir à Florence, où il passa les dernières années de sa jeunesse et de sa vie, lié avec tout ce que la philosophie, les sciences et les lettres avaient alors de plus célèbre, entre autres, avec Marsile Ficin, Ange Politien, et Laurent de Médicis. Il mourut dans les bras de ce dernier, ayant à peine trente-deux ans accomplis, le jour même où le roi de France, Charles VIII, dans sa brillante et folle entreprise sur Naples, fit son entrée à Florence[503].

[Note 503: 17 novembre 1494.]

Les ouvrages qu'il a laissés sont presque tous de philosophie platonicienne ou de théologie. Tous annoncent, au milieu des ténèbres qui offusquent ces deux sciences, un esprit pénétrant et extraordinaire; on y distingue, outre les neuf cents propositions et leur apologie, un écrit intitulé _Heptaple_, ou Explication du commencement de la Genèse, dans lequel l'auteur, pour faire mieux comprendre la création du monde, éclaircit les obscurités du texte de Moïse par les allégories de Platon; un Traité de philosophie scholastique, intitulé _de l'Être et de l'Unité_[504], où la doctrine de Platon, sur ce double sujet, est exposée avec plus de profondeur que de clarté; un discours latin sur la dignité de l'homme, quelques opuscules ascétiques, et huit livres de lettres à ses amis. Le meilleur de tous ses ouvrages est celui qu'il fit en douze livres contre l'astrologie judiciaire. Il y combat cette science prétendue avec les armes réunies de l'érudition et de la raison. Un des poëtes les plus estimés de ce temps, _Girolamo Benivieni_, ayant fait une _canzone_ sur l'amour platonique, Pic de la Mirandole l'expliqua par trois livres de commentaires en langue italienne. Il en est comme de ceux qui furent faits dans le siècle précédent sur la _canzone_ de _Guido Cavalcanti_; on entend un peu mieux le texte quand on ne lit pas les commentaires. Ceux-ci sont imprimés avec quelques essais de poésie latine et italienne, qui, n'étant pas des poésies d'amour, échappèrent à l'incendie que l'auteur en fit à Rome, et assez propres à empêcher que cet incendie ne laisse beaucoup de regrets.

[Note 504: _De Ente et Uno_.]

Christophe _Landino_, doit être mis le troisième dans cette association savante, non-seulement comme philosophe platonicien, mais comme érudit et comme poëte. Né à Florence, en 1424[505], après avoir fait ses premières études à Volterra, il fut forcé, pour obéir à son père, de s'appliquer à la jurisprudence; mais la faveur de Cosme et de Pierre de Médicis, qu'il eut le bonheur d'obtenir, le délivra de cet esclavage, et le rendit à ses études philosophiques et littéraires. Il se livra surtout avec ardeur à la philosophie platonicienne, et devint l'un des principaux ornements de l'académie que son premier bienfaiteur avait fondée. Nommé, en 1457, pour occuper à Florence une chaire publique de belles-lettres, il accrut considérablement l'éclat et la renommée de cette école. Ce fut alors qu'il fut choisi par Pierre de Médicis, pour achever l'éducation de ses deux fils, Laurent et Julien. Il resta depuis attaché à Laurent, qui eut pour lui la plus grande amitié. _Landino_ fut, dans sa vieillesse, secrétaire de la Seigneurie de Florence, qui lui fit présent d'un palais dans le Casentin. Parvenu à l'âge de soixante-treize ans, il obtint de ne plus remplir les fonctions laborieuses de cette place, mais il en conserva le titre et les appointements. Alors, il se retira à la campagne, à _Prato Vecchio_, dont sa famille était originaire. Il y passa tranquillement ses dernières années, livré aux études de son choix, et il mourut en 1504, âgé de quatre-vingts ans.

[Note 505: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 330.]

Il laissa des poésies latines, dont quelques-unes sont restées manuscrites, et les autres ont vu le jour. Ses commentaires sur Virgile, sur Horace et sur Dante, sont estimés. Il traduisit, en italien, l'Histoire naturelle de Pline, et l'on a de lui quelques harangues ou discours, tant en italien qu'en latin. Ses ouvrages philosophiques sont ses Questions ou Discussions Camaldules[506], un Traité de la noblesse d'ame, et quelques opuscules, tant imprimés que restés inédits. Il eut, pour intimes amis, dans l'académie platonique, Marcile Ficin et le jeune Politien. La grande et juste réputation de ce dernier, et les études platoniciennes qu'il joignit à ses travaux littéraires, exigeraient qu'il fût ici rangé après son ami _Landino_; mais, s'étant attaché de bonne heure aux Médicis, élevé, en quelque sorte, dans leur maison, et ayant ensuite élevé lui-même les fils de Laurent, son histoire se trouve continuellement liée avec celle de cette famille. Il faut donc revenir à elle, et surtout à Laurent de Médicis, avant de consacrer à Politien les souvenirs qui lui sont dus.

[Note 506: _Disputationum Camaldulensium_ libri IV, _in quibus de vitâ activâ et contemplativâ, de somma bono_, etc., in-fol., sans date, mais que l'on croit de Florence, 1480. (Debure, _Bibl. instr._), et réimprimé à Strasbourg, 1508.]

Laurent ne fut pas seulement, comme son aïeul et comme son père, un généreux protecteur des lettres, mais encore, ce qu'ils n'étaient pas, homme de lettres, et poëte lui-même; et, quand il n'eût pas été mis par sa fortune, son ambition et son adresse, à la tête de la république de Florence, il l'eût été, par son génie et par ses talents, à l'une des premières places de la république des lettres. C'est sous le premier aspect qu'il faut d'abord le considérer, c'est-à-dire, comme centre et mobile du mouvement d'émulation littéraire qui fut alors porté au plus haut point. Il entre à cet égard, comme partie principale, dans le tableau de ce que les gouvernements d'Italie firent pour les lettres, pendant la dernière moitié du quinzième siècle. Nous le retrouverons ensuite avec les poëtes qui se distinguèrent le plus de son temps, et sous ce point de vue, faisant une partie essentielle de l'état de la littérature italienne à cette époque, qu'il contribua tant à illustrer.

À la mort de Cosme de Médicis, Pierre son fils hérita de son immense fortune, de son influence dans les affaires de la république, et dans ses plans pour l'agrandissement de sa famille, sans hériter de ses talents supérieurs, et avec une santé faible qui ne lui laissait pas toujours les moyens de développer les qualités qu'il avait reçues de la nature. Le peu de temps qu'il vécut ne fut cependant point perdu pour l'encouragement des lettres. On le voit par la dédicace de plusieurs ouvrages publics dans ce court intervalle, et plus encore par le soin qu'il prit de soutenir tous les établissements de Cosme et d'augmenter sans cesse les riches collections qu'il avait formées.

Du vivant même de son père, il s'était montré digne de lui, en ouvrant à Florence un concours poétique d'une espèce absolument nouvelle[507], et qui paraît avoir été le premier modèle des concours académiques. De concert avec Léon-Baptiste _Alberti_, citoyen distingué, architecte célèbre, peintre, sculpteur, littérateur et poëte, il fit proclamer avec beaucoup de pompe, par les officiers directeurs des études, que ceux qui voulaient traiter en langue vulgaire, et dans quelque espèce de vers que ce fût, le sujet _de la véritable amitié_, eussent à envoyer, avant la fin du dix-huitième jour du mois d'octobre qui commençait alors, leur ouvrage cacheté, chez des notaires désignés par la proclamation. Le prix était une couronne d'argent travaillée en branche de laurier. Ces officiers furent chargés de choisir un lieu public où tous les concurrents viendraient réciter leurs poëmes. Ils firent choix de l'église de _Santa Maria del Fiore_, et pour faire honneur au pape Eugène IV, qui tenait alors son concile à Florence, ils offrirent aux secrétaires apostoliques d'être les juges du concours et de décerner le prix. Le dimanche 22, l'église étant préparée et décorée magnifiquement, les officiers des études, les juges et les poëtes s'y rendirent avec un nombreux cortége. La seigneurie de Florence, l'archevêque, l'ambassadeur de Venise, un nombre infini de prélats, assistaient à cette cérémonie; le peuple remplissait l'église. Le moment arrivé, on tira au sort l'ordre des lectures. Elles furent écoutées avec la plus grande attention et dans un profond silence. Il s'agissait d'adjuger le prix. Les secrétaires du pape prétendirent que plusieurs des pièces qu'ils venaient d'entendre, étaient d'un mérite égal; et, pour s'épargner tout embarras, ils donnèrent la couronne d'argent à l'église de Sainte-Marie. La générosité de Pierre fut ainsi trompée. Chacun fit son rôle; Médicis proposa le prix; des poëtes se le disputèrent; l'un d'eux le mérita sans doute, et ce fut l'église qui l'obtint.

[Note 507: En 1441, Voy. Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 27.]

Pierre donna une attention particulière à l'éducation de ses deux fils, Laurent et Julien. Laurent, né le 1er. de janvier 1448[508], avait annoncé, dès sa première jeunesse, des dispositions également heureuses pour les exercices du corps et pour ceux de l'esprit. Son premier instituteur fut un bon ecclésiastique nommé _Gentile d'Urbino_, dont il fit ensuite un évêque[509]. Christophe _Landino_ fut le second. C'est à lui que Laurent dut son excellente éducation littéraire. Le savant grec Jean Argyropile l'instruisit dans la langue grecque, et Marsile Ficin l'initia dans les mystères du platonisme. On ne doit pas oublier parmi ses avantages, celui d'avoir eu pour mère _Lucretia Tornabuoni_, femme aussi illustre par ses talents que par ses vertus, protectrice éclairée des sciences et des lettres, et dont on a, sur des sujets pieux, des poésies supérieures à la plupart de celles de ce temps. Laurent put dire, comme Hippolyte:

Élevé dans le sein d'une chaste héroïne, Je n'ai point de son sang démenti l'origine.

[Note 508: _Angelo Fabroni, Laurenti Medicis magnifici Vita_. Pise, 1784, in-4°., William Roscoë, _the Life of Lorenzo de' Medici_, etc.]

[Note 509: _D'Arezzo_.]

Quant aux qualités physiques, on vante ses formes athlétiques et prononcées. On avoue qu'il manquait de grâces, que sa figure était commune, sa vue faible, sa voix rude, et que la nature lui avait refusé le sens de l'odorat; mais elle avait mis dans son ame une élévation, dans son esprit une pénétration et une étendue qui perçait à travers ces désavantages. Il se livrait avec beaucoup d'ardeur aux exercices qui augmentent la force, donnent de la souplesse et affermissent le courage. L'équitation, la chasse, les joutes et les tournois faisaient ses délices, autant que la philosophie, la littérature et la poésie. Il réussissait également à tout ce qu'il voulait entreprendre. Il n'avait pas encore dix-sept ans à la mort de son aïeul, et, dès ce moment, il prit part à l'administration des affaires. Pierre de Médicis, toujours languissant et souffrant, l'appela dès-lors à ce partage, et eut, dans plusieurs occasions, à se louer également de son courage et de sa capacité.

Les Florentins s'étaient vus forcés de soutenir contre Venise une guerre qui pouvait leur être funeste. De premières hostilités dont le succès fut balancé, leur donnèrent les moyens de négocier la paix. Ils l'obtinrent. Elle fut célébrée par des fêtes qui ranimèrent en eux le goût de ces brillants spectacles. Quelque temps après, Laurent parut dans un tournoi, et son frère Julien dans un antre[510]. Tous deux y donnèrent des preuves d'adresse et d'intrépidité. Laurent remporta le prix, qui était un casque d'argent surmonté d'une figure de Mars. C'était lui-même qui donnait cette fête pour le mariage d'un de ses amis[511]. Elle lui coûta dix mille florins. Il y parut avec cette magnificence, attribut inséparable de son caractère et de son nom. Ces deux tournois font époque dans l'histoire poétique d'Italie, par deux poëmes dont ils furent l'occasion. La victoire de Laurent fut célébrée en vers par _Luca Pulci_, frère de ce _Pulci_ que nous verrons bientôt entrer le premier dans la carrière de la poésie épique. Celle de Julien le fut par un jeune poëte dont c'était peut-être le premier essai en langue italienne, et dont le poëme, resté imparfait, est encore aujourd'hui cité parmi les chefs-d'oeuvre de cette langue. Ce poëte naissant, qui fut ensuite un philosophe et un littérateur célèbre, était Ange Politien.

[Note 510: En 1468.]

[Note 511: _Eracelo Martello_.]

Il était né, le 24 juillet 1454[512], à _Monte Palciano_ ou _Poliziano_, petite ville du territoire de Florence. Il substitua poétiquement ce nom à son nom de famille, et s'appela _Poliziano_, au lieu de s'appeler _Ambrogini_, comme son père. Ce père était docteur en droit, et assez pauvre. Il avait envoyé son fils achever ses études à Florence. Ange Politien apprit la langue grecque d'Andronicus de Thessalonique, le latin de Christophe _Landino_, la philosophie platonicienne de Marsile Ficin, et la péripatétique de Jean Argyropile. Tous ces maîtres distinguèrent bientôt en lui une aptitude singulière et une grande supériorité d'esprit. Il préférait la poésie à tout le reste; et la traduction d'Homère en vers latins, à laquelle il travaillait dès-lors, qu'il acheva dans la suite, et qui malheureusement s'est perdue, l'absorbait tout entier. Des épigrammes latines et grecques publiées les unes à treize ans, les autres avant dix-sept, n'étonnèrent pas moins ses professeurs que ses compagnons d'étude; mais ce qui lui fit le plus d'honneur ce furent ses Stances sur la joute de Julien de Médicis. Il saisit cette occasion de se faire connaître de Laurent, regardé dès-lors comme le chef de sa famille et de la république; il lui dédia son poëme, quoique Julien en fût le héros. Le goût délicat et déjà formé de Laurent fut singulièrement frappé de cette composition, supérieure, à tout ce qu'on avait écrit en vers italiens depuis long-temps. Il accueillit Politien, le logea dans son palais; se chargea de pourvoir à tous ses besoins, et en fit le compagnon assidu de ses travaux et de ses études.

[Note 512: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 333.]

La poésie était alors ce qui l'occupait principalement. Une jeune personne de la famille des _Donati_[513] était l'objet d'une passion poétique qui lui dictait des vers, quelquefois comparables à ceux de Pétrarque[514]. Cela ne l'empêcha point de former, pour obéir à son père, un mariage avec Clarice, de la noble et puissante famille des _Orsini_. Il l'avait épousée depuis environ six mois, lorsque Pierre mourut, et laissa son fils maître de tout ce qu'il avait reçu de Cosme, et dont il avait conservé intact, et même augmenté le dépôt. Les funérailles de cet homme, qui laissait en héritage tant de richesses et tant de puissance, furent très-simples: «Un convoi magnifique, dit l'historien _Ammirato_[515], aurait pu exciter l'envie du peuple contre ses successeurs, et à qui il importait beaucoup plus d'être puissants que de le paraître.»

[Note 513: Elle se nommait _Lucretia_.]

[Note 514: Nous reviendrons sur ces poésies de Laurent, ainsi que sur le poëme de Politien et sur celui de _Luca Pulci_.]

[Note 515: _Istor. Fior._, vol. III, p. 106.]

Dès que Laurent se fut mis en possession de sa fortune, de la direction des affaires publiques, et de celles de son temps, il s'occupa de consolider et d'accroître encore la première par le commerce et par la culture des terres; de devenir de plus en plus maître de la seconde par son application, sa munificence et sa popularité, de donner tout ce qu'il pourrait du troisième à son goût pour les arts, à la société des savants et des artistes; enfin de ne rien épargner pour leur encouragement. Bientôt ses libéralités éclairées, et peut-être plus encore son affabilité pleine d'égards, rassemblèrent autour de lui ce qu'il y avait de plus distingué en Italie, dans les arts et dans les lettres. Il avait quelquefois l'adresse de se faire choisir par ses concitoyens, pour opérer le bien qu'il leur inspirait le désir de faire, et il prenait sur sa fortune de quoi remplir leurs intentions. C'est ainsi que l'Université de Pise, étant tombée dans une entière décadence, son rétablissement, qui importait aux Florentins, fut résolu. Laurent fut nommé, avec quatre autres citoyens, pour l'exécution de ce projet. Il se transporta avec eux à Pise, aplanit, par ses dons, toutes les difficultés, ajouta, de son bien, des sommes considérables aux six mille florins annuels qu'avait accordés la république, rétablit l'Université sur le pied le plus respectable, et vint rendre compte avec simplicité, à la seigneurie de Florence, de l'exécution d'un plan dont elle se doutait à peine qu'il fût l'auteur.

La philosophie platonicienne était toujours une de ses études favorites; l'académie fondée par son aïeul, et dirigée par Marsile Ficin, devint l'objet de sa sollicitude particulière. Il voulut renouveler, en l'honneur de Platon, la fête annuelle qui s'était célébrée dans l'antiquité, depuis la mort de ce philosophe jusqu'au temps de ses disciples, Plotin et Porphyre, et qui était interrompue depuis douze cents ans. Cette célébration se fit, avec beaucoup de solennité, à Florence et à la terre de Careggi le même jour. Elle subsista pendant plusieurs années, et ne contribua pas peu à donner à la philosophie platonicienne le surcroît de crédit dont elle jouit en Italie à la fin de ce siècle.