Histoire littéraire d'Italie (3/9)

Chapter 22

Chapter 223,608 wordsPublic domain

Laurent _Valla_, qui paraît le dernier de ces célèbres philologues, peut être placé après _Poggio_ et _Filelfo_, comme leur égal en réputation, en savoir, et malheureusement aussi en dispositions querelleuses, et en violence d'humeur. Il était fils d'un docteur en droit civil, et naquit à Rome à la fin du quatorzième siècle; il y fit ses études, et y resta jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans. Il se rendit alors à Plaisance, d'où sa famille était originaire, pour recueillir un héritage. Les troubles qui survinrent à Rome après l'élection d'Eugène IV, l'empêchèrent d'y retourner. Il fut fait professeur d'éloquence dans l'université de Pavie, mais il n'y fut pas long-temps tranquille: il se fit de mauvaises affaires, l'une qu'il a toujours niée, et qui ne serait rien moins qu'un faux, commis pour l'acquit d'une dette, et qui lui aurait attiré une peine infamante; l'autre, qu'il accuse d'exagération seulement, et qui eut pour cause les plaisanteries amères qu'il se permettait sur le célèbre Barthole, alors professeur en droit dans la même université. Ces plaisanteries, quoiqu'elles n'eussent pour objet que le style barbare dont se servait ce fameux jurisconsulte, mirent ses disciples dans une telle fureur contre _Valla_, qu'ils l'auraient mis en pièces, si on ne l'eût arraché de leurs mains. Il resta cependant à Pavie, jusqu'au moment où la peste y fit de si grands ravages, que l'université entière fut dispersée[480].

[Note 480: 1431.]

Ce fut vers ce temps-là qu'il fut connu du roi Alphonse, et qu'il commença à l'accompagner dans ses voyages et dans ses guerres. _Valla_ semblait fait pour cette vie agitée et périlleuse. Dès qu'Alphonse fut paisible possesseur du royaume de Naples, il le quitta pour aller s'établir à Rome[481]. La persécution l'y attendait; il avait commencé, sous le pontificat d'Eugène IV, un Traité sur _la Donation de Constantin_, dans lequel il combattait l'opinion alors commune, que cet empereur avait donné Rome aux souverains pontifes, où même il se permettait de traiter les papes avec peu de respect[482]. Il n'avait encore rien publié de cet écrit, mais le pape en eut connaissance: les cardinaux décidèrent qu'il fallait informer sur ce fait, et punir _Valla_, s'il en était convaincu: il s'enfuit, se sauva à Naples, auprès d'Alphonse, qui le reçut avec son ancienne amitié, lui accorda tous les honneurs qu'il prodiguait aux vrais savants, et le déclara, par un diplôme, poëte et homme versé dans toutes les sciences divines et humaines.

[Note 481: 1443.]

[Note 482: Ce Traité est imprimé dans le premier volume du _Fasciculus Rerum expetend. et fugiend._, dont il est parlé ci-dessus, p. 314, note 1.]

_Valla_ ouvrit à Naples une école d'éloquence grecque et latine. Sa réputation lui attira beaucoup de disciples, et sa liberté de penser et de parler, beaucoup d'ennemis. Il ne croyait pas plus à la prétendue lettre adressée par Jésus-Christ à un certain Abagare ou Abogare, qu'à la donation de Constantin; il ne croyait pas non plus, comme le prétendait, à Naples, un prédicateur fort en vogue, que chacun des articles du Symbole avait été composé séparément par chacun des douze apôtres. Personne aujourd'hui, que je sache, ne le croit plus que lui; mais on le croyait alors à Naples, et sans doute à Rome, car il fut cité, pour cette dernière opinion négative, au tribunal de l'Inquisition; et peut-être ne s'en serait-il pas tiré heureusement sans la protection du roi[483]. Il eut, avec plusieurs gens de lettres, admis comme lui dans cette cour, avec Barthélemy _Fazio_, Antoine _Panormita_, et quelques autres, des querelles moins sérieuses, et leur fit la guerre, selon le style de ce temps, avec des _Invectives_, des calomnies et des injures[484]. Il resta ainsi auprès d'Alphonse, partagé entre les honneurs et les récompenses d'un côté, les querelles et les altercations de l'autre, jusqu'au moment où il fut rappelé à Rome par Nicolas V[485]. Nouveau théâtre de succès littéraires, nouveaux combats. Ce pape avait pour secrétaire le fameux grec Georges de Trébisonde, grand admirateur de Cicéron. _Valla_ l'était, par dessus tout, de Quintilien. Georges était professeur d'éloquence, et répandait, de tout son pouvoir, sa doctrine cicéronienne: _Valla_, qui ne s'était d'abord appliqué qu'à des traductions d'auteurs grecs, ordonnées par le pape, ouvrit de son côté une école d'éloquence, pour soutenir son _Quintilianisme_: mais au reste, ces deux factions se tinrent dans de justes bornes, et ne troublèrent point la vie de leurs deux chefs.

[Note 483: Voy. ce qu'il dit lui-même de cette affaire, _Valloe Antidotus in Poggium_, p. 210, 211 et 218.]

[Note 484: L'invective de _Valla_ contre Barth. _Fazio_ et le _Panormita_ (_Beccadelli_), est divisée en quatre livres, et remplit cinquante-deux pages de l'édition de ses OEuvres, donnée par _Ascensius_, in-fol., 1528.]

[Note 485: 1447.]

Il n'en fut pas ainsi de la guerre qui s'alluma entre _Valla_ et _Poggio_. Le hasard ayant fait tomber entre les mains de ce dernier une copie de ses lettres, il y aperçut à la marge plusieurs notes, où l'on prétendait relever des fautes, et même des barbarismes dans son style. Il attribua ces notes à _Valla_; quoique celui-ci ait toujours protesté qu'elles étaient d'un de ses élèves: cette légère étincelle alluma un véritable incendie. Jamais il n'y eut entre deux hommes de lettres, une lutte plus furieuse et plus envenimée. Les _Invectives_ de _Poggio_ contre _Valla_, les _Antidotes_ et les dialogues de _Valla_ contre _Poggio_, sont peut-être les plus infâmes libelles qui aient jamais vu le jour[486]. Ce qu'il y a de singulier, c'est que _Valla_ dédia au pape son Antidote, et que le bon Nicolas V ne fit rien pour apaiser cette rixe scandaleuse. Elle le fut au point que _Filelfo_, si emporté dans ses propres querelles, trouva que celle-ci allait trop loin. Il écrivit avec beaucoup de force aux deux champions, pour les accorder, mais il ne put y parvenir; ils furent irréconciliables. Pendant ce temps, _Valla_ se faisait une autre querelle avec un jurisconsulte bolonais[487], et la soutenait à peu près de même. Il ne s'agissait pourtant que de savoir si _Lucius_ et _Aruntius_ étaient fils, ou seulement petit-fils de Tarquin l'ancien. Les deux partis ne se combattirent pas avec moins de fureur, pour un sujet si indifférent et si éloigné, que s'ils eussent été de la famille, et si l'héritage eût dépendu d'un degré de plus ou de moins.

[Note 486: C'est dans sa seconde Invective que _Poggio_ accuse _Valla_ d'avoir commis un faux à Pavie, pour le paiement d'une somme d'argent qu'il avait volée, et d'avoir été, en punition de ce faux, exposé publiquement avec une mitre de papier sur la tête. _Accusatus_, ajoute-t-il ironiquement, _convictus, damnatus, antè tempus legitimum, absque ullà dispensatione episcopus factus es_. Cette plaisanterie a été prise au sérieux par l'auteur du _Poggiana_ (l'Enfant): «On trouve ici, dit-il, une particularité assez curieuse de la vie de Laurent _Valla_; c'est qu'ayant été ordonné évêque à Pavie avant l'âge et sans dispense, il quitta de lui-même la mitre, et la déposa, en attendant, dans le palais épiscopal, où elle était encore, etc.» Tom. I, p. 212. Voy. _Life of Poggio_, p. 471, note.]

[Note 487: Benedetto Morando.]

Au milieu de ces orages, qui semblaient être son élément, _Valla_ ne discontinuait point les travaux entrepris par l'ordre du pontife. Il termina la traduction de Thucydide, pour laquelle il reçut cinq cents écus d'or, un canonicat de Saint-Jean-de-Latran, et le titre de secrétaire apostolique. Il choisit ce moment, qui devait être celui de la reconnaissance, pour finir un ouvrage, nécessairement désagréable à la cour de Rome, et dont la seule annonce l'avait précédemment soulevée contre lui; je veux dire son Traité _de la Donation de Constantin_. Mais cette cour n'était plus la même sous un pape tolérant, et ami de la liberté d'écrire.

Le livre parut[488], et _Valla_ ne fut point persécuté. Il se rendit à Naples quelque temps après, pour visiter son premier protecteur, le roi Alphonse. Revenu à Rome, il ne put achever entièrement la traduction d'Hérodote, que ce roi lui avait commandée; il mourut, en 1457, âgé de cinquante-huit ans.

[Note 488: On le trouve parmi ses OEuvres; Bâle, 1540, in-fol.]

Son humeur et son caractère sont assez connus par les événements de sa vie. Son esprit était vif et étendu, ses connaissances profondes et variées, son ardeur au travail, infatigable; il écrivit des ouvrages d'histoire, de critique, de dialectique, de philosophie morale[489]. Son Histoire de Ferdinand[490], roi d'Aragon, père d'Alphonse, a eu plusieurs éditions, mais moins encore que ses _Elegantiæ Linguæ latinæ_[491], qui contiennent des règles grammaticales, et des réflexions philologiques sur l'art d'écrire élégamment en latin. Il était très-savant dans la langue grecque. Sa traduction d'Homère en prose est imprimée et estimée, ainsi que celles d'Hérodote et de Thucydide.

[Note 489: Voy. _Laurent. Vallensis Opera_, ub. sup.]

[Note 490: _De rebus gestis à Ferdinando Aragonum rege_, l. III. Paris, 1521, Breslau, 1546, in-fol. _Hispania illustrata_. Francfort, 1579, t. I.]

[Note 491: Les deux premières éditions, toutes deux fort rares, sont de la même année: Rome et Venise, 1471, in-fol.]

Il fit aussi des notes sur le _Nouveau-Testament_, mais comme helléniste, et non comme théologien. Enfin, il contribua autant qu'aucun autre savant de ce siècle, par son enseignement et par ses travaux, à ce mouvement vers l'érudition grecque et latine, qui ralentit et arrêta, pour ainsi dire, les progrès de la littérature italienne, mais qui rouvrit à l'Europe les sources de l'éloquence antique, de la philosophie, de la poésie et du goût.

J'ai parlé précédemment d'un professeur qui y contribua peut-être plus encore, et dont la carrière fut plus paisible. Le sage Victorin de Feltro, qui dirigeait à Mantoue ce gymnase intéressant, nommé _la Maison joyeuse_, où il élevait les princes de Gonzague, y tenait de plus une école publique, la première où l'on ait donné une éducation, que l'on a depuis appelée encyclopédique, telle qu'on la reçoit à peine aujourd'hui dans les pensions ou dans les collèges les plus célèbres. On y trouvait réunis les meilleurs maîtres de grammaire, de dialectique, d'arithmétique, d'écriture grecque et latine, de dessin, de danse, de musique en général, de musique instrumentale, de chant, d'équitation; et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, par amitié pour cet excellent homme, tous ces maîtres enseignaient gratuitement. Un nombre prodigieux d'excellents élèves sortit de cette école: plusieurs ont laissé un nom dans les lettres, et se sont plu dans leurs ouvrages à rendre hommage à leur maître. Il était né en 1379, et mourut dans un âge avancé.

Plusieurs autres professeurs rendirent, à cette même époque, des services signalés à la littérature ancienne, d'où la littérature moderne devait naître. Il serait impossible de les nommer tous, et c'est assez pour nous de connaître cette élite des bienfaiteurs de l'esprit humain. Nous connaîtrons bientôt les autres par quelques détails sur les ouvrages de chacun d'eux: cette justice leur est due. Leurs travaux furent arides, et restent obscurs. Leurs noms, consacrés dans les archives de l'érudition, retentissent peu dans le monde, même parmi les amis des lettres; et sans eux cependant, sans leurs recherches courageuses, sans leur patience à déchiffrer, à expliquer et à traduire, on ignorerait peut-être encore tout ce qui fait les délices de l'esprit; une grande partie des auteurs anciens aurait péri dans ces habitations monacales, qu'on dit avoir été leur asyle, et qui ne furent que leur prison; et l'on marcherait encore dans les ténèbres de la science scolastique, pire que la nuit absolue de l'ignorance.

CHAPITRE XX.

_Grecs réfugiés en Italie; leurs querelles pour Platon et pour Aristote; Académie Platonicienne à Florence; savants Italiens qui la composent, Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Landino, Politien; Laurent de Médicis, chef de la République, et bienfaiteur des lettres et des arts; troubles et guerres dans les autres états d'Italie; désastres de la fin du quinzième siècle._

L'étude de la langue grecque était, en quelque sorte, naturalisée en Italie; pour qu'elle y prît un nouveau degré d'activité, il ne manquait plus qu'une querelle entre les savants, au sujet de la littérature ou de la philosophie grecque: il s'en éleva une très-animée entre les sectateurs d'Aristote et ceux de Platon. Le vieux Gémistus Plethon, qui avait été le premier à faire naître dans Cosme de Médicis du penchant pour le platonisme, le fut aussi à commencer cette guerre si peu philosophique, quoique la philosophie en fût le sujet. Envoyé au concile de Ferrare, pour les conférences entre les deux églises, il avait opiniâtrement combattu pour la sienne, et n'avait cédé sur aucun des points de doctrine, comme avaient fait plusieurs autres Grecs. Il était vieux, et tout aussi peu flexible comme philosophe que comme théologien. Il écrivit en grec un traité sur les différences entre la philosophie d'Aristote et celle de Platon[492]; il y traita d'étrange paradoxe l'opinion de ceux qui pensaient qu'on pouvait les concilier, et s'attacha à démontrer que les principes de l'une était diamétralement opposés à ceux de l'autre: enfin, il se moqua d'Aristote, de ses admirateurs et de ses disciples. Plusieurs Grecs, ou élèves des Grecs, prirent feu sur ce livre, et y répondirent. Plethon mourut avant d'avoir pu répliquer. Les deux savants qui descendirent dans la lice avec le plus d'ardeur, furent le cardinal Bessarion, et Georges de Trébisonde.

[Note 492: Imprimé à Paris en 1541, et traduit en latin en 1574.]

Le premier, né en 1395 à Trébisonde, dont le second ne fit que prendre le nom, après avoir fait ses premières études à Constantinople, était allé en Morée, suivre les leçons de ce même Gémistus le Platonicien: il l'était devenu à l'exemple de son maître; sa réputation le fit nommer évêque de Nicée, et l'un des théologiens grecs envoyés au concile de Ferrare. Il s'y montra moins obstiné que Gémistus. Soit qu'il fût vaincu par les arguments des Latins, et touché de la grâce; soit que, comparant l'état où se trouvaient les deux églises, il y eût, comme on le lui a reproché, quelques motifs humains dans sa défaite, il céda après une faible résistance. Le pape Eugène IV l'en récompensa aussitôt par la pourpre romaine. On sait quelle fut la carrière politique qu'il parcourut sous les successeurs d'Eugène, les négociations auxquelles il fut employé, la réputation et l'immense fortune qu'il y acquit. Ce qui doit nous occuper, c'est l'usage qu'il fit de son crédit et de ses richesses pour le bien des lettres. Il établit chez lui, à Rome, une académie dans laquelle il réunissait les philosophes et les hommes de lettres les plus connus: il les accueillait, les encourageait, les récompensait de leurs travaux. Tandis qu'il fut légat du pape à Bologne[493], il fit relever à ses frais les bâtiments de l'université, qui tombaient en ruines; il en renouvella les lois et les règlements, qui n'étaient pas, en quelque sorte, moins détruits par le temps que les murs. Il y fit venir les plus habiles professeurs, et les paya largement; il allait souvent lui-même encourager les élèves par des promesses, des distinctions et des prix. Il venait au secours de ceux à qui leur mauvaise fortune ne permettait pas de suivre les études, et y entretenait surtout plusieurs jeunes gens de son pays. Enfin, il fit, à la République de Venise, le don d'une riche collection de manuscrits grecs, qui, selon _Platina_, lui avait coûté trente mille écus d'or, et qui a été le premier fonds de la riche bibliothèque de S.-Marc. Ce savant cardinal a laissé un grand nombre d'ouvrages, tant grecs que latins. Celui qu'il écrivit dans cette occasion avait pour titre: _Contre le calomniateur de Platon_; ce calomniateur était l'autre Grec, Georges de Trébisonde.

[Note 493: De 1450 à 1455.]

Né en 1395 à Candie, mais originaire de Trébisonde, dont il aima mieux porter le nom, Georges passa de bonne heure en Italie, et fut professeur d'éloquence grecque à Vicence, à Venise, et ensuite à Rome. Nicolas V le prit pour secrétaire, et lui commanda plusieurs traductions du grec en latin. On dit qu'un jour ce pontife lui ayant présenté une somme d'argent, il la trouva trop forte, et rougit en la recevant: «Prends, prends, lui dit le pape, tu n'auras pas toujours un Nicolas.» Il eut des querelles très-vives avec _Guarino_ de Vérone, avec _Poggio_, avec le Grec Théodore Gaza, avec le pontife lui même. Nicolas lui en voulut pour la manière dont il avait traduit et commenté l'Almageste de Ptolémée, et il le chassa de Rome. L'ouvrage que Georges fit contre Platon en faveur d'Aristote, le disgracia sans retour[494]. Il est vrai qu'il y avait perdu toute mesure, et que, sous un pape qui était platonicien, il n'avait pas craint de dire que Mahomet était un meilleur législateur que Platon. Il n'y a point de crime qu'il ne reprochât au disciple de Socrate, point de calamité publique qu'il n'attribuât à sa philosophie; imputations toujours faciles, ou contre la philosophie en général, ou contre telle ou telle philosophie en particulier, quand on ne veut écouter que l'esprit de parti, et qu'on ne s'embarrasse ni de la vérité, ni de la justice. Ce fut contre ce livre que Bessarion écrivit. On peut voir dans Brucker un extrait étendu de cette apologie[495], où le cardinal déploya beaucoup d'éloquence et de savoir.

[Note 494: _Comparationes philosophorum Aristotelis et Platonis_, écrit en 1458, imprimé à Venise en 1523.]

[Note 495: _Hist. Crit. Philosoph._, t. IV.]

Théodore Gaza de Thessalonique, l'un des premiers Grecs qui s'étaient établis en Italie[496], prit parti contre Platon, en faveur d'Aristote. Bessarion lui fit aussi une réponse. Un Grec réfugié que ce cardinal protégeait[497] en fit une moins mesurée, et traita avec le plus souverain mépris Aristote et son défenseur. Un autre Grec[498] lui répondit, mais décemment, et sut louer Aristote sans offenser ni les platoniciens ni Platon. Cette longue et violente querelle n'eut guère que des Grecs pour acteurs. Les Italiens y prirent beaucoup de part, mais comme simples spectateurs, et il ne paraît pas qu'aucun d'eux s'y soit mêlé par ses écrits. Ils se décidèrent assez généralement pour Platon. L'admiration à laquelle le vieux Gémistus les avait accoutumés pour ce philosophe, et l'exemple donné par le pape Nicolas V, par le cardinal Bessarion, et plus encore par les Médicis, firent qu'en Italie, et surtout dans la Toscane, la philosophie platonicienne fut universellement préférée. L'académie platonique de Florence fut uniquement consacrée à l'explication et à l'étude du philosophe dont elle portait le nom. Platon était pour elle un idole, un Dieu, l'unique objet des travaux, des entretiens et des pensées de ses membres. Leur enthousiasme alla souvent jusqu'à une sorte de folie[499]: mais peut-être est-il de la triste destinée de l'homme qu'il en entre toujours un peu dans ce qu'il appelle sagesse.

[Note 496: Lors de la prise de Thessalonique par les Turcs, en 1430.]

[Note 497: _Michaël Apostolius_.]

[Note 498: _Andronicus Calistus_.]

[Note 499: Tiraboschi va plus loin: _Il lor trasporto per esso_ (_Piatone_), dit-il, _gli condusse sino a scriver pazzie che non si possono leggere senza risa_. (Tom. VI, part. II, p. 278.)]

Parmi les savants qui composaient cette académie, Marsile Ficin se présente le premier. Fils d'un chirurgien de Florence, il naquit en 1433[500]. Son père voulut en faire un médecin, et l'envoya étudier en cette faculté à l'Université de Bologne.

[Note 500: _Id. ibid._, p. 279.]

Heureusement pour le jeune Marsile, qui n'avait obéi qu'à regret, ayant fait un petit voyage de Bologne à Florence, son père le conduisit avec lui dans une visite qu'il fit à Cosme de Médicis. Cosme, charmé de son extérieur agréable et de l'esprit extraordinaire qu'il montra dans ses réponses, eut dès ce moment, malgré son extrême jeunesse, l'idée d'en faire le principal appui de l'académie platonique dont il formait alors le projet. Il le prit chez lui dans ce dessein, dirigea lui-même ses études, le traita avec tant de bonté et même de tendresse, que Marsile le regarda et l'aima toute sa vie comme un second père. Cette éducation philosophique lui plaisait beaucoup plus que la première. Il y fit de si grands progrès qu'il avait à peine vingt-trois ans quand il écrivit ses quatre livres des Institutions platoniques. Cosme et le savant Christophe _Landino_ à qui il les montra en firent de grands éloges; mais ils engagèrent Marsile à apprendre le grec avant de les publier, pour puiser dans le texte même la vraie doctrine de Platon. Il se livra à cette étude avec une nouvelle ardeur, et le premier essai de sa science dans la langue grecque fut de traduire en latin les hymnes attribués à Orphée. Ayant lu dans Platon que Dieu nous a donné la musique pour calmer les passions, il voulut aussi l'apprendre. Il se plaisait beaucoup à chanter ces hymnes en s'accompagnant d'une lyre qui ressemblait à celle des Grecs. Il traduisit ensuite le livre de l'Origine du Monde attribué à Mercure Trismegiste; et ayant fait à son bienfaiteur l'hommage de ses premiers travaux, Cosme lui fit don d'un bien de campagne dans sa terre de Carreggi, près Florence, d'une maison à la ville, et de quelques manuscrits de Platon et de Plotin magnifiquement exécutés et reliés.

Marsile entreprit alors sa traduction entière de Platon. Il l'eut achevée en cinq ans, n'étant encore âgé que de trente-cinq. Cosme n'était plus; mais son fils Pierre, qui lui succéda, eut la même amitié pour Marsile. Ce fut par ses ordres qu'il publia cette traduction, et qu'il expliqua publiquement à Florence les ouvrages de ce philosophe. Il eut pour auditeurs les hommes les plus distingués par leur érudition et leurs connaissances dans la philosophie ancienne. Laurent-le-Magnifique fit encore plus pour Marsile que n'avaient fait son père et son aïeul. Marsile entra dans les ordres, et se fit prêtre à l'âge de quarante-deux ans. Laurent lui donna plusieurs bénéfices qui le mirent dans une grande aisance, mais il n'abusa point de cette disposition à l'enrichir; et, content des biens ecclésiastiques qui lui étaient donnés, il laissa tout son patrimoine à la disposition de ses frères. Alors il partagea son temps entre ses études philosophiques et celles de son nouvel état. Sa vie fut exemplaire, son caractère doux, son esprit agréable. Il aimait la solitude, et se plaisait surtout à la campagne avec quelques intimes amis. Sa constitution débile et les fréquentes maladies auxquelles il était sujet ne diminuaient en rien son ardeur pour le travail. Des offres brillantes lui furent faites par le pape Sixte IV et par Mathias Corvin, roi de Hongrie; il s'y refusa par amour pour la retraite, par goût pour une vie égale et simple, et par reconnaissance pour les Médicis. Il mourut vers la fin du siècle, âgé de soixante-six ans.