Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)
Part 3
Jamais les coalisés n’avaient eu plus d’espérance. Nos royalistes, joués par Bonaparte dans la surprise de brumaire qu’ils avaient crue naïvement faite pour eux, et, d’autre part, comprimés en Vendée, en revanche se croyaient sûrs du Rhône, de Marseille, et, voyant les Autrichiens déjà en Provence et sur le Var, auraient livré Toulon pour la seconde fois. Les flottes anglaises tenaient toute la mer. L’obstacle unique, le grand poste qui les arrêtait, était la seule ville de Gênes, défendue par Masséna avec sa petite armée. Toute la pensée de l’Europe était à Gênes, entourée d’une mer d’ennemis.
Sans ces dix-huit mille hommes et celui qui les conduisait, Lecourbe, le principal héros du Saint-Gothard en 99, le plan audacieux de Bonaparte eût été impossible.
Ce n’était pas moins que de passer tous les cols des Alpes, surtout le Saint-Bernard, _en un instant_, et de fondre sur la droite des Autrichiens, surpris, tout occupés de Gênes et de l’invasion projetée de la France.
De telles surprises, qu’on peut espérer avec de fort petits nombres, étaient-elles possibles avec les soixante mille hommes que Carnot lui forma en vingt jours, et qui se trouvèrent à Dijon, à Lausanne, sous le nom fallacieux d’_armée de réserve_, piège grossier qui pourtant trompa les Autrichiens, tant la passion nous rend sourds et aveugles!
Bonaparte, de son côté, rêvait la conquête de l’Italie. Il se souvenait de l’effet merveilleux qu’avait eu à Paris la campagne du Tyrol en 96, où il traversa les Alpes orientales et où le rapide succès de Masséna le mit presque aux portes de Vienne. Cette fois, il se proposait un plan plus hasardeux; traverser les grandes Alpes de l’occident, _sans que l’ennemi s’en doutât_, tomber sur lui, pendant qu’il regardait Gênes et la Provence.
Ce plan supposait dans le général autrichien Mélas une obstination prodigieuse et une obéissance illimitée aux Anglais, qui, payant la guerre et voulant Gênes à tout prix, le tiendraient là, et, à tout bruit entendu du côté des Alpes, lui diraient toujours: «Ce n’est rien.»
Le plan de Bonaparte, vraiment beau, poétique, supposait des chances compliquées, improbables.
Une surtout: que cette armée, jeune en grande partie, se trouverait au niveau de celles d’Italie et d’Égypte pour faire des miracles d’activité guerrière et de dextérité en chose si nouvelle, et contre un ennemi nouveau, formidable: les Alpes!
Eh bien, cela se fit. L’autre miracle, la prudence du général à tout prévoir ne se trouva pas au même degré.
Lorsque l’armée commençait à passer, et que Bonaparte, encore en Suisse, à Martigny, en attendait des nouvelles, on lui dit qu’on ne passait pas. Sur le versant italien, un fort défendait le passage. Il en est ainsi sur toutes les routes du Piémont. Elles sont toutes célèbres par les efforts qu’ont faits jadis nos armées pour les prendre. Ce fort, celui de Bard, avait été mal reconnu. Bonaparte finit par y aller lui-même, mit une batterie sur une hauteur qui était en face, ce qui avança peu, car le fort tint encore plusieurs jours. On passa donc sous son feu, mais rapidement, en garnissant de paille les roues des caissons et des lourdes voitures.
On se trouva en Piémont, et sur la route pour aller secourir Masséna. Il avait promis de tenir dans Gênes jusqu’au 24 mai. Il tint dix jours de plus, sans vivres, dans une horrible détresse, et, par sa persistance, sauva Bonaparte en retenant les Autrichiens, qui auraient été sans cela libres à temps pour recevoir nos Français divisés, les sabrer, corps par corps, à chaque débouché des Alpes. Car les uns arrivaient par le Simplon, d’autres par le Saint-Gothard, etc.
Bonaparte, ayant couché à Ivrée, dut aviser s’il tournerait à droite ou à gauche. L’humanité, la reconnaissance, le patriotisme, lui conseillaient la droite pour sauver Masséna et Gênes, la France peut-être. Car qu’eût-il fait si Mélas, déjà maître du Var, eût suivi nos émigrés qui l’introduisaient en Provence? Mélas eût été fort aisément à Marseille et à Lyon.
Quelle était la position de Masséna? Horrible. On avait mangé tout, chevaux, chiens, chats et rats. Les soldats, se voyant abandonnés de la France, désespéraient, affaiblis par le jeûne; ne pouvant plus se tenir debout, ils avaient obtenu de s’asseoir par terre pour faire leur faction. Pauvres Français! ils mouraient en silence.
Il n’en était pas de même des Génois. Ce peuple criard, nerveux, convulsif, presque épileptique, ne mourait qu’avec un bruyant désespoir. Il fallait pour y résister un homme du pays, un homme de caillou, tel que Masséna.
Une si grande ville n’est pas, comme un fort, une garnison qu’on peut comprimer. Des scènes terribles avaient lieu. Ces Italiens avaient des morts théâtrales et tragiques sur le passage et sous les pieds de Masséna. Ils arrivaient parfois en processions de cinquante mille âmes. Il y en eut une, effroyable par la quantité des affamés qui se traînaient, et des quasi-squelettes qui arrivaient, effrayants de maigreur, faisaient claquer leurs os. A leur tête s’avançait un gros capucin criant: «Seigneur général, ayez pitié de la _povera gente_!»
Masséna vit très bien que le père était Autrichien. D’abord il le regarda de l’air qu’ont les torrents de Gênes, gris, mornes, impitoyables...
Puis, le regardant mieux, il lui dit du ton caverneux d’un estomac profond et profondément vide: «Mon père, vous êtes gras!» Le capucin frémit et se troubla.
Puis, redoublant avec cet air sauvage que son profil de loup à dents blanches rendait expressif: «Mon père, dit-il encore, mon père, vous êtes gras!» Le capucin, tremblant, pâlit et recula, puis s’enfuit à toutes jambes en trébuchant sur l’escalier de marbre, et tout le peuple le suivit[11].
[11] Après Marengo, Bonaparte eut un mouvement de justice pour Masséna qui, en tenant dans Gênes dix jours de plus qu’il n’avait promis, donna le temps à Bonaparte de recevoir Lecourbe, Desaix et l’élite invincible de l’armée. Bonaparte lui dit: «Sans la défense de Gênes, point de Marengo.» Et cependant--Masséna, qui, avant la bataille de Zurich, eût été, sans Barras, victime des intrigues de Bernadotte, éprouva cruellement, après sa défense de Gênes, l’ingratitude de Bonaparte qui, même à Sainte-Hélène, le calomnia odieusement.
Moi qui ai tant de fois observé et décrit l’astuce des jésuites et leurs indignes tours, je trouve Bonaparte supérieur en scélératesse, contre l’homme qui en faisant réussir sa folle entreprise, l’avait porté au ciel dans l’opinion. Masséna avait reçu avec enthousiasme de tous le commandement de l’armée qui allait reconquérir l’Italie. Mais comme il connaissait son Bonaparte, se rappelait ses calomnies pour Rome en 98, il prit ses précautions, il publia le total des recettes et dépenses depuis qu’il commandait. Contre une telle publicité Bonaparte furieux n’osa employer son compère ordinaire Berthier; il alla trouver le crédule Carnot qui, de tout temps, haïssait Masséna, comme la gloire du parti jacobin, et comme ami de La Réveillère-Lepeaux. Carnot eut la faiblesse de prêter son nom à une indigne accusation. Un secrétaire de Masséna, Morin (qui, naguère accusateur public, avait poursuivi un des frères de Bonaparte), fut accusé d’avoir fait des faux, «_sans doute au profit de Masséna_», puisque Masséna fut destitué (voy. Koch, t. IV, p. 337). On ne trouva nulle preuve contre Morin. Et Bonaparte fut quitte auprès de Masséna, en lui disant: «Je gronderai Carnot.» Le tour était joué.
Comment Masséna se résigna-t-il? Par la grande espérance qu’on lui donnait en Orient. Voir plus bas.
CHAPITRE IV
MARENGO.--14 JUIN 1800.--LA BATAILLE PERDUE ET GAGNÉE
L’effet désiré fut produit. On sut à Paris par de triomphants bulletins que Bonaparte était entré à Milan. Et l’on ne douta pas qu’il ne fût déjà vainqueur. La parole du 18 brumaire semblait être exacte. On crut le voir descendant les Alpes avec ses dieux: _La Guerre et la Fortune_, et en un instant traversant, domptant l’Italie.
Dans la réalité, il n’en avait que la place qu’occupait son armée, pas même Milan entièrement, car le château tenait encore. Ni Mantoue, ni aucune des grandes forteresses n’étaient sorties de la main de l’Autriche. La nécessité d’attendre Moncey, qui lentement débouchait des Alpes, obligea Bonaparte de rester huit jours à Milan, au milieu de la joie, des transports d’un peuple qui se croyait sauvé.
Il y resta dans les fêtes, du 2 au 9 juin, pendant qu’on mourait à Gênes. Le 4, Masséna eut la douleur de se rendre, après avoir tellement prolongé la résistance. Les Autrichiens lui accordèrent les plus belles conditions. Mais les Anglais tirèrent sur lui, lorsqu’en barque il sortait du port, prétendant que les Autrichiens, qui dépendaient de l’amiral Keith, n’avaient pas le droit d’accorder cette capitulation ni de prendre Gênes.
Bonaparte, après le triomphe, devait enfin penser à la victoire, à son ennemi fortifié. Si la cour d’Autriche, selon sa méthode, n’avait obligé Mélas d’éparpiller ses forces, de garnir tant de places, il aurait eu sur Bonaparte une écrasante supériorité. Cent mille hommes contre cinquante mille. Mélas, réduit par ce système, ne se trouva pas plus fort que Bonaparte. Murat ayant pris Plaisance, Lannes, Montebello, après un sanglant combat que Lannes lui-même trouva effroyable d’acharnement, Bonaparte arriva dans la plaine de Marengo sur la Bormida, en face de l’armée de Mélas. La voyant ramassée dans ce bassin, il disait l’avoir enfermée. Mais cette armée, qui en partie était l’élite de la Hongrie, eût bien pu lui en dire tout autant.
Desaix, arrivé fort à propos d’Égypte et de Provence, fut mandé en hâte par Bonaparte, qui craignait qu’une nouvelle armée amenée pendant la bataille ne vînt de Gênes et ne tombât sur lui. Il envoya Desaix observer la route vers Novi. Mais, dès midi ou une heure, voyant ses trois lignes enfoncées, sauf la seconde, qui, sous Lannes, tenait encore, il le rappela, montra à Desaix le champ de bataille, demanda ce qu’il en pensait. Desaix regarda sa montre, dit: «C’est une bataille perdue, mais il est de bonne heure; nous en gagnerons une autre.»
Mélas avait vraiment vaincu. Cet homme de quatre-vingts ans, qui depuis quinze heures était à cheval et avait eu deux chevaux tués sous lui, tombait de fatigue; il rentra dans Alexandrie pour prendre quelque repos, et fit mander partout qu’il avait gagné la bataille.
La reine de Naples, qui allait à Vienne, apprit en route la bonne nouvelle, crut la France vaincue à jamais, et se livra à d’indécents transports qui devaient bientôt se changer en pleurs.
Même à Paris, les impressions étaient diverses. Un conciliabule s’était formé pour savoir qui succéderait à Bonaparte s’il périssait. On hésitait entre la Fayette, Moreau, Brune et Carnot. Et l’on eût choisi le dernier, comme un nom plus conciliant entre les partis. Fort tard, on apprit la victoire[12].
[12] Carnot, _Mémoires_, t. II, p. 251.
Elle tint en partie au hasard. Le vaillant Zach, à qui Mélas laissait le commandement, était myope. Il crut que Masséna arrivait, et il prit Desaix pour l’un des siens, le rencontra, et se fit prendre.
Desaix, avec des dons supérieurs et toutes les vertus de l’homme et du soldat, était un sensible et fidèle Auvergnat qui avait besoin de s’attacher, d’aimer et d’obéir; il prit pour son idéal celui qu’il connaissait bien mal, Bonaparte. Et dans cette occasion où il s’exposait pour la France, on peut croire aussi qu’il était heureux de se dévouer pour son héros. Il chargeait à fond perdu, lorsqu’il fut frappé d’une balle en pleine poitrine. Napoléon lui a prêté de vaines paroles qu’il ne dit pas. Son seul sentiment fut de craindre pour l’armée et la bataille. Il prononça un seul mot: «N’en dites rien.»
On le retrouva, reconnaissable à son épaisse et noire chevelure[13]. Il vainquit après sa mort. Car le jeune Kellermann et ses cuirassiers, que Desaix avait amenés, arrivèrent comme la tempête, divisèrent et firent prisonnier un corps de cinq mille grenadiers hongrois. Dernier acte de la bataille; aussi Kellermann dit un mot que Bonaparte ne lui pardonna jamais: «Avec cette charge, je vous ai mis la couronne sur la tête.»
[13] Le même jour, Kléber fut assassiné en Égypte. Deux grandes pertes, mais bien différentes. Kléber était un admirable citoyen. Desaix, serf de l’admiration, avait été fasciné par Bonaparte; sa modestie le rendait dépendant, crédule.--Joubert avait mieux échappé à Bonaparte; son beau-père Sémonville et Talleyrand l’avaient fait ambitieux, impatient de monter plus haut; son mariage sembla lui avoir ôté la ferme et froide volonté. Il se précipita et courut à la mort.
En effet les deux ailes de Mélas étaient victorieuses et n’avaient plus d’ennemis. Si elles s’étaient rabattues sur les Français, elles auraient pu les écraser. Mais elles manquaient de chefs; leurs sept généraux étaient hors de combat. Elles repassèrent paisiblement la Bormida, en gardant les têtes du pont, et même un poste en avant, près Marengo.
Mêlas y était dans une position inattaquable. Il attendait un corps considérable de renfort; il avait derrière lui je ne sais combien de places fortes. Et Bonaparte aucune.
Chose inexplicable, malgré son armée frémissante, Mélas désespéra, capitula (15 juin). Pour se retirer vers Mantoue, il céda Alexandrie, Milan, Turin, Gênes, avec l’artillerie et tout ce qui s’y trouvait. On put croire que ce vaillant homme était devenu fou.
Le favori de la fortune, Bonaparte, malgré la perte de Desaix, qu’il fit enterrer loin de Paris, au Saint-Bernard, alla triompher à Milan, où il fut reçu plus qu’en roi,--en dieu même.
Pour Paris, il fut plus modeste. Il y écrivit ce mot qui est encore d’un citoyen: «J’espère que le peuple français sera content de son armée.»
CHAPITRE V
LE TYRAN.--LE CANCER.--MACHINE INFERNALE. AVEUGLE PROSCRIPTION (FIN DE L’ANNÉE 1800)
La rapidité de cette campagne, son étonnante finale qu’une seule bataille avait produite, la surprise de Mélas, sa surdité au passage d’une si grande armée par les Alpes, tout cela amusa fort Paris et lui fit oublier les souffrances de Gênes, la longue indécision de la victoire de Marengo, achetée par une perte énorme, et la mort de Desaix.
Le public avait été servi à son goût par une surprise de théâtre, un dénouement subit et grand, par delà l’espérance.
Il en resta quelque plaisanterie, un ragoût à la mode, _les poulets à la Marengo_, taillés, cuits, servis tout de suite. Et le vainqueur fut plus que jamais dans la bouche du peuple: _ce farceur de Bonaparte_.
Mais, selon la coutume des grands acteurs, qui ne rient jamais de leurs tours les mieux réussis, il revint imposant et sombre, montrant le front chargé du profond calculateur, du puissant magicien dont les conjurations ont vaincu la nature, dompté même les Alpes.
C’était un autre Bonaparte. La surprise de ce prodigieux succès n’avait pas ébloui les autres seulement, mais lui-même;--il savait pourtant mieux que personne combien il avait été près de l’échec.
Dans cette position, le triomphateur, désormais trop haut, trop au-dessus des hommes pour s’en soucier, délaissa tout à coup les habitudes un peu bourgeoises qu’il affectait depuis brumaire. Joséphine, sans être quittée (et toujours couchant avec lui), fut un peu mise de côté et vit arriver à Paris, mandée par Bonaparte, la belle Italienne Grassini, qui avait chanté à Milan le triomphe, et qu’on pouvait appeler la voix de l’Italie.
La Grassini, que lui-même traitait assez brutalement[14], fut-elle un simple jeu ou comme un paravent derrière lequel on ne distinguait pas les licences bien autres que prenait le nouveau souverain?
[14] Un jour qu’elle lui demandait son portrait, le brutal lui donna une pièce de cent sous.
En ce moment, les sœurs de Bonaparte, toujours en lutte avec Joséphine, avaient décidément vaincu, et elles furent prédominantes, jusqu’à ce que la fille de Joséphine, Hortense, belle-fille de Bonaparte, les dépossédât à son tour.
Les satiriques ont voulu voir l’inceste en tout cela. Tradition douteuse. Seulement on pourrait croire que cet imitateur des rois en tant de choses eût voulu aussi (selon le mot de madame Henriette, selon l’exemple de Louis XV et de tant d’autres) prendre ce privilège d’une morale toute royale[15].
[15] Joséphine l’accusait d’avoir séduit ses sœurs. Madame de Rémusat, t. 1, p. 204.
Bientôt il fallut que toutes ces femmes fussent reines: Caroline le fut de Naples, Pauline de Saint-Domingue, enfin Hortense de Hollande.
Ceux qui ne voyaient que les actes extérieurs de Bonaparte, sa prodigieuse activité, ne soupçonnaient pas que sa famille l’occupât plus que la France et l’Europe. L’ambition de ces femmes, qui voulaient des trônes, celle de ses frères, qui, le voyant sans enfants, rêvaient sa succession et l’hérédité, lui créaient mille tiraillements. De Marengo à la paix d’Amiens et au départ de Pauline pour Saint-Domingue, il couva une maladie qui éclata quand Pauline partit[16].
[16] Bourrienne, _Mémoires_.
Son teint cadavéreux, jaunâtre (non pas du beau bistre italien), déjà le marquait, ainsi que de vives souffrances, qui obligeaient parfois son secrétaire de le soutenir, même pour traverser un corridor. Était-ce le cancer à l’estomac qu’il tenait de son père et qui lui-même l’emporta? était-ce la maladie de peau si commune au pays de sa famille maternelle (Sartène), maladie qu’en cette année, plus occupé de femmes, il aurait refoulée par des médicaments?
En 1800, après Marengo, il n’était pas malade encore, mais violemment surexcité par tant de passions, tant de projets. Arbitre de l’Europe, il se montra tout autre, un nouveau Bonaparte, atroce et furieux. Une bête cruelle sembla rugir en lui. Le tyran apparut.
Il quitta ses habitudes dissimulées et montra tout à coup ce qu’était le nouveau gouvernement, sans loi, sans garantie. Chacun vit la chaîne de fer.
D’abord il s’était proposé d’être l’arbitre des partis. On sait le mot: «Qu’il n’y ait plus ni jacobins, ni modérés, ni royalistes mais partout des Français.» Mais en réalité, né royaliste, il restait royaliste. Après avoir frappé dans ce parti Frotté, un ennemi qui l’avait insulté, il n’exécuta guère ses menaces sur la Vendée. Les royalistes n’avaient pas à se plaindre. Il leur avait donné, non le roi, mais la royauté, le gouvernement monarchique qu’ils désiraient, et peu à peu leur rendait les biens non vendus.
Sa vraie querelle n’était qu’avec la république et les républicains. Il les avait trouvés victorieux en Hollande et en Suisse, faisant reculer l’Europe, et par un lâche tour il avait fait l’escamotage de brumaire.
Voilà ce qu’il savait, et il se rendait cette justice que, de ce côté, un bon coup de poignard lui était dû.
Un Italien, le sculpteur Ceracchi, qui avait fait pour le Directoire un beau buste de Bonaparte, était revenu de son enthousiasme pour lui comme en revinrent aussi le grand musicien Beethoven et bien d’autres. Ceracchi et ses amis, prévoyant peut-être le sort réservé à leur patrie, parlaient fort de la nécessité de tuer le tyran. Un nommé Harel avertit le secrétaire intime Bourrienne de ces propos. Et Bonaparte fit donner aux conjurés de l’argent, des armes, au lieu de tout arrêter. Il voulut les enfoncer dans leur complot, et dans leur ruine.
Leur affaire n’était pas terminée lorsqu’éclata (24 décembre 1800) _la machine infernale_.
Bonaparte se rendait au théâtre. Il échappa, entra dans sa loge, se contint, parut calme. Mais dès qu’il fut rentré chez lui, il laissa partir sa fureur, désigna les coupables par les noms de jacobins, de septembriseurs. Fouché et d’autres lui remontrèrent en vain qu’il fallait d’abord connaître les coupables avant de les nommer... Les dispositions qu’il avait à l’épilepsie le rendaient terrible en ces moments; ses yeux de plomb, qui ordinairement étaient ternes, semblaient une vitre, s’illuminaient alors de lueurs sinistres. Et il répétait d’une voix stridente: «Septembriseurs, et massacreurs.»
Fouché n’était pas rassuré. Les souvenirs de Lyon et de Nantes pouvaient faire croire qu’en défendant les jacobins, il plaidait pour lui-même. Il avouait à Bourrienne qu’il croyait le consul dans l’erreur, mais ne pouvait rien prouver. Alors, par peur, il se soumit lâchement, et dans un rapport accusa aussi les jacobins, disant: «Tous n’ont pas pris le poignard, mais tous en sont capables.»
Voilà Bonaparte content. Hypocritement il dit aux douze maires de Paris: «Tant qu’ils n’ont attaqué que moi, je me suis remis aux lois. Maintenant ils ont mis en danger Paris même, il faut les frapper.»
Ainsi plus de garantie et plus de lois. Un simple arrêté du consul, confirmé par le Sénat, déporte cent trente personnes. Tous embarqués.
Leur déportation fut au fond de l’Océan. Car presque tous périrent dans une tempête.
Les deux seuls qui montèrent sur l’échafaud, avec Ceracchi et ses complices, ne les connaissaient pas.
Bonaparte enfin, averti, éclairé sur les véritables auteurs du complot, les royalistes, n’arrêta rien et dit: «N’importe j’en suis débarrassé.»
L’insolente férocité qu’il montra dans cette affaire, et qu’il n’étala jamais au même degré, préférant à l’ordinaire des formes plus adroites et plus astucieuses, s’explique par un paroxysme d’orgueil qui lui était venu.
L’admiration et l’amitié du czar Paul, et leurs projets communs, semblaient le faire déjà le maître de l’Europe.
CHAPITRE VI
LE CZAR PAUL.--SON AMOUR POUR LA FRANCE (1798-1800)
Si vous parlez aux Russes de leur czar Paul Ier, vous trouvez en eux une entente singulière pour continuer la même tradition, répéter les mêmes choses. Cela n’est point étonnant. Les intérêts qui créèrent cette tradition subsistent encore, et elle est soigneusement conservée par tous les intéressés, je veux dire par la haute classe peu nombreuse qui jusqu’ici a gouverné, possédé la Russie. Cette aristocratie, issue en partie d’étrangers de tant de races, a de mystérieux liens que rien ne lui fait oublier. Tous, dès qu’il s’agit de Paul, disent, répètent (de père en fils) les mêmes choses.
«C’était un esprit bizarre, un sauvage, dont les constants changements et le despotisme absurde, désespéraient tout le monde. Sa mort fut une délivrance, et l’on bénit ses assassins.»
Hors de Russie, c’est autre chose. Plusieurs de ceux qui vivaient alors, et virent les choses de près, sans nier les violentes disparates de ce caractère, ont fait un surprenant éloge de sa bonté, de son grand cœur, toute justice, toute pitié. On voit très bien que c’était peut-être le seul souverain loyal, généreux qui vécût alors. C’est pourquoi on l’a tué.
«C’était un barbare!» Sans doute. Et cela nous fait réfléchir sur l’âme humaine, partout identique, et même souvent meilleure, excellente, chez ceux que nous appelons barbares.
Chez les Russes, dans leur grand mélange, il y a souvent des types physiques admirables, qui reviennent par moments avec toute la beauté scandinave et slave, et d’autres types qui reviennent avec la laideur tartare. Paul malheureusement fut de ces derniers[17]. Catherine, qui, dans la confusion de ses mobiles amours, l’avait eu on ne sait de qui, l’aima peu et le traita mal. La cour, qui s’en aperçut, imita l’impératrice. Paul fut l’objet d’une aversion universelle. Et les amants de sa mère la flattaient en avilissant son fils par le ridicule. On se cachait peu du souffre-douleur, du fils en qui la marâtre détestait son héritier.
[17] Son portrait du musée de Versailles est probablement une caricature.
Elle meurt enfin, et ses indignes courtisans ne trouvent en celui qu’ils outrageaient nulle haine, nulle amertume. Telle était sa grandeur de cœur.