Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)
Part 2
Telle n’était pas l’idée de Bonaparte. Se défiant des royalistes, ayant horreur (il le disait) des jacobins, il ne pouvait manquer de se trouver embarrassé. Il demanda des listes, des renseignements à tout son entourage, généralement peu digne de confiance, médiocre et léger, comme son secrétaire Bourrienne, qui nous a transmis quelques parties de ces listes. On y voit, ce qu’on attendait peu, c’est que la plupart des recommandés, lui sont présentés comme _patriotes_, même _républicains_, mais républicains modérés, qui ont fait bien peu parler d’eux, de ceux _dont la réputation n’effraye aucun parti_.
L’un, longtemps _commissaire_, a prouvé ce qu’il pourrait être dans une place plus élevée (c’est Dubois, préfet de police). L’autre, à qui Bonaparte confie la préfecture de la Seine, a tous les mérites du monde, surtout celui d’avoir été l’intime ami, l’inséparable conseil du ministre de la police Cochon de l’Apparent. Le royalisme ne nuisait pas dans l’esprit de Bonaparte, puisqu’on lui recommande Chauveau-Lagarde, et Regnault de Saint-Jean d’Angely, qui au 13 vendémiaire présidait une des sections insurgées.
En réalité, beaucoup de ces hommes, et les rouges et les blancs, étaient devenus incolores, ne tenant qu’à leurs places et aux traitements, énormément grossis sous ce nouveau régime qu’on avait présenté comme celui de l’économie.
L’insignifiance de ces fonctionnaires, leur douceur (dans les commencements), la simplicité de la vie du premier Consul, semblaient parfaitement calculés pour endormir le monde. Tous les bruits de la République avaient cessé.
La majorité des marchands était plutôt ravie de la sourdine qui se mettait à toute chose. Bonaparte était un modèle de la vie modeste et toute bourgeoise que peut mener un homme public. Il allait passer les dimanches à la campagne avec sa famille, sa femme et les enfants de sa femme, Eugène et Hortense qu’il aimait beaucoup. Il couchait avec Joséphine, qui, raccommodée avec lui, profitait volontiers de cette intimité en faveur d’une cour de nobles mendiants, d’émigrés qui s’attachaient à elle, et partout célébraient sa bonté.
Dans la semaine, l’unique récréation de Bonaparte était de se promener le soir avec son secrétaire Bourrienne, Duroc, et autres dans un jardin public ou dans les rues marchandes, d’entrer dans les boutiques où il sondait l’opinion. Un jour, il s’avisa de dire: «Mais que fait donc ce farceur de Bonaparte?» La marchande fut scandalisée de cette manière peu respectueuse de parler du premier Consul, et le mit presque à la porte; il fut ravi.
Avec ce grand apaisement, la lettre de Kléber que les Anglais lâchèrent enfin n’eut pas le moindre effet. Venue à temps, elle eût enterré Bonaparte dans un abîme de honte. Mais arrivant si tard, elle fut à peine lue et connue, tandis qu’on put voir partout affichée, sur les murs, la proclamation du premier Consul où il disait aux soldats _d’avoir confiance en Kléber_. Par ce manège habile il se mettait à couvert. La lettre d’accusation n’avait plus de sens.
Ainsi la crédulité niaise du parti royaliste et du nouveau ministère anglais avait été amusée quatre mois. Pendant ce temps Bonaparte avait pu à son aise lancer et faire jouer la honteuse machine qu’il appelait la constitution de l’an VIII.
On avait tant parlé de _déficit_ et accusé le Directoire que tout le monde désirait que le premier magistrat fût un comptable sévère, un calculateur intraitable. Sa sèche figure y prêtait. Plusieurs de ses portraits d’alors sont ceux qu’on imaginerait pour un avare, il ne négligeait rien pour obtenir cette réputation d’âpre dispensateur de la fortune publique. Il faisait croire que malgré tant d’occupations, il refaisait les comptes, les calculs, découvrait des erreurs dans les additions.
L’administration fut sévère, mais coûteuse, par les gros traitements, la création des receveurs généraux, d’une foule d’employés. Il supprima l’emprunt progressif qu’avait créé le Directoire, dégreva les riches de sorte que le fardeau retomba sur le pauvre. Il autorisa les principaux banquiers à créer la banque de France, qui, n’ayant qu’une mise de trente millions, est autorisée, comme on sait, à faire des billets pour soixante, et par là à primer tous les négociants qui n’ont pas ce droit de donner leurs billets comme argent, le droit de faire une monnaie de papier.
Toute l’administration financière fut organisée par le consul Lebrun, et par Gaudin (duc de Gaëte).
Rien de neuf, ni d’original, dans la constitution nouvelle, rien qui ne soit copié de Louis XIV ou de l’empire romain.
Les préfets de César, ou les intendants de Richelieu, de Colbert, s’y trouvent aux préfectures de chaque département: «Partout, disait Bonaparte lui-même, ces préfets sont des consuls au petit pied.»
Des écrivains d’opinions très différentes, Gohier, M. Barni et M. Duvergier de Hauranne, ont parfaitement décrit et jugé cette constitution. Elle se résolvait dans un individu, le premier Consul[6]. Les deux autres consuls, Lebrun, Cambacérès n’avaient que voix consultative. Cambacérès était un de ces légistes prêts à soutenir tous les pouvoirs. Lebrun avait été un des aides du chancelier Maupeou pour manipuler le Brumaire de Louis XV, la banqueroute.
[6] Il avait mis une distance marquée entre lui et les deux autres consuls... Dans les actes du gouvernement on ne voyait à la fin que sa signature seule, il tenait seul sa cour, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud, recevait les ambassadeurs avec les cérémonies usitées chez les rois, etc. _Mém. de madame de Rémusat_, t. I, p. 174.
Voilà l’_exécutif_: en tout, le bras de Bonaparte.
Quant au _législatif_, vraie machine de Marly, il avait trois roues superposées: un Tribunat qui discutait sans voter; un Corps législatif qui votait sans discuter; ce corps était nommé sur une liste de notables, qui pouvaient être réélus indéfiniment; enfin, un Sénat dont les premiers membres furent nommés par les consuls.
Le plus fort, c’est que les juges criminels et civils étaient nommés par le premier Consul, qui se trouvait dès lors l’unique arbitre des biens et de la vie de tous.
Ainsi plus d’élection, plus de représentation nationale. Nulle participation du peuple à la confection de ses lois. En tout, au lieu d’un peuple, _un homme_.
Même néant dans l’organisation administrative. La loi partait de cette idée que la commune, l’arrondissement, le département sont incapables, non seulement dans les affaires de l’État, mais dans leurs propres affaires; donc, il faut toujours les tenir en tutelle sous une sagesse supérieure qui ne peut résider qu’au centre même du gouvernement. Plus de vie locale. On attendra, on subira l’unique impulsion d’en haut, transmise par des fonctionnaires dépendants et révocables.
Cette organisation supposait qu’au centre il y avait un esprit de lumière et d’action, qui pouvait, à lui seul, agir, penser pour un grand peuple, et répondre à la pensée exprimée par Siéyès, un peu ironiquement peut-être; le lendemain du 18 brumaire, il dit: «Il ne faut pas s’y tromper, Messieurs, nous avons un maître qui sait tout faire, qui peut tout faire et qui veut tout faire.»
* * * * *
Dans cette superbe machine de génération anormale, des pouvoirs fortuits s’engendraient les uns les autres sans droit, cause, ni raison d’être, sans autre base que l’idée qu’on avait d’une grande force à laquelle nul n’eût résisté. Cette force existait-elle ailleurs qu’en l’imagination? L’armée la plaçait dans le peuple, et le peuple dans l’armée. Paris croyait voir toujours Bonaparte entouré du pouvoir militaire, de nos invincibles légions. Cependant si l’on eût fait voter l’armée de Brune et celle de Masséna, il est sûr qu’elles eussent voté pour la république et contre le pouvoir absolu. D’autre part, si l’on eût fait voter la masse des royalistes et demi-royalistes après le meurtre du Vendéen Frotté, certes, tous ces royalistes auraient voté contre Bonaparte.
De sorte que le 18 brumaire, appuyé sur le mensonge d’une prétendue unanimité, n’avait pour lui aucun des hommes prononcés dans les deux partis, mais en grand nombre les marchands et les marchands d’argent ou banquiers, c’est-à-dire les partisans de la stabilité à tout prix, les riches qui craignaient que la justice ne fût mise enfin dans l’impôt, et que Bonaparte rassura en supprimant, tout d’abord, l’emprunt ou l’impôt progressif.
Cette classe, uniquement préoccupée de son argent, ne s’aperçut elle-même du rigoureux gouvernement qui s’était établi qu’en voyant d’impitoyables proscriptions atteindre, non seulement après brumaire, mais vers la fin de cette année, des masses d’hommes, soupçonnés de conspiration, sans la moindre preuve.
Personne ne se souvint de ce que Lucien avait dit la nuit du 19 brumaire aux quelques députés qui se rassemblèrent encore pour représenter le Corps législatif: «Que, dans trois mois, les nouveaux magistrats rendraient compte à la nation.»
Personne ne se souvint que, même pour obéir à la constitution, il fallait que le peuple y donnât son approbation préalablement à toute chose[7].
[7] Sur la constitution de l’an VIII, c’est-à-dire sur l’asservissement de la France, l’auteur principal et excellent est Gohier; ajoutez les modernes, MM. Barni, Duvergier de Hauranne, Hamel, et M. Lanfrey, ici fort étendu et lumineux.
Cette misérable constitution, avant d’être faite, ni votée, était déjà suspendue, en ce qui touchait l’Ouest, les départements de Normandie, de Vendée, par une proclamation sauvage _qui attribuait aux soldats_ (et aux habitants soumis) _les biens des communes insoumises_, et cela par petits lots pour créer une foule de petits propriétaires (d’autant plus tenaces). Bonaparte mit d’abord une ardeur terrible et toute personnelle à poursuivre et frapper leur chef. Frotté, vaillant homme qui, du bocage Normand, s’était souvent avancé avec succès en Normandie, avait fait contre Bonaparte une proclamation satirique, et cruellement exacte, accompagnée d’une gravure représentant le grand homme évanoui, et retombant aux bras de ses grenadiers.
On attira Frotté par la promesse de sa grâce; il revint et fut fusillé.
CHAPITRE II
LUTTE DE LA FRANCE ET DE LA RUSSIE.--NELSON ET SOUVAROW EN ITALIE
L’histoire offre parfois des discordances extrêmes, des contrastes heurtés, et comme des caricatures, lorsque des peuples éloignés de génie, d’habitudes sont fortuitement rapprochés par des hasards de guerre, de politique. C’est ce qui arriva à la rencontre de deux siècles (de 99 à 1800, 1801) lorsqu’au milieu du duel séculaire de la France avec l’Angleterre et l’Allemagne, un nouveau personnage apparut, la Russie.
Non la fausse Russie de l’Allemande Catherine. Mais la vraie Russie du tsar Paul, de son général Souvarow.
Paul, caractère fantasque et discordant, mais bon, sensible, généreux, ami du droit, de la justice, et voulant par tout sacrifice faire triompher la justice en ce monde.
D’abord crédule à notre émigration, en qui il s’imaginait voir la vraie France, il embrassa cette cause. La sœur de Marie-Antoinette, la reine de Naples, Caroline réussit à l’intéresser, et quand déjà les Anglais et Nelson la défendaient, Paul envoya en Italie cent mille hommes avec son vaillant Souvarow, qui renversa tout devant lui jusqu’à ce que Masséna le vainquît à Zurich.
Puis, dégoûté de ses alliés qui l’avaient fort mal soutenu, Paul regarda la France, alors pacifiée; il regarda l’Europe, dont toutes les puissances maritimes se plaignaient des Anglais.
Leur tyrannie sur mer, leurs violences aux Indes et dans tant de pays lointains contrastent avec les habitudes singulièrement régulières, ordonnées, que prenait l’Angleterre industrielle d’alors. C’est que, dans ce pays de grands contrastes, des mœurs et une vie différente avaient en réalité créé deux peuples différents, dont le second, sur la mer et dans des régions peu connues, gardait une violence sauvage.
L’idée de pouvoir tout les enivrait, et leur arrogance ne s’adressait pas seulement aux Indiens, mais à tous ceux qu’ils rencontraient en mer. Malheur aux peuples faibles et désarmés sur lesquels les Anglais avaient si facilement l’avantage qu’on n’a ailleurs qu’à force de courage et de luttes mortelles! malheur aux petites nations européennes, qui, devant un vaisseau anglais, étaient obligées de venir se soumettre à des visites humiliantes, et souvent à mille avanies! Tout cela sous le prétexte de la sûreté de l’Angleterre, mais exercé également dans les mers les plus éloignées.
Nous avons vu de même que la nécessité de recruter, de garder à tout prix des armées dans des climats mortels et naturellement corrupteurs comme celui de l’Inde, impliquait non seulement des dépenses et des exactions effroyables, mais beaucoup de licence en choses qui choquaient le plus les indigènes. J’en ai parlé surtout dans une note du t. II. Ces bacchanales militaires jusque dans les tombeaux, ces nocturnes banquets dans des lieux révérés, la cavalerie prenant pour ses étables le vaste sépulcre d’Akbar, toutes ces orgies se répétaient presque en Europe aux fêtes effrénées qu’on donna à Nelson sur les ruines antiques des villes ensevelies que l’on déterrait près de Naples.
Les portraits, et surtout une admirable représentation en cire, montrent Nelson fort petit, l’air rogue et dur, ce qui est rare chez les vrais héros.
Il était fils d’un ministre, et il resta toujours un parfait anglican. A Aboukir, ayant reçu une blessure qu’il croyait grave, il appela les secours spirituels, mais très expressément ceux d’un chapelain de son église.
Puis, tout à coup, à Naples, il subit une étrange métamorphose.
On a cent fois conté cette scène, si l’on veut pittoresque, mais en réalité honteuse et déplorable.
Au milieu de l’étourdissement de son bruyant triomphe, il tomba au piège le plus indigne, pris par une fille, Emma, qui était connue dans la prostitution par une exhibition publique. Elle avait quarante ans; c’était une grosse femme, belle encore. Ses formes, rapprochées de l’antique, avaient plu à l’antiquaire Hamilton, un Écossais bouffon, qui trouva plaisant de l’épouser (quoique ambassadeur d’Angleterre). Elle avait du talent pour la mimique, et le prouva, en jouant à l’arrivée de Nelson une scène d’admiration, d’amour pour le héros, exagérant ce rôle jusqu’à se trouver mal et tomber dans ses bras. Il fut pris, la suivit comme un dogue suit son maître. Fort sage jusque-là, il fut d’autant plus fou. Dans cette chaîne honteuse, comme un aliéné, il écrivait son bonheur à tout le monde, même aux lords de l’amirauté, ce corps de vieux marins, qui durent ne rien comprendre à ce dégradant esclavage.
On ne voit pas moins dans les lettres de Nelson le mépris que le rude marin rendait à l’Italie en échange de son accueil, et comment il jugeait ce peuple ingénieux. Il se montre indigné des mœurs de Naples, la méprise profondément.
Il ne sait pas que la corruption de ces grandes villes du Midi, mêlée d’art, même de haute culture est moins dégradante pour l’âme que l’obscure et boueuse corruption du Nord, les vices des barbares.
Naples, et ce qu’on appela jadis la grande Grèce, outre l’art, a aussi ses côtés sérieux, le génie juridique, métaphysique; c’est le pays d’Archytas, Archimède, Pythagore, Vico, etc. Au XVIIIe siècle, les Italiens, disciples de nos philosophes, n’en eurent pas l’ironie, mais une extrême douceur qui attendrit quand on pense à leur sort. Et avec cela un très rare équilibre, une harmonie de caractère merveilleuse[8].
[8] Elle apparaissait bien frappante dans un jeune homme qu’ils élevèrent, qui ne put remplir son destin; je parle de Paoli, qui, aux yeux des Anglais tout comme des Français, sembla un idéal de la perfection humaine. Dans son pays de contrastes sauvages, quelle patience résignée, quelle force de douceur il montra!
L’Italie n’exerça sur lui d’autre vengeance que sa séduction. Elle le fit connaître dans sa brutalité sauvage et dans sa violence comprimée jusque-là.
L’expédition du roi de Naples et de son général Mack à Rome, se portant comme libérateurs de l’Italie est une chose burlesque sur laquelle tous se sont égayés! Nelson, alors à Naples, put voir en ce moment qu’il y avait en réalité deux villes en une, absolument contraires, et qu’indépendamment de la _plèbe_ du port, dévote et corrompue, une grande ville civilisée existait, fort opposée à la ville barbare.
Toutes contraires que fussent les deux villes, celle d’en bas regardait ce que faisait l’autre, et quand elle la vit éloignée de l’Anglais, elle-même s’en éloigna. Nelson se trouva seul.
Une poignée de Français sous Championnet était près de Rome, et sans difficulté défit la grande armée de Mack. Le roi s’enfuit des premiers, et Mack, menacé au retour par les lazzaroni, fut heureux de trouver refuge au camp même de Championnet. Le roi et son trésor, la reine, furent amenés par Emma sur les vaisseaux de Nelson, qui les mit en sûreté à Palerme.
Là, on put voir la douceur italienne parfaitement d’accord avec la générosité française. Quand à leur tour, les vrais Napolitains furent maîtres avec leurs amis les Français, tout fut ménagé, respecté. Championnet, ne recevant rien de la France et forcé (pour nourrir les siens) de rançonner Naples, n’en était pas moins adoré.
La scène changea fort, lorsque d’une part les Anglais, d’autre part les brigands de la sauvage Calabre, lancés par le cardinal Ruffo, ramenèrent dans la ville la reine avec Emma, son mignon sanguinaire. Celle-ci brûlait de se venger des moqueries que les dames italiennes faisaient d’elle et de ses services honteux près de la reine. Les bustes que nous avons de celle-ci effrayent par un mélange d’expressions vicieuses et furieuses que n’ont pas ceux de Messaline.
Naples eut alors un cruel carnaval de désordres, de violences, où la différence des races ajoutait des contrastes hideux. On vit des marins anglais, protestants, associés aux brigands fanatiques offrir à l’amiral dans des paniers de fruits des têtes de républicains[9].
[9] Voy. le _Nelson_ de Forgues, qui résume les documents anglais.
Emma exigeait des supplices et les ordonnait à Nelson. Les prisonniers français, malgré une capitulation, y auraient passé sans l’amiral de la flotte russe, qui ne le permit pas.
Alors les deux sanguinaires femelles se donnèrent le plaisir de tuer les grands patriotes de Naples, l’élite de l’Italie, et elles le firent lâchement, non pas sur la terre italienne, mais sur les vaisseaux anglais, à la vergue de Nelson.
Au reste, celui-ci agissait comme un homme ivre, étranger à l’Angleterre, n’obéissant même pas à ses chefs, qui l’envoyaient ailleurs, disant qu’il resterait à Naples pour protéger la reine (juin 99).
Les succès passagers de Souvarow, sans résultat comme ceux de Championnet qui avaient précédé, pourront être racontés par d’autres. Souvarow, après Novi, où notre Joubert fut tué, se trouvait bien haut dans la gloire, le héros des Russes, et celui du parti rétrograde dans toute l’Europe, lorsque, mal secondé des Autrichiens, il eut de Masséna sa sanglante défaite de Zurich. Cette bataille multipliée, qui se donna sur tant de théâtres différents, ne peut être comprise sans cartes et sans les commentaires des historiens militaires.
Tous disent que le héros barbare s’y montra grand autant que le nôtre fut habile. Dans cette extrémité où il avait contre lui la faim, les neiges, les Alpes impitoyables qui, de tous côtés, fermaient le chemin, on raconte qu’il dit aux siens: «Creusez ma fosse, je n’irai pas plus loin. Je veux mourir ici.»
Cela toucha les Russes. Ils tinrent ferme, emportèrent leur vieux général, et malgré leurs pertes énormes, ils franchirent ces défilés terribles et se retirèrent pas à pas.
CHAPITRE III
CAMPAGNE DE MAI 1800.--PASSAGE DU GRAND SAINT-BERNARD.--FAMINE DE GÊNES.--MASSÉNA ABANDONNÉ
Bonaparte, déjà maître de nos destinées, pensait, et avec assez de vraisemblance, qu’un gouvernement enlevé par surprise ne pouvait être gardé que par des surprises continuelles. Il fallait tenir la France dans cet état de demi-rêve où, voyant des choses naturelles, sans en bien saisir les causes, elle se dit: «Je ne comprends pas.»
Ce faiseur de miracles, issu de la superstition d’une Corse, pleine de foi en la bonne aventure, en resta là toute sa vie, fidèle à son génie de grand faiseur de tours, et terrible à tous ceux qui y regardaient de trop près.
Il y parut après brumaire, où Frotté paya de sa vie d’avoir osé s’amuser du héros, de l’instant de faiblesse qui faillit le rendre ridicule.
Il était nécessaire que Bonaparte se relevât par une guerre, une bataille heureuse et solennelle qui pour longtemps saisît tous les esprits. Il avait dit: «Il faut risquer le tout pour le tout.»
L’occasion ne s’en présentait que trop. Les Anglais, à qui nos royalistes avaient donné tant de fausses espérances sur Bonaparte, se voyant trompés, avaient fait un grand effort d’argent, et couvraient la mer de vaisseaux, croyant déjà tenir Gênes, Toulon, Marseille. D’autre part, le monde du Danube, le monde austro-hongrois, extravasé en Italie, serrait Gênes et déjà le Var. Si Gênes était lâchée par nous, la Provence et le Rhône bientôt seraient envahis. La panique était grande dans tout notre Midi parmi les patriotes, les acquéreurs de biens nationaux, pour qui l’invasion eût été le signal d’un massacre. Ils regardaient vers Gênes, où Masséna, avec dix-huit mille hommes, tenait de sa main héroïque, obstinée, l’ancre de salut de la France. S’il lâchait, tout était fini...
On le connaissait bien, du reste, et, quoi que Bonaparte eût fait pour le déshonorer en 98, et quoiqu’il l’eût joué misérablement en brumaire (99), on pensait qu’il tiendrait à Gênes tant qu’il pourrait donner au soldat un morceau de pain.
Ainsi le grand espoir de celui qui venait de tuer la république était dans le héros républicain, et en deux hommes qui avaient aussi à se plaindre de lui: Moreau, Carnot.
Moreau, qu’il avait avili, le constituant en brumaire geôlier du Directoire.
Carnot, son protecteur, envers qui il se montra si ingrat en fructidor, Carnot se laissa faire ministre de la guerre[10]. Et il fit plus; il alla trouver Moreau à l’armée d’Allemagne, obtint de lui que, au milieu de ses succès, il risquât de les interrompre en prêtant dix-huit mille hommes à l’armée d’Italie. Ainsi Carnot, ainsi Moreau, assez faibles républicains, aimaient tellement la France, qu’ils étaient prêts à lui faire les plus grands sacrifices.
[10] Pour augmenter l’effet du miracle qu’on préparait à Bonaparte, on suppose d’abord un miracle préalable, celui d’une grande armée, organisée sur le champ. Mais où étaient donc les vainqueurs qui avaient frappé les deux grands coups sur la vaillante et fanatique armée russe, sur l’armée anglaise si exercée. «Les soldats, dit-on, étaient sans armes, sans habits, sans approvisionnements...»
Sans doute Berthier, excellent secrétaire pour une volonté absolue, mais mauvais et prodigue administrateur, avait pu, depuis le 18 brumaire, désorganiser ces armées victorieuses. Carnot fut habile pour refaire en vingt jours ce qu’on appelait l’_armée de réserve_, une force de cinquante mille hommes, qui, venue de Hollande, de Vendée, de Paris, se réunit sans bruit à Dijon et en Suisse, et que les Autrichiens croyaient devoir se diviser entre l’armée d’Allemagne et celles d’Italie, entre Moreau et Masséna.
Tout récemment Bonaparte avait dit dans sa constitution que les consuls ne sortiraient pas du territoire de la république, voulant faire croire que lui Bonaparte resterait à Paris, et sans doute ne ferait plus la guerre. L’_armée de réserve_ fut nominalement sous Berthier.