Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)
Part 24
Celui-ci n’avait paru, dit mon témoin, qu’avant l’affaire pour établir sur le pont la batterie qui empêchait les Autrichiens de le couper, et cela, dit Salicetti, «sous une grêle de mitraille.» Heureusement le lit du fleuve (comme tous ces grands torrents des Alpes), est une plaine de cailloux, fort large à cet endroit. M. Thiers montre Bonaparte parcourant les bords de l’Adda, et _rentrant_ dans la ville, «après avoir arrêté son plan!» Quoi! il est venu là sans avoir un plan arrêté? «Il communique aux siens un courage extraordinaire.» C’est la scène de Louis XIV au passage du Rhin, où le _roi se plaint de sa grandeur qui l’attache au rivage_.
Il y eut dans cette petite affaire douze cents hommes de tués, dit Salicetti même. On se garda bien de poursuivre. Les soldats étaient _fatigués_, dit Bonaparte. Ajoutez que Beaulieu était à deux pas avec ses quarante ou cinquante mille hommes, non entamés. Bonaparte est superbe ici d’effronterie. Il ose dire que «_l’armée ennemie_ (qui n’y était pas) fut éparpillée.» Ce qui est sûr, c’est qu’elle se retira lentement, ayant parfaitement rempli l’ordre de Vienne: «Garnir Milan, ravitailler Mantoue.»
L’effet de l’affaire fut immense. Comme à ce moment on apprenait que nos armées du Rhin entraient en campagne, Beaulieu se réserva, et remonta vers le Tyrol. Bonaparte écrivit à Carnot: «Cette bataille nous _donne toute la Lombardie_. J’assiégerai Milan et Mantoue. Et si les armées du Rhin avancent, je remonte l’Adige, j’envahis le Tyrol, et leur donne la main.»
Le 14 mai, arriva la dépêche des Directeurs pour diviser l’armée d’Italie, appeler Kellermann. Mais tout était changé. Bonaparte, affermi et fier sur son pont de Lodi, ne les écoute pas, et leur lave plutôt la tête. Il parle royalement: «Il ne faut qu’un seul homme, et _que rien ne le gêne_.»
Dans ce moment de force où l’on n’osera lui rien disputer, il jette par dessus la muraille son surveillant, pourtant si complaisant, Salicetti. Il n’en a plus besoin auprès des Jacobins, après ce succès. Pour le récompenser de ce dernier bulletin, si partial, il dit brutalement: «S’il faut que je réfère de tous mes pas aux commissaires du gouvernement, n’attendez plus rien de bon.» (14 mai, Corr., I, 334).
Le Directoire ne souffla mot.
Dès ce moment, Bonaparte s’adresse au public, et se fait une publicité merveilleuse. Pour que ce grand coup de trompette remuât toute la France, il _envoya à chaque département_ les noms de ses grenadiers qui avaient passé le pont de Lodi, de sorte que chaque localité eût intérêt à célébrer la chose.
Elle fut extraordinairement retentissante. Toutes les guerres de l’Empire ne l’ont point éclipsée. Dans mon enfance, et jusqu’en 1814, j’ai vu le long des boulevards et des quais, toujours, toujours le pont de Lodi. Et sur le pont, un drapeau à la main, _Bonaparte_, qui n’y était pas. Il n’avait pas eu jusque-là occasion de payer beaucoup de sa personne, et ne fut pas fâché de l’erreur populaire qui le mêlait à ce combat célèbre. Quel fut l’auteur de cette erreur? Il faut le dire: _lui-même_. Un jeune graveur de Gênes lui avait offert des estampes qui représentaient nos faits d’armes. Bonaparte lui envoie vingt-cinq louis, et la recommandation: «Qu’il grave le pont de Lodi.» Le jeune homme reconnaissant ne pouvait manquer d’y représenter Bonaparte, dont l’image reste désormais sur ce pont pour l’immortalité.
C’est à partir de cet exploit et de cette tradition fausse, que tous les arts ont menti pour la gloire de Bonaparte. Joséphine, aimée des artistes, bonne pour eux dans ce temps de pauvreté, obtenait ou par des dons, ou par de tendres flatteries qu’ils étendissent le nom, la popularité de son héros. A la Bibliothèque, les cartons Hénin en sont pleins. J’y vois, entre autres, une belle gravure qui le représente en Italie, près du tombeau, du laurier de Virgile. On commence dès lors à adopter pour lui le faux type qui a prévalu, dans lequel on dissimulait qu’il n’avait ni cil, ni sourcil. On déguisait sa figure toute mauresque, et on lui donnait une grandiose figure italienne qui peu à peu devint César.
En l’idéalisant, ces gravures sont quelquefois combinées pour faire tort à ses rivaux, et surtout pour enterrer Hoche. Le cabinet des estampes en possède une bien cruelle. Les cinq grands généraux du temps y sont, tenant à la main les cartes des pays qu’ils ont conquis. On voit Pichegru, long et plat, avec la Hollande; Moreau, médiocre et vulgaire, avec les rives du Rhin. Mais le vrai but de l’estampe, c’est d’opposer Hoche et Bonaparte. Bonaparte, grand, fier, héroïque, par un geste dominateur, montre la carte de la belle Italie. Hoche, petit, fort, trapu (ce qu’il n’était pas), mais triste, j’allais dire, humble et repentant, montre honteusement la Vendée, le terrain de la guerre civile, la plage inexpiable de Quiberon, et visiblement demande pardon à l’avenir.
CHAPITRE IX
BONAPARTE NE COMPRIT RIEN A L’ITALIE.
Les historiens, copistes trop fidèles du lyrisme insensé des journaux de l’époque, parlent toujours de la _foudroyante_ campagne d’Italie. Et ils ne s’aperçoivent pas qu’elle eut de longs intervalles de repos, trois mois d’abord de Lodi à la levée du siège de Mantoue (10 mai–31 juillet), puis deux ou trois mois, entre les défaites de Wurmser et celles d’Alvinzi (septembre–décembre).
Interruptions très favorables à Bonaparte; elles lui permettaient de s’organiser librement, et de voir quel parti il pouvait tirer de l’Italie, et pour la guerre, et pour l’Italie elle-même.
Un peuple de tant de millions d’âmes était pourtant une ressource et une arme pour la guerre prochaine qu’on ne pouvait pas négliger. Quand on voit que l’Autriche, pendant ce temps, fit un appel désespéré aux diverses populations de son empire, aux Allemands, Croates, Tyroliens, Hongrois, et, leur remettant son salut, amena une à une ces grandes tribus sur le champ de bataille, on se demande pourquoi Bonaparte ne fit pas un appel sérieux à l’Italie, qui (au moins dans toutes les villes) était pour nous.
Après Lodi, sauf un petit combat, il ne fit plus rien contre Beaulieu. Celui-ci, ayant accompli ses instructions (ravitailler Mantoue), s’en alla tranquillement. Bonaparte ne le poursuivit pas, comme il l’avait promis au Directoire: il se rendit droit à Milan, et trôna dans cette grande ville (dont le château tenait encore). Là (17 mai) il pose cette question au Directoire: «Si le peuple de Milan demande à s’organiser en république, faut-il le lui accorder?» Par le peuple il entend les riches, les seigneurs libéraux et un club de huit cents des principaux négociants. Voilà les républiques, tout aristocratiques, qu’il va permettre à l’Italie. En se bornant ainsi à une élite des classes les plus riches, quelle faible et pauvre base on donnait à la renaissance italienne! On ne pouvait sans doute se fier aux campagnes, mais dans les villes d’Italie, il y avait déjà une classe moyenne, de bourgeois, de commerçants, d’étudiants fort patriotes, auxquels on devait s’adresser. Pourquoi ne le faisait-il pas, profitait-il si peu de leur enthousiasme? C’est qu’en parlant de liberté, il n’était ni sérieux ni sincère. Rendrait-on à l’Autriche la Lombardie (pour le Rhin? la Belgique?) ou céderait-on la Lombardie au Piémont? ou ferait-on des échanges des pauvres républiques Cispadane, Transpadane, avec telle partie des possessions Vénitiennes? Toutes ces questions flottaient dans son esprit. Il ne donnait rien à l’Italie; pas une parole franche, ni même affirmative. «Mais, dira-t-on, il n’était pas maître, et ne voulait pas dire tel mot que le Directoire lui eût fait révoquer?» Voilà ce qu’on a dit. Et on a fort loué cette sagesse, cette prudence diplomatique. Cependant, à voir l’ascendant qu’il avait pris sur le Directoire, on sent bien qu’il eût emporté ses résolutions, s’il eût (suivant l’avis d’Augereau et de bien d’autres) pris au sérieux la révolution italienne, et vraiment entrepris de relever ce peuple. Il en était bien loin, et ne voulait certainement traiter qu’avec les rois, les gouvernements établis. Il semblait poursuivi par l’image des foules qui, allant aux Tuileries en juin 92, ne lui inspirèrent que de l’horreur. Les deux ans où il avait joué ses pantalonnades Jacobines étaient sortis de son esprit. Et il était redevenu le gentilhomme de Brienne, le pensionnaire de Louis XVI.
Il méprisait le peuple en général, et surtout le peuple italien. Il n’a jamais perdu une occasion pour dire de sanglantes injures à l’Italie, qu’il connaissait fort mal. Il ne savait pas que ces anciens conquérants du monde ont encore, ont toujours (dans les Piémontais, Milanais, Romagnols, chez ceux de Brescia et autres) de très vaillants soldats. «Sans doute. Mais alors bien peu aguerris.» On ne sait pas combien ces populations électriques sont susceptibles d’héroïsme, de mouvements subits qui les mettent au-dessus d’elles-mêmes.
Il eût fallu surtout ne pas se défier de leur enthousiasme, ne pas les traiter comme des amis qui peut-être demain seront des ennemis. Il leur donna justement pour instructeurs des hommes de race antipathique et propres à les décourager. Pourquoi pas Murat, ou tel de nos brillants officiers du Midi? pourquoi pas nos Pyrénéens, qui, ayant fait la guerre d’Espagne, se seraient tout autrement entendus avec les Italiens, les eussent compris mieux que les instructeurs venus du Nord?
Ajoutez que souvent, même aux derniers moments où il en sentait enfin le besoin, et eût voulu sérieusement les armer, il leur envoyait des agents suspects, comme tel dans les provinces Vénitiennes qui y joua double rôle, et que plus tard il désavoua.
Voilà comme en tout genre il découragea l’Italie, au moment où elle venait à nous, pleine d’amour et d’enthousiasme. Il dit lui-même qu’à Bologne et dans les légions pontificales, nous étions incroyablement aimés, qu’on payait avec empressement les contributions énormes qu’il y avait mises. On peut juger de quel étonnement était frappé, glacé, ce peuple sympathique, quand on lui enlevait sans pitié ses tableaux, ses statues, ces chefs-d’œuvre au milieu desquels chacun avait vécu, grandi, et qu’il contemplait avec amour depuis des siècles! Ces odieux enlèvements, et ce déménagement barbare, avaient encore ce sens qu’en Italie rien n’était sûr, que ces villes qui nous recevaient si bien seraient demain rendues à leurs tyrans, que la liberté, la république, y étaient choses provisoires[38].
[38] «Ce fut à la Malmaison que madame Bonaparte nous montra cette prodigieuse quantité de perles, de diamants et de camées qui composait son écrin digne déjà de figurer dans les contes des _Mille et une Nuits_. L’Italie envahie avait concouru à toutes ces richesses. Les salons étaient somptueusement décorés de tableaux, de statues, de mosaïques, dépouilles de l’Italie, et chacun des généraux qui figurèrent dans cette campagne pouvait étaler un pareil butin.» (Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 146). A. M.
Son gouvernement militaire, d’où il parvint à chasser tous les agents civils eut son fruit naturel, la révolte. Les paysans ruinés, maltraités, de Pavie, se soulèvent autour, et font prisonniers nos soldats.
Cette ville d’université, de savants, à qui Bonaparte venait de donner les plus flatteuses assurances, fut au moment d’être brûlée. Pourtant les paysans, fort doux, n’avaient fait subir à leurs détenus aucun mauvais traitement. Bonaparte retrouva tous ses soldats. Il n’en fit pas moins fusiller les chefs des paysans et brûler le village de Binasco. «Spectacle horrible!» dit-il, lui-même, dans une lettre qu’il adresse à Paris, le 1er juin. Et, pour montrer sa bonté, il écrit, en même temps l’histoire lamentable d’une jeune religieuse que l’on tenait, dit-il, aux fers, et que les Français ont délivrée (8 juin). Ayant ainsi prouvé la sensibilité de son cœur, il gronde un de ses lieutenants qui n’a pas encore fait fusiller la municipalité de Pavie (10 juin). Et il ajoute cette parole sinistre: «Que, dans cinq jours, il n’y ait dans le Milanais aucun prisonnier pour conspiration.»
Cette extrême rudesse, peut-être nécessaire contre les brigands de Novi, et des routes de Gênes, fut étendue à certaines populations des Romagnes, en exceptant pourtant Faenza, qu’il dit ménager, comme ville papale. Ces gens qui croyaient, d’après tant d’exemples, être fusillés, l’adorèrent, et, renvoyés par lui, allèrent vanter partout son respect pour la sainte Église. Le légat qui avait provoqué l’insurrection en fut quitte pour dire humblement: _Peccavi._
Son respect affecté pour les prêtres tyrans de l’Italie fut peut-être ce qui indigna le plus les villes, et ce qui, sous cette brillante enveloppe de succès militaires, sous cette peau de lion, fit mieux entrevoir le renard. Il dit par exemple qu’en causant avec tels cardinaux, il s’est cru remonter «aux siècles de la primitive Église.» Et en même temps, pour plaire aux philosophes du Directoire et autres, il parle avec mépris «de cette prêtraille.»
Avec les prêtres, la classe qu’il courtisait aussi, c’était les savants, les académiciens, classe respectée en Italie. Pendant qu’il faisait fusiller les magistrats innocents de Pavie, il honorait ses professeurs, entre autres l’illustre astronome Oriani. Il se piquait fort de mathématiques (quoiqu’il en sût très peu, d’après Libri). Ainsi il s’amusa à étonner Lagrange, le Piémontais célèbre, en lui parlant d’un théorème tout nouveau, et qu’il avait exprès étudié le matin même.
S’il avait eu en général plus de culture, il aurait davantage respecté l’Italie.
Il aurait su combien, au dix-huitième siècle même, elle avait été inventive, non seulement dans les sciences naturelles (Volta, Morgagni), non seulement par des arts charmants (Canova, Cimarosa, et bientôt Rossini), mais dans la morale et l’histoire, par des choses d’originalité profonde, inconnues au moyen âge et à l’antiquité.
Vico, pénétrant le génie italique et étrusque, venait de fonder la philosophie de l’histoire, l’_Umanità_, la science de ses résurrections. De là, dans les arts même, de tragiques éclairs, qui percent à une profondeur que n’eut jamais la Renaissance. Les génies du seizième siècle n’ont rien fait de plus mâle ni de si émouvant que les eaux-fortes de Piranesi, ses tombeaux et ses monuments, ses funèbres _Prisons_, où l’on sent tout ce qu’il y avait de douleur étouffée dans l’âme italienne remontée du sépulcre par un sublime jet.
CHAPITRE X
BONAPARTE ROI D’ITALIE.
«C’est depuis Lodi, dit-il lui-même, que j’entrai en malice contre le Directoire.»
La Correspondance officielle, mutilée ici, comme partout, montre pourtant très bien, dans le peu de faits qu’elle donne, ce que fit Bonaparte dans ses mois de repos.
A Paris et ailleurs, on disait en riant: «Qui sait? Il se fera duc de Milan.» Cela arriva, et bien plus, il fut roi d’Italie, dominant l’Italie centrale, de l’une à l’autre mer, à Bologne, Ancône et Livourne, épargnant soigneusement Rome, malgré le Directoire. Quant à Naples, il disait lui-même que, pour y aller, six mille grenadiers suffisaient.
Dans ces trois mois, _mai–juin–juillet_ (avant Castiglione), et les trois mois qui suivent, il dévoile hardiment toute sa politique. Il chasse tous les agents civils et reste seul avec l’armée. Il chasse:
1º Les fournisseurs qui l’avaient amené en Italie, et qui pouvaient tenir des comptes, une balance, dans la recette et la dépense.
2º Il chasse outrageusement les surveillants directs, les commissaires du Directoire, les appelant d’abord jacobins, puis voleurs, leur faisant entre autres reproches celui d’indemniser les Italiens pour les vivres qu’ils fournissaient.
3º Malgré le Directoire, il évite d’aller à Rome, en exige seulement de l’argent, mais respecte et fait respecter les terres, les biens immeubles de l’Église, s’assurant ainsi du clergé pour ses grands projets d’avenir.
4º En cela, il était l’adversaire déclaré des vrais patriotes italiens, qui ne croyaient fonder leur révolution que sur la vente des biens d’Église. Aussi, ce zélé défenseur du clergé contre l’Italie n’arma-t-il jamais celle-ci sérieusement, ne confiant les armes qu’à des gardes nationaux triés et de simple police, jamais aux étudiants, aux ardents patriotes, qu’il flétrissait du nom de jacobins.
Par une confusion étrange, les jacobins, en France, quoique devenus acquéreurs de propriétés nationales, passaient pour ennemis de la propriété. Les relations de quelques-uns d’entre eux avec Babeuf faisaient sottement croire que tous voulaient le partage des terres. De là un étrange vertige, dont Carnot n’était pas exempt. De là une grande facilité pour Bonaparte d’amuser les simples. Pour les aveugler, les effarer contre quelqu’un, il lui suffisait de faire comme on fait aux taureaux, de leur secouer aux yeux cette loque rouge. C’est par là qu’il neutralisait et ses propres surveillants français et les patriotes italiens.
Le plus facile pour lui fut de chasser les fournisseurs qui avaient intérêt à regarder de trop près. Le 8 juin, en envoyant dix millions à Paris et promettant dix autres millions, il dit au ministre:
«Je pense que vous avez cessé de donner aux fournisseurs. Ils ne fournissent rien. Nous sommes obligés de leur fournir tout.» Dès ce moment, il les poursuit d’injures, surtout Flachat, qui tenait bon, se mêlait encore des affaires, voulait apparemment se rembourser de ses avances.
Dès son arrivée, il frappa sur Milan et le Milanais une contribution énorme d’objets divers: «On fournira dans huit jours 100 000 chemises, 20 000 chapeaux, du drap pour 15 000 habits, 50 000 vestes et culottes, enfin 2000 chevaux de trait (21 mai). L’ordonnateur en chef se concertant avec les agents MILITAIRES, ceux-ci prescriront soit _à leurs subordonnés_, soit aux communes, les moyens d’exécution.»
Tout se passait entre ces communes tremblantes et ignorantes qui ne savaient écrire, et leurs tyrans, les agents militaires, sous un voile très épais que les commissaires du Directoire pouvaient vouloir percer pour en tirer contre lui quelque accusation jacobine. Il chercha dès lors occasion de noircir et de renvoyer ces commissaires, même son trop facile ami et complaisant Salicetti.
Les grands pillages de Toscane en furent l’occasion. Notre allié, le grand-duc, espérait être ménagé. On lui chercha querelle pour les vaisseaux anglais qu’un prince si faible ne pouvait repousser de ses ports. Bonaparte lui écrit, et il écrit au Directoire qu’il va par la Toscane à Rome. Il convient même avec le grand-duc qu’il mènera ses troupes non par Florence, mais par Sienne. A moitié chemin, tout à coup, Murat, qui les conduit, tourne à l’ouest et les mène à Livourne.
Pendant ce temps, Bonaparte, allant seul à Florence, acceptait le dîner et les politesses du grand-duc, aimable, complimenteur, et «charmé, disait-il, de voir un héros!» Dans ce voyage, en même temps, pour faire sa cour aux prêtres, il alla revoir le bonhomme de chanoine dont il disait être parent, et comme lui, descendu d’un saint du moyen âge. Cela pouvait avoir un bon effet en Italie, en France, dans tout le parti rétrograde.
Contre le vœu du Directoire, au lieu de se rendre à Rome, il s’était contenté de 20 millions que lui donnait le pape (23 juin). C’était peu, en comparaison des trésors qu’on espérait tirer de Livourne, ce grand port plein de marchandises anglaises. Mais au moment où Bonaparte, ayant rejoint Murat, y entrait avec lui, il voit un grand spectacle en mer; c’était une frégate anglaise, qui emmenait du port deux bâtiments français et quarante et un navires anglais.
Le chasseur, resté au rivage et voyant échapper la proie, pouvait encore se consoler. Livourne était plein de richesses appartenant à toute nation. Et, ce qui valait mieux, le désordre de ce grand pillage allait lui fournir quelque prétexte d’accusation pour perdre et écarter définitivement ses surveillants, Gareau, Salicetti. Dès le 21 mai, il avait préparé leur perte, en faisant passer par leurs mains une matière fort délicate, des contributions en bijoux, trésor incomparable du vieil art italien, matière scabreuse, difficile à apprécier.
Un mois juste après (21 juin), sentant que Paris écoute, dresse les oreilles, il se plaint du désordre, mais d’une manière générale (Corresp., I, 518): «La partie administrative ne va pas. On ne tire profit de rien. Ni ordre, ni activité. _L’argent des contributions se distribue je ne sais comment._ Les contributions ne vont plus. On change et l’on rechange le mode de perception. Les grandes opérations financières, faites et à faire, les grandes moissons que nous avons à cueillir, exigent de la vivacité dans les mouvements. Il faut unité de pensée diplomatique et financière.»
Le Directoire et ses commissaires lui rappelaient la grande affaire révolutionnaire, une courte expédition à Rome, qui n’allait pas à sa politique, et qu’il voulait éluder à tout prix. Il dit que les chaleurs vont venir, et que peut-être les affaires le rappelleront au nord.
Dans cette guerre atroce, pour expulser ses surveillants, il en vient aux dernières injures, faisant entendre que les commissaires Salicetti, Gareau, sont des voleurs. «On a substitué à un seul responsable (Belleville, agent de Bonaparte) des commissions où tout le monde _dilapide_ en accusant son voisin (20 juillet).» Voulant tout faire passer par les mains des agents à lui, il écrit violemment au commissaire Gareau, ancien conventionnel: «Je sais que vous répétez que je ferai comme Dumouriez. Il est clair qu’un général qui commande l’armée et donne des ordres sans un arrêté des commissaires ne peut être qu’un conspirateur.» (20 juillet.)
Cela n’agissant pas suffisamment, il employa le dernier moyen, une accusation furieuse contre Salicetti, cet ami d’autrefois, qu’il eût dû ménager encore pour plus d’une raison. Il l’accusa de lui avoir _offert cinq millions_ pour sa part dans le pillage de Livourne. Chose bien invraisemblable, que cet homme très fin n’ait pas craint par cette imprudence de se mettre à la discrétion de Bonaparte. Celui-ci, au reste, croyait lui-même si peu à sa propre accusation, que plus tard il lui rendit sa confiance dans le royaume de Naples, lui remit les fonctions scabreuses de ministre de la police.
Depuis cette calomnie, les commissaires sont tués. On n’en entend plus parler. Belleville, c’est-à-dire Bonaparte, règle tout souverainement!... Que penser du Directoire?... Bonaparte ne craint pas de lui faire les propositions les plus contre-révolutionnaires, que n’aurait pas osé faire un émigré. Par exemple, il propose de _recréer les Suisses de Louis XVI_, un corps de Suisses pensionnés pour leur service en France, «qui pourraient être utiles dans une guerre de montagnes.» Nous voilà bien loin du 10 août!
Quelle était donc, l’étourderie de Barras, la simplicité de Carnot, qui en toute occasion se portait pour répondant de Bonaparte, affirmait son patriotisme, etc.! Ce gouvernement eût mérité les Petites Maisons, sans son excuse, la faim. Il attendait, la bouche ouverte, que le dispensateur des trésors de l’Italie daignât lui jeter quelque chose. Bonaparte est compatissant; il fait des aumônes à la France.
Plus tard, il envoie directement aux armées du Rhin, des Alpes, cet or corrupteur, qui semble sa propriété. Il habitue les soldats à le bénir, à tourner les yeux vers lui, vers le bienfaiteur des soldats. Ce n’est pas tout; il envoie des millions à des ministres même, au ministre de la marine!
Il y avait un lieu où tout cela inspirait sans doute défiance. C’était notre armée de Vendée, le quartier général de Hoche. Aussi, Bonaparte recommande qu’en lui envoyant des renforts, on ne les prenne jamais dans cette armée (trop clairvoyante, trop défiante), qui gâterait la simplicité de l’armée d’Italie.