Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)

Part 23

Chapter 233,756 wordsPublic domain

Les autres fournitures furent faites par différents banquiers qui, peu à peu, paraissent dans la Correspondance: le juif alsacien Cerfbeer, le Suisse Haller qui, comme Collot, resta attaché à Bonaparte, et qui, en 99, fit pour son expédition d’Égypte le grand encan des richesses de Rome (voy. Gouvion Saint-Cyr), dont les bonapartistes accusèrent Masséna.

Le jeune général donnait beaucoup, promettait encore plus. Dans un ordre du jour, dicté, ce semble, par M. Collot même, il dit: «Bientôt vous aurez de la viande fraîche tous les jours. Et en attendant, on alternera entre la viande fraîche et la viande salée.» Quel cœur n’eût pas été sensible à une telle éloquence?

Cependant la première proclamation de six lignes allait bien au delà. Sans dire un mot de gloire ou de patrie, elle semblait permettre tout excès, déchaînait la fureur des passions brutales:

«Vous allez entrer dans un riche pays, _où vous aurez tout pouvoir_.»

En effet, dès Oneille, et, avant la campagne, on imposa des contributions qui, avec tant de fournitures, devaient mettre l’armée fort à l’aise et de bonne humeur.

Chose curieuse, elle était sombre. La figure étrangère et mesquine de ce général inconnu ne plut pas fort. Pour ceux qui revenaient d’Espagne, ce visage mauresque ne rappelait que l’ennemi. Nos Pyrénéens revenus sous Augereau obéissaient fort bien à Masséna, qui venait de gagner la belle victoire de Loano. Mais Bonaparte, favori de Barras, et connu seulement par le petit combat de Vendémiaire, imposait peu. Il y eut même un bataillon qui, sans se révolter, faisait le sourd aux ordres, ne voulait pas marcher. On ferma les yeux, et, sans oser le punir, on le dispersa.

Bonaparte savait d’instinct cette vérité: que la haine est un grand élément d’amour. Pour se concilier le soldat, il organisa un terrorisme habile sur des gens détestés du soldat, les employés des vivres, les _riz-pain-sel_, comme on les appelait. Il se fit apporter devant l’armée de grandes balances, fit peser les bottes de foin qu’on donnait à la cavalerie, vit qu’elles étaient légères, ne pesaient pas le poids. Il fit des enquêtes sévères, et parla de fusiller des employés. En tout cela il se montra plus adroit que Masséna, qui était négligent, ne s’occupait pas assez de ces choses.

On voit, dans ses Mémoires, que Bonaparte lui dit son plan, fort simple, et qui différait peu des essais qu’on avait faits en 93 et 94 avec la petite armée d’alors. C’était de passer les montagnes au plus bas, et d’entrer par les jours que laissaient entre eux l’Autrichien et le Piémontais, entre Beaulieu, Colli. En réalité, l’Autrichien Beaulieu était tiraillé par son lieutenant Argenteau, un favori dont il se plaint très fort, et d’autre part par les Anglais qui, fournissant l’argent, le menaient (comme ils firent pour ses successeurs Wurmser et Alvinzi). Ces Anglais ne disaient qu’un mot: «Sauvez Gênes! approchez-vous de la mer, où Nelson vous attend.» Ainsi on le menait à l’occident, à droite, et on l’éloignait de Colli et des Piémontais. Bonaparte voulait passer entre, et se jeter sur la route d’Alexandrie et de Milan. Manœuvre audacieuse, excellente après la victoire, mais imprudente avant. Masséna lui en fit remarquer les dangers, dit que d’abord il fallait être sûr du Piémont. Bonaparte comprit et suivit cela à la lettre, mais n’en répondit pas moins arrogamment des choses vagues que Masséna a conservées: «Tous moyens sont bons à la guerre. Surveillance et jactance! c’est le cas.» (Mém. de Masséna.)

Cette jactance réussit fort mal. Il avait mis imprudemment dans une vieille redoute sur l’Apennin un simple bataillon de grenadiers sans vivres, ni presque de munitions. Les voilà assiégés par douze mille hommes. Ces grenadiers et leur colonel Rampon venaient d’Espagne, où ils avaient fait la guerre sous Dugommier. Ils sentirent l’importance de cette première action qui eût pu avoir des suites décisives.

Ils jurèrent dans la main de Rampon qu’ils mourraient plutôt là, et s’y défendirent tout le jour. La nuit, le chef des assaillants suspendit un moment le combat. Et Rampon trouva moyen d’avertir Masséna, qui monta avec deux pièces de canon. Derrière venait le général Laharpe, parti de Savone à deux heures avec Bonaparte. Masséna était déjà arrivé et suivait silencieux, sans tirer, la crête de l’Apennin. Tout à coup il détache, lance dans la vallée (Montenotte-Inférieur) une colonne qui enlève tout (quatre mille morts, deux mille cinq cents prisonniers).

Si la nouvelle arrivait à Paris dans sa simplicité, il était à craindre qu’on ne vît l’imprudence d’avoir mis là Rampon (mille hommes contre douze mille et presque sans munitions), imprudence réparée par l’arrivée de Masséna, qui battit l’ennemi. Mais tout fut heureusement arrangé pour _le Moniteur_ par Salicetti; il mit en dernier lieu Masséna et embrouilla tout, confirmant par là le rapport de Bonaparte qui veut faire croire que Masséna arriva assez tard, n’étant parti qu’avec lui Bonaparte.

Après Montenotte éclatèrent les inconvénients du nouveau système qui lâchait le soldat. A Dego, les nôtres, éparpillés dans un désordre affreux, laissèrent un moment l’avantage aux Autrichiens. Masséna les raffermit, finit cette panique. Bonaparte et Victor survinrent, arrêtèrent l’ennemi, sur lequel Masséna poussant à la baïonnette fit cinq mille prisonniers, pendant qu’Augereau emportait les hauteurs.

Bonaparte écrit à Paris que le général en chef Beaulieu y était en personne. Chose fausse. Ces petits combats de Montenotte, Millesimo, enfin Dego, emporté par Masséna, Laharpe, ont eu lieu pendant son absence. Ne voulant pas perdre ses grands magasins, Beaulieu en plusieurs jours se retira à Acqui, puis à Alexandrie, tandis que l’armée piémontaise, avec Colli, évacuait le camp de Ceva.

C’est ici que tous les historiens placent, et que Bonaparte lui-même a répété dans ses Mémoires militaires la belle déclamation sur l’armée qui pour la première fois découvre au loin l’Italie. Champagny, bon élève du collège Louis-le-Grand, lui faisait ces discours de rhétorique. M. de Talleyrand l’a assuré à M. Villemain, qui me l’a redit.

Les nôtres, en effet, furent charmés et descendirent. Les Piémontais s’étaient retirés à Mondovi, qui capitula, fit aux Français l’accueil le plus fraternel, et dressa le premier arbre de Liberté qu’ait vu l’Italie. On trouva là de très beaux magasins en viande, vin (huit mille bouteilles). Et on n’en leva pas moins une contribution énorme.

Bonaparte, effrayé des pillages du soldat, intima à son ordonnateur d’_utiliser les ressources du pays_. Le général Laharpe, très honnête, faisait sans doute des représentations, car je vois Bonaparte, au 16 avril, l’autoriser à lever une contribution _sous forme d’emprunt_. Mais ces formes hypocrites ne convenaient pas à la situation.

Elle mettait en concurrence le soldat et les fournisseurs. Comment ceux-ci pourraient-ils se rembourser de leurs avances, si le pillage du soldat prenait tout? Bonaparte s’émut, fit le sévère, dit qu’on fusillerait les pillards. Puis, cela n’effrayant personne, il accorda des primes à ceux qui se contenteraient d’un pillage régulier. On donnera un louis à celui qui prendra un cheval (Corresp., p. 174). Mais cela ne suffit pas. Je vois huit jours après: «Les chevaux de troupes à cheval appartiennent à qui les prendra. Les chevaux tenant aux pièces ou équipages sont à la brigade qui prendra cette artillerie; et elle en aura deux cents livres qui lui seront réparties (24 avril).» Le voilà donc commencé ce marchandage de l’armée qui alla toujours augmentant.

Dans une proclamation, il promet au soldat la conquête, aux Italiens la liberté, et dit à ceux-ci: «Nous venons pour rompre vos chaînes; venez avec confiance au-devant de nous.» Et en même temps il promet au soldat qu’une seule province donnera un million.

Il se trouvait près de Turin, et la monarchie de Savoie, encore intacte, assise sur tant de places fortes, inexpugnables, qui avaient si souvent arrêté nos aïeux, cette monarchie prenait peur, de quoi? Surtout des siens, de la propagande française, du souffle de liberté qui en dessous agitait l’Italie.

L’arbre planté à Mondovi par des mains italiennes révélait clairement la pensée qui couvait dans toutes les villes. Le roi de Piémont sous ses pieds, sentait cette agitation, cette sourde tempête, et il en était effrayé. L’armée qui arrivait n’avait point d’artillerie de siège. Mais si Turin se livrait elle-même? Le seul espoir du roi contre l’armée française était le général, le petit Corse, qui se disait issu d’une famille de Florence. Dans ses proclamations pas un mot révolutionnaire. Qu’avait-il répondu au salut solennel de l’Italie, quand elle planta à Mondovi son premier arbre de liberté? Que cette ville et sa banlieue payeraient un million de contributions. Le roi jugea fort bien qu’un tel apôtre de la république, qui punissait ainsi les patriotes italiens, ne serait nullement insensible à ses avances. Il lui envoya d’abord son ministre, homme très délié puis, (comme d’honneur!) son propre fils, l’héritier de sa couronne, et qui devait bientôt lui succéder.

Ceux qui, dans Bonaparte, ne veulent voir que le politique, l’homme de fer et d’airain, l’admirent ici comme homme pratique. Mais ceux qui, comme nous, le jugent sur tout l’ensemble de sa vie, sur l’inquiétude qu’il montra plus tard de l’opinion du faubourg Saint-Germain, jugent qu’il fut très flatté de la soumission de cette cour, le centre de l’émigration, de cet accueil flatteur qui le lavait de Vendémiaire, et le réconciliait «avec les honnêtes gens.» Il fit ce qu’on voulut, flatta qui le flattait, signa un armistice, reçut trois grandes places avec leurs magasins, leur artillerie, de plus le chemin libre par le Piémont entre la France et l’Italie. Il fit entendre qu’il n’était ennemi que des Autrichiens, et sans doute insinua qu’en conquérant la Lombardie, la France ferait part au Piémont.

Quoi! pas un mot pour l’Italie? rien pour ces populations qui se montraient amies enthousiastes de la France? Une seule parole qui eût imposé au roi des garanties pour ses sujets, aurait eu un effet incalculable (et bien au delà du Piémont). Toute l’Italie alors frémissait d’espérance. Toutes les villes, de la Sicile aux Alpes, écoutaient et croyaient l’entendre venir. Si ce grand peuple avait parlé, il aurait dit justement le contraire de la proclamation tant admirée où, des sommets des Alpes, il avait montré à l’armée toute l’Italie comme une proie. Milan, Bologne, toutes les villes, d’un même cœur lui auraient dit: «Venez! depuis 89, nous appelions la France! Nous n’attendions que vous pour lui ouvrir nos portes, nous précipiter dans ses bras!»

Chose curieuse! ce fut l’armée qui, malgré ses désordres, avait gardé le sens de la Révolution, et qui avait au cœur en lettres de feu son beau titre: «Libérateur du monde!» Ce fut l’armée qui réclama, qui ne voulut point de repos, point de traité. M. Thiers, si fanatique de Bonaparte, ne peut cacher cela. Il dit qu’en Augereau, le soldat jacobin, l’enfant du faubourg Saint-Marceau, le vaillant de Millesimo, fut l’âme, la voix de l’armée. Ce loustic soldat qui, sous formes vulgaires, pouvait tout osa lui remontrer probablement ce que disait le bon sens même: «Ah! je comprends, vous voulez repousser l’Italie! fermer les portes de Milan qui s’ouvraient d’elles-mêmes, et celles de tant d’autres villes qui nous appelaient. Écoutez-moi, j’ai servi en Italie avant 89, et je la connais bien. Si par votre traité vous l’éteignez, vous manquez le moment.»

Pendant ce temps, Bonaparte écrivait intrépidement au Directoire: «J’ai consulté tout le monde, et tous étaient de mon avis. Si je n’avais rempli vos désirs, ce serait le plus grand malheur qui pût m’arriver... Si j’ai pris quelque chose sur moi, c’est avec la plus grande répugnance et persuadé que vous le vouliez.» (27 avril–6 mai.)

Mensonge hardi. Pour le faire croire, il envoya les drapeaux par Murat, un vrai acteur de Franconi, duelliste connu de la garde de Louis XVI, un vaurien adoré des femmes, qui imitait très bien la franchise militaire, avait l’air _bon enfant_, tel qu’il fallait enfin pour tromper le public. On en pleura de joie. Carnot fit instituer la Fête de la Victoire.

CHAPITRE VIII

LODI (12 MAI 95).

Bonaparte avait écrit au Directoire: «Je serre de près Beaulieu. Je ne le lâche pas.»

Chose fausse. Il le lâcha quinze jours (27 avril, 12 mai) malgré l’armée impatiente. Ce retard eut des conséquences incalculables.

L’armée croyait passer le Pô à Valence. Bonaparte, tout exprès, avait compris Valence dans les places qu’il demandait. Beaulieu croyait à ce passage. Il avait fait des travaux, des redoutes, sur la rive gauche et en préparait la défense. Il fut bien étonné quand Bonaparte, ce foudre de rapidité, prit la rive droite et la descendit à loisir, lui donnant tout le temps de remplir les ordres de Vienne, d’armer le château de Milan et de ravitailler Mantoue, c’est-à-dire de nous préparer un an de guerre terrible.

Valence était un but marqué d’avance, et comme un rendez-vous d’honneur. Les historiens sont admirables ici. Ils supposent que ce grand détour et ce retard absurde et désastreux fut une ruse de Bonaparte. Belle ruse! laisser à Beaulieu le temps qui lui était nécessaire pour remplir ses instructions.

«Mais Bonaparte dit n’avoir que trente et un mille hommes.» En effet, il voulait faire croire qu’il n’avait que la petite armée de Schérer et de Masséna. Il ne compte jamais tout ce qu’y ajoutait l’armée des Pyrénées, un personnel d’officiers admirables. Dans la grande réforme que notre épuisement financier nous forçait de faire, on conserva soigneusement ces officiers. Voilà pourquoi, dans l’unique moment où l’on me permit d’ouvrir le manuscrit des _Mémoires_ de Barras j’ai lu ceci: «Nous laissâmes Bonaparte maître de prendre des officiers dans toutes les armées de la République.» Je m’explique. Il eut d’abord avec ceux d’Italie ceux de l’armée des Pyrénées. Plus tard, ceux de l’armée des Alpes. Enfin, Moreau, avec une abnégation admirable, lui choisit dix-huit mille hommes d’élite dans la grande armée du Rhin. De plus, il eut des Pyrénées Augereau, Lannes, Rampon, Victor, etc.; des Alpes, la perle de l’armée, Joubert et le solide bataillon helvétique. Enfin Bernadotte lui amena du Rhin les glorieux amis de Desaix et de Marceau, le colonel mulâtre Alexandre Dumas, qui renouvela le trait d’Horatius Coclès, et l’audacieux Delmas, qui, de sa main, prit souvent des drapeaux dans les rangs ennemis.

Augereau certainement exprima la pensée de nos Pyrénéens, et celle de Masséna, de l’armée d’Italie, quand il dit qu’il ne fallait pas s’arrêter à Chérasco, mais fondre sur Beaulieu. «Il s’était retranché.» Qu’importe? Avec une telle élite on eût toujours passé. Je suis persuadé que ce rude soldat lui dit en souriant (comme la veille de Castiglione): «Je suis soigneux de votre gloire. Marchons tout droit à l’ennemi!»

L’armée ne demandait aucun repos. Elle s’était refaite en Piémont. Bonaparte écrivait: «Ce que nous avons pris à l’ennemi est incalculable.» Et on levait partout de fortes contributions. Au 3 mai encore, Bonaparte paraît avoir en vue le passage de Valence et l’assaut des retranchements de Beaulieu. Il dit à Masséna, Laharpe, Sérurier de faire un bataillon de trois mille six cents hommes d’élite, tiré des grenadiers et des carabiniers.

Les jours suivants, tout change; il monte à cheval, descend par la rive droite du Pô jusqu’à Plaisance, pour imposer aux ducs de Parme et de Modène un lourd traité d’argent. Ces petits princes avaient paisiblement amassé des trésors. Il leur extorque _vingt millions_[37]! En même temps, il dit qu’on peut en exiger quinze de Gênes. Il écrit à Carnot: «Je vais vous envoyer dix millions. Cela ne vous fera pas de mal pour l’armée du Rhin.»

[37] Je suis ici Rapetti (_Biographie_, Didot) qui, comme historien officiel et collecteur de la _Correspondance_, a eu sous la main toutes les sources, tous les papiers.

Ceci pour Carnot, l’honnête homme. Mais pour le grand public, pour les femmes et les mondains, les amateurs qui entouraient Barras, il promet des tableaux du Corrège, et plus tard des bijoux, etc. Dès le lendemain de Chérasco, 27 avril, il avait écrit à Faypoult, notre envoyé à Gênes: «Écrivez-moi ce que peuvent fournir de précieux Parme, Plaisance, Modène, Milan et Bologne. Donnez-moi la note des tableaux, statues, enfin des curiosités, galeries, cabinets, etc.»

Il était averti (probablement par Joséphine qui, de la Tallien, pouvait savoir les secrets de Barras) que Barras, la Réveillère et autres directeurs, moins aveugles que Carnot sur Bonaparte, n’avaient pas digéré son traité de Chérasco ni tous ses plans contraires à leurs instructions. Ils ne s’arrêtaient pas à ses vanteries d’aller à Vienne. Ne pouvant destituer un général victorieux, ils l’envoyaient à Naples, à Rome, faire contre le pape la croisade républicaine. Pendant ce temps, Kellermann passait de l’armée des Alpes à celle d’Italie, prenait Milan, faisait la grande guerre de Lombardie.

Ce plan, sans doute, était poussé par les capitalistes qui avaient lancé Bonaparte, et qui maintenant le voyaient mettre la main sur tout et ne vouloir plus que ses employés militaires. On odorait déjà la royauté financière qu’il s’adjugeait sur l’Italie.

Bonaparte avait hâte de déjouer ce plan, en gorgeant de dépouilles un gouvernement famélique. De plus, de conquérir l’opinion de Paris, de se rendre pour ainsi dire présent par ces trophées, ces miracles des arts. On voit en tout ceci qu’il s’inquiétait peu d’aigrir, irriter l’Italie, qu’il faisait justement le contraire de la propagande républicaine qu’on lui avait recommandée.

Il arriva vers le 4 à Plaisance, y resta jusqu’au 11 mai, ce qui fit en tout quinze jours de retard avec le temps passé à Chérasco. (Voyez au _Moniteur_, le rapport de Salicetti.) Plaisance, dit-il, assez naïvement, lui parut la plus agréable ville de l’Italie. C’est la première, en effet, où il jouit de cette dictature financière qui est le pouvoir même. Car, avec l’argent, on a tout.

Beaulieu employa bien ces quinze jours qu’on lui laissait. Ce général (octogénaire presque) montra une grande activité, ravitailla Mantoue, et par là nous créa pour un an de guerre. Pendant ce temps, Bonaparte, le héros, remuait des caisses et des sacs.

L’armée autrichienne était loin. Contre ses détachements qu’on rencontra, il suffit de deux petits combats. Lannes, sans grand obstacle, s’élança et passa le Pô.

J’admire ici la précision des informations que Bonaparte recevait de Paris. Il sut que la quasi-destitution qui l’envoyait à Rome devait partir le 10 mai. Il la reçut le 14. Mais le 12 il l’avait prévenue et rendue impuissante en remportant l’éclatant succès de Lodi, qui porta l’enthousiasme au comble, paralysa le Directoire, éteignit dans sa main la foudre qu’il lançait.

Le tout à bon marché. Car il organisa la belle scène du pont de Lodi, mais lui-même n’y passa pas.

* * * * *

Pour répondre à ce qu’il craignait, il fallait cette affaire d’éclat.

Une chose remarquable dans une telle carrière militaire, c’est que Bonaparte ne fut jamais blessé, excepté une fois au pied, à Ratisbonne. Les gens de Saint-Hélène prétendent l’avoir vu après sa mort tout couvert de blessures. Et pendant sa vie, on disait: «Quand il est blessé, il le cache, croyant que ces choses d’humanité commune lui feraient tort, et l’empêcheraient de _passer_ dieu.»

Dans la réalité, cette unique blessure (à la jambe) n’a d’autre garantie qu’une gravure où on le voit qui, pour monter à cheval, s’échappe des mains des chirurgiens.

A Paris, on croyait qu’un général si audacieux qu’on supposait toujours en tête de l’armée, serait un jour ou l’autre blessé ou tué. Et on le craignait fort. Mon père m’a dit que les journaux, pour réveiller souvent l’intérêt du public, n’avaient qu’un sûr moyen: de faire faire une chute au héros, de lui casser un bras, une jambe. Ceux qui, depuis qu’il avait fermé les Jacobins, espéraient en lui le futur sauveur de la société, les femmes sensibles surtout, disaient: «Hélas! il s’expose trop... Il nous sera enlevé quelque jour!»

Mais l’armée ne s’y trompait pas. Tout en le croyant brave, comme il était, elle s’étonnait de voir que, dans sa courte campagne du Piémont, il avait peu cherché les occasions. Personne ne lui eût demandé les qualités des officiers inférieurs, ni la furie guerrière de Lannes, ni l’impatience héroïque du jeune Joubert, mais on eût aimé à lui voir l’attitude des deux grandes figures de l’armée, de Masséna, qui s’illuminait sous le feu, ou d’Augereau, souriant aux boulets. «Vous êtes trop nerveux», lui disait Augereau avant Castiglione. Tous révéraient en lui la grandeur des vues, et lui supposaient un génie profond de calcul, mais s’étonnaient qu’il dédaignât un peu les détails de l’exécution.

Le retard, le répit si long qu’il donna à Beaulieu, en restant à Plaisance, pouvait exciter la malice des impatients de l’armée. Il était temps d’être un héros.

Il fit partir en pleine nuit la fameuse colonne d’élite sous Masséna, qui fit dix lieues d’une traite (rapport de Bonaparte), et arriva le 12 mai à la ville de Lodi, qu’elle emporta sans peine. Beaulieu avait ce qu’il voulait, ayant eu le temps de garnir Milan, surtout Mantoue. Il était avec son armée un peu en arrière des rives de l’Adda et du pont de Lodi. Au pont, il avait laissé vingt pièces de canon et son avant-garde. Bonaparte dit à tort que Beaulieu, en personne, était là avec _son armée_, que _son ordre de bataille_ fut rompu, etc. Déjà Salicetti, son homme et son flatteur, ne peut aller si loin dans le mensonge, il dit seulement _dix mille_ hommes. En réalité, Beaulieu était embarrassé. Comme l’Adda a une foule de gués assez faciles (quoi qu’en dise Bonaparte, qui prétend que sa cavalerie passa difficilement un peu plus haut), Beaulieu ne pouvait supposer qu’on choisirait juste le point le plus dangereux, en face de sa batterie. Au reste, beaucoup de soldats traversèrent l’Adda, en se moquant du pont, dont le passage n’avait de but que la réclame et son bon effet dans Paris.

Ce pont était fort long, par conséquent plus difficile à passer que ne fut plus tard le petit pont d’Arcole. Mais il faut considérer que l’artillerie d’alors était fort lente, surtout dans les mains autrichiennes. Bonaparte d’abord avait, en face, posé aussi sa batterie.

Masséna, qui marchait en tête de la colonne d’attaque, prit avec lui Cervoni, voulant sans doute que ce premier fait de la conquête d’Italie fût conduit par deux Italiens. Ils avaient avec eux le Français Dallemagne, et l’impétueux Lannes, qui s’invita et vint comme volontaire à cette fête. Derrière, avant tout autre corps, venaient les Savoyards, qui ont mauvaise tête, et qui voulurent passer d’abord avec les deux généraux italiens.

Après eux, Rusca, Augereau et nos Pyrénéens, avertis un peu tard.

J’ai sous les yeux un rapport, d’un Suisse, nommé Bovet, qui était avec les Savoyards dans le bataillon dit Helvétique. Blessé et précipité presque, il s’accrocha au pont, vit tout.

Il y eut, dit-il, d’abord quelque indécision. Masséna força le passage. Mais si l’on en croyait Salicetti et Bonaparte, _ce fut Berthier_... qui se jeta à la tête, emporta tout, soutenu par Masséna. Version maladroite, qu’on croirait épigrammatique. Quoi! ce fut Berthier, le chef d’état-major, l’homme des cartes et plans, ce géographe militaire, qui sortant de son rôle, se mêla dans cette bagarre, entraîna Masséna? Bonaparte n’y étant pas, crut peut-être utile d’y envoyer Berthier, son homme, qui ne le quittait guère. Le soldat, en voyant Berthier, croyait voir Bonaparte même.