Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)

Part 17

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Puisaye, quoiqu’il jugeât insensé[20] de combattre sans s’assurer de Georges et de Tinténiac, ne put empêcher rien. Le plan de d’Hervilly était de partir de nuit, de surprendre Hoche à Sainte-Barbe, pendant que Vauban surprendrait le poste de Carnac. Ni l’un ni l’autre n’arriva avant jour. Nulle surprise. Quelques coups de feu, tirés au loin, firent croire un moment à Puisaye que ses chouans étaient venus. Point de chouans. Mais Hoche, bien éveillé, en force, avec beaucoup d’artillerie.

[20] Je ne sens nullement la contradiction que Louis Blanc croit remarquer entre _Puisaye imprimé_ et _Puisaye manuscrit_. Les deux concordent admirablement.--Je n’attache pas autant d’importance que lui au récit de Rouget de Lisle. Ce récit de 1834 est de la grande fabrique d’alors où se faisaient tant de Mémoires sur des souvenirs confus, souvent erronés, des vieillards. Il y a des scènes mélodramatiques, et visiblement arrangées (p. 30), des choses ridicules, comme les paroles de Georges (p. 36), le mot de Blad à Sombreuil (p. 103). Pourquoi Hoche eût-il donné à Rouget de Lisle la grave commission de sommer les émigrés (p. 96)? Cela revenait bien plus naturellement à celui que nomme Moreau de Jonnès, à Ménage, le héros de la nuit. Hoche dut lui en donner l’honneur.

D’Hervilly, le voyant de front si imposant, ordonna un mouvement oblique qui présentait son flanc, le faisait défiler tout entier sous le feu de Hoche. Contre ce feu, les canons royalistes, fort bien placés, tonnaient, et déjà démontaient des pièces. D’Hervilly les déplace, les porte en bas dans le sable, où ils s’engagent, ne servent plus à rien. Alors il fait retraite avec son régiment. Mais les autres n’étant pas avertis, on battait d’un côté la charge, et la retraite de l’autre. Le désordre fut au comble, la perte énorme, d’Hervilly blessé mortellement. Tout eût péri si Waren, de ses chaloupes canonnières, n’eût fait un feu très vif qui enfilait toute la plage et qui arrêta les vainqueurs.

Qu’était-il arrivé? Et comment les chouans, le 16, ont-ils manqué au rendez-vous?

D’abord ces chouans n’étaient pas gens à mener comme on voulait. C’étaient eux qui menaient leurs chefs. Ceux qui s’en allaient vers Quimper, voyant là de belles moissons, et personne pour les couper, se firent moissonneurs, oublièrent. Et les huit mille de Georges étant si forts, ne trouvant rien qui résistât, s’emportèrent au loin, s’attardèrent à des attaques de bourgades, de villages «bons à piller.» Des deux officiers qui avaient le titre du commandement, Tinténiac brave et léger, se laissa entraîner de bataille en bataille. Son second, Pontbellangé, homme peu net (selon Puisaye) et qui pilla les caisses, l’attira vers le nord, comme voulait l’agence, au plus loin de Quiberon. Dans ces forêts, peuplées de fées mauvaises, il suivit un mirage. «Des dames, lui disait un billet, vous attendent au château de Coëtlogon avec des lettres du roi.» Qu’étaient ces dames? ces lettres? L’étourdi fut tenté, oublia Quiberon, alla à ce château. Il y fut attaqué par les républicains. Un grenadier qu’il poursuivait, se retourna et le tua (18 juillet).

* * * * *

Les dépêches de Hoche montrent bien que l’histoire ne s’est pas trompée, et que c’était un vrai héros. Un grand peuple de femmes, de vieillards et d’enfants restait encore dans la presqu’île, Hoche seul en a pitié. Il écrit aux représentants, et par voie indirecte il expose au Comité de salut public ce qui peut excuser ces malheureux «entraînés par la terreur ou le prestige. Il serait cruel, impolitique de les détruire. Qu’ils désarment, aillent moissonner.» (Savary. V, 251, 257.)

Ces sentiments étaient ceux de beaucoup des nôtres, spécialement du général Humbert. C’était un fort brave homme, qui avait beaucoup de cœur, s’était montré crédule aux royalistes et un peu ridicule par son imprudente bonté. Le 18, il voit sur la plage Vauban et un autre. Il approche avec confiance; leur demande combien ils ont perdu, le 16, d’anciens officiers de marine.--Cinquante-trois.--Quelle perte pour la France! dit-il.--Il leur toucha la main, et dit: «Pourquoi se battre? arrangeons-nous... Écrivez donc à Tallien qui arrive!»--Puis il leur dit que Tinténiac allait bien.

Ici Vauban se trompe, accuse à tort Humbert de mensonge et de perfidie. «Tinténiac, dit-il, était tué.» Il le fut le 18, fort loin de là. Humbert, qui parle le 18, certainement n’en savait rien.

Humbert, sans le vouloir, par ces paroles généreuses, étourdies, n’agit que trop. Cela fut répété. Beaucoup en prirent l’espoir d’une capitulation facile. Ils mollirent, se détrempèrent fort. Ils n’avaient réellement aucun chef sérieux. Puisaye, le général en chef, que d’Hervilly avait fait loger fort loin du fort, ne donnait aucun ordre. Personne ne l’aurait écouté. Le second qu’on nomma pour remplacer d’Hervilly, aurait été Vauban, qui refusa. L’amiral qui avait pouvoir pour choisir, prit le plus agréable aux émigrés, leur jeune Sombreuil.

* * * * *

Des témoins qui ont vu et conté la catastrophe de Quiberon, Puisaye, Vauban,--Tallien, Rouget de Lisle et Moreau de Jonnès,--le seul qui ait tout vu, du commencement à la fin, fut le dernier, alors jeune grenadier de Hoche, esprit fort modéré, nullement hostile aux vaincus.

Son récit est le plus complet et le plus raisonnable. Ni Vauban, ni Puisaye n’ont vu le commencement. Tous deux, couchés chez eux, et loin du fort, furent éveillés par le canon. Tallien, Rouget de Lisle, ne virent guère que la fin. Les récits de ceux-ci sont fort déclamatoires, douteux en certains points. Ceux de Vauban, Puisaye, hardiment romanesques en ce qui peut diminuer la victoire des républicains.

Deux points très capitaux, constatés, avoués par les vaincus eux-mêmes:

C’étaient toujours les nobles étourdis de Rossbach et autres surprises, se piquant de n’avoir pas peur, de ne prendre nulle précaution. La double confiance qu’ils eurent, en arrivant, au canon anglais sous lequel ils étaient, et au grand peuple de la côte, fit qu’ils se dispersèrent le long de la presqu’île aux lieux les plus commodes, comme abris. Chacun s’était arrangé de son mieux, et il n’y avait pas à penser de les tirer de là. Puisaye, on l’a vu, avait été logé fort loin, Sombreuil, encore plus loin des forts. Ce nouveau commandant, si jeune, et simple colonel, avait bien peu d’autorité sur tant d’hommes gradés, d’officiers de terre et de mer, de chevaliers de Saint-Louis à cheveux blancs. Il n’essaya de rien changer, ne fit rien et ne prévit rien.

L’autre point grave dont leur légèreté, leur sécheresse militaire ne tenait aucun compte, c’est qu’ils avaient sous eux, au milieu d’eux, des malheureux qui étaient là de force et très impatients de s’affranchir. On connaît la dureté effroyable des pontons anglais, où les prisonniers manquaient de tout, même d’air. Eh bien, les ministres anglais, faits aux violences de la _Presse_, et d’Hervilly, dur et brutal, avaient imaginé de recruter là-dedans, et ils y avaient pris des misérables pour les affubler d’habits rouges et les mener contre la France. Ces gens étaient furieux, enragés d’être avec les ennemis de leur pays. C’est par là que ceux-ci méritaient de périr.

Le plus simple bon sens disait qu’il ne fallait pas mettre ces hommes au grand poste de confiance, au fort Penthièvre. Mais ce fort, presque entouré de la mer, et très escarpé d’un côté, permettait peu l’évasion. Un certain David, l’un d’eux, hasarda tout, il se laissa couler par ses pentes rapides, et reconnut fort bien que ce n’était pas un abîme, mais des assises en gradins, chacun de cinq, six pieds de haut, et que le petit bord, de gradin en gradin, faisait une sorte de sentier large à peu près d’un pied et demi. Son succès enhardit. Et trente autres, la nuit suivante, usèrent du même chemin.

Hoche, à qui l’on mena David et qui apprit que l’on pouvait monter, craignait un piège et hésitait à risquer ses meilleurs hommes dans un tel casse-cou. On dit que ce fut Tallien, qui saisit avidement ce moyen d’abréger. Il était fort pressé. Compromis par les Espagnols, les royalistes, et près d’être accusé, il avait fait du zèle et avait obtenu d’être envoyé par la Convention, avec Badl, un solide patriote. Mais d’un moment à l’autre l’accusation pouvait s’élever dans l’Assemblée. Il avait peur de Paris, plus que de Quiberon. Un bon coup sur les émigrés pouvait seul le tirer d’affaire.

Comment serait la nuit, claire ou obscure? C’était la question. La soirée n’était que trop belle. Hoche monta sur un pic assez élevé qu’on appelle la Roche-aux-Fées, et observa. Les troupes répandues tout autour le virent là, reconnurent cette haute figure, fine et délicate, héroïque, qui se détachait fièrement dans un dernier rayon de soleil. Un cri immense s’éleva, une chaleureuse acclamation. (20 juillet, 2 thermidor.)

Tout alla bien. La soirée devint sombre. Vauban alla au fort, inquiet. Il trouva qu’on se gardait mal. Sombreuil y alla tard, crut que tout était bien. En retournant il le dit à Puisaye, puis s’en alla coucher chez lui à deux lieues. Tous s’endorment avec confiance.

Hoche ne s’endormait pas. Il forme une colonne de grenadiers d’élite sous l’adjudant Ménage, un homme sûr, qui ira par la droite, montera conduit par David, fera l’exécution. Une autre colonne de front doit attaquer, tandis que, sur la gauche, Humbert tournera le fort et le long de la mer.

Ménage et sa colonne devaient marcher une lieue et demie dans les ténèbres, ayant sur eux l’artillerie des forts, de plus, sur les deux flancs, celle des bâtiments anglais, qui eût tiré de droite et de gauche si elle les avait découverts. Le temps, qu’on désirait mauvais, le fut bien plus qu’on ne voulait. Ce fut un froid orage, qui venant avec la marée, poussait la vague contre le chemin qu’on suivait, la lançait au visage. On marchait en pleine eau et jusqu’à la ceinture. Les fusils se mouillaient, et l’on ne pouvait plus compter que sur les baïonnettes. Le chemin devint si étroit, qu’on ne marchait plus qu’à la file, le long de cette mer terrible.

Une ombre suivait, allait, venait, reconnaissait les chefs, les nommait, les encourageait. Il était là, le bien-aimé et l’intrépide, les réchauffait de son grand cœur.

Mais la montée commence. On n’y voit goutte. On suit David. Ces gradins de cinq ou six pieds, qu’il faut souvent escalader, ce fin petit chemin de dix-huit pouces qui en fait le rebord, tout cela étonne un peu nos jeunes soldats sans parler de l’abîme noir qu’on a dessous, l’aboiement de la folle mer. Plusieurs, à ce moment, (Moreau de Jonnès l’avoue) se ressouvinrent de leur enfance et se mirent à dire leurs prières.

Au haut, sur la plate-forme, la garde s’abritait de la tempête, du vent furieux. Le petit mur est sauté au cri de: «Vive la République[21]!» Tout est tué. On se précipite en bas, dans le retranchement où étaient les batteries. Il était temps. Elles tonnaient déjà. A la première lueur de l’aube, on avait distingué une longue ligne noire, la colonne d’Humbert qui s’avançait. On tirait, quand les canonniers furent pris, assommés sur leurs pièces. Cependant, avertie par le bruit, une chaloupe canonnière des Anglais fit feu sur cette colonne, qui fut un moment ébranlée. Rouget de Lisle qui y était, dit l’effet surprenant qu’eut, pour la rallier, la vue du drapeau tricolore qu’on leur montra flottant sur le fort et vainqueur. Ils reviennent, se précipitent, s’emparent des batteries, tuent les premiers qui venaient au secours. D’autres viennent, mais des déserteurs, qui crient: «Vive la République!»

[21] Récit très vraisemblable et bien moins romanesque que ceux de Vauban et Puisaye, qui voudraient nous faire croire que les royalistes furent pris par une ruse très grossière, «que chaque patrouille qui sortait du fort rentrait doublée de républicains déguisés, _sans que l’on s’aperçût de rien!_»

Tout avait réussi.--Hoche, ravi du fait d’armes de Ménage et de ses jeunes grenadiers, les récompense à l’instant même. Il savait comment pour ces choses veulent être payés des Français. Il dit simplement: «Mes enfants! j’ai été bien inquiet de vous!» et quelque autre parole de chaleur paternelle. Les voilà tous qui ont la larme à l’œil (dit Moreau de Jonnès).

Du reste, aucun avancement. Hoche établit par là qu’un service si grand ne pouvait se payer[22].

[22] Je ne puis m’empêcher de comparer les temps. M. de Fourcy, capitaine d’artillerie dans la garde impériale, m’a conté qu’après une horrible bataille (Eylau?) Napoléon, recevant les officiers à sa table, avait fait mettre dans la serviette de chacun un billet de mille francs!

La presqu’île n’offrait nulle position vraiment militaire, et (le pis) nul lieu d’où l’on pût commodément se rembarquer. Le poste principal, à une lieue du fort, n’avait qu’un mauvais mur en pierres sèches. De là, il y avait encore une lieue vers Saint-Julien. Puisaye, éveillé brusquement, avait fui vers Sombreuil qui l’occupait. Celui-ci tout troublé, prit les armes et s’avança. Il n’était pas sans forces.

Mais ce qui eut un fâcheux effet sur les siens, ce fut l’arrivée des fuyards, des centaines d’hommes effarés et sanglants. Nombre de femmes qui étaient encore dans la presqu’île, voyant ces défigurés, poussant de lamentables cris, fuient en emportant leurs enfants. Leurs maris, aux premiers républicains qu’ils voient, prennent la panique, fuient avec elles, jetant le maudit habit rouge, jetant même leurs fusils.

Sombreuil faisait retraite vers le port Aliguen, inquiet, étonné de ne pas voir les chaloupes anglaises pour défendre ou pour rembarquer. La mer était mauvaise, le vent violent. Quelque ordre que donnât Waren, par des signaux, les siens hésitaient et traînaient. Puisaye assure que Sombreuil, voyant les messages inutiles, le pria d’y aller lui-même. Il n’y était que trop disposé, pensant qu’en lui, en ses papiers, était tout le salut de la Bretagne royaliste, qu’il devait à tout prix se réserver, ne pas tomber vivant aux mains de ceux qui l’auraient fait parler, lui eussent arraché ses secrets. Il sauva tout, ne perdit que l’honneur.

D’Aliguen, Sombreuil recula toujours, gagna le fort Saint-Pierre sur un rocher. Au delà l’Océan. Il ne pouvait plus reculer. On croit qu’il avait trois mille hommes. Hoche, le poursuivant en personne, quand il arriva là, n’avait que sept cents grenadiers. Ajoutez que le feu des canonnières anglaises tonnait sur lui. Il dit à Tallien et Blad, qui marchaient avec lui, de s’abriter derrière un tertre.--Pour sommer l’ennemi, il envoya Ménage, le vaillant de la nuit. Ce brave homme, la tête enveloppée d’un mouchoir blanc, alla à eux, et dit aux effrayés qui couraient à la mer, un mot selon son cœur, qui semblait leur ouvrir une voie de salut: «Quoi! est-ce qu’il n’y a plus de Français? Est-ce que vous êtes tous _émigrés_?» C’était donner l’espoir qu’en déclinant ce nom d’_émigrés_, ils seraient sauvés. Plusieurs revinrent, se mirent autour de lui.

Beaucoup des nôtres, par bon cœur, criaient: «Venez! vous serez bien traités.»--Pourtant, un émigré, Chalus, avoue qu’un officier républicain les avertit, leur dit: «Sauvez-vous!... Si vous vous rendez, vous serez fusillés.» (Papiers Puisaye.)

Se sauver était difficile. Les barques ne pouvaient approcher. Les Anglais tiraient à la fois sur les uns et les autres. Selon Rouget de l’Isle, Hoche dit qu’il tuerait tout, si Sombreuil n’empêchait les Anglais de tirer. Pas un mot de cela dans Moreau de Jonnès. Et Tallien dit, dans son rapport, que deux pièces de canon qui suivaient Hoche écartèrent les Anglais en tirant sur eux à mitraille.

Les émigrés prétendent qu’Humbert promit une capitulation. «Mais, dit Hoche, ce ne fut pas Humbert qui les prit. Ce fut moi-même, à la tête de sept cents grenadiers. (Lettre du 3 août 1795.) Aucun soldat ne cria qu’ils seraient traités comme prisonniers de guerre, ce que j’aurais démenti[23].»

[23] Comment les émigrés vainqueurs auraient-ils traité les nôtres? Dans les papiers de Puisaye, que Louis Blanc a très utilement consultés au Musée britannique, une lettre du 8 juillet s’est trouvée, terrible contre eux. Puisaye fait prier le ministre anglais d’être impitoyable «pour les officiers prisonniers qui ont refusé de jurer fidélité au roi (il veut dire de s’engager et de servir contre la France); _il exige_ de sa justice qu’il les confonde dans les prisons avec les scélérats dont les excès ont prononcé l’arrêt.» Mot vague. Veut-il dire qu’on les tue, ou qu’ils soient forçats?

M. Moreau de Jonnès, qui était un des sept cents, dit que pas un n’osa promettre rien de tel.

Vauban prétend que Sombreuil n’avait pas de cartouches.

Hoche dit: «Ils en manquaient si peu que nos grenadiers jetèrent les leurs avariées, pour prendre celles que les émigrés avaient, et qu’ils jetaient sur le rocher, au pied duquel six ou sept cents se noyèrent.»

Il n’y eut jamais scène plus terrible de désespoir. Plusieurs officiers se jetèrent sur la pointe de leurs épées. Dix huit cents personnes environ, officiers, femmes, soldats, paysans étaient entrés dans la mer jusqu’aux épaules. Mais la marée, le vent repoussaient les embarcations. Celles qu’on atteignait étaient chargées outre mesure. Et, pour ne pas sombrer, ceux qui y étaient déjà repoussaient même à coups de sabre les survenants qui voulaient y monter.

Nos soldats furent très bien pour cette masse lamentable qu’ils ramenaient. On les croyait féroces, d’après leurs violences dans les campagnes. Ils furent, devant ce grand désastre, saisis, touchés d’humanité. Les femmes et les enfants furent délivrés d’abord. Puis, quand ils mirent la main sur cette élite militaire (toute d’hommes mûrs et de vieillards, dit Moreau de Jonnès), sur tant d’officiers du génie, de l’artillerie, de la marine, ils témoignèrent certain respect. Rouget de l’Isle les vit soutenir de vieux chevaliers de Saint-Louis, les aider à marcher, couvrir de leurs shakos ces têtes chauves, exposées aux injures de l’air.

La difficulté était grande entre Hoche et Tallien. Hoche prétendait qu’on ne pouvait punir que les chefs. Tallien, si compromis et craignant les accusations, disait que la terrible loi contre les émigrés les frappait tous. On imagina de les garder le plus mal que l’on put, de leur donner une trop faible escorte, six cents soldats pour trois mille prisonniers. Pour mener ce monde à Auray, on traversait de petites chênaies, une route bordée de haies et de fossés. La seconde colonne n’arrivant à Auray que vers neuf heures du soir, chemina quelque temps nuit close. Les soldats étaient décidés à ne rien voir. Même quelques-uns dirent: «Sauvez-vous!»--Certaines choses arrachaient le cœur. Plusieurs avaient leurs femmes, qui s’étaient obstinées à les suivre. Moreau de Jonnès, qui était de l’escorte, prit sur ses bras et porta un enfant. «Mais, dans cette situation terrible, dit-il, leur infatuation était la même. Ils se sentaient tout le pays pour eux, et s’obstinaient à croire qu’à Auray ou à Vannes ils seraient délivrés.»

Les royalistes ont fort travaillé la légende de Sombreuil, pour faire suite à celle de sa sœur. Ils la chargent de maint ornement mélodramatique. Et les nôtres copient tout cela, sans voir combien légères, même suspectes, sont les sources où ils puisent. Tel détail n’est donné que _par la copie_ d’une lettre, qu’écrit une femme dont on ne sait pas même le nom; on dit une certaine Sophie.

Il paraît assez sûr que Hoche voulut sauver Sombreuil, dont la jeunesse l’intéressait. Mais celui-ci se fût déshonoré s’il eût échappé seul. Il n’était nullement innocent de la catastrophe, ayant par légèreté fermé les yeux sur ce que vit Vauban, que le fort se gardait si mal dans la fameuse nuit; ayant désespéré trop vite et s’étant laissé prendre avec trois mille hommes par sept cents grenadiers. Voilà ce qui sans doute lui resta très amer, et lui fit écrire une lettre furieuse et folle contre celui dont personne n’avait voulu suivre les avis ou les ordres, contre Puisaye. Si celui-ci eut tort de s’en aller trop vite, de ne pas se faire tuer, il faut avouer aussi qu’en restant, il n’eût sauvé rien. Le chef réel était Sombreuil.

Ce qui forçait Tallien et la Convention à une sévérité extrême, c’est que Puisaye et autres royalistes se vantaient d’avoir pour eux certains représentants, d’avoir des royalistes jusque dans la Convention. Ceux-ci (Delahaye, Larivière, etc.) furent foudroyés par ce grand coup de Quiberon. Ils se gardèrent de souffler mot. Il y eut une surprenante unanimité pour l’application de la loi.

Hoche, n’y pouvant rien faire, était parti pour Saint-Malo et Rennes, qu’il voulait raffermir. Mais il écrivit fortement pour cinq mille chouans prisonniers qui risquaient de périr avec les émigrés. Le Comité (en tête le très fin légiste Merlin) trouva un distinguo, une fiction heureuse: «qu’ils avaient été engagés _malgré eux_.» Ainsi on éluda la loi. Mais elle était précise contre les émigrés, bien jeunes, qui ayant eu seize ans en 89, en avaient vingt et un en 95.--On eut beau faire, on ne put les sauver.

Il ne faut pas oublier la terrible situation où l’on était. Le Midi nageait dans le sang. Comme on a vu, les royalistes y tuaient même les modérés. Dans le Morbihan, les chouans étaient si peu abattus, si opiniâtres, qu’autour de Vannes ils continuaient de fusiller les paysans qui portaient leurs denrées au marché. (Sav., VI, 355).

A Auray, l’entrée aux flambeaux que firent les prisonniers, toutes les femmes étant aux fenêtres et en larmes, fut une grande scène royaliste. Nos officiers obsédés, circonvenus, et sur lesquels les dames et les notables agissaient, ne pouvaient se décider à former les commissions militaires. Elles furent d’abord molles et lentes. Si le général Lemoine ne les eût recréées, on aurait eu le temps de délivrer les prisonniers. Les royalistes eussent fait (et non manqué) leur Vendémiaire. Les assassinats, les massacres, eussent redoublé dans le Midi.

Ce fut à Vannes même, dans la grande ville centrale, qu’on fusilla Sombreuil, l’évêque de Dol et cent quatre-vingt-sept des plus importants. Huit cents autres le furent à Auray.

CHAPITRE XI

RENTRÉE DES ROYALISTES.--LEURS MASQUES DIVERS.

Tallien revint effaré, et dit à sa femme dans ce salon plein de royalistes: «Tout est fini.» Elle fondit en larmes. Cela finissait leur royauté de Thermidor.

Plus d’équivoque dès lors. On se réveilla du songe où la société, le monde, la facilité des mœurs, l’amabilité des dames semblaient avoir rapproché, mêlé presque les partis. A cette vive lueur sanglante, les deux partis se reconnurent, se virent dans leur vérité.

L’Assemblée se ressouvint qu’elle était _la Convention_, et que les royalistes, si aimables à Paris, n’en étaient pas moins les amis des assassins de l’Ouest et des massacreurs du Midi.

Les royalistes avaient cru d’après quelques vaines paroles avoir pour eux bien des membres, surtout dans les Comités du gouvernement. Et personne dans l’Assemblée, personne dans les Comités n’avait osé parler pour les prisonniers de Quiberon. La loi était précise; elle les condamnait à mort. Les Boissy, les Larivière, déjà suspects pour n’avoir dit un seul mot des massacres royalistes, de Tarascon, de Marseille, craignirent, s’ils parlaient ici, que la cocarde blanche, qu’ils avaient déjà au cœur, ne leur apparût au front.

Ils se vengèrent de leur silence en exigeant qu’on arrêtât dix montagnards, accusés déjà depuis Prairial (entre autres Lequinio, Fouché). Par une misérable bascule, les Thermidoriens, qui alors s’éloignaient du côté droit, lui firent cette concession (8–9 août).