Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)

Part 16

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Dès avril, Charette avait dit qu’il n’acceptait la paix que pour gagner du temps. Cormatin est arrêté le 25 mai. La guerre éclate le 26. Tout l’intérieur remue et la côte menace. Double embarras pour Hoche. Il faut qu’il se divise pour faire face aux chouans, pour protéger les villes, garder les routes. Et, d’autre part, il faudrait, au contraire, qu’il pût se concentrer pour repousser le débarquement imminent. Où, et quand, et comment doit-il se faire? On ne peut le prévoir. Hoche ignore tout. Il est en pleine nuit. Tout est si sûr pour l’ennemi et si discret pour les chouans que, pour enlever de la poudre, ils font à son insu une course de trente lieues!

Dans cette grande attente d’un mois, (du 26 mai au 26 juin), jetons sur la contrée un regard qui fera mieux comprendre le drame de juillet.

* * * * *

L’homme de ruse et de calcul qui avait obtenu de Pitt l’expédition, Puisaye, lui avait dit qu’il enlèverait la Bretagne, entraînerait la Vendée. Il leurrait les Anglais de ce hardi mensonge: «Que Stofflet, que Charette l’assuraient qu’ils feraient des diversions.» (Mss. de Puisaye, Louis Blanc, XII, 385.)

Entraîner le pays d’un même élan était fort difficile. Tout s’y était localisé, figé. La longueur de la guerre avait fait de chaque armée, de chaque chef, comme une puissance féodale, et toutes ces puissances dissonantes au plus haut degré. L’armée d’Anjou, du centre, sous le prêtre Bernier, et Stofflet le garde-chasse, gouvernée par les prêtres, était clérico-paysanne. A sa gauche, Charette et ses bandes à cheval, allant, venant, virant par les routes embrouillées du Marais vendéen, avec ses amazones galantes (et très cruelles), sa dame Montsorbier, est l’ennemie des prêtres, aime peu l’émigré. A droite de la Loire, et jusqu’à la Vilaine, au château de Bourmont, Scépeaux a dans sa bande force nobles, plusieurs émigrés, peu sympathiques aux prêtres. Puisaye, qui tout à l’heure quittera l’Angleterre, est fort vers Fougères et vers Rennes. En Normandie, Frotté. Au Morbihan commence la féroce démocratie du meunier Georges Cadoudal.

Tous ennemis de tous. Stofflet, Bernier, fusillèrent Marigny. Charette condamne à mort Stofflet. Puisaye, trop fin, suspect, pour la plupart semble le traître. Enfin, à part de tous, Georges fait dans les chouans une chouannerie plus sauvage, qui proscrira les autres, surtout les émigrés.

Comment se maintient-il, ce pays discordant? Le fanatisme est déjà attiédi. Sa force tient à trois choses:

1º A l’encouragement quotidien. Chaque jour, sur la côte, même la plus difficile, tombent des embarcations anglaises, chargées de toutes sortes de biens, armes, poudre, habits, souliers, rhum, faux assignats, or même. Ceux qui jadis se jetaient si souvent sur les épaves des naufrages, ici pour recueillir cette manne de la mer, et l’eau-de-vie surtout, se rueront à coups de fusils.

2º Quelle joyeuse vie d’aventures, courir librement le pays, trouver en toute ferme le grenier plein, la cave pleine, réservés «pour le bon chouan!» moissonner sans avoir semé; bref, se trouver maître de tout.

3º La terre est au chouan. Et deux terres différentes, celle de son maître l’émigré, celle du patriote absent qui s’est sauvé en France. Malheur au patriote qui reviendrait, réclamerait son bien! Et quant à l’émigré, son fermier, le chouan, désire-t-il son retour? Non, Stofflet, je suppose, est peu impatient de revoir son cher maître, M. de Maulévrier.

L’émigré, le chouan, ce sont deux intérêts contraires. C’est ce que comprenait Puisaye. Les remettre en présence, c’est glacer le chouan, lui faire tomber les armes. Ramener l’émigré, en Vendée, en Bretagne, ce sera la mort du parti.

* * * * *

La côte semblait fort bien gardée au Morbihan par notre flotte, très forte; mais l’indiscipline de nos marins novices la fit battre (23 juin). Elle fut bloquée à Lorient. Et l’énorme convoi que protégeait la flotte anglaise put mouiller à son aise près de Carnac, à la large presqu’île de Quiberon qui ne tient à la terre que par une langue étroite. Elle est très mal défendue par des petits ports, presque vides, sans vivres; ils se rendirent bientôt. Derrière, jusqu’à Auray et Vannes, la sombre contrée, fort boisée, de petits chênes, bouillonnait la chouannerie (26 juin 95).

Nul obstacle. Quand Hoche arriva, il trouva que son ordre pour réunir des troupes n’avait pas été obéi. Il n’y avait que quatre cents hommes! Les historiens royalistes montrent très bien son grand danger. Il était réellement assis sur un volcan. Et, le pis, un volcan obscur qu’on ne pouvait calculer! Même les villes ne tenaient à rien. D’Auray tout fuit vers Lorient. D’autres vers Rennes. Vannes est tout royaliste. Ce fut comme une traînée de poudre. A Caen, Rouen, on crie: «Vive le roi!» La Loire éclate. La grande Nantes est bloquée! Saint-Malo, miné en dessous, attendait une flotte anglaise déjà près de Cherbourg, flotte chargée d’officiers qui, descendus, auraient agi en cadence avec ceux de Carnac, et tous ensemble auraient entraîné les chouans vers Rennes, vers la Loire, et, qui sait? vers Paris.

Un temps chaud et superbe illuminait Carnac. Ce lieu austère, avec ses vieilles pierres druidiques, sa grève presque toujours déserte, offre tout à coup un grand peuple. Tout sort des bois, des rocs. Trente mille âmes sur la grève, hommes, femmes, enfants, vieillards, qui pleurent de joie et remercient Dieu! Ils apportent tout ce qu’ils ont de vivres, ne veulent pas d’argent, ils sont trop heureux de servir. Tous, femmes, même enfants, ils s’attellent «aux canons du Roi», il les tirent dans le sable. Et les hommes se mettent à la nage pour aider à sortir les caisses des bateaux (Puisaye, VI, 144).

Mais que devint cette foule exaltée quand elle vit descendre des vaisseaux, en costume pontifical, descendre (ô bonheur!) un évêque! L’intelligent Puisaye avait chargé la flotte de prêtres (avec dix milliards d’assignats). Les femmes, hors d’elles-mêmes, rouvrent les chapelles, s’y étouffent, les lavent de larmes.

Pauvre peuple! mais très redoutable, ayant bien mieux gardé que tous l’étincelle fanatique. Cette grande scène tourbillonnante était pleine d’effroi. Hoche fut ici superbe de hauteur intrépide et de lucidité. «Du calme! du secret!» écrit-il aux généraux. Et à Paris, aux Comités: «Soyez tranquilles!»

Sa crainte était pour Brest tout autant que pour lui. Il dit à l’officier solide qu’il y met: «Tiens-y jusqu’à la mort!» En ce moment, il ramasse des troupes, en emprunte aux généraux voisins. De Paris, rien qu’une promesse de douze cents hommes, avec des troupes qui viendront tôt ou tard ou du Nord ou des Pyrénées.

Le 5 juillet, il eut treize mille hommes. Point de canons encore, point de cavalerie qu’il demandait depuis trois mois. L’ennemi, au contraire, avait là sous la main tout un peuple pour lui, quinze mille chouans, braves et armés, avec lesquels il occupa Auray. Et, s’il eût avancé, il en eût eu bien d’autres, tous dévoués jusqu’au dernier homme. Les officiers qu’on donna aux chouans, Tinténiac, Vauban, eurent un assez grand avantage.

Puisaye, avec beaucoup de sens, avait choisi le Morbihan, préféré cette côte. La chouannerie y était toute neuve, et dans la plus rude Bretagne, tenace et violente, à têtes rudes, étroites, ce qui n’exclut nullement les ruses du sauvage. De plus, chose assez rare, il y avait _un homme_. Le féroce Georges Cadoudal fut l’homme vrai de la contrée. Ce n’est pas ici un Charette (méridional par sa mère). Georges était le Morbihan même, aussi identique au pays que les cailloux, les chênes trapus, biscornus, de la lande, que les cairns sinistres des grèves désolées de Carnac.

Lorsque nos brillants émigrés, dans leurs beaux habits rouges, virent les amis, les alliés qu’on leur avait promis, ils n’en revenaient pas. Ils croyaient voir des bêtes. Ces sauvages tannés, en guenilles, d’étrange langue sans un mot de français, les firent rire. «Croit-on, disaient-ils, que nous allons _chouanner_ avec ça?... Est-ce qu’on croit aussi nous coucher dans la rue? etc.» Ils se cherchèrent des logements dans les cahutes de pêcheurs qui formaient treize petits hameaux dans la presqu’île.

Les chouans, d’autre part, ne furent pas moins surpris. Ils portaient la croix blanche, les émigrés la noire (anglaise). Ils observèrent avec tristesse que sur les forts deux drapeaux flottaient, le blanc du roi, et le rouge d’Angleterre. Voyant des caisses d’armes, ils se jetaient dessus, mais ces caisses étaient pour d’autres, dit le commandant d’Hervilly. Leur homme, Puisaye, qui leur écrivait tant de Londres, n’était pas non plus le vrai commandant.

Expliquons bien Puisaye. On a vu en octobre 94 comment il prit le cœur de Pitt par l’amorce des faux assignats. Puisaye avait deux faces. Né Normand, mais Breton de rôle. C’était un vrai Janus. Il avait été élevé à Saint-Sulpice, et sa figure douceâtre de bon séminariste, était d’un homme liant, prêt à tout. Par son côté Normand il était constitutionnel (comme à la Constituante, où il avait été), et, du côté breton il était tout chouan, obligé d’être violent, de dire par exemple: «Vainqueurs, nous balayerons les immondices constitutionnelles.» Mais les princes n’étaient pas dupes de ce mot. Les deux cours opposées de Louis XVIII et d’Artois le détestaient également. D’Artois disait, quand on nommait Puisaye: Ah! je crois voir la tête de Robespierre!» Ce qui est sûr, c’est que ce grand calculateur n’avait pas un parti très fixe. A Rouen, on croyait qu’il ferait roi un prince anglais York. Lui-même étonna fort un loyal émigré, Vauban, en lui disant: «Si Orléans revient, que faire?»

Son plan, pour Quiberon, était grand et hardi. Il eût voulu avoir avec lui, bien à lui, quelque peu de troupes anglaises (point d’émigrés, qui devaient gâter tout). Les chouans, appuyés à cette petite base, et se lançant à fond de train avec leur furieux Georges, allaient emporter Rennes, remettre la Vendée debout, et l’entraîner. Ce tourbillon, rasant la Loire, enlevait Nantes, enlevait tout.

Les chouans iraient-ils si loin? On pouvait en douter. Puisaye n’en doutait pas. Il déroula ce plan épique et démontra qu’en huit jours il serait suivi de cent mille hommes! Pitt n’en demandait pas tant. Il voulait seulement une diversion et se nantir d’une place qu’il garderait contre la France (Belle-Isle? Lorient? Saint-Malo?) Il admira, se tut, se dit:

«C’est un homme bien dangereux.»

Puisaye sentit la défiance. Pour rassurer, il accepta qu’on fît un commandant spécial des troupes, et finement il proposa comme tel un homme qui ne pouvait le diminuer en Bretagne, car les Bretons le détestaient. C’était un Le Cat (d’Hervilly), brave et sot, qui sous Louis XVI, les avait fort brutalisés à Rennes. Il était de ces fiers-à-bras dont en 91 on composa la garde qui fit haïr le roi à mort. C’était un homme désagréable à tous. Et son régiment personnel l’était aussi, étant formé de nos insolents de Marine, des douze cents traîtres de Toulon.

Il est bien entendu que ces fiers officiers faisaient peu de cas de Puisaye, et n’auraient jamais obéi à cette figure ecclésiastique. Son évêque, ses cinquante prêtres (bien calculés pour les chouans) aux yeux des émigrés n’étaient que ridicules.

* * * * *

Puisaye était parti sous d’étranges auspices.

Comment autorisé? Par un pouvoir très vague que d’Artois lui donna, malgré lui, par pure obéissance aux ministres anglais.

Il était d’autre part si peu accrédité du roi, de l’agence royale, que celle-ci disait: «On devrait, dès qu’il débarquera, le fusiller.»--Et encore: «Si Puisaye faisait roi le comte d’Artois!»

Au moins était-il sûr des Anglais? Il fut bien étonné lorsque déjà en mer, ouvrant les instructions que les ministres lui avaient données cachetées, il y vit tous les signes d’une extraordinaire défiance. En le lançant, on le bridait. Il devait régler sa conduite sur les ordres _qu’il recevrait de temps en temps_ (chose inepte, impossible, à travers les variations de la mer, et tant de hasards imprévus d’une telle guerre!). Il n’avait de secours à attendre des Anglais qu’autant qu’il leur donnerait un port, une place forte. Enfin, commandait-il en chef? Là, celui qu’il croyait son subordonné, d’Hervilly, lui montra les instructions supérieures qu’il avait, et qui, _pour tous les cas_, le rendaient maître des troupes et de ce grand matériel.

En réalité, Pitt, Windham, assourdis des dénonciations des émigrés contre Puisaye, inquiets pour cette grosse affaire où ils avaient mis 28 millions, regrettaient de la confier à un homme si douteux, et avaient trouvé bon d’y constituer un solide garde-magasin (honnête à coup sûr), d’Hervilly, qui répondrait de tout. Les régiments d’émigrés constituaient aussi une propriété britannique d’importance, régiments coûteux, si bien soldés, vêtus, où les soldats étaient presque tous d’anciens officiers de terre, de mer, des chevaliers de Saint-Louis, etc. M. d’Hervilly fut chargé de ne pas gaspiller une telle élite aux folles aventures chouanesques, d’en être le gardien économe, même de l’augmenter, s’il pouvait.

Il gardait tout si bien qu’il n’eût rien fait du tout. Mais l’amiral anglais, Waren, se mit du parti de Puisaye. En voyant ce grand peuple, il trouva qu’il était indigne de ne pas lui donner des secours préparés pour lui. D’Hervilly fut ainsi forcé de débarquer.

Il y fit mille chicanes, et disputa sept jours. D’abord: «Je ne veux pas descendre sans faire une bonne reconnaissance dans les règles.» Elle est faite. Il ne descend pas.--Puisaye insiste. «Eh bien, dit-il, je descendrai si vous me garantissez par écrit qu’il n’y aura pas d’opposition.» On rit.

C’est le 4 juillet seulement, quand les forts furent rendus, et les chouans postés à deux lieues en avant, qu’il se résigna à déballer sur le rivage. Immense opération. Il y avait quatre-vingt mille fusils, des habits, des souliers pour soixante mille hommes, quatre-vingts canons, des masses immenses de poudre, beaucoup d’argent, trois régiments anglais (d’émigrés, soldés comme Anglais), six cents artilleurs et des chevaux d’artillerie, dix-huit ingénieurs, une administration, des chirurgiens, cinquante prêtres. Bref, c’était un monde complet.

Mais pour ses régiments, d’Hervilly ne lâche pas prise. S’il débarque quelques hommes, c’est pour les reprendre à l’instant. Admirable prudence, qui glaçait les chouans! Ils n’auraient demandé que quatre cents soldats pour la grande entreprise de s’emparer de Vannes. Refus absolu de d’Hervilly. Il ne s’expliquait pas. Il restait une énigme, de plus en plus étrange. Il défendait aux siens de crier: Vive le Roi. «Cela fait trop de bruit.» Enfin, lorsqu’on fit à Carnac, dans ce grand lieu, si solennel, la cérémonie populaire de bénir les drapeaux, quand l’évêque de Dol proclama le roi au milieu de ce peuple en larmes, d’Hervilly s’en alla dans un coin, lui et ses officiers, croquer une messe basse.

Était-il fou? Vauban le ferait croire. Mais Puisaye dit parfaitement ce qui lui brouillait la cervelle.

C’est en réalité que, quand il eut débarqué le grand matériel, il lui revint de tous côtés que cette expédition royaliste se faisait _malgré le roi_, contre le roi peut-être.

Il lui revenait de Rennes que l’agence de Paris y avait envoyé Talhouët de Bonamour pour dire au nom du roi «qu’on ne fît rien.» Et elle avait semé de faux billets, signés Puisaye, qui conseillaient partout «de ne rien faire.»

Les grands chefs vendéens en voulaient à Puisaye, aux Anglais. Ils ne refusaient pas tout à fait, mais disaient qu’ils n’agiraient que quand Scépeaux, l’un d’eux, reviendrait de Paris où il négociait. Charette renouvela son traité avec la république le 29 juin, au moment même du débarquement de Quiberon. Il y fut poussé par l’agence royaliste, poussé par l’évêque de Léon, ennemi personnel de l’évêque de Dol, que Puisaye venait d’amener.

Le coup le plus direct, et au Morbihan même, fut que la sainte ville royaliste de Vannes, reçut des saints d’Anjou, du grand curé Bernier, le mot d’ordre: «Ne bougez pas.»

Enfin, directement le nouveau roi et ses gens (d’Avaray, Antraigues, etc.) donnent ordre à d’Hervilly «de ne rien faire», de détourner l’expédition de cette côte armée et frémissante vers la côte déserte du Marais vendéen, vers Charette. Ordre insensé, stupide. L’accès, de ce côté, est difficile. Et où trouver Charette et sa petite bande? En novembre, on n’y parvint pas.

Pour un message si grave, où tout le sort du parti était en jeu, le roi, qui se piquait de belle littérature, avait envoyé un auteur, Demoustiers, qui a écrit les _Lettres à Émilie sur la Mythologie_. Homme du reste agréable, tout fait pour plaire aux émigrés, vieux enfants qui n’aimaient que _Faublas_ et Parny, et leur fade rinçure en galants madrigaux.

* * * * *

On ne peut s’étonner que le soldat affamé, fouillant les maisons de la côte, et n’ayant à manger que ce qu’il enlevait à la pointe de la baïonnette, commît de grands excès, qui désespéraient Hoche. Et à travers cela, des éclairs de bonté; pour retrancher leur camp, n’ayant pas de terre sur cette côte qui n’était que sable, ils évitèrent pourtant de toucher au cimetière des chouans. Ils furent, on le verra, admirables pour les prisonniers.

Ce qui les enrageait le plus, c’est qu’ils ne trouvaient rien dans les maisons. Le chouan trouvait tout. Les femmes lui réservaient les vivres, et les refusaient opiniâtrement au soldat. Dans leur obstination dévote, elles aimaient mieux tout martyre. Ces saintes étaient terribles. Pour faire tuer les nôtres, la nuit elles couraient les bois. On prit certain Victor (qui était une femme) avec des messages de mort. (Savary. V. 250.)

Dans cet état d’irritation extrême, de terreur sur la côte, tout un peuple avait fui vers la presqu’île, sans y entrer encore, car le fort, le camp la fermaient. D’Hervilly, au lieu de placer les chouans armés (sous Vauban et Georges) dans un poste qui couvrît ce peuple, les avait mis très loin, hors de la presqu’île, à Carnac. Georges, voyant au loin les républicains qui venaient prendre Sainte-Barbe, l’entrée, la clef de la presqu’île, et qui allaient trouver là cette malheureuse foule, avertit Vauban; ils envoyèrent en vain pour avoir du secours. Vauban, désespéré, proposait de ne pas attendre, d’attaquer. Mais les chouans étaient abattus. Les chefs obtinrent d’eux seulement qu’ils se retireraient pas à pas, et qu’en retardant l’ennemi, ils sauveraient tout ce monde. Les chouans tinrent trois heures, et la malheureuse foule put au moins se jeter pêle-mêle par-dessus la palissade, se mettre à l’abri de l’autre côté.

Alors enfin, alors, au bout de ces trois heures, on vit arriver d’Hervilly, un de ses régiments, dont il garnit les forts. Chose incroyable! jusque-là ils étaient sans défense. Leur feu écarta les républicains. Mais s’ils ne s’emparèrent des forts, ils prirent le grand poste essentiel, Sainte-Barbe. Hoche crut dès lors les avoir enfermés (7 juillet).

Cela fit tout à coup trente mille âmes dans la presqu’île, trente mille bouches à nourrir! D’Hervilly déclara ne devoir la ration qu’aux siens, aux troupes soldées de S. M. Britannique. Les femmes et les enfants n’eurent que quatre onces de riz. Et ces vaillants chouans de Georges qui venaient de sauver les forts, n’eurent chacun qu’une demi-ration de soldat. Puisaye, Vauban crièrent. Et alors d’Hervilly dit la chose la plus étonnante: qu’il leur donnerait la ration et la solde, s’ils prenaient l’habit rouge et se faisaient Anglais. Tonnerre d’indignation. Les chouans affamés lui rejetèrent son pain.

Puisaye rend une haute justice à l’énergie des républicains, à leur activité, et s’accorde parfaitement avec le récit de M. Moreau de Jonnès, un grenadier de Hoche. «Le dénûment de toutes choses où ils étaient leur donnait de nouvelles forces, un redoublement d’impétuosité et d’audace... Je les voyais de loin. Les officiers travaillaient comme les soldats en manches de chemise... Nous eûmes mille difficultés pour armer le fort Penthièvre de pièces pesantes. Mais les républicains s’attelaient eux-mêmes à leurs canons», etc. (Puisaye, VI, 168, 288.)

Il y avait là une jeunesse admirable, celle de Nantes, si éprouvée, mais si ardemment patriote. Il y avait Rouget de Lisle, l’auteur de _la Marseillaise_ que Tallien avait délivré des prisons de la Terreur. Il y avait ce jeune Moreau de Jonnès, si aimable, toujours souriant, et qui nous a donné son excellent récit. Une alacrité héroïque, semblable à celle de Hoche, était en tout ce monde, malgré la pénurie des vivres. La chaleur était excessive. Ils n’avaient presque que du vinaigre et de l’eau-de-vie.

Contre cet héroïsme, Puisaye croyait à l’héroïsme. Il avait foi à la Bretagne, à sa chouannerie, à l’énergie sauvage de Georges Cadoudal, qui n’était pas encore le chef titré de la contrée, mais y avait déjà un grand ascendant populaire. Ce Georges semblait taillé sur le patron des Juges d’Israël, d’Aod, «qui frappait des deux mains», ou du vaillant et sanguinaire Jéhu. Le tirer de la presqu’île, le relancer au Morbihan, le jeter sur le dos de Hoche comme un tigre ou un jaguar, c’était une idée simple. Dans la réalité, le général républicain, avec ses treize mille hommes, n’avait dans la contrée que le petit espace qu’il couvrait de son camp. Il tenait au bord du pays comme un corps étranger, extérieur, sans racines. Malgré sa superbe attitude, il avait fort à craindre si, attaqué de front par les troupes régulières de d’Hervilly, il était pris derrière par les chouans.

On en avait dix mille armés dans la presqu’île. Huit mille, sous Georges et M. de Tinténiac, furent embarqués, et remis à la côte. Deux mille cinq cents, sous un autre chef de bande, furent envoyés du côté de Quimper. Il suffisait que, même sans agir, ils courussent le pays, pour que Hoche manquât de vivres. Mais, le 16, ils devaient d’ensemble tomber sur les républicains, qui se trouveraient ainsi entre deux feux.

«Attendez le comte d’Artois. Voilà qu’il est en mer.»

Puisaye avait reçu le 10 cette fausse nouvelle d’Harcourt, vieux radoteur qui résidait à Londres avec le titre d’ambassadeur du Roi, et qui, sans s’en douter, servait les intrigues des deux petites cours pour paralyser tout. Puisaye n’en tint nul compte, et convint avec d’Hervilly, avec Georges, que la double attaque se ferait sans faute le 16.

Le 14, on apprend qu’un secours arrive d’Angleterre. Ce n’est pas le comte d’Artois (il promettait toujours et jamais n’était prêt). Ce n’était pas ce que Puisaye avait instamment demandé, les officiers émigrés de Jersey. L’agence l’en priva, les fit envoyer vers Saint-Malo. C’étaient seulement mille hommes, un petit corps formé de débris d’anciens régiments. Le tout mené par un jeune homme, le très jeune colonel Sombreuil, cher à l’émigration pour sa valeur fougueuse, et bien plus encore pour sa sœur, pour la fameuse légende (vraie ou fausse) du 2 septembre où elle sauva son père.

Cette brillante figure allait éclipser tout. On ne manquerait pas de lui attribuer tout succès qu’on aurait. Sombreuil ne pouvait arriver que le soir du 15, débarquer que le 16. Le 15, après-midi, d’Hervilly, sans l’attendre, donna ses ordres pour l’attaque convenue du lendemain. En vain, Puisaye, Waren, le suppliaient d’attendre, de profiter du renfort de Sombreuil. En vain Puisaye lui demandait la chose indispensable, de s’assurer si Georges, Tinténiac, étaient prêts à agir sur les derrières de Hoche. Il n’entend rien, n’écoute rien. Ce qui est dit est dit.

«Comment Puisaye ne l’arrête-t-il pas d’autorité? (dit ici Louis Blanc). Il reçoit à l’heure même de Londres son titre de général en chef qui subordonne d’Hervilly.»--Mais tous les émigrés l’auraient taxé de lâcheté. Ils l’auraient laissé seul, et suivi d’Hervilly.--Enfin, que fût-il arrivé si Georges se fût trouvé exact au rendez-vous, et si Puisaye se fût obstiné à y faire manquer d’Hervilly? De quels reproches amers, de quel mépris l’aurait-on accablé?