Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)

Part 13

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Les moyens vigoureux vers lesquels l’Assemblée aurait penché peut-être, furent singulièrement énervés par un article doucereux que Sergent fit joindre au décret, à savoir «que les Parisiens armés qu’on envoyait, s’aideraient au besoin de la garde nationale de la localité.» C’est-à-dire que, pour faire ces réquisitions, ils s’appuieraient de ceux qui, de tout leur pouvoir, les empêchaient.

* * * * *

Cependant les prières, les instances de la Montagne décident la foule à partir. On étouffait. L’Assemblée, rendue à elle-même, restait très-indignée et non pas seulement les rétrogrades, mais des républicains sincères (comme Chénier). Le président André Dumont, en profita pour que l’on fît une chose odieuse, ce fut de décréter _non pas l’accusation_ des quatre (Collot, Billaud, etc.), mais _leur déportation_ sans jugement. Sauvage précipitation qu’on n’avait pas montrée pour Carrier même, quatre ou cinq mois auparavant.

La nuit était venue, et des bruits s’étaient répandus très-irritants. On disait qu’Auguis et Pénières, deux représentants, avaient été tués et blessés. Auguis, ancien dragon, fort colérique et provocant, s’était jeté au travers des quartiers les plus émus (Saint-Jacques, etc.), on lui avait arraché son écharpe, il avait reçu une égratignure. Pénières venu à son secours, fut prisonnier, et l’on tira sur lui, heureusement sans l’atteindre. Ces deux victimes ramenées en grand appareil théâtral, mirent l’Assemblée hors d’elle-même. On venait de souper, tout le monde parlait et jetait des cris de vengeance. Jusqu’au matin du 13, on prescrivit, sans ordre et au hasard, celui-ci, celui-là, Ruamps, Duhem, Choudieu, Amar, Moïse Bayle, Rossignol, etc. Cela allait si vite, que l’un des plus violents proscripteurs, Bourdon de l’Oise, lui-même arrêta, dit: «Assez.»

Le furieux Fréron exagérant toujours, jurait que la révolte était dans Notre-Dame, s’y fortifiait: On donna le commandement au général Pichegru, à Barras, et Merlin de Thionville, qui se promenèrent dans Paris, ne trouvèrent rien. Aux Champs-Elysées seulement, un groupe essaya d’arrêter les voitures où étaient les déportés qui n’en allèrent pas moins à Ham.

L’Assemblée obéie, maîtresse de Paris, aurait dû se calmer, et elle ne le pouvait. Elle allait furieuse et sans trop savoir où. Ses défiances étaient telles, que les Girondins mêmes en venaient à s’accuser entre eux. Louvet, Daunou leur semblaient terroristes. Un des collègues de Daunou, son très-intime ami, qui avait été en prison avec lui et avec les 73, lui disait avec larmes, le serrant dans ses bras: «Par tout ce qui est sacré, je t’en prie, dis-le-moi. Embrassé-je un ami ou bien un assassin?» (Voy. Taillandier.)

Ainsi se faisaient les ténèbres. On se frappait, à vrai dire, dans la nuit. En déportant Collot, Billaud, on arrête Lecointre, justement l’homme qui les a dénoncés!

On hurla quatre jours: «Faites arrêter Cambon!» La Convention le vota!... Démence!

C’était précisément revenir au 9 thermidor. Ce jour, on s’en souvient, fut décidé par l’attaque imprudente de Robespierre contre Cambon. L’émeute des rentiers contre lui fit croire à Robespierre qu’il pouvait faire sauter le grand chef des finances. Mais en s’aidant ainsi de l’irritation des rentiers, on risquait d’alarmer une autre classe, immense, tous ceux qui sous cette administration avaient traité avec l’État, les acquéreurs surtout de biens nationaux. Ce nom, qui fut celui de la probité inflexible, couvrait, garantissait la fortune publique. Cambon de moins, c’était la banqueroute. L’arrêter, c’était d’un seul coup tarir la vente, éreinter l’assignat.

Les royalistes se tenaient jusque-là avec quelque pudeur. Ils prenaient d’autres noms. Ils ne se gênèrent plus en voyant l’Assemblée se proscrire elle-même. A Rouen, on attaqua l’hôtel de ville aux cris de «Vive le Roi!» (15 avril). Le 20 (le 1er floréal), l’intrigant Cormatin se fait à Rennes une entrée triomphale. M. de Précy est dans Lyon, refait la garde nationale, et il n’admet comme officiers que ceux qui ont porté les armes contre la convention.

Par la frontière de Suisse, rentraient en foule les émigrés avec de faux passeports. C’est un flot de fureur, de haine et de vengeance qui s’engouffre au volcan de Lyon.

L’Assemblée eût frémi si elle eût deviné l’effet que ses emportements allaient avoir au loin. Tout ce qui, dans Paris, s’était passé en cris, en injures, en arrestations (la plupart passagères), à Lyon et au Midi se reproduisit bientôt en sanglantes exécutions.

L’innocent Germinal de Paris devient là-bas un 2 septembre.

Pour en arriver là et frapper un grand coup, on faisait circuler des bruits ridicules, insensés: «que les Jacobins relevés allaient opérer désormais avec un instrument nouveau, une guillotine à sept tranchants.» Les représentants Boisset et Cadroy voyaient monter le flot, ne s’opposaient à rien. Le 16 floréal au soir (5 mai 95), on se réunit aux spectacles et de là, les 300 compagnons de Jésus, en trois bandes, se portent aux prisons. Dans l’une les détenus se défendent en désespérés. Mais on emploie le feu, on les brûle vivants. Du plus haut, une femme, son enfant dans les bras, se lança dans les flammes. Cent personnes à peu près périrent.

Cadroy écrit à la Convention, mais en faveur des massacreurs, pauvres gens, qui n’ont fait que venger leurs parents. On les juge pour la forme, ils sont acquittés à Roanne. A leur rentrée dans Lyon, les pieuses dames, les bons royalistes, s’en vont les recevoir, et couvrent leur chemin de fleurs. Ils paradent au théâtre. La sensibilité publique les entoure, les accueille, et leur met sur le front la couronne de l’assassinat.

CHAPITRE VII

JOURNÉE DE PRAIRIAL (20 MAI 95).--ENVAHISSEMENT DE L’ASSEMBLÉE.

Un point se débattait entre les royalistes: «A qui fera-t-on grâce?»--et beaucoup disaient: «A personne.»

Le plus intime conseiller de Monsieur, Antraigues, se contentait de 400,000 têtes, et disait: «Je veux être le Marat de la royauté.»

A Lyon, on disait sans détour, qu’il fallait massacrer la Convention toute entière, sans épargner les modérés, les Boissy, les Lanjuinais.

Cela avait un peu éveillé l’Assemblée, absorbée par les mouvements de Paris. Le 30 avril, sur un rapport de Chénier, on décréta que, conformément à la loi, les émigrés seraient jugés et condamnés. C’était Précy et son état-major de Lyon. Les trois cents coquins de _Jésus_ firent au décret une réponse atroce, par le massacre du 5 mai.

L’Assemblée envoya un girondin très ferme, Poulain-Grandpré, qui remit un peu d’ordre. Les trois cents s’en allèrent de Lyon, et se mirent sur les routes à faire la guerre aux diligences. En juin, la Convention prit une grande mesure générale, désarma la ville de Lyon, et envoya ses dix mille fusils à l’armée d’Italie.

Les royalistes, à Paris, étaient fort divisés, fort nuancés. Beaucoup étaient simplement des marchands qui regrettaient l’ancien train des affaires, mais qui, d’opinion, étaient tout autant girondins. Beaucoup étaient des constitutionnels, comme Dupont de Nemours, l’ex-secrétaire de Turgot. Plusieurs étaient des jeunes gens de lettres qui aspiraient aux places, d’opinion flottante, modérée, un peu niaise (tel était Lacretelle). Tout cela remua en vendémiaire; au fond, c’était peu violent.

Cette grande majorité de modérés énervait, détrempait la minorité violente, l’empêchait d’imiter les exploits des trois cents de Lyon. Dans ces violents, il y avait quelques furieux qui provoquaient un mauvais coup. Tel était le journaliste Poncelin, ex-prêtre, auteur du pamphlet _Tuez-les!_ Tel encore un petit Figaro (de Cadix), l’impudent Martainville, dangereux polisson. D’autres étaient des gentilshommes de tripot, souteneurs de filles, féroces et adroits duellistes. Boilly nous a gardé cette figure, l’a souvent reproduite dans ses admirables estampes. Gens usés; peu de dents; la mâchoire fort rentrée; la tête en casse-noisette; on dirait celle de la Mort.

Sauf l’escrime et l’épée, ils étaient peu de chose. Pour les grands remuements des masses, où il faut des reins, des épaules, ils embauchaient des assommeurs. Mercier assure que, dans certain cabaret borgne, au théâtre italien, ils louaient de ceux qu’on appelait les tape-dur de Robespierre, de ces gens qui boivent fort, n’y voient goutte, frappent et tuent.

M. Boissy d’Anglas, qui devint si bon royaliste, a pourtant dit souvent à son intime amie, madame Montgolfier, de qui je le tiens: «Qu’au 1er prairial, le mouvement populaire se compliquait en dessous d’un complot royaliste très sinistre et très dangereux.»

Mais la grande masse girondine et royaliste modérée, sans montrer d’énergie, et seulement en remplissant le jardin d’une garde nationale inactive, imposa aux individus qui auraient volontiers brisé (massacré?) la Convention.

* * * * *

A Paris, cependant, le grand épouvantail, c’était le parti terroriste. La peur grossit les choses. L’Assemblée se l’exagérait, lui attribuait les grands mouvements de la famine. Elle avait cru prévenir un nouveau Germinal en enlevant les piques, et créant une garde nationale, armée de fusils.

Elle s’imaginait encore tenir la balance en désarmant les royalistes à Lyon, et les terroristes à Paris.

Beaucoup de ceux-ci étaient enfermés au Plessis, aux Quatre-Nations. Elle y avait jeté les restes des clubs rivaux, l’Évêché, les Jacobins, Babeuf et les Duplay. Les deux écoles opposées, jacobine et socialiste, se trouvèrent ainsi rapprochées par la communauté des misères, des périls, et se coalisèrent bientôt.

Ces prisonniers avaient été fort justement effrayés et par le massacre des prisons de Lyon qui avait eu lieu le 5 mai, et par l’exécution de Fouquier-Tinville, du tribunal révolutionnaire qui se fit le 6.

Fouquier avait cependant parfaitement établi qu’il n’avait agi que contraint, forcé, sous des menaces de mort[18]. En thermidor, il avait été fidèle à la Convention, contraire à Robespierre, et devait périr à coup sûr, si Robespierre eût vaincu. Quand cette fidélité était récompensée ainsi, qui n’avait rien à craindre? Après Carrier, après Fouquier, après les Montagnards proscrits, il était bien vraisemblable que la réaction atteindrait dans leurs prisons les Jacobins.

[18] Fouquier était le cousin de Camille Desmoulins. Il rappela que la veille et le lendemain de Prairial, quand Robespierre fit passer son horrible loi, il donna sa démission, ainsi que plusieurs jurés; que Robespierre, que Saint-Just _les menacèrent d’être arrêtés_,--arrêtés _sur-le-champ_ (_Hist. Parlem._, t. XXXIV, p. 248, 301), que l’homme de Robespierre, le président du tribunal, Dumas, fit réellement arrêter un des jurés, qu’un autre, Duplay lui-même, chez qui logeait Robespierre, voulait se démettre (_Hist. Parlem._, t. XXXIV, p. 248, 310). Ni les Comités, ni Fouquier, ni les jurés, ne pouvaient échapper de l’horrible engrenage où on les plaça, sans périr.--Nombre des condamnés, même des plus regrettables, n’étaient pas innocents. Malesherbes avait caché la protestation du Parlement, un _en-cas_ de guerre civile. Lavoisier avait fourni les poudres pour combattre le peuple.--La précipitation atroce que l’on mit dans tout cela glorifia certains coupables, leur donna comme un triomphe. La Grammont-Choiseul, par exemple, l’une des trois Parques fatales qui firent la guerre de Sept ans, livrèrent la France à l’Autriche, nous perdirent en 63, était coupable encore plus, bien plus que Marie-Antoinette.

Ceux-ci étaient fort éveillés, attentifs au premier coup qui frapperait l’Assemblée et les délivrerait sans doute. De même les violents royalistes, comprimés par elle à Lyon, croyaient retrouver des chances dans un mouvement populaire où elle serait brisée, décimée, égorgée peut-être. Les Jacobins supposaient que Paris allait revenir à eux; les royalistes au Roi. Même au faubourg, on entendait des femmes désespérées crier: «Un roi!... Mais du pain!»

* * * * *

Le grand complot général n’était autre que la faim. Il est certain que le 20 mai (1er prairial), le pain manqua tout à fait. Le représentant Bourbotte, assure qu’à sept heures du soir, il n’avait pas déjeuné. Soubrany, cherchant le matin un café pour déjeuner, trouvait partout le chocolat, mais le pain nulle part. Où en étaient les classes pauvres, les mères, leurs enfants affamés? On distribuait du riz, mais la plupart n’avait pas de charbon pour le faire cuire. Les femmes, qui avaient fait queue aux boulangeries toute la nuit, devinrent furieuses et entraînèrent celles qui voulaient attendre encore. On empêcha les travaux de la journée de commencer. Tous, sans s’être entendus, voulaient marcher contre l’Assemblée et lui demander du pain.

Il était cinq heures du matin. Les patriotes essayèrent de profiter du mouvement, de lui donner dans leur sens une sorte de direction. Ils rédigèrent une adresse violente (sans doute au Plessis). Cette adresse insiste sur _le massacre des prisonniers de Lyon_. Elle réclame ce que Babeuf avait tant demandé dans ses journaux: «_l’abolition du gouvernement révolutionnaire_ dont chaque faction abuse à son tour.» Elle veut une nouvelle Assemblée, exige l’arrestation des Comités gouvernants, qui affament le peuple. Elle prescrit ridiculement, (ce qui se faisait de reste): que les citoyens et les citoyennes partent _dans un désordre fraternel_, en écrivant au chapeau: Du pain! et la constitution de 93! «Qui n’y écrit pas cela, est un affameur du peuple.»

Cette adresse, lue à la Convention, la trompa absolument sur le caractère du mouvement, la confirma dans l’idée fausse qu’il y avait un grand complot, que les chefs étaient les députés expulsés, d’autres présents, que le complot était dans l’Assemblée même. Quelques cris partis des tribunes, augmentèrent l’irritation. Les réactionnaires Auguis, Rovère, Bourdon l’aggravèrent. L’un deux, Clauzel, homme violent (du Midi), mit l’agitation au comble par une scène de fureur. Il arracha son habit de sa poitrine et la montrant au bruyant public des tribunes, il cria: «Ceux qui nous remplaceront en marchant sur nos cadavres, n’auront plus de zèle pour le salut du peuple... Songez-y! Les chefs du mouvement vont être punis! Le soleil ne se couchera pas sur leurs forfaits.»

On mit _ces chefs_ hors la loi, et l’on ajouta: «Sont réputés _chefs_ les vingt qui marchent les premiers.»

Article peu réfléchi. Tout à coup on les voit, _ces chefs_, ceux qui marchent les premiers. Ce sont des femmes affamées qui envahissent les tribunes en criant: «Du pain! du pain!»

On leur dit que l’on s’occupe de presser les arrivages. Elles ne veulent rien entendre. «Du pain! du pain!... Et tout de suite!»

Les unes menacent, montrent le poing. D’autres rient de la stupeur où est la Convention. Louvet, plusieurs députés, s’indignent de ces outrages. Le président, André Dumont, charge un général de brigade qui était là, de chasser les femmes, de leur faire vider les tribunes, ce qui fut fait avec des fouets de poste. Frapper brutalement ces pauvres affamées, cela ne pouvait qu’irriter. En effet, on sort en criant: «Voilà qu’on égorge les femmes!» Un moment après un flot plus violent, d’hommes surtout, arrive poussé par derrière. Une porte vole en éclats. La masse en un moment se trouve lancée dans la Convention. Masse bizarre, bigarrée de haillons, de carmagnoles, armés de maillets, de piques, de vieux mousquets, etc. Les députés se réfugient dans les banquettes supérieures.

Les gardes nationaux, appelés par les Comités au secours de l’Assemblée, n’arrivent que fort lentement. Le représentent Auguis, l’ancien dragon, le sabre en main, en amène quelques-uns dans la salle. On prend un des insurgés et on lui trouve du pain. «Vous voyez bien que la faim n’est pas réelle. C’est un complot.» On confie la force armée de Paris au représentant Delmas, qui avait été un des derniers présidents des Jacobins.

Cependant le flot montait toujours. Des hommes armés arrivent, et ceux-ci plus irrités. Les représentants eux-mêmes, agissant et menaçant, arrêtant des insurgés, parfois de leur propre main, n’apprenaient que trop au peuple à ne pas les respecter. Des coups de fusils furent tirés des deux parts pour garder ou prendre la porte brisée. Dans ce tumulte effroyable, on admira la fermeté du corps diplomatique qui ne bougea de sa tribune, voulut observer jusqu’au bout.

«Dissoudrait-on l’Assemblée?» Grande question en effet pour l’Europe et le monde, pour ces ministres de Prusse, de Suisse, d’Amérique, etc., qui se trouvaient là.

Fort différent de Germinal, le mouvement n’avait rien de favorable à la Montagne. Tels de ses membres étaient menacés. Le jeune montagnard Goujon dit très bien la situation: «Si la Convention est brisée, nous sommes perdus.»

C’était la pensée commune de la gauche et de la droite. L’Assemblée entière était menacée, et elle résista toute entière, sans distinction de partis. Boissy d’Anglas, de la droite, présida obstinément, malgré l’extrême danger. Le soir, Romme, Goujon, de la gauche, se ralliant le vrai peuple, éludèrent la tentative anarchiste ou royaliste. Et la Convention subsista.

Le jeune député Féraud montra un cœur admirable. C’était un Gascon, plein d’élan et très aimé. Il avait failli périr en défendant la Gironde. Depuis il était aux armées. Pour défendre l’Assemblée, il se coucha sur le seuil, dit: «Vous passerez sur mon corps.» Mais cela n’arrêta pas. Alors, voyant des fusils tournés vers le président, il veut le défendre, il monte. On l’empêche, on le tire en bas. Un officier frappe celui qui le tire, et l’insurgé en voulant tuer l’officier, atteint et blesse Féraud. Il tombe. Une folle, la Migelli, marche sur lui. Un marchand de vin entendant dire: «Coupez-lui le cou», le coupe, jette la tête à la foule.

Fut-ce une chose toute fortuite? C’est probable. La tête, mise au bout d’une pique, fut portée par un serrurier, par un perruquier, par un bouvier, etc. Ceux qu’on forçait de la porter avaient sur-le-champ le vertige, et souvent firent d’horribles farces. Cependant l’usage qu’on fit deux heures après de cette tête semble avoir été calculé.

André Dumont, le président, qui, vers midi, avait fait décréter _la mise hors la loi_ des chefs, s’était éclipsé, avait laissé la présidence à celui qu’on accusait le plus dans cette disette, à Boissy. Il y montra pendant je ne sais combien d’heures un sang-froid admirable, un impassible courage qu’on n’eût pas attendu de lui. Il était homme d’ordre avant tout, et fut d’abord pour la Gironde. Il avait protesté pour elle, puis effacé son nom de la protestation. Il fut de ceux qui espéraient dans Robespierre pour finir la révolution, et il eut la maladresse, bien peu avant Thermidor, de l’appeler «l’Orphée de la France.» Conservateur avant tout, il était dans la masse girondine qui devait glisser au royalisme constitutionnel. Tendance également haïe et des fermes patriotes, et des royalistes violents.

Dans cette journée de prairial où sa tête tenait à un fil, il fut très courageux, signa les ordres de répression: «Repousser la force par la force.»

Les trois Comités gouvernants ne donnaient nul signe de vie. Ils avaient envoyé des courriers à vingt lieues de Paris, chercher la troupe de ligne qui protégeait les arrivages. Il y fallut deux ou trois jours. On appela la garde nationale, et elle vint fort nombreuse, mais se souciant peu d’agir contre ce grand peuple affamé. Sauf le premier moment, voyant des flots toujours nouveaux se succéder, elle s’abstint, se promena aux Tuileries. Une fois appelée, priée, elle apparut aux portes. Mais le peuple ayant crié: «A bas les armes!» elle partit. Les gendarmes de l’Assemblée, ses gardiens naturels, s’étant montrés aussi, on cria: «A bas!» Ils sortirent.

La crise se prolongeait et n’aboutissait à rien. Le peuple, maître de la place, ne savait qu’en faire. Des inconnus, soit d’en bas, soit en haut dans les tribunes, se mirent à parler. L’un crie: «Qu’avez-vous fait de notre argent, de nos libertés?»--Un autre: «Allez-vous-en! Nous ferons bien nous-mêmes une Convention!»--Un autre: «Faisons voter sur notre adresse. Nous verrons quels sont les coquins.»--Un autre: «Tous sont coquins. Il faut les arrêter tous!»

_Arrêter_, c’était impossible, mais un fanatique anarchiste pouvait, d’un coup de fusil, tuer le président, mettre le désordre au comble, l’Assemblée en fuite.

On tâchait d’ébranler, de fasciner Boissy. Dans tous les sens il était menacé. Il avait à l’oreille un vrai Méphistophélès, un prétendu savetier à mains blanches, qui disait avec ironie: «La voilà, ta république!» comptant le désespérer, et lui faire quitter la place.

Une autre épreuve, terrible, ce fut, vers six heures du soir, de faire revenir cette tête tant promenée, livide, hideuse, de la lui mettre sous le nez. Il crut que c’était la tête de l’officier à qui il avait donné les ordres de répression, et vaillamment la salua. Il resta ferme à son siège, ne bougea. Il est vrai, dit-on, que bouger lui eût été difficile, entouré et encastré qu’il était d’un mur vivant. La porte qu’on a percée depuis à cette place, n’existait pas alors. Il ne pouvait se retirer qu’en descendant à travers la foule. Il fallait trouver un moment. C’est ce qu’il fit peu après, ayant, en quatre heures de lutte, épuisé toute force humaine, ne pouvant, n’espérant plus rien.

La droite avait tellement désespéré d’elle-même que, même avant le départ de Boissy, elle avait prié la gauche d’intervenir. Un Montagnard vénérable, Ruhl monta sur son banc, parla et fut applaudi de quelques femmes, mais point entendu des autres. Nul respect pour la Montagne. Plusieurs la provoquaient même. Bourbotte avait près de lui un insurgé (peut-être ivre), qui de temps en temps lui donnait un coup de poing sur la tête. Bourbotte, ami de Kléber et aussi vaillant, gardait une douceur admirable, s’éloignait en souriant. Il se disait: «Ce gaillard cherche un prétexte de massacre.»

Il suffisait qu’un premier coup fût porté pour que beaucoup de gens frappassent sans trop savoir ce qu’ils faisaient. Beaucoup avaient bu sans manger. L’un disait: «J’ai dans le ventre un hareng-saur et deux litres.» D’autres étaient des sauvages qui ne comprenaient rien, et d’autant plus étaient pleins de vertige et de fureur. Il y avait par exemple un bouvier avec un chien de berger. Le matin, amenant ses bœufs à Paris, il apprit qu’on allait à la Convention; il suivit. «Vous voyez mon chien, disait-il, il n’a pas mangé de trois jours.» Il fut un de ceux par qui on fit promener la tête. Cela les mit dans une ivresse terrible; une étrange soif de sang.

Carnot dit: «C’est le seul jour où le peuple m’ait paru féroce.»

Les députés intrépides qui revenaient des armées, des plus sanglantes batailles, virent ici le danger plus grand, se crurent en face de la mort, et, comme il arrive aux braves en pareil cas, devinrent gais. Bourbotte souriait. Duquesnoy rit aux éclats voyant que les journalistes s’étaient enfuis de leurs tribunes.

Ce qui restait de la droite ne cachait nullement sa peur. Ils s’adressaient aux Montagnards. Le Girondin royaliste, Delahaye, demandait à Romme s’il laisserait égorger la Convention.

Romme était resté tout le jour dans un silence absolu, balançant en lui sans doute les côtés divers de la question. Il avait autour de lui de pauvres femmes affamées qui n’avaient mangé de trente heures et ne pouvaient plus sortir. Une malheureuse ouvrière souffrait beaucoup et disait: «Si au moins je n’étais pas enceinte!» Cet homme, qu’on croyait d’acier, fut touché. A quarante-cinq ans, il venait de se marier, sa femme était aussi enceinte. Il eut un accès de pitié pour ces femmes, pour le pauvre peuple.