Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)
Part 12
«Peut-on même en parler? Ce n’est pas toujours sûr. Ce sont choses qui touchent d’honorables familles, et qui sont comme couvertes par l’accord des _honnêtes gens_.»
Parlez, si vous voulez, de la Terreur républicaine. De toutes celles qui se sont succédé dans le Midi depuis des siècles, c’est la seule qui ait vaillamment affiché ses actes, les autres sont muettes, et, le plus curieux, elles ont obtenu de leurs victimes même la complicité du silence[17].
[17] Les protestants n’aiment pas que l’on parle de la dragonnade. Ils répugnent à ces souvenirs. Dans telles villes où ils sont riches, nombreux, et maîtres du pavé, je les trouvai souvent muets comme la tombe sur les actes, les mœurs catholiques. Ils ont fermé les livres de la Révocation. C’est par un heureux hasard que j’ai retrouvé les faits les plus tragiques aux actes des martyrs, qu’on envoyait de Languedoc à Jurieu et qu’il a imprimés à travers sa polémique (admirable et trop oubliée).
Avant les protestants, les fils des Albigeois observaient le même silence sur l’abomination de la longue Terreur qui écrasa, humilia leurs pères. Les familles en gardèrent cinq cents ans le secret! C’est à peine cette année même, qu’une voix est sortie enfin de ce tombeau. (_Histoire des Albigeois_, par N. Peyrat, 1870.)
On a, dans les archives du Midi (et partout) détruit, tant qu’on a pu, les pièces accusatrices des trois Terreurs récentes que les conservateurs (un parti identique sous des noms différents) firent en 95, en 1815 et en 1852. Il est très-difficile d’éclaircir la première. Chose bizarre, c’est à Nantes, par un bonheur insigne, que j’ai trouvé des traces de ce qu’on a si bien effacé sur le Rhône. Les notes d’un représentant qui y fut envoyé m’ont appris maint secret de ce qu’on crut cacher, même aux vallées profondes de l’Ardèche, aux sauvages contrées de la Lozère. (_Papiers de Goupilleau_, communiqués par M. Dugast-Matifeux.)
Ainsi des tombes et des ruines sortent des voix que l’on n’attendait point. Elles viennent peu à peu démentir et les mensonges calculés des partis, et les fictions décevantes, souvent plus dangereuses encore, des fantaisistes, des artistes étourdis, du roman historique, le plus grand ennemi de l’histoire. Une littérature tout entière est venue de nos jours ajouter ses mirages aux obstacles, aux difficultés que l’histoire rencontrait déjà. Nodier, le plus brillant, a ouvert cette voie. Il a restauré Robespierre, et de ce paradoxe, avidement saisi, il est sorti toute une école. De même il a paré, dans son indifférence, la Terreur royaliste, et fait des gentlemen de nos assassins du Midi. Il ne tient pas à lui que Fouché ne soit galant homme, et Pichegru loyal. Par bonheur, les amis de celui-ci ont démenti Nodier.
Un mot fera juger comme il fausse l’histoire. Les assassins de Lyon et du Midi, eux-mêmes s’appelaient _compagnons de Jésus_. Aimé Guillon, ce furieux, qui est un prêtre, dit _Jésus_. Et, en effet, c’est bien dans l’ombre de l’église, autour des neuf églises rouvertes à Lyon qu’apparaît pour la première fois cette mystérieuse compagnie. Mais c’est trop simple pour Nodier. Il met compagnons de _Jéhu_. Il suppose que ces vengeurs allèrent chercher le nom d’un vengeur d’Israël, un nom biblique qu’auraient pris sans doute volontiers les Puritains, mais parfaitement inconnu en pays catholique, où la Bible se lit si peu.
* * * * *
Nous allons tout à l’heure expliquer la machine qui, de septembre en mars, travailla sourdement pour amener la sanguinaire réaction; instrument double, d’intrigue fanatique, et de corruption, d’or anglais, de faux assignats.
Mais, avant tout, il faut remarquer une chose, c’est qu’en cet orageux Midi, l’action va s’engager sur un terrain imprégné de haines envieillies, que vingt révolutions en sens inverse avaient cruellement travaillé.
Ne craignons pas de remonter très haut. Ce pays, qu’on croirait d’esprits légers, est prodigieusement tenace. Rien ne s’oublie. Quand MM. de Levis vinrent, en 1815, redemander leurs biens, on leur dit qu’ils avaient reçu ces biens, en 1200, des mains maudites de Simon de Montfort. En 1300, l’insulteur du pape, Nogaret, est un fils d’albigeois, qui lui rend le soufflet reçu en 1200. Nombre de protestants de 1600 sont aussi de sang albigeois. Tels de nos violents terroristes, comme Payan, Fauvety, étaient de furieux Cévenols.
Avec ce Fauvety, au tribunal d’Orange, siégea Fernex, un canut de Lyon, le représentant trop fidèle des longs âges qui avaient produit cette race misérable et chétive. 93 n’eût pas suffi pour des hommes si sauvages. Les siècles y avaient travaillé. Nulle part l’humanité n’avait été si outragée. L’oligarchie marchande, qui avait tellement endetté la cité, avait terriblement exploité et souillé le peuple. La révolution fut violente contre cette violence. Le vengeur fut Châlier, barbarement frappé lui-même des Girondins, guillotiné trois fois! Le vengeur du vengeur, fut Collot, fut Fernex. Ainsi roula, par coups et contre-coups, la fureur alternée des sanglantes réactions.
En Thermidor, la masse girondine rentra à Lyon sur les ruines, rouvrit ses boutiques misérables et sans acheteurs. Les royalistes ne rentrèrent qu’un à un, et quelques mois plus tard. Ces furieux marchands brûlèrent un Châlier de carton, arrêtèrent son ami Bertrand (redevenu maire). Ils se constituèrent contre les Jacobins, garde nationale. Les députés thermidoriens qui venaient, leur donnaient des armes. Aux femmes ils ouvrirent neuf églises, et le clergé se retrouva centre de Lyon. Les _bons ouvriers_ sans ouvrages, tant de gens qui mouraient de faim et se disaient soldats du siège, tout doucement formèrent un corps: _Compagnons de Jésus_. Point de chef royaliste encore, mais un thermidorien, un ami de Legendre, un aboyeur connu, terroriste d’hier. C’est seulement au 21 janvier 95 que le royalisme se montre; d’abord par les prêtres et les femmes, une tourbe confuse qui s’entasse aux églises. Pendant que les autorités font la fête légale de la mort du tyran, il est canonisé en chaire. On fait son service funèbre. On lit son testament. Les cœurs sont attendris; les femmes pleurent, étouffent. On peut dire: «Le sang va couler.»
L’occasion, c’est le jugement même, le châtiment des terroristes. Des juges, il n’en faut pas. Les douces créatures, les plus charmantes dames, veulent, exigent des meurtres, de viriles exécutions. Elles ont honte de leurs mignards amants. On les trouve muettes, sombres. «Mais qu’avez-vous?--J’ai que vous êtes des lâches! que vous ne savez pas tuer!»
Les voilà donc, les énervés, les jolis hommes-femmes, mis en demeure de prouver qu’ils sont hommes. Les voilà, eux aussi, _compagnons de Jésus_, qui s’en vont _travailler_ (belle égalité républicaine) dans la bande sanglante des voleurs et des assassins. Le soir, fier et modeste, on revient au salon, ayant soin que la main blanche ait un peu de sang. Vrai ou faux, ce sang-là fait bien. Le tendre cœur frémit, mais saura le payer.
L’emportement des Lyonnaises parut au jugement de Fernex. Ce barbare alléguait qu’il avait tué en conscience, en scrupuleux juré, en vertu de la loi. Sa lettre à Robespierre, où on voit ses scrupules, certain regret d’humanité, reste pour jeter une lueur quelque peu favorable sur sa triste mémoire. Il fut absous. Mais une masse furieuse rugissait à la porte. A la sortie, il fut déchiré, mis en pièces. On vit pis que la scène horrible de Châlier. Chaque femme se fit un mérite, un devoir, de lui enfoncer ses ciseaux. Et cependant il ne pouvait mourir. On le jeta encore vivant au Rhône.
La mort lâcha la mort. La fureur des assassinats n’eut point de bornes. Mais qui tuer? On imprima un manuel du meurtre, une liste de ceux qui avaient dénoncé (disait-on), et la liste de leurs victimes. Et on tuait aussi par fantaisie, sans règle. Avait-elle dénoncé, la marchande de modes à qui on brûla la cervelle? Avait-elle dénoncé, la jeune Richard de dix-sept ans, qu’on prit et qu’on égorgea, ne trouvant pas son père? Notez que ces fils de Jésus ne tuaient pas gratis, souvent ils volaient aussi, se garnissaient les mains. Pour ces hommes endurcis, c’était peu que la vie humaine. Dans leur argot sauvage, l’homme tué n’était qu’un _mathevon_. Mot du patois de l’Est, pour dire un méchant petit arbre qui, la tête coupée, ne montera plus (voy. Montfalcon).
Plus le saint temps de Pâques approche, plus la Terreur, d’abord presque enfermée dans Lyon, va se répandre au loin. On avait essayé, dès septembre 94, de soulever le fanatisme; tout près d’Orange, du fameux tribunal, la Vierge avait apparu, d’abord sans grand succès, ce semble. Les départements écartés, Ardèche et Lozère, qui avaient peu souffert de la Terreur, mais qui ne savaient rien, presque rien du mouvement central, furent tout l’hiver travaillés par les prêtres. Les royalistes, légers, voltairiens jusque-là, se rallièrent aux prêtres, s’y confessèrent (_Mss. Goupilleau_).
Les magistrats nouveaux, inoffensifs et girondins, fort indulgents, ne furent point tolérés. Leurs domestiques les quittèrent; leurs pieuses servantes n’osaient plus les servir. On ne leur déclara plus rien des morts, naissances et mariages.
Enfin arrive Pâques, et tout éclate. Le printemps est terrible dans le Midi. On dirait une éruption volcanique. Si, en 92, dans l’humide Vendée, les femmes à ce moment de l’année lancèrent la guerre civile, combien plus, en 95, sur leur sol enflammé, les folles Provençales devaient délirer, s’aveugler, ne voir plus que du rouge, comme les petits taureaux de la Camargue dans leurs accès subits, imprévus, de férocité.
Après l’église, le foyer des massacres fut l’auberge, le cabaret. On va voir qu’à Marseille le chef des massacreurs est un maître d’auberge. Toutes étaient pleines. Des hommes généreux étaient là pour payer, régalaient à portes ouvertes. Dans ce temps de grande misère, cela semblait bien doux. Les meurt-de-faim partout trouvaient solde et pâture dans les _Compagnies du Soleil_ (depuis Louis XIV, _Soleil_ veut dire le Roi). Un argent abondant coulait, on ne savait d’où, dans le pauvre pays.
Les assignats de Londres, dès janvier, apparurent à Lyon. Vers février et mars, tout près de Lyon, en Suisse, vient résider le grand machinateur anglais, Wickam, avec des masses d’or, de faux assignats. Deux courants s’établissent et vont traverser le Midi. De Bâle à Besançon, à Lyon, s’organise régulièrement la petite poste anglo-royaliste, déjà depuis deux ans établie sur le Rhin, surtout par le moyen des pâtés de Strasbourg, dans lesquels on passait les lettres.
Le grand cœur de Wickam, sa passion, sa générosité, ne sait point calculer. «L’Anglais, dit Montgaillard, ne craignait qu’une chose: de dépenser trop peu.» Ce furieux caissier, Wickam, aux plus fortes demandes n’avait qu’une réponse: «Non, ce n’est pas assez.» (Fauche-Borel.)
CHAPITRE VI
LES JOURNÉES DE GERMINAL (1er AVRIL).--MASSACRES DE LYON (5 MAI 95).
L’Assemblée se rendait peu compte de ces grandes puissances souterraines qui travaillaient la France. Elle ne regardait que Paris.
La paix prochaine avec la Prusse, la belle campagne de Hollande conquise en plein hiver égayaient bien peu son regard. Elle ne voyait que Paris.
Le grand moment d’expansion de novembre, à la clôture des Jacobins, la création magnifique de toutes nos grandes écoles, était déjà loin. La difficulté croissante de l’arrivage des vivres, la panique de l’assignat, l’interminable dispute que sa valeur variable mettait aux moindres affaires, tout avait terriblement assombri la situation. Elle alla s’embrumant, s’enténébrant, et les longs jours aigres, froids, nécessiteux du printemps, étaient loin de l’éclaircir. Au contraire, par l’excès des maux, ils amenèrent de telles crises que l’Assemblée, ballottée au vent des peurs et des colères, fut toute au combat de Paris, et perdit de vue le reste, laissa la France, le monde, devenir ce qu’ils voudraient.
Ce qui me frappe le plus dans cette salle si obscure de la Convention et dans ce noir Paris d’hiver, c’est la prodigieuse dépense d’imagination qu’on y fait, de fureurs (non jouées, sincères), de vaines accusations, surtout d’illusions, de songes. L’historien des anciens âges y croirait revoir quelque chose du Paris fou de Charles VI, de la fantastique fumée de ces époques étranges où tout paraît plein du démon.
Si crédules après Voltaire! Après un siècle raisonneur, si peu de raisonnement! un déchaînement si fort, si aveugle, de la fantaisie!... On le croit à peine.
Il est certain que deux légendes dominaient la situation,--absurdes au total, quoiqu’il s’y mêlât un peu de réalité.
D’un côté, les masses ouvrières, le peuple en général, disait: «On veut que nous mourions de faim.»
De l’autre, les classes marchandes, l’innombrable petit rentier disait, croyait: «Un complot se fait entre les Jacobins pour recommencer la Terreur, massacrer la Convention, et la moitié de Paris.»
Des noms propres aidaient la légende. La haine de l’assignat s’en prenait surtout à Cambon. La rareté, la cherté des vivres venait de celui qui passait pour s’occuper des subsistances, du député Boissy d’Anglas. On l’appelait _Boissy-famine_. C’était un protestant de l’Ardèche, un avocat d’Annonay, qui s’était procuré le titre d’une charge de cour (maître d’hôtel de Monsieur), académicien de province, d’une politesse empesée et qui paraissait servile. Il avait l’air, dit Mercier, «d’avoir toujours sous le bras sa serviette de maître d’hôtel.»
La terrible tradition du Pacte de famine, sous forme différente, revient dans les esprits. Écoutez dans la longue queue qui se fait la nuit pour le pain. Vous entendez ceci: «Il y a trop de monde en France. Le gouvernement y met ordre. Il faut qu’on meure, qu’on meure...» C’est ce qui, dans Vilatte, Babeuf, etc., prend la formule atroce du _Système de dépeuplement_. Tous en parlent, et le pis, c’est qu’ils y sont crédules. Tous les partis se lancent, se relancent cette pierre à la tête.
Qu’il y ait eu, comme toujours, de gros spéculateurs en blé, cela ne fait pas doute. Mais c’était cependant le moindre côté de la question. La grande cause générale et terrible de la disette de Paris, c’est que personne ne voulait y venir. C’est que tous les fermiers fuyaient et redoutaient le marché parisien.
Forcés sous la Terreur d’y apporter, d’y vendre aux plus mauvaises conditions, ils s’en dédommageaient maintenant en n’y venant plus. Le blé s’en allait à Rouen, Évreux, Reims, Orléans. On aurait dit qu’après la contraction, une force centrifuge énorme, irrésistible, emportait les denrées au loin.
On eût voulu que, dans un rayon de vingt lieues à peu près, la campagne nourrît Paris. Mais ceux de Vernon, par exemple, qui étaient juste à vingt lieues, refusaient, se battaient plutôt que d’y venir.
Le marché de Paris, sur un terrain si bouillonnant, dans ces grandes foules inflammables, effrayait le vendeur. Il n’était pas à l’aise, entouré et pressé des masses faméliques, défiantes, prêtes aux aigres disputes. Disputes sur les prix, sur la valeur de l’assignat. Fureurs contre ceux qui achètent à bon marché en numéraire. Injures fort dangereuses, lancées légèrement, les noms d’_accapareurs_, d’_affameurs_, d’assassins du peuple. Et, si l’on ripostait, le fermier, sa charrette, pouvaient être mis en fourrière, traînés à la section, interrogés de fort mauvaise humeur, non sans danger à la sortie.
Comment remédier à cela? L’autorité nouvelle (quoi qu’on ait dit) n’y fut pas négligente, elle y fit des efforts incroyables, autant et plus de sacrifices qu’on n’avait fait dans la Terreur. Comparons deux chiffres certains.
L’homme de l’ancien Comité de salut public, Lindet, nous dit qu’en douze mois il fit venir deux millions et demi de quintaux de grains, donc, _deux cent mille par mois_, pour _la France entière_.
Boissy d’Anglas affirme que le nouveau Comité fit venir huit cent cinquante mille quintaux en quatre mois, donc, plus de _deux cent mille par mois_ pour _la seule ville de Paris_.
Grand effort, mais très vain. Nulle action gouvernementale ne supplée le commerce, l’action de l’industrie privée.
De ces réalités cruelles sortaient des accusations violentes, un dialogue atroce:
«D’où viennent la misère et la faim, la cherté, le chômage, l’absence de travail, de commerce?»
Des affameurs, disaient les uns, des spéculateurs, de leurs compères les députés.
Et les autres: Du complot jacobin, de la queue de Robespierre. Tant qu’ils brouillent, on ne peut rien faire. Avec eux il faut en finir.
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Dans un tel état des esprits, le moindre bruit frappait et effrayait. Sur un cri des tribunes, sur un mot emporté de Ruamps, de Duhem, l’Assemblée s’émouvait. Les Girondins montraient le poing à la Montagne, criaient: «Voyez-vous le complot?»
Dans Paris, le cours de Laharpe avait un effet incroyable. Ce bavard, converti par une noble dame en prison, prêchait maintenant contre lui-même, donnait au public ce spectacle d’un terroriste accusant la Terreur. Un certain groupe autour de lui se formait, une société violente de réaction. De son Lycée, la jeunesse élégante s’élançait au théâtre, y chantait _le réveil du peuple_ et faisait taire _la Marseillaise_. Mais elle se heurta à des masses hostiles, la plupart étaient des élèves de l’École normale. Si loin dans l’insolence allèrent les muscadins que l’Assemblée finit par s’indigner. On cerna un théâtre, on en enleva deux cents qui furent conduits aux Gravilliers et durement tancés par cette section patriote.
En revanche, on fit faire par l’enragé Fréron l’accusation en règle des Jacobins (9 février, 21 pluviôse). Ramassant leurs propos furieux, insensés, leur prêtant un accord qu’ils n’avaient nullement, il combina tels mots du faubourg Saint-Antoine, et tels de Saint-Marceau. Dans la réalité, Babeuf s’était rapproché d’eux. Mais cette coalition des deux clubs rivaux naguère n’était menée par nul homme d’action. Celui qui l’eût conduite, rendue redoutable peut-être, Lazouski, l’homme du 10 août, venait justement de mourir.
Fréron affirmait, soutenait _qu’on tuerait cent représentants_, girondins ou thermidoriens.
Accusation sans preuve, mais dont l’effet certain était d’exaspérer les haines et les frayeurs. On arrêta Babeuf (21 février). Et, le 2 mars, le déclamateur Saladin, dans un rapport contre Collot, Billaud, Vadier, Barère, entama réellement un procès contre la Montagne. Il n’allait pas à moins qu’à frapper tour à tour _une centaine de représentants_ qui en 93 avaient été en mission.
Un député de la Seine-Inférieure, Faure, disait sagement que le procès des quatre devait être remis à un an. Mais on n’écouta rien. Legendre fit voter qu’ils seraient à l’instant mis en arrestation.
Fatal commencement, qui, de nouveau, allait ouvrir la voie à une opération barbare de l’Assemblée sur elle-même. Un homme le sentit, de peu de portée, mais honnête, qui suivait toujours son cœur; il fut en août, l’organe du mouvement alors si général contre le Terrorisme. Lecointre, le 19 mars, retourné violemment, étonna tout le monde, en demandant _la Constitution_ de 93.
Les plus sages de la Montagne, Romme, Goujon, etc., applaudirent et avec raison. Quelque jugement qu’on porte sur cette machine impossible, elle pouvait utilement servir à enrayer sur la pente où l’on glissait, retarder la réaction.
Dès le 17, avait eu lieu, au faubourg Saint-Marceau, un rassemblement d’affamés. Le 21 (1er germinal), une masse du faubourg Saint-Antoine vint demander à l’assemblée la Constitution de 93 et la fin des disputes, c’est-à-dire, prier l’assemblée de ne pas se tuer elle-même.
Pétition fort mal reçue des modérés. Ils firent faire par Sieyès une loi de police, menaçante et de peu d’effet:
«Qui viole l’assemblée est déporté, qui insulte un député est mis à mort. En cas de trouble, on siégera à Châlons, et (chose infiniment dangereuse, imprudente), on appellera de chaque armée une force qui protège la Convention.»
La faim n’a peur de rien. Le 7 germinal (27 mars) on ne put distribuer le matin qu’une demi-livre de pain; autant devait en venir le soir. Mais on n’attendit pas. Au centre de Paris, les femmes se soulevèrent, marchèrent sur la Convention.
Boissy expliqua parfaitement la situation. Paris consommait beaucoup plus, ayant une foule de mangeurs étrangers, au moins 50,000 (plus 8,000 militaires destitués, fort embarrassants). Les convois de farine arrivaient lentement, étant trop souvent retenus, arrêtés en chemin par des populations qui criaient qu’on les affamait. A Paris, quoi qu’on fît, plusieurs prenaient trop, s’approvisionnaient pour plusieurs jours. La banlieue trouvait cent moyens d’emporter du pain de Paris.
Des représentants en personne allaient presser les arrivages. On ne les écoutait pas. On les menaçait même. Plusieurs furent en danger. Emploieraient-ils la force? Faudrait-il revenir aux moyens de terreur?
L’hésitation où l’on était, et la difficulté d’organiser cette force qui fît venir les fermiers malgré eux, prolongèrent la situation. Les souffrances étaient visibles, incontestables. Mais l’Assemblée croyait qu’un complot jacobin les exploitait et soulevait le peuple. Alarmée de l’éclat du 7, elle semblait vouloir profiter de la loi nouvelle, s’établir à Châlons, laisser Paris à la misère, au désespoir.
Elle suivait avec passion son procès contre la Terreur. Passion fort aveugle, qui, les yeux fermés, confondait les deux fractions opposées du précédent gouvernement, poursuivait à la fois les instruments de Robespierre (Herman, Fouquier), et les ennemis de Robespierre (Collot, Billaud, Vadier, etc.).
Le 8, s’ouvre à grand bruit le procès de Fouquier-Tinville, d’Herman, etc. Le 12 (comme on va voir), on déporte Collot, Billaud... les furieux de 93.
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Nulle preuve que ces deux terrorismes, qu’on poursuivait, eussent fait un complot. Ce fut tout simplement une distribution de pain retardée qui (le 12 germinal, 1er avril) porta un flot de femmes à la Convention. Elles menaient leurs enfants avec elles. Cette grande masse, poussée par derrière, força la garde, tomba dans l’Assemblée. Elles criaient: «Du pain! du pain!» Carnot dit dans ses notes (voy. Mém.) que ce rassemblement n’était nullement menaçant.
Même les pétitions que les hommes apportèrent ensuite, quelque diverses qu’elles fussent, démagogiques ou non, s’accordaient en ceci: «qu’elles priaient la Convention _de rester à son poste_», donc lui accordaient confiance.
Avant l’entrée de cette foule, l’excellent Lanthenas, le girondin (et l’ami des Roland), avait supplié les représentants de prendre une mesure d’équité pacificatrice: «de rassurer les patriotes, qui, égarés dans la Terreur, avaient nui sans intention.»
Mais quelques fous de la Montagne, Ruamps le maratiste, et un certain Bourgeois, exaspérèrent l’Assemblée par des mots d’une calomnieuse fureur: Que les comités, par exemple, soldaient les muscadins, _qu’ils organisaient la famine_. Ce mot, dans un tel jour, pouvait avoir une portée terrible. La Convention se contint, mais le soir, mais la nuit, frappa cruellement.
Tout cela se passait à travers un fort long rapport de Boissy, souvent interrompu, mais qui finalement proposait de céder à la voix de Paris, de revenir aux moyens de contrainte pour l’approvisionner par réquisition. Pour réussir on devait, dans chacune des sections, élire et armer cinquante hommes.
Mais que feraient ces hommes? On n’osait dire encore qu’ils obligeraient les fermiers d’apporter. On disait seulement «que, commandés par des représentants, ils protégeraient les arrivages.»
Vaine et molle rédaction. Legendre dit: «Cela ne sert à rien sans une loi _qui force le fermier_ à vendre à un prix raisonnable.»
Et Goujon ajouta: «Cela ne sert à rien, si les réquisitions pour Paris, se font dans des lieux où achètent des districts plus éloignés» (si Vernon, par exemple, fournit Rouen plus que Paris).