Histoire du véritable Gribouille

Part 3

Chapter 34,045 wordsPublic domain

Alors M. Bourdon commença à bourdonner et à grimper le long de l'arbre, et à frapper de l'aile et de la patte à la cellule de la reine qui se barricadait et tirait ses verrous. M. Bourdon fit entendre une voix retentissante comme une trompe de chasse, et des milliers, des millions, des milliards de bourdons, de frelons et de guêpes parurent, d'abord comme un nuage dans le ciel, et bientôt comme une armée terrible qui se précipita sur la ruche. Les abeilles se décidèrent à sortir pour se défendre, et Gribouille assista à un combat furieux où chacun cherchait à percer un ennemi de son dard ou à lui manger la tête. La mêlée devint plus horrible lorsque des branches du chêne descendit une nouvelle armée qui, sans prendre parti dans la querelle, ne parut songer qu'à tuer au hasard pour emporter et manger les cadavres. C'était toute une république de grosses fourmis qui avait sa capitale non loin de là, et qui avait été prendre le frais sur les feuilles, et tâcher en même temps de lécher un peu de miel qui coulait de la ruche, et dont les fourmis sont aussi friandes que les bourdons. Chaque fois qu'un insecte blessé tombait sur le dos, ou se roulait dans les convulsions de la colère et de l'agonie, vingt fourmis s'acharnaient à le pincer, à le mordre, à le tirailler, et, après l'avoir fait mourir à petit feu, appelaient vingt autres des leurs qui emportaient le mort vers la fourmilière. Dans ce désordre, le miel, ruisselant par les portes brisées des cellules, empiégea si bien les combattants et les voleurs, que grand nombre périrent étouffés, noyés ou percés par leurs ennemis, dont ils ne pouvaient plus se défendre. Enfin les frelons restèrent maîtres du champ de bataille; et alors commença une orgie repoussante. Les vainqueurs se gorgeant de miel au milieu des victimes, et, marchant sur les cadavres des mères et des enfants, s'enivrèrent d'une façon si indécente, que beaucoup crevèrent d'indigestion en se roulant pêle-mêle avec les morts et les mourants.

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Quant à M. Bourdon, à qui l'on avait apporté les clefs de la ruche sur un plat d'argent, il se mit à rire d'une manière odieuse, et prenant Gribouille par la peau du cou:--Allez donc, poltron, lui dit-il, profitez donc de la curée, car c'est pour vous qu'on a fait tout ce massacre. Profitez-en, mangez, prenez, pillez, tuez, allez donc!

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Et il le lança au fond de la ruche, qui était devenue un lac de sang. Gribouille s'agita pour en sortir, et, roulant le long du chêne, il alla tomber dans la capitale des fourmis, où à l'instant même il fut saisi par trente millions de paires de pinces qui le tenaillèrent si horriblement, qu'il fit un grand cri et s'éveilla.

Mais, en ouvrant les yeux, il ne vit plus rien que de très-vraisemblable: le chêne s'était refermé, la fourmilière avait disparu, quelques abeilles voltigeaient discrètement sur le serpolet, quelques frelons buvaient les gouttelettes d'eau que le ruisseau faisait jaillir sur les feuilles de ses rives, et M. Bourdon, aussi tranquille qu'à l'ordinaire, regardait Gribouille en ricanant.

--Eh bien, monsieur l'endormi, lui dit-il, voilà comme vous prenez votre première leçon? vous vous abandonnez au sommeil pendant que je vous explique les lois de la nature?

--Je vous en demande bien pardon, répondit Gribouille encore tout saisi d'horreur. Ce n'est pas pour mon plaisir que j'ai dormi de la sorte, car j'ai fait des rêves abominables.

--C'est bon, c'est bon, reprit M. Bourdon, il faut s'habituer à tout. Mais où en étions-nous?

--Vraiment, monsieur, dit Gribouille, je n'en sais rien. Il me semblait que vous me disiez de tuer, de piller, de manger.

--C'est quelque chose comme cela, reprit M. Bourdon; je vous expliquais l'histoire naturelle des frelons et des abeilles. Celles-ci travaillent pour leur usage, vous disais-je; elles sont fort habiles, fort actives, fort riches et fort avares. Ceux-là ne travaillent pas si bien et ne savent pas faire le miel; mais ils ont un grand talent, celui de savoir prendre. Les fourmis ne sont pas sottes non plus, elles bâtissent des cités admirables, mais elles les remplissent de cadavres pour se nourrir pendant l'hiver, et il n'est point de nation plus pillarde et mieux unie pour faire du mal aux autres. Vous voyez donc bien que, dans ce monde, il faut être voleur ou volé, meurtrier ou meurtri, tyran ou esclave. C'est à vous de choisir; voulez-vous conserver comme les abeilles, amasser comme les fourmis, ou piller comme les frelons? Le plus sûr, selon moi, est de laisser travailler les autres, et de prendre, prendre, prendre! mon garçon, par force ou par adresse, c'est le seul moyen d'être toujours heureux. Les avares amassent lentement et jouissent peu de ce qu'ils possèdent; les pillards sont toujours riches quand même ils dépensent, car, quand ils ont bien mangé, ils recommencent à prendre, et comme il y a toujours des travailleurs économes, il y a toujours moyen de s'enrichir à leurs dépens. Ça, mon ami, je vous ai dit le dernier mot de la science, choisissez, et, si vous voulez être bourdon, je vous ferai recevoir magicien comme je le suis.

--Et quand je serai magicien, dit Gribouille, que m'arrivera-t-il?

--Vous saurez prendre, répondit M. Bourdon.

--Et pour le devenir, que faut-il faire?

--Faire serment de renoncer à la pitié et à cette sotte vertu qu'on appelle la probité.

--Tous les magiciens font-ils ce serment-là? dit Gribouille.

--Il y en a, répondit M. Bourdon, qui font le serment contraire, et qui font métier de servir, de protéger et d'aimer tout ce qui respire; mais ce sont des imbéciles qui prennent, par vanité, le titre de bons génies et qui n'ont aucun pouvoir sur la terre. Ils vivent dans les fleurs, dans les ruisseaux, dans les déserts, dans les rochers, et les hommes ne leur obéissent pas; ils ne les connaissent même point; aussi ce sont de pauvres génies qui vivent d'air et de rosée et dont le cerveau est aussi creux que l'estomac.

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--Eh bien, monsieur Bourdon, répondit Gribouille, vous n'avez pas réussi à me donner de l'esprit, car je préfère ces génies-là au vôtre, et je ne veux en aucune façon apprendre la science de piller et de tuer. Je vous souhaite le bonjour, je vous remercie de vos bonnes intentions, et je vous demande la permission de retourner chez mes parents.

--Imbécile, répondit M. Bourdon, tes parents sont des frelons qui ont oublié leur origine, mais qui n'en ont pas moins tous les instincts et toutes les habitudes de leur race. Ils t'ont battu parce que tu ne savais pas voler, ils te tueront à présent que tu peux le savoir et que tu refuses de l'apprendre.

--Eh bien, dit Gribouille, je m'en irai dans ces déserts dont vous m'avez parlé et où vous dites que demeurent les bons génies.

--Mon petit ami, vous n'irez point, repartit M. Bourdon d'une voix terrible et en roulant ses gros yeux comme deux charbons ardents; j'ai mes raisons pour que vous ne me quittiez pas, et je vais vous faire tant de piqûres, que vous resterez là pour mort si vous me résistez.

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En parlant ainsi, M. Bourdon étendit ses ailes et, reprenant la figure d'un affreux insecte, il se mit à poursuivre avec rage le pauvre Gribouille qui s'enfuyait à toutes jambes. Quelque temps il réussit à se préserver en l'écartant avec son chapeau; mais enfin, se voyant sur le point d'être dévoré, il perdit la tête et se précipita dans le ruisseau dont il descendit le courant à la nage avec beaucoup de vitesse; mais à tout instant le bourdon s'élançait sur ses yeux pour l'éborgner, et il était forcé d'enfoncer sa tête dans l'eau, au risque d'être suffoqué. Alors Gribouille, se voyant perdu, s'écria:

--A mon secours, les bons génies, ne souffrez pas que ce méchant s'empare de moi!

Au même instant une jolie demoiselle aux ailes bleues sortit d'une touffe d'iris sauvages, et s'approchant de Gribouille:--Suis-moi, lui dit-elle, nage toujours et n'aie pas peur. Et puis elle se mit à voler devant lui, et, en un instant, une grande pluie d'averse commença à tomber et à contrarier fort M. Bourdon, qui ne savait pas voler pendant la pluie. La demoiselle s'en moquait et allait toujours. Le ruisseau se gonflait et emportait Gribouille, qui n'avait plus la force de nager. M. Bourdon essaya de s'acharner après sa proie, mais la pluie, qui tombait en gouttes aussi larges que la main, le culbuta dans l'eau. Il se sauva comme il put, à la nage, et gagna les herbes de la rive, où Gribouille le perdit de vue.

Cependant Gribouille avançait toujours, conduit par la demoiselle, et il se trouva à passer devant la porte de la maison de son père. Il vit ses frères et soeurs qui le regardaient par la fenêtre et qui riaient bien fort, pensant qu'il se noyait. Gribouille voulait s'arrêter pour leur dire bonjour, mais la demoiselle le lui défendit.

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--Suis-moi, Gribouille, lui dit-elle, si tu me quittes, tu es perdu.

--Merci, madame la demoiselle, répondit Gribouille, je veux vous obéir.

Et, lâchant un arbre auquel il s'était retenu, il recommença à nager aussi vite que le ruisseau, qui était devenu un torrent et qui roulait aussi vite qu'une flèche. Quand il eut dépassé la maison et le jardin de ses parents, Gribouille entendit ses frères et ses soeurs qui le raillaient en criant de toutes leurs forces: «_Fin comme Gribouille, qui se jette dans l'eau par crainte de la pluie._»

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SECONDE PARTIE.

COMMENT GRIBOUILLE SE JETA DANS LE FEU PAR CRAINTE D'ÊTRE BRÛLÉ.

Lorsque Gribouille eut fait environ deux cents lieues à la nage, il se sentit un peu fatigué et il eut faim, quoiqu'il eût fait tout ce chemin en moins de deux heures. Il y avait longtemps qu'il ne descendait plus le cours du ruisseau et qu'il naviguait en pleine mer sans s'en apercevoir, car il lui semblait rêver et ne pas bien savoir ce qui se passait autour de lui. Il ne voyait plus la demoiselle bleue; il est à croire qu'elle l'avait quitté lorsque le ruisseau s'était jeté dans une rivière, laquelle rivière s'était jetée dans un fleuve, lequel fleuve avait conduit Gribouille jusqu'à la mer.

Gribouille, revenant à lui-même, fit un effort pour se reconnaître et ne se trouva plus figure humaine: il n'avait plus, en guise de pieds et de mains, que des feuilles vertes toutes mouillées; son corps était en bois couvert de mousse, sa tête était un gros gland d'Espagne sucré, du moins Gribouille le pensait, car il sentait comme un goût de sucre dans la bouche qu'il n'avait plus. Il fut étonné de se voir dans cet état et de reconnaître que son voyage l'avait changé en une branche de chêne qui flottait sur l'eau. Les gros poissons qu'il rencontrait par milliers le flairaient en passant, puis détournaient la tête d'un air de dégoût. Les oiseaux de mer s'abattaient jusque sur lui pour l'avaler, mais, dès qu'ils l'avaient regardé de près, ils s'en allaient plus loin, pensant que ce n'était point un plat de leur cuisine. Enfin il vint un grand aigle qui le prit assez délicatement dans son bec et qui l'emporta à travers les airs.

Gribouille eut un peu peur de se voir si haut, mais il sentit bientôt qu'en le séchant l'air lui donnait de la force et de la nourriture, car sa faim le quitta, et il se fût trouvé fort à l'aise si les projets de l'aigle à son égard ne lui eussent donné quelque inquiétude.

Cependant, comme il continuait à penser et à raisonner sous sa forme de branche, il se dit bientôt: Je suis près de terre, puisque l'aigle, qui n'est pas un oiseau marin, est venu me chercher dans les eaux; il m'emporte, et ce n'est pas pour me manger, car il aime la chair et non pas les glands; il veut donc faire de moi une broussaille pour son nid, et bientôt sans doute je vais me trouver sur le faîte d'un arbre ou d'un rocher.

Gribouille raisonnait fort bien. Il vit bientôt le rivage et une grande île déserte où il n'y avait que des arbres, de l'herbe et des fleurs qui brillaient au soleil et embaumaient l'air à vingt lieues à la ronde.

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L'aigle le déposa dans son aire et partit pour aller chercher quelqu'autre broussaille. Gribouille, se voyant seul, avait bien envie de s'en aller; mais comment faire, puisqu'il n'avait plus ni pieds ni jambes? Au moins, disait-il, quand j'étais sur l'eau, l'eau me poussait et me faisait avancer; à présent, que deviendrai-je? je m'en vais certainement me faner, me dessécher et mourir, puisque je suis une branche coupée et jetée aux vents.

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Gribouille versa quelques larmes, mais il reprit courage en songeant que les fées ou les bons génies l'avaient protégé contre les assauts de l'affreux bourdon, et que, sans doute, ils lui avaient fait subir cette métamorphose pour le préserver de ses poursuites. Il aurait bien voulu les invoquer encore, et surtout revoir près de lui la demoiselle bleue qui lui avait parlé sur le ruisseau; mais il était aussi muet qu'une souche, et il ne pouvait pas faire de lui-même le plus petit mouvement.

Mais voilà que tout d'un coup s'éleva un furieux coup de vent qui bouleversa le nid de l'aigle et transporta Gribouille au beau milieu de l'île.

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Il n'eut pas plutôt touché la terre qu'il vit s'agiter autour de lui toutes les herbes et toutes les fleurs; et un beau narcisse blanc, au pied duquel il s'était trouvé retenu, se pencha, l'embrassa sur la joue, et lui dit:--Te voilà donc enfin, mon cher Gribouille? il y a bien longtemps que nous t'attendons. Une marguerite se prit à rire et dit:

--Vraiment, nous allons bien nous amuser, à présent que le bon Gribouille sera des nôtres; et une folle avoine s'écria:--Je suis d'avis que nous donnions un grand bal pour fêter l'arrivée de Gribouille.--Patience! reprit le narcisse, qui avait l'air plus raisonnable que les autres, vous ne pourrez rien pour Gribouille tant que la reine ne l'aura pas embrassé.

--C'est juste, répondirent les autres plantes; faisons un somme en attendant; mais prenons garde que le vent, qui est en belle humeur aujourd'hui, ne nous enlève Gribouille. Enlaçons-nous autour de notre ami.

Alors le narcisse étendit sur la tête de Gribouille une de ses grandes feuilles, en lui disant:--Dors, Gribouille, voilà un parasol que je te prête. Cinq ou six primevères se couchèrent sur ses pieds, une troupe de jeunes muguets vint s'asseoir sur sa poitrine, et une douzaine d'aimables pervenches se roulèrent autour de lui et l'enlacèrent si adroitement, que le plus méchant vent du monde n'eût pu l'emporter.

Gribouille, ranimé par la bonne odeur de ces plantes affables, par la fraîcheur de l'herbe et le doux ombrage du narcisse, goûta un sommeil délicieux, tandis que les muguets lui faisaient tout doucement cent petits contes à dormir debout, et que les pâquerettes chantonnaient des chansonnettes qui n'avaient ni rime ni raison, mais qui procuraient des rêves fort agréables.

Enfin Gribouille fut réveillé par des voix plus hautes. On chantait et on dansait autour de lui: tout le monde paraissait ivre de joie; les liserons s'agitaient comme des cloches à toute volée, les graminées jouaient des castagnettes, les muguets faisaient mille courbettes et révérences, et le grave narcisse lui-même chantait à tue-tête, tandis que les pâquerettes riaient à gorge déployée.

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--Enfants sans cervelle, dit alors d'un ton maternel une très-douce voix, n'avez-vous pas une bonne nouvelle à m'apprendre, ce matin?

Aussitôt des millions de voix crièrent ensemble: _Gribouille! Gribouille! Gribouille!_ Et, s'écartant comme un rideau, toutes les plantes découvrirent aux yeux charmés de Gribouille le doux visage de la reine.

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C'était la Reine des prés, cette belle fleur élégante, menue et embaumée qui vient au printemps et qui aime les endroits frais.

--Lève-toi, mon cher Gribouille, dit-elle, viens embrasser ta marraine.

Aussitôt Gribouille sentit qu'il retrouvait ses pieds, ses bras, ses mains, son visage et toute sa personne. Il se leva bien lestement, et toute la prairie fit un cri de joie à l'apparition du véritable Gribouille. La reine daigna dépouiller son déguisement et elle se montra sous sa figure naturelle, qui était celle d'une fée plus belle que le jour, plus fraîche que le mois de mai, et plus blanche que la neige; seulement elle conservait sa couronne de fleurs de reine des prés, qui, en se mêlant à ses cheveux blonds, semblait plus belle qu'une couronne de grappes de perles fines.

--Allons, mes enfants, dit-elle, levez-vous aussi, et que les yeux dessillés de Gribouille vous voient tels que vous êtes.

Il y eut un moment d'hésitation, et le Narcisse prenant la parole:--Chère reine, dit-il, tu sais bien que, pour nous faire paraître dans toute notre beauté, il nous faut un de tes divins sourires, et tu es si occupée de l'arrivée de Gribouille, que tu ne songes pas à nous l'adresser.

La reine sourit tout naturellement à ce reproche, et Gribouille, sur qui ce sourire passa aussi comme un éclair, éprouva un mouvement de joie mystérieuse si subit, qu'il en pensa mourir de joie. Toute la prairie en ressentit l'effet; on eût dit que le rayon d'un soleil mille fois plus clair et plus doux que celui qui éclaire les hommes avait ranimé et transformé toutes les choses vivantes. Toutes les fleurs, toutes les herbes, tous les arbustes de l'île devinrent autant de sylphes, de petites fées, de beaux génies qui parurent, les uns sous les traits d'enfants beaux comme les amours, de filles charmantes, de jeunes gens enjoués et raisonnables, les autres sous la figure de superbes dames, de nobles vieillards et d'hommes d'un aspect franc, libre, aimant et fort. Enfin tout ce monde-là était beau et agréable à voir, les vieux comme les jeunes, les petits comme les grands. Tous étaient vêtus des tissus les plus fins, les uns éclatants, les autres aussi doux à regarder que les couleurs des plantes dont ils avaient adopté le nom et les emblèmes. Les enfants faisaient mille charmantes folies, les gens graves les regardaient avec tendresse et protégeaient leurs ébats. Les jeunes personnes dansaient et chantaient, et charmaient par leur grâce et leur modestie. Tous et toutes s'appelaient frères et soeurs et se chérissaient comme les enfants de la même mère, et cette mère était la reine des prés, éternellement jeune et belle, qui ne commandait que par ses sourires et ne gouvernait que par sa tendresse.

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Elle prit Gribouille par la main et le promena au milieu des groupes nombreux qui s'étaient formés dans la prairie, puis, quand tout le monde l'eut choyé et caressé, elle lui dit:

--Va et sois libre; amuse-toi, sois heureux: cette fête ne sera pas longue: car j'ai beaucoup d'affaires. Elle ne durera que cent ans, profites-en pour t'instruire de notre science magique. Ici l'on fait les choses vite et bien. Après la fête, je causerai avec toi et je te dirai ce que tu dois savoir pour être un magicien parfait.

--Soit, ma chère marraine, puisque vous l'êtes, dit Gribouille, je me sens en vous une telle confiance que je veux tout ce que vous voudrez. Mais qui fera mon éducation, ici?

--Tout le monde, dit la reine, tout le monde est aussi savant que moi, puisque j'ai donné à tous mes enfants ma sagesse et ma science.

--Est-ce donc que vous allez nous quitter pendant ces cent ans? dit Gribouille, j'en mourrais de regret, car je vous aime de tout l'amour que j'aurais eu pour ma mère si elle l'eût permis.

--Je ne te quitterai pas, pour un si court moment que j'ai à passer près de toi et de mes autres enfants, dit la reine. Je reste au milieu de vous; tu me verras toujours, tu pourras toujours venir près de moi pour me parler et me questionner; mais tu vois, tes frères et tes soeurs sont impatients de te réjouir et de te fêter. N'y sois pas insensible, car toute cette joie, tout ce bonheur dont tu les vois enivrés, se changeraient en tristesse et en larmes si tu ne les aimais pas comme ils t'aiment.

--A Dieu ne plaise! s'écria Gribouille. Et il s'élança au milieu de la fête.

Gribouille ne se demanda pas pourquoi tout ce monde si bon, si beau et si heureux avait tant d'amitié pour un pauvre petit étranger comme lui, sorti du monde des méchants. Il ne se permit pas de douter que la chose fût vraie et certaine. Il sentit tout d'un coup que c'est si doux d'être aimé, qu'il faut vite en faire autant et ne point se tourmenter d'autre chose au monde.

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La fête fut belle et le temps ne cessa pas d'être magnifique. Il y eut pourtant quelquefois de la pluie, mais une pluie tiède qui sentait l'eau de rose, l'eau de violette, de tubéreuse, de réséda, enfin toutes les meilleures senteurs du monde, et on avait autant de plaisir à sentir tomber cette pluie qu'à la sentir sécher dans les cheveux aux rayons d'un bon soleil qui se dépêchait de la boire. Il y eut aussi de l'orage, du vent et du tonnerre, et c'était un bien beau spectacle auquel on assistait sans rien payer. Il y avait des grottes immenses où l'on se mettait à l'abri pour regarder la mer en fureur, le ciel en feu, et pour entendre les chants extraordinaires et sublimes que le vent faisait dans les arbres et dans les rochers. Personne n'avait peur, pas même les petits sylphes et les jeunes farfadets. Ils savaient qu'aucun mal ne pouvait les atteindre. Quelquefois les ruisseaux gonflés par l'orage devenaient des torrents; c'était une joie, un tumulte parmi les enfants et les jeunes filles à qui les franchirait: et quand on tombait dedans, on riait plus fort, car rien ne faisait mourir dans ce pays-là, on n'y était même jamais malade. Il arrivait pourtant quelquefois des accidents. Les sylphes étourdis tombaient du haut des arbres, ou les jeunes filles se piquaient les doigts aux rosiers et aux acacias. Les jeunes gens, en exerçant leurs forces, faisaient quelquefois, par mégarde, rouler un rocher sur de graves vieillards qui causaient sans méfiance à quelques pas de là. Mais aussitôt qu'on voyait une blessure, qu'elle fût grande ou petite, la moindre goutte de sang faisait accourir tout le monde; on s'empressait à qui verserait la première larme sur cette plaie, et aussitôt elle était guérie par enchantement. Mais cela causait un moment de douleur générale, car tout le monde souffrait à la fois du mal que ressentait le blessé. La reine alors arrivait bien vite, bien vite; elle souriait, et, comme le blessé était déjà guéri, tout le monde était consolé et transporté d'une joie nouvelle à cause du sourire de la reine.

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On ne vivait, dans ce pays-là, que de fruits, de graines et du suc des fleurs; mais on les apprêtait si merveilleusement, leurs mélanges étaient si bien diversifiés, qu'on ne savait lequel de ces plats exquis préférer aux autres. Tout le monde préparait, servait et mangeait le repas. On ne choisissait point les convives; qu'ils fussent jeunes ou vieux, gais ou sérieux, ils étaient tous parfaitement agréables. On riait avec les uns à en mourir, on admirait la sagesse ou l'esprit des autres. Quand même on devenait grave avec les sages, on ne s'ennuyait jamais, parce qu'ils disaient gracieusement toutes choses, et c'était toujours par amitié pour les autres qu'ils parlaient. Les nuits étaient aussi belles que les jours; on dormait où l'on se trouvait, sur la mousse, sur le gazon, dans les grottes qui étaient illuminées par plus de cent milliards de vers luisants. Si on ne voulait pas dormir, à cause de la beauté de la lune, on se promenait sur l'eau, dans les forêts, sur les montagnes, et on trouvait toujours à qui causer, car partout on pouvait rejoindre des groupes qui faisaient de la musique ou qui célébraient la beauté de la nature et le bonheur de s'aimer.

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Enfin les cent ans s'écoulèrent comme un jour, et quand, à la fin de la centième journée, la reine vint prendre Gribouille par la main, il fut fort étonné, car il croyait être à la fin de la première.

--Mon cher enfant, lui dit-elle, j'ai à te parler; la fête va finir, viens avec moi.

Elle monta avec Gribouille sur le sommet le plus élevé de l'île et lui fit admirer la beauté de la contrée des fleurs, où dansait et chantait encore, aux premiers rayons des étoiles, cette race heureuse et charmante dont elle était la mère.

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